Je balayerai la terre

Je balayerai la terre
Susie Morgenstern – Chen Jiang Hong
Saltimbanque – 2021

Des gestes simples pour sauver la planète

Par Michel Driol

L’album commence par une première double page dans laquelle on parle de la Terre et on s’adresse à un tu. Puis c’est un « je » enfantin qui développe une série de gestes propres à sauver la planète, pour être digne de la confiance qu’elle place dans le bon sens humain. Recycler, réparer, consommer moins, trier, éviter le gaspillage… pour profiter des fruits et légumes offerts en abondance. Et l’album se termine sur une double adresse, à la terre d’abord, au lecteur ensuite pour l’inviter, comme le personnage du livre, à  délivrer la planète.

Ecrit avec des mots simples, le texte se veut facilement accessible à tous. Il fait assez souvent appel à des rimes, sans doute moins pour avoir un côté poétique que pour se faire slogan, facile à mémoriser. Il se fait donneur de leçons, de conseils, pour « remettre sur pieds la Terre », qui est le véritable personnage de l’album, personnage ambigu, à la fois mère nourricière, chérie, et bébé dont il convient de prendre soin. Il met en évidence cette relation particulière que les hommes devraient entretenir avec leur planète sans dramatiser quant à l’urgence climatique. Il s’agit donc plus ici de sensibiliser les enfants au respect de l’environnement.

Les illustrations, très colorées, jouent sur différentes nuances et différentes ambiances :  le bleu de la planète terre, des océans et du ciel, le rouge des fleurs et des fruits, mais aussi le noir pour dire les déchets, le gaspillage, le noir qui menace d’envahir les pages si on n’y prend garde. Présent dans chacune des doubles pages, l’enfant et là, serein et souriant, chevauchant une baleine ou méditant, écrivant ou rangeant sa chambre. Les illustrations prennent parfois un côté surréaliste comme lorsque des racines poussent sous les poubelles.

Un album écrit à hauteur d’enfant pour montrer que de petits gestes peuvent beaucoup, et inviter les lecteurs à réfléchir aussi, sans leur faire la morale, sur l’impact de leurs actions quotidiennes sur la Terre.

Antigone sous le soleil de midi

Antigone sous le soleil de midi
Suzanne Lebeau
Editions théâtrales jeunesse – 2021

Qu’est-ce que gagner veut dire ?

Par Michel Driol

Antigone et sa famille ont-ils encore quelque chose à nous dire aujourd’hui ? C’est cette question, posée par le Coryphée, qui traverse ce texte de Suzanne Lebeau.

Trois personnages seulement pour raconter l’histoire d’Antigone : Antigone et Créon, bien sûr, ainsi que le Coryphée, façon de renouer avec l’essence même de la tragédie grecque. Dans une perspective très pédagogique (au bon sens du terme), ces personnages racontent l’histoire de la famille d’Antigone : celle de son père Œdipe, celle de ses frères, celle de Thèbes et de la peste qui la frappe. C’est comme terme à cette histoire que les « événements », comme dit le Coryphée, qui constituent le destin d’Antigone, se situent.

Cette réécriture du mythe toujours actuel par Suzanne Lebeau vaut, en particulier, par sa relecture des personnages, en particulier celui de Créon. Créon se réfère à la loi, mais la loi, c’est à lui, pour la première fois, de l’édicter, avec des doutes, et il a le sentiment de ne pouvoir l’abolir, faute d’y perdre sa crédibilité. Roi débutant, il ne sait pas comment faire, et a tout à apprendre. Antigone, dont Suzanne Lebeau explique ans la postface qu’elle voulait écrire, sans y parvenir, l’enfance, affiche sa calme détermination, entre souvenirs heureux de la vie de famille d’avant et le désastre du présent. On lit pourtant à travers le texte l’enfance heureuse d’Antigone dans une famille aimante, et ce qui l’a poussée à devenir ce qu’elle est.  On est dans un théâtre du récit plus que de l’affrontement : certes, la scène mythique de l’opposition entre les deux personnages existe bien, mais elle n’est pas centrale ici comme dans les autres versions de la tragédie. Elle s’inscrit dans le fil d’une histoire où il n’y a ni vainqueur, ni vaincu, mais des doutes et des questions.

