L’Incroyable bibliothèque Almayer

L’Incroyable bibliothèque Almayer
Philippe Debongnie, Cyndia Izzarelli, et…
À pas de loups, 2020

 

Pension pour êtres de fiction

Par Anne-Marie Mercier

Cet album de format moyen est tiré du grand projet de la pension Almayer, autour des images du graphiste belge Philippe Debongnie. Il a collecté toute une série de portraits photographiques anciens, et a remplacé leurs têtes humaines par celles d’animaux. La rigidité du portrait ancien et l’allure digne de ces animaux en posture dressée et en costumes raides leur donne un air nostalgique particulier. Les vêtements ont été coloriés par des collages aux motifs colorés (papiers peints, impressions anciennes) ou repeints. L’ensemble est chatoyant et la mélancolie des ‘visages’ est compensée par le raffinement des couleurs.
Divers auteurs ont proposé de courtes histoires pour accompagner ces portraits dans une version pour adultes, mais aussi des musiques. Dans cette édition pour la jeunesse, on a fait appel à des auteurs bien connus dans ce secteur comme  Annie Agopian, Marie Chartres, Marie Colot, Anne Cortey, Alex Cousseau, Rapahële Frier, Anne Loyer, Carl Norac, Cécile Roumiguière, Marie Warnant et Cathy Ytac. Cyndia Izzarelli a elle aussi illustré de ses mots plusieurs portraits.
Les histoires racontées ici sont souvent étranges, parfois loufoques, ou un peu effrayantes, révélant comment le personnage est arrivé dans la pension, ce qu’il y a fait, comment il en est parti, ou non. Cela fait une belle galerie inclassable et poétique. Elles se recoupent, avec le retour de personnages, l’allusion à des pièces de la pension, à des chambres, créant  tout un univers organisé par des  thèmes : Amour, Courage, Passion, Rêve, Voyage…

 

Le Projet

L’Attrape-Malheur, tome 1 : Entre la meule et les couteaux

L’Attrape-Malheur, tome 1 : Entre la meule et les couteaux
Fabrice Hadjadj, illustrations de Tom Tirabosco
La Joie de lire, 2020

Sombre, très sombre

Par Anne-Marie Mercier

L’intrigue du roman tient à ce qu’est le personnage inventé par Fabrice Hadjadj : à lui tout seul il contient le cahier des charges du projet d’écriture. Un attrape-Malheur est un être que rien ne peut atteindre ni blesser directement. Inversement, il souffre à la place de ceux qu’il aime. La deuxième caractéristique fait le malheur du héros : après avoir compris qu’il pourrait mourir à leur place, ses deux parents font tout pour détruire l’amour qu’il a pour eux, pour son chien, pour une petite voisine… Se croyant trahi par tous, écrasé par la cruauté des êtres qui lui étaient les plus proches, l’enfant est recruté par un cirque ambulant. Il y développe la première caractéristique de sa nature : sous le nom de scène du « Môme même pas mal » il se produit sur la piste pour subir toute sorte d’avanies. Coupé en morceaux, jeté du haut d’une tour, noyé… rien ne l’atteint mais son cœur reste de glace, jusqu’à ce qu’il rencontre le regard d’une princesse…
Le récit est mené dans un univers médiéval sombre et cruel, dans un contexte de lutte entre différents rois (le môme en sera l’enjeu futur) et de sombres complots. La galerie de monstres du cirque est d’abord inquiétante avant de révéler des êtres qui peuvent être chaleureux (mais dont il faut tout de même se méfier). Quant au directeur du cirque, le mentor du jeune homme, il cache plus d’un secret.
Ce récit très sombre est éclairé par de beaux passages, souvent contemplatifs, comme celui-ci : « Jakob ne regarde pas les ponts mais au-dessus, dans le ciel bleu et blanc.  Des étourneaux se rassemblent pour migrer vers le sud. Ils forment une masse de points noirs qui se plie, se déplie, se replie sur elle-même, forme des volutes toujours neuves, se soulève et s’abat telle une vague en pointillé échappée de l’océan, libérée du littoral et de toute pesanteur. C’est un immense filet pour attraper les oiseaux qui s’est changé en un filet d’oiseaux qui attrape le ciel « . Les illustrations en noir et blanc (bois gravés, fusain ?) traitent l’histoire et les personnages de manière tout aussi contrastée, entre émerveillement et noirceur.
L’ensemble est très original et de plus en plus prenant. Si un héros sans affection peine à produire de l’empathie, Jakob devient au fil du roman une figure complexe et entraine le lecteur dans la confusion de ses sentiment.

