Achète Achète Achète

Achète Achète Achète
David Dumortier, Anastassia Elias
Møtus, 2016

Poésie pour un désirable durable

Par Anne-Marie Mercier

Face à l’injonction de la civilisation consumériste, qui consiste à nous faire vouloir acquérir et accumuler des objets,  David Dumortier propose d’autres désirs, portant sur des « biens » parfois intangibles, mais précieux et uniques, des choses éphémères, provoquant des sensations, des petits bonheurs, des jeux de mots et de pensée : une hésitation, une étoile filante, un petit caillou, un vieux violon… Comme le suggère l’image en couverture du livre, sur l’étagère à confitures, il n’y a pas que des conserves, fussent-elles sucrées.

Les illustrations, crayonnées, aquarelles ou pastels gras, imitent sur la double page le format d’un billet de banque en camaïeux divers, mais les motifs sont tout autres, à hauteur de vie et d’enfance, drôles ou tendres.

Achète, achète
Un avion en papier
Et lance-le
Dans la corbeille des nuages.

[…]

Achète, achète
Un petit morceau
De nulle part
Parce que ta maison
Peut être partout »

et plus encore sur le site de l’éditeur

Cours !

Cours !
Davide Cali, Maurizio A.C. Quarello
Sarbacane, 2016

Eloge du sport

Par Anne-Marie Mercier

Le narrateur revient sur son passé : seul élève noir dans une classe de blancs, il se bat beaucoup avec ses camarades, d’abord pour se défendre ou répondre à des insultes, puis presque par habitude, habité par une colère permanente contre le monde, la pauvreté de sa famille, la noirceur de son avenir. La nomination d’un nouveau chef d’établissement dans son lycée change sa vie : celui-ci lui propose de canaliser sa colère en faisant de la boxe. L’adolescent est séduit et rêve de d’avoir un destin  proche de celui des champions qu’il vénère.

L’intérêt de l’album réside dans sa bifurcation vers des rêves plus accessibles : avant d’apprendre à boxer, Ray doit travailler son souffle et commencer par la course à pied. Des succès, des prix ( et de l’argent) marquent ses succès mais il connaît aussi des revers, des échecs et apprend à canaliser son énergie. Le récit est porté par de beaux portraits, celui de Ray qui évolue, celui du proviseur, qui sait ruser avec les étapes à proposer à son protégé…

Le texte et les images s’insèrent de manière variées dans la page, tantôt dissociés, tantôt associés, dans des formats divers, des typographies changeantes. Le rouge des vêtements de sports de Ray et l’ocre de la piste de course tranchent sur les illustrations aux teintes pâles, comme un appel à changer le destin qui n’est jamais tracé à l’avance, dans un sens comme dans l’autre : Ray ne sera pas boxeur ni ne restera champion de course à pied, et pourtant il réussira sa vie…

Souvenirs de Marcel au Grand Hôtel

Souvenirs de Marcel au Grand Hôtel
Sophie Strady, Jean-Francois Martin
Hélium, 2016

Enigme et Mémoires du XXe siècle

Par Anne-Marie Mercier

Marcel, héros de La Mémoire de l’éléphant paru également aux éditions hélium, revient pour un album qui mêle encyclopédie et enquête : Marcel parcourt l’hôtel à la recherche de l’une de ses valises et, de chambre en chambre, découvre l’univers de leurs occupants : peinture, couture, cuisine, cinéma… ces métiers sont développés dans quelques une des pages de droite avec des accumulations d’encadrés qui présentent des objets, des expressions, des anecdotes…

De nombreux clins d’œil à la culture parcourent les pages, par exemple les boîtes de conserve de Warhol, … l’ombre de Léonard Cohen plane sur la couverture (Marcel à un de ses disques sous be bras), et dans tout l’album avec sa chanson sur le Chelsea Hotel, fréquenté par de nombreux artistes : les spécialistes s’amuseront à les y retrouver.
Les autres se régaleront de ce parcours à énigme superbe, dans un lieu où tout est  » Grand  » ou tenteront de réaliser la recette des madeleines (Proust, l’autre Marcel à mémoire) avec la recette donnée en dernières pages.

Subtil, cultivé, beau… Grand!

Catalogue des mamies et des papys

Catalogue des mamies et des papys
Lionel Koechlin
Gallimard jeunesse, 2017.

A chacun son papy et sa mamie

Par Hélène Dérouillac

  Chaque double page de cet album brosse des situations mettant en scène grands-parents et petits-enfants. C’est souvent tendre, parfois clonwnesque ou décoiffant. « Grand-papa farine » / « Mamie nourricière », « Mémé marmotte » / « Pépé fausse note »,  « Pépé la main verte/ Mémé langue verte »… les illustrations évoquant la naïveté de dessins d’enfants s’assemblent par paire selon un principe thématique, des associations sonores, ou encore des expressions imagées.