La force du texte de Suzanne Lebeau est sans doute de poser plus de questions que d’apporter des réponses, invitant le lecteur à s’interroger sur les significations actuelles de cette histoire du préambule à l’épilogue. La pièce expose que le mythe repose sur des secrets de famille, sur la façon dont les meilleurs intentions du monde – sauver un enfant – peuvent conduire aux plus grands drames. Ce sont bien des questions morales qui se posent, sur le lien que nous pouvons entretenir avec la parole : ce sont bien les questions essentielles du théâtre.

Un texte très actuel, qui vise à mettre à la portée de tous l’histoire d’Œdipe et d’Antigone, et aussi de faire réfléchir sur notre propre vision du monde.

 

 

Hirondelle, Mademoiselle Mangetou

Hirondelle, Mademoiselle Mangetou

Hirondelle
Géraldine Collet, Olivia Cosneau
Sarbacane, 2020

Mademoiselle Mangetou
Nicolas Codron, Julie Colombet
Sarbacane, 2020

Petits carrés animaliers

Par Anne-Marie Mercier

Ces deux albums cartonnés, livres à systèmes, proposent deux orientations différentes. L’un, Hirondelle, est un documentaire montrant la vie des hirondelles sur une année : du printemps où elles créent leur nid à l’automne où elles migrent, l’hiver où elles restent au chaud, et enfin le printemps où tout recommence. Dessins très stylisés et donc bien lisibles, couleurs douces, sont un premier plaisir. L’autre plaisir est celui des rabats, aux dispositifs très variés, qui introduisent une surprise, un rythme. On découvre ce qui est caché, ou la suite d’un mouvement…

Dans Mademoiselle Mangetou, le temps est très court : on suit le trajet de l’appétit de la gloutonne chenille en suivant son corps en accordéon qui traverse les pages, passant par une fraise (« trop sucré ! »), un morceau de fromage (« trop gras ! »), une botte en caoutchouc (« trop vide »), pour finir sur une feuille bien verte (qui la satisfait enfin).

Très maniables, jolis, lisibles, voilà de beaux objets pour les petits.

 

Siegfried et le dragon

Siegfried et le dragon
Pierre Coran, Charlotte Gastaud
Flammarion (Père Castor), 2021

Super héros touchés par la grâce

Par Anne-Marie Mercier

Pierre Coran et Charlotte Gastaud poursuivent leur adaptation de classiques de la littérature, de contes, ou de légendes : après La Flûte enchantée et Roméo et Juliette, voilà le célèbre épisode de la légende des Nibelungen adaptée par Wagner qui renait ici en superbes images. Les noirs profonds, les ors, les rouges, se découpent dans des décors de forets stylisées ; le dragon est très noir et très effrayant et Brunehilde est très belle et très blanche ; des vignettes traitées avec délicatesse en noir et blanc avec des touches d’or, charmantes, donnent un ton plus léger.
Le texte met bien en avant les traits saillants du héros de l’épisode : l’enthousiasme et la jeunesse, la force et la beauté. Et à la fin… c’est La colombe qui gagne : les héros amoureux  s’enfuient sur un grand cheval noir, abandonnant richesse et gloire pour vivre d’amour. La bête est morte, morte le venin !

Les Victorieuses ou le palais de Blanche

Les Victorieuses ou le palais de Blanche
Laetitia Colombani, Clémence Pollet
Grasset jeunesse, 2021

Un palais pour les femmes sans toit

 

Par Anne-Marie Mercier

Reprenant le dispositif de destins croisés utilisé par Laetitia Colombani dans son roman au titre semblable (en Livre de poche), cet album pour la jeunesse remplace le personnage de la jeune femme d’aujourd’hui (peu apprécié d’ailleurs par la critique du « Masque et la plume » au moment de la parution du roman) qui faisait le pendant de Blanche par une héroïne enfant : Sumeya a cinq ans ; elle est partie d’Afrique avec sa maman pour venir à Paris, où elle a trouvé refuge dans le « palais de la femme », un hôtel situé à Charonne, racheté par Blanche Peyron et son mari pour l’Armée du salut.
Salma, la réceptionniste, lui raconte l’histoire de Blanche, une histoire d’émancipation, de voyage, d’amour (la rencontre avec son mari, salutiste, est joyeuse, autour d’une découverte de la bicyclette et de multiples chutes). Document sur l’action d’une femme du XIXe siècle qui ne s’est pas laissée enfermée dans le rôle que l’on voulait lui assigner, évocation du travail d’une association caritative particulière, au service des plus démunis, constat de ses réussites et du travail qui reste à faire, c’est un album gai, très coloré, dans lequel on insiste davantage sur les réussites dans le domaine de l’accueil des réfugiées que sur les carences. Il n’ y a pas de misérabilisme, mais pas non plus d’aveuglement, pas de religion, ni d’austérité rébarbative, beaucoup d’élan et de jeunesse : les femmes sont des « victorieuses », ou sont en passe de le devenir.