 

Trois histoires vraiment bien

Trois histoires vraiment bien
Julien Bauer, Magali Le Huche
Les Fourmis rouges, 2019

Vrai de vrai…

Par Anne-Marie Mercier

Voilà effectivement, comme le titre l’annonce, trois histoires, toutes trois très énigmatiques et toutes trois « vraiment bien » qui jouent avec la vérité et l’absurde.

Un jour de neige, dans un jardin public, on trouve des traces de pieds de géant, des objets qui semblent appartenir à un géant, une énorme clé avec une adresse ; on y va, une voix énorme répond, on entre et on trouve… Piplo ! Il manque les images pour accompagner cette chasse au trésor comique et mignonne dans une ville qui semble croquée par Peynet.

« Coquin Colin », est nous dit-on « une histoire vraie », celle des époux qui figurent sur le célèbre tableau de Grant Wood, « American Gothic » (1930), l’un des tableaux les plus détournés au monde : ils auraient eu un fils, Colin, très coquin, qui aurait fait leur désespoir et ils seraient tombés sur la recette d’un élixir pour enfants agités, et, de là, auraient créé une boisson elle aussi iconique des USA (celle qu’évoque le titre…). Encore une fois, l’image donne son sens plein à l’histoire comme elle la rattache à l’Histoire, la culture américaine est ici saisie dans un grand raccourci.

L’incroyable mystère est celui de la disparition conjointe du poisson rouge de Romain (Paris, 6 ans), du lama d’Ezéchiel (Pérou, 7 ans) et du chien de Mme Baxter (USA, 83 ans)… on les retrouve sur la photo officielle des dirigeants du G7 : que s’est-il passé ? et que nous dit ce miracle ? Cette histoire dit-elle quelque chose de l’Histoire ? Ou n’est-ce « que » pour en rire ?

Sous la désinvolture du titre qui fait penser à celui de l’album de Christian Voltz intitulé « Le Livre le plus génial que j’ai jamais lu », et qui semble une facilité pour un recueil de récits séparés, il y a pourtant une unité ; d’abord l’univers de Magali Le Huche et sa façon de déplacer ses personnages sur la page blanche ou dans des décors simplement esquissés, aux  coloris délicats ; ensuite le jeu entre les mots et les images, les apparences et le réel, l’humour, et une façon de ne pas se prendre au sérieux tout en affirmant le contraire.

 

 

 

Le Garçon du phare

Le Garçon du phare
Marc Ducos
Sarbacane, 2019

Aventures en pyjama

Par Anne-Marie Mercier

Marc Ducos semble sortir des albums ayant pour centre un bâtiment ou un jardin pour se lancer dans le récit d’aventure. L’aventure nait cependant d’un lieu : un jeune garçon arrache par mégarde une portion de papier peint dans sa chambre, et découvre un paysage de mer avec un phare et une île au loin.
Parti dans l’image, il vit une aventure dont les ingrédients sont : un autre garçon de son âge, la nécessité d’empêcher un trafiquant de venir envahir l’île des licornes, un monstre marin qui empêche l’autre garçon de rejoindre son île, la construction d’une barque, l’évasion… et puis le réveil dans une chambre dont on découvre qu’elle est effectivement couverte sur tous ses murs de ce paysage.
La logique du rêve explique sans doute le caractère décousu de l’histoire et ses nombreuses invraisemblances qui font que la « suspension d’incrédulité » ne peut exister que par la volonté du lecteur. Mais les images sont superbes, comme on peut le voir en feuilletant sur le site de l’éditeur,  et c’est une histoire qui brasse comme en un rêve bien des thèmes de récits d’aventure.

Gordilok

Gordilok
Taï-Marc Le Than, Christine Roussey
De La Martinière jeunesse, 2019

Grrrrrrrr !!!!!

Par Anne-Marie Mercier

oilà un monstre digne de rejoindre les Gruffalo et autres cauchemars de placard : il est vert, il a de très grandes dents acérées qu’il montre à tout bout de champ, il se cache partout : dans les bois, dans le noir, dans la salle de bain, dans la chambre, sous les lits…
L’album joue sur les peurs mais les images sont assez grotesques pour ne pas être effrayantes et l’accumulation des clichés permet de traiter cela avec humour.
Enfin, il propose à quatre reprises au lecteur de dire à voix haute une comptine. Ce côté interactif est bien venu, tout comme la surprise qui vient au milieu de l’histoire : dite un quatre fois, la comptine attire le monstre : ça y est, il nous a repérés…
Mais en dernière page une autre comptine répétée quatre fois permet de faire rentrer le monstre dans son trou. Le lecteur est sollicité et interpellé. Il peut mettre ses peurs à distance, les regarder de haut.
Le nom du monstre est bien trouvé sur le plan phonique, mais il ressemble curieusement au nom de Boucle d’or en anglais (Goldilocks). Étrange rencontre.