Cette variété est ce qui fait la richesse de l’album. Diversité des appellations (les traditionnels mémé, pépé, grand-mère, etc. voisinent avec des « bon papa » et « bonne maman »  semblant tout droit sortis des romans de la comtesse de Ségur), mais aussi des situations évoquées. Si l’album représente bien sûr des grands-­parents jouant avec les enfants, leur apprenant à jardiner ou à faire du bricolage, les accompagnant avec affection dans la découverte de la vie,  il dépasse avec humour ces situations un peu stéréotypées. Sensible aux mutations sociales de ces dernières décennies, l’auteur met notamment en scène des portraits de femmes intéressants : des grands-mères motardes ou un peu « geek », des femmes encore très actives et ouvertes sur le monde. Intéressant aussi le choix de la première page : un grand-papa farine qui investit avec enthousiasme la cuisine, espace traditionnellement féminin.

Avec tendresse et humour, cet album permet donc de bousculer les stéréotypes de genre. Petit regret cependant : les grands-parents représentés sont tous de type caucasien. Dommage aussi qu’il n’y ait pas à la fin une double page vide (ou deux) pour inviter les enfants à dessiner leur(s) mamie(s) et leur(s) papy(s). Une façon de suggérer que ce type d’inventaire n’est jamais achevé, et qu’il prend une saveur particulière selon chaque famille.

 

Le Secret

Le Secret
Emilie Vast
MeMo, 2015

 » Renarde a un secret.
N’y tenant plus, elle le confie à Lapin.
 » Oh ! Extraordinaire « , dit Lapin.
Lapin a un secret.
N’y tenant plus, il le confie à Libellule.
 » Oh ! Formidable « , dit Libellule.  » « 

Polichinelles (*)

Puis vient le tour d’Ecureuil, de Hibou, de Chauve-souris… qui tous, après s’être exclamés (« merveilleux, prodigieux, grandiose »…) confient à leur tour le fameux secret, jusqu’à ce qu’il revienne à Renarde par qui tout a commencé. La chute est belle, la révélation du secret s’accompagnant d’un pardon général à ce qui n’est même pas une faute…

A cette randonnée simplissime par son texte et sa structure, s’ajoutent les images, en parfaite adéquation avec cette simplicité et avec la structure répétitive de l’histoire, avec son rythme. On trouve aussi de subtiles variations (un fond noir pour les animaux nocturnes, des plantes diverses comme décor, en organisation quasi géographique…).

En somme, un petit bijou… Secret à partager généreusement !

(* ) »secret de Polichinelle », « avoir un Polichinelle dans le tiroir »

Endgame, t.3 : les règles du jeu

Endgame, t.3 : les règles du jeu
James Frey et Nils Johnson-Shelton
Traduit (anglais, USA) par Jean Esch
Gallimard (Grand format), 2017

Jeux du cirque, le retour?

Par Anne-Marie Mercier

Une trilogie, le monde pour décor, un contexte pré-apocalyptique, un complot d’extra-terrestres cyniques contre l’humanité, des personnages jeunes, garçons et filles, de toutes les races, puissants et déterminés, engagés dans une compétition qui n’aura qu’un seul survivant, un rythme haletant, dû en grande partie à la technique des récits fragmentés et points de vue alternés… tous les ingrédients d’un Brest seller sont là.

On peut ajouter quelques ingrédients supplémentaires, comme une organisation proche d’un jeu de plate-forme, la liaison avec un vrai concours en ligne avec de l’argent à la clé qui devait s’achever en juillet 2017 si un lecteur avait trouvé la solution des énigmes…( je en sais pas si quelqu’un à gagné, le web étant discret sur ce point, peu importe).

Il n’est donc pas étonnant que la série ait eu du succès. Mais on se permettra quelques bémols. Tout d’abord, comme on vient de le dire, l’absence totale d’idée nouvelle, la nouveauté consistant à mixer des recettes existantes. Ensuite, le happy end facile, la morale sauve ( les joueurs tuent aveuglement des centaines de personnes mais se refusent à tuer une petite fille innocente  – ceux qui envisagent de le faire sont bien punis d’ailleurs) ; la terre est à moitié détruite mais la reconstruction est immédiate et l’amitié entre les peuples universelle (le lecteur dans ces dernières pages se demande : pour qui nous prend-on ?). Enfin, en lisant les aventures de ces jeunes gens rivés à leurs armes et trouvant une jouissance dans le sang et dans le combat, en s’interrogeant sur la nécessité qui pousse l’auteur à détailler la mort de chacune de leurs victimes et l’expression qu’elle a à son dernier souffle, on se dit que décidémment cette « littérature » rejoint un voyeurisme douteux et que, somme toute, entre ces héros proposés à l’identification et les sinistres assassins de masse dont les journaux nous parlent, la différence tient à peu de chose.

Tu vois, on pense à toi !