 

Boucles de pierre

Boucles de pierre
Clémentine Beauvais, Max Ducos
Sarbacane, 2021

Promenade au Parc

Par Anne-Marie Mercier

Max Ducos signe un nouvel album à la tonalité légèrement fantastique, cette fois en collaboration avec Clémentine Beauvais. Elle a imaginé une histoire originale qui donne à un parcours quotidien qui pourrait être répétitif l’allure d’une aventure : pendant plusieurs mois, une jeune fille va rendre visite tous les jours à son oncle en traversant un parc. Elle observe les détails, les gens, la végétation, elle note les changements, et  finit par découvrir que les cheveux des statues poussent. Elle en parle à son oncle, qui semble ne l’écouter que distraitement, pour finalement s’intéresser de plus près au phénomène. La résolution du problème fait découvrir le métier de l’oncle (tailleur de boucles) et le lien entre sa maladie et le dérèglement des statues. Cette idée originale est-elle un souvenir du premier confinement, quand plus personne ne pouvait aller se faire couper les cheveux chez un coiffeur ? Toujours est-il que ces statues hirsutes et velues sont aussi surprenantes que certains visages découverts (ou plutôt recouverts) à cette époque.
Les images de Max Ducos travaillent le sujet du parc de manière superbe, avec un très beau rendu des feuillages, des surfaces aquatiques et des ciels, et de multiple détails (comme la statue à frange qui ressemble à Clémentine Beauvais).
feuilleter sur le site de l’éditeur.

 

Ash House

Ash House
Angharad Walker
Traduit par Maud Ortalda
Casterman, 2021

Belle et inquiétante étrangeté

Par Anne-Marie Mercier

Souvent, les quatrièmes de couverture exagèrent. Celle-ci m’avait laissée dubitative : « Un roman exceptionnel à l’inquiétante étrangeté, « dans la lignée de Miss Peregrine et les enfants particuliers et Sa Majesté des mouches » (Goodreads) ». Eh bien, une fois le livre refermé, on se dit que ces propos sont justes, peut-être davantage du côté de Miss Peregrine que du roman de Golding plus ancré dans la réalité.
Ash House est étrange : la maison faite de cendres, les enfants, garçons et filles, dépenaillés qui y sont pensionnaires depuis des années, le directeur, absent depuis un certain temps, le docteur inquiétant, qui semble le remplacer temporairement, les animaux monstrueux gardés dans des cages et laissés libre la nuit, la frontière infranchissable entre le dehors et le dedans. Les efnants vivent dans une serre envahie par la végétation à certains endroits ; le manoir leur est interdit : c’est le domaine du directeur et du docteur.
Le héros de l’histoire, qui d’emblée a oublié son nom et à qui on a donné celui de Sol, pour Solitude, arrive de l’hôpital où il était soigné pour des douleurs récurrentes et incurables : il doit, lui a-t-on dit trouver le salut dans cette institution. Il découvre un univers étrange, sans adultes tout d’abord, dans lequel il peine à trouver sa place. Il est d’abord rejeté par cette communauté dont il ne respecte pas les codes (les « Obligeances) malgré l’aide de son ami, Dom (pour Freedom).
Les autres enfants se nomment Concord, Harmony, Verity, Merit, Justice, etc. Noms de vertus qui sont autant d’ « Obligeances ». Une fille, Clem, manque, morte sans doute, personne ne veut en parler. Elle apparait à Dom et lui souffle des avertissements, conseils pour rompre avec la malédiction qui semble les enchainer à l’attente d’un coup de téléphone du directeur qui ne vient pas. Tous ces personnages d’enfants fantomatiques sont à peine esquissés et pourtant ils prennent corps. Leurs gestes, intonations, réactions, souvent à peine indiqués, leur donnent vie.
Leurs «leçons» sont étranges, répétitions des Obligeances à n’en plus finir comme un mantra. Chacun est assigné en dehors des « cours » à une tâche : cuisine (des vivres leurs sont livrés, puis la livraison s’arrête), nettoyage, soins aux animaux… Sol fait équipe avec Dom pour la surveillance des drones qui filment le domaine.  Tout s’emballe quand le docteur fou commence à s’intéresser à Sol…
Histoire toute en nuances de gris de cendre ou de noir de cauchemar, parfois terrifiante, le roman est d’une étrange beauté, pour s’achever dans un suspens haletant et sur une étrangeté qui reste irrésolue.
Feuilleter et voir la bande-annonce (bien gothique, à l’image de la couverture, parfaite).