L’Éléphant. Un conte du chat perché

L’Éléphant. Un conte du chat perché
Marcel Aymé, May Angeli
Les éditions des éléphants, 2019

Jouer au Déluge

Par Anne-Marie Mercier

Les éditions des éléphants ont bien fait de rééditer ce conte de Marcel Aymé, et pas seulement comme un clin d’œil à leur nom. Moins connu que bien d’autres (comme les « Boites de peintures« , qui mêle également réalisme et fantastique, illustré par la même artiste, chez le même éditeur) il est pourtant des plus savoureux. Il couvre toute la durée d’un jeu, jusqu’à sa fin et jusqu’au risque de punition qui suit inévitablement la plupart des aventures de Delphine et Marinette.
Les parents sont partis rendre visite à l’oncle Alfred sans les emmener car il pleut très fort. Elles ont l’interdiction absolue de faire entrer qui que ce soit. Pendant leur absence, les petites décident de jouer à l’arche de Noé et font entrer, dans la cuisine devenue arche, un couple de chaque espèce présente à la ferme. Les tractations auprès des animaux et leurs réactions en se retrouvant dans ce lieu inconnu (sauf le chat) qu’est la cuisine sont comiques. La péripétie principale vient de l’arrivée d’une petite poule qui insiste pour venir jouer et à qui on confie le rôle de l’éléphant. Pendant qu’elle se concentre sur son rôle, en étudiant une image représentant l’animal dans la chambre des parents, la traversée se poursuit, commentée par le capitaine et son second ; elle est mouvementée, les passagers sont bon public, frémissant et patientant, félicitant les pilotes. Une porte s’ouvre et un éléphant apparait, trop gros pour sortir de la pièce : c’est la petite poule qui a réussi à se transformer à force de concentration. Une fois le jeu fini, elle refuse d’en sortir : que se passera-t-il quand les parents reviendront et trouveront un éléphant dans leur chambre?
L’album est très beau, réalisé à l’ancienne avec un dos toilé, un beau papier fort et de charmantes gravures évoquant les livres illustrés du début du XXe siècle, faites sur bois gravé, avec des dominantes de jaune et de bleu un peu passés.

Sur le thème de l’arche de Noé, se souvenir du bel album d’Alain Serres : Les étonnants animaux que le fils de Noé a sauvés (Rue du monde, 2001).

Virelangues et trompe-Oreilles

Virelangues et trompe-Oreilles
Henri Galeron (images)
(Les Grandes Personnes), 2020

Méli-mélo dits et imaginés

Par Anne-Marie Mercier

« Que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ? »
Eh bien, on peut faire marcher sa langue, articuler des suites de mots difficiles à prononcer, souvent sans queue ni tête, et rêver sur leur sens possible avec les images proposées par Henri Galeron, toujours superbes, et bien reproduites dans ce joli petit album de format carré.

Voila l’archiduchesse séchant tête en bas avec ses chaussettes, les cyprès mis à toutes les sauces, comme les souris, ou les rats attirés par les tas de riz…  On trouve aussi des séries moins connues, comme celle de Natacha et son chat, le bébé qui boit dans son bain, les trois tortues tristes…. Dans la partie trompe oreilles, on trouve des enchainements tout aussi fantaisistes, parfois courts (« L’eusses-tu cru que ton père fut là peint ? », disent les lapins), parfois longs (« Pie niche haut… »).

Les très belles images précises dans leurs moindres détails donnent à ces visions souvent absurdes, parfois inquiétante, une saisissante vérité.

 

 

Cuisine au beurre noir

Cuisine au beurre noir
Michel Besnier, Henri Galeron
Møtus, 2019

Par Anne-Marie Mercier

Chauds les poèmes !

La cuisine, c’est beaucoup de gestes, avec le vocabulaire qui les désigne (ôter, faire revenir, ébouillanter, faire dégorger…), des objets (poêlons, marmite, soupière ;.., des ingrédients qui sentent bon « les mots ordinaires / pomme de terre, / persil, potiron / qui sent bon / le jardin le vert/les mots bien ronds/ ceux de ma mère. » On en a les papilles éveillés et, avec les crayons de Galeron, noirs sur gris,  les « yeux farcis de beauté ».