Tu vois, on pense à toi !
Cathy Ythak

Syros (tempo), 2017

Quand l’épistolaire est un laboratoire de fiction

Par Anne-Marie Mercier

Dans la catégorie bien fournie des romans épistolaires scolaires, ce petit livre mérite d’être signalé à plusieurs titres. Il est tout d’abord assez bien écrit et ne cherche pas à imiter de trop près un parler enfantin ou pré-ado, ce qui sonne souvent faux quand c’est le cas. Il propose une situation d’écriture originale mettant en scène non pas deux mais trois scripteurs : deux amis sont en classe de mer alors que leur amie commune est hospitalisée; l’un des garçon écrit, pendant que l’autre lui souffle des idées. On devine assez vite qu’ils ne sont pas absolument d’accord et que la rupture se rapproche.
On devine aussi que le récit de leurs aventure et le mystère qu’ils découvrent et cherchent à résoudre sont quelque peu influencés par leurs lectures. On voit que leur amie est une fine mouche qui sait les manipuler. Tout cela pose bien la question de l’écriture, de la différence entre ce qu’on attend d’une lettre et ce qu’on aime dans un récit et propose une belle hybridation des genres.
Enfin, c’est aussi une belle histoire d’amitié et c’est sans doute ce que retiendront principalement les jeunes lecteurs si on ne les invite pas à aller plus loin.

Petit ogre veut un chien

Petit ogre veut un chien
Agnès de Lestrade, Fabienne Cinquin
La poule qui pond édition, (septembre 2014) mars 2017

Gare à l’appétit de papa ogre!

Par  Chantal Magne-Ville

Saluons la réédition de cet album qui attire d’emblée par des images aux couleurs vibrantes, dans lesquelles le rouge et le noir se disputent le blanc de la page, donnant un dynamisme joyeux à une histoire pourtant terriblement tragique. L’album séduit par son ton léger, ses dialogues enlevés, bâtis sur la même trame, mais très efficaces, et surtout par la vraisemblance de la psychologie enfantine, surtout dans ce contexte.

En effet, Petit Ogre veut un animal de compagnie, mais qu’il s’agisse d’un chien, d’un lapin, ou d’un poisson, son père ogre n’aura de cesse de le dévorer. Les scènes de même type, dans l’animalerie, montrent un Papa Ogre conseillant insidieusement à son fils de choisir l’animal le plus gros, tandis que le Petit Ogre opte toujours pour « le plus mignon ». Il apparaît toutefois assez vite que l’enfant, et, de ce fait, son jeune lecteur, ne sont pas dupes des mensonges du père quant aux prétendues disparitions des animaux. Petit Ogre opte donc en dernier ressort pour un éléphanteau, manière de mettre Papa Ogre  définitivement hors d’état de nuire, tout en permettant à Petit Ogre de revenir à son premier choix ! Les images d’ouverture et de clôture se répondent avec une scène de repas symétrique, mais où l’ogre est devenu végétarien.

L’illustration souligne la démesure du père, quand sa figure de Papa Ogre crève l’image, par des cadrages serrés sur les dents et des gros plans sur la bouche énorme. Les images de Fabienne Cinquin jouent avec de nombreuses références culturelles, littéraires et picturales. Elles sont  autant d’indices pour le lecteur débutant, comme  le nez allongé de Pinocchio quand le père ment, ou la plume dans la gueule du chat censé avoir mangé un poisson.

Cet album à la mise en page particulière pour le texte fait apparaître les syllabes en couleurs alternées (rouge et noir). Il signale les lettres muettes et  indique les liaisons obligatoires par une petite courbe de façon à faciliter le déchiffrage et la fluence de la lecture. Heureusement, cela n’empêche pas ce livre de rester une véritable œuvre littéraire, notamment par le sujet abordé et l’image, qui nécessite une exploration renouvelée. Idéal pour des lecteurs débutants.

 

Des poings dans le ventre

Des poings dans le ventre
Benjamin Desmares
Rouergue, doado noir 2017,

Coups de poings

Par Maryse Vuillermet

 

Le récit se fait à la deuxième personne du singulier et s’adresse à Blaise, un adolescent en troisième qui cherche à se battre avec n’importe qui, à frapper au hasard, juste pour calmer sa colère. L’histoire s’adresse à lui comme pour lui poser une question, pourquoi cette violence constante et gratuite ? En effet, Blaise est aveuglé par la rage, ni sa mère, ni son professeur de français étrangement attentif à lui n’arrivent à percer sa carapace. La nuit, il erre avec de mauvais garçons, boit de l’alcool et se drogue.

0r, au retour d’une de ses fêtes tristes, il rencontre un homme masqué, qui lui rappelle quelqu’un. On sait que son père l’a abandonné et qu’il est à nouveau dans les parages.

Le récit est rapide, va à l’essentiel, pose question mais, pour moi, la fin est un peu trop rapide et le nœud se défait trop facilement.

C’est l’été…

Li&je se met au vert cette année et suspend ses articles jusqu’à la fin août.

Si vous êtes en manque  de lectures, savourez le troisième tome de la série de Carole Dabos, La Passe-miroirs, intitulé « La mémoire de Babel« . Comment? vous n’avez pas lu les deux premiers? Allez vite vous les procurer, ils sont parus en poche, en plus.

Et une autre bonne nouvelle, la sortie du tome 2 des aventures de La fille qui navigua autour de Féérie… de de Catherynne M. Valente : cette fois on passe sous Féérie et c’est encore plus magique, et toujours aussi bien écrit et traduit.

Bonnes lectures !