Des Jumeaux à Versailles. Roi-Soleil, nous voilà !

Des Jumeaux à Versailles. Roi-Soleil, nous voilà !
Nathalie Somers
Didier jeunesse (Mon marque page +)

La Cour de Versailles version 2021

Par Anne-Marie Mercier

Deux jumeaux, fille et garçon, orphelins, appartenant à la noblesse de province désargentée, vivent heureux. Un maitre d’arme les entraine tous les deux, chose un peu curieuse. Un prêtre les instruit, une cuisinière les nourrit, les soigne, les câline. Un mystère dont ils ignorent même l’existence entoure la personnalité de leur père que le maitre d’armes a bien connu et dont il tient l’identité secrète : cette intrigue sera sans doute mise en réserve pour d’autres épisodes mais on devine déjà que la fameuse botte que le maitre d’armes doit leur transmettre la dénouera (comme la botte de Nevers dans le Bossu de Paul Féval).
Le garçon, Nicolas, est recruté comme chanteur à la Cour. Louise désespéré d’être séparée de lui se débrouille pour être embauchée comme joueuse de luth auprès d’une dame de sa province qui « monte » à Paris. À la Cour les attendent de multiples intrigues et dangers dont, on le devine, ils se sortiront avec humour, bonne humeur, solidarité et courage. Quant au Roi-Soleil, malgré le titre, il brille par son absence.
L’histoire tourne bien, avec un bon rythme. Mais ces jumeaux sentent à plein nez leur XXIe siècle, tant dans leur mentalité que dans leurs expressions. D’ailleurs, pour les dialogues comme pour la narration l’auteur semble n’avoir fait aucun travail sur le style ; c’est à peine écrit et souvent proche de l’oral. Est-ce pour aider les lecteurs ? À mon avis c’est excessif.
Louise est une héroïne charmante avec tous ses talents et Nicolas un frère très aimant. Sur la première de couverture, ils sont bien mignons, ces jumeaux aux joues rebondies et au petit nez retroussé. Ils ont une allure de personnages de manga avec leurs grands yeux ; ceux de la fille sont marqués par des cils épaissis au mascara, chose bizarre : il semblerait que les éditeurs aient souhaité que le marquage genré soit net sur la couverture, sans doute pour contrebalancer (ou mettre en valeur ?) le fait que le garçon porte un luth et la fille un fleuret ; cela se confirme avec la jolie robe portée par la fille, en contradiction totale avec le texte qui dit qu’elle pratique l’escrime avec des habits de garçon. De plus, cette jolie robe n’arrive que tard : comme dans tous les ouvrages qui évoquent le XVIIe siècle et se passent à la Cour, la question des vêtements et de la belle robe est un sujet qui semble inévitable, histoire de plaire aux jeunes lectrices, sans doute, mais c’est aussi une question cruciale à cette époque, encore plus qu’à la nôtre, que le marquage social par le vêtement.
Pour ceux qui aimeraient un style plus travaillé dans des romans historiques, rappelons l’existence de la belle série des aventures d’Eulalie de Potimarron de Anne-Sophie Silvestre.