Mais il n’y a pas que de la douceur, loin de là : la cuisine peut se faire cruelle, sanglante, elle mérite alors bien son nom de noire : « Tuez/ Dépouillez / Videz / Coupez / Enflammez (…) Hachez menu / Faites sauter / Faites rôtir […] La cuisine c’est la guerre / Oui Chef ».

Rire amer, le titre est sans doute inspiré par celui du film de Gilles Grangier, « La cuisine au beurre », où Bourvil tenait le premier rôle. C’est fin, varié, un brin canaille, parfois un peu épicé.

 

 

La Vérité sur ma folle école

La Vérité sur ma folle école
Davide Cali, Benjamin Chaud
Hélium, 2019

Ouf !

Par Anne-Marie Mercier

Bizarre, cette école ! mais cela n’a rien d’étonnant, vu le duo talentueux et inventif qui la présente. Bizarre aussi le garçon qui fait visiter les lieux à la nouvelle, avec sa coiffure décoiffée, sa cravate et son costume, sans parler de son chien, qui participe à toutes les activités scolaires.
Les deux enfants parcourent l’école de fond en comble, jusqu’à la loge du gardien, et aux locaux techniques, et au service des objets trouvés. Ils visitent aussi la piscine, la salle d’arts plastiques, la bibliothèque « immense », la salle des professeurs (où ceux-ci sont concentrés autour d’un énorme plat de bonbons), le bureau de la directrice (qui lévite avec tous les objets autour d’elle). Tout est en effet étrange, à part l’injonction de faire ses devoirs. Les illustrations fourmillent de détails et de scènes cocasses, on s’amuse beaucoup à cette visite.
Et la chute de l’histoire invite à relativiser : méfions-nous, il y a souvent plus étrange encore que ce que l’on croit voir.

La Légende du roi errant

La Légende du roi errant
Laura Gallego Garcia
Traduit (espagnol) par André Gabastou
La joie de lire (hibouk), 2019

Aventures en poésies

Par Anne-Marie Mercier

Il était une fois, un prince… beau, brave, intelligent, savant, et surtout poète. Et le conte s’arrête là dans sa dimension simple et linéaire.
En effet, la suite introduit de la complexité, de la souffrance, de la contradiction et du hasard. Le héros change, contrairement à la plupart des personnages des contes, et le point de vue du lecteur également. Walid, prince de Kinda, ne se mariera pas pour devenir roi à son tour : il deviendra «roi errant».
Ce conte, riche et néanmoins très facile à lire, est d’abord celui d’une chute : Walid ne supporte pas qu’un simple tisseur de tapis compose une poésie plus belle que la sienne lors de chaque concours annuel, et qu’ainsi il l’humilie et surtout l’empêche de concourir au grand rassemblement de poésie d’Ukaz, où se retrouvent les meilleurs poètes du monde. La vengeance de Walid sera cruelle et lente, comme le sera en retour son long cheminement vers le remord et l’expiation, le dépouillement de tout ce à quoi il tient, jusqu’à la vie même.
Que la poésie soit au cœur d’un livre d’aventure est une belle surprise et on apprend beaucoup sur l’art des poètes arabes de la période pré-islamique, et leurs qasida avec leurs trois parties, nasib, rahil, madih (le thème de la femme aimée et disparue, le voyage dans le désert, l’éloge du prince…). Que cette poésie soit le but de toute une vie, ce à quoi on aspire, plus que les richesses ou le pouvoir, ou l’amour même, est aussi un beau sujet. Que le cœur et donc ce qu’on a vécu et la manière dont on a vécu soit le feu qui nourrit les plus beaux poèmes ajoute encore à l’intérêt du propos.
La quête de Walid, parti à la recherche d’un tapis maudit, et trouvant au bout de son errance la vraie poésie et un sens à sa vie qui, dans le même mouvement, le fait disparaitre, évoque un peu celle du Rahat Loukoum à la pistache du quatrième roi, dans Les Rois mages, roman en forme de conte de Michel Tournier : cherchant une chose, on y ruine sa vie, et on trouve une chose plus précieuse encore. C’est un superbe livre d’aventure, plein de rebondissements, de belles scènes, de paysages exotiques, et de poésie.
Les éditions La joie de lire avaient déjà publié cette traduction en 2013; cette réédition est un beau livre au format poche, avec une très belle couverture, et une belle typographie.