 

Le Doux Murmure du tueur

Le Doux Murmure du tueur
Nadine Monfils
Mijade (Zone J), 2021

Meurtres au ruban rouge

Par Anne-Marie Mercier

Mêlant les genres du roman miroir, du fantastique et du roman policier, ce texte court et efficace offre une belle lecture, pleine de surprises et de suspens. Le héros, Jack, collégien solitaire, aime la belle Nina qui l’ignore, ou pire. Un jour où il est particulièrement désespéré, une voisine âgée semble lire dans ses pensées et lui offre un livre qui a un effet surprenant : il a une vision associée au mot « anniversaire » inscrit dans ce livre : Nina, assassinée dans une forêt, étranglée avec le ruban rouge de sa robe.
A partir de là de multiples intrigues se nouent : La voisine disparait : son mari l’a-t-il assassinée ? le rat apprivoisé de celle-ci est sauvé par Jack qui le recueille : ce rat a-t-il des pouvoirs ? Qui est la jeune fille assassinée il y a des années avec un ruban rouge ? Quel est l’homme dont Nina est amoureuse en secret et qui l’appelle « mon ange » ? serait-ce leur beau prof de français, surnommé « Clooney » ? Qui est la femme qui a écrit à celui-ci il y a bien longtemps en signant « ton ange », dont il garde précieusement la lettre ?
Bien d’autres questions et personnages apparaissent au fil des pages, tant que l’on en prend le vertige.
Le dénouement apporte toutes les réponses à la fois, avec des accumulations de coïncidences qui mettent un peu à mal la vraisemblance, mais qu’importe, on aura passé un moment à frémir avec Jack pour les beaux yeux de Nina et à s’indigner devant le comportement de certains, parents, collégiens, voisins…

Demandez-leur la lune

Demandez-leur la lune
Isabelle Pandazopoulos
Scripto Gallimard 2020

Des mots et des rêves

Par Michel Driol

Ils sont quatre à se retrouver en seconde en lycée professionnel, trois décrocheurs et un immigré turc, deux filles et deux garçons, en cours de soutien avec une professeure de français poursuivie par des rumeurs, mais qui va les entrainer à prendre la parole, à s’exprimer, avec, en ligne de mire, leur participation à un concours d’éloquence.

C’est un livre rare, comme on aimerait en lire plus souvent, sur les relations complexes entre adolescents, sur les relations avec les enseignants, sur le rôle de l’école dans les milieux sociaux les plus défavorisés. C’est un livre sur les exclus, ceux des zones blanches, où rien ne passe, trop timides, trop marginaux, qui n’ont pas eu accès aux mots pour se dire, et qui vivent dans le silence, dépeints ici avec une rare empathie. C’est un livre sur la violence scolaire, non pas celle, physique, dont entend parler tous les jours, mais celle, plus sournoise, de l’orientation, des menaces de l’administration, du conformisme auquel il faudrait se résoudre. C’est un livre sur les relations familiales, dans différents milieux : il y a ceux que la disparition du fils a brisés, celle qui vit dans un mobil-home avec une mère bipolaire, cette famille de petits entrepreneurs dans laquelle le père violent rêve de voir son fils lui succéder, ou la famille absente du jeune immigré turc. C’est un livre sur toutes ces fêlures, ces blessures, ces maux qui attendent les mots pour les dire, et la confiance en soi  pour les prononcer. C’est un livre comme un hommage à tous ces enseignants qui pensent que le détour par la culture, le jeu dramatique, le non scolaire peut redonner espoir à de nombreux jeunes, espoir d’abord en eux-mêmes. C’est un livre pour apprendre à ne pas abandonner, et à tenir à réaliser ses rêves. C’est enfin un livre à la fois réaliste, et, dans une large mesure, optimiste. C’est un livre dont ne saurait que trop recommander la lecture à tous les enseignants en formation…

L’écriture, pleine de rage et d’urgence,  est belle et soignée. C’est d’abord un relai de narration, par lequel est présenté le point de vue de chacun des personnages, à la troisième personne le plus souvent (par souci de réalisme), mais aussi, parfois, en leur laissant la parole (écrit intime, enregistrement). Comme le théâtre joue un rôle important, parfois le texte se fait dialogues théâtralisés, avec didascalies, façon d’être au plus près des mots et des corps, des audaces et des pudeurs.

Un livre qui laissera une trace dans l’esprit et l’imaginaire de ses lecteurs, parce qu’il explore tout l’univers des mots, que ce soient ceux qui endoctrinent, ceux qui engagent, ceux dont a peur, ceux qu’on apprend à maitriser pas à pas, et un livre sur les deux silences, celui qui emprisonne et emmure, mais aussi celui qui porte en germe la parole qui va venir.