L’Arche que Noé a bâtie

L’Arche que Noé a bâtie
Henri Galeron
Les Grandes Personnes, 2022

Et tous ses animaux

Par Anne-Marie Mercier

L’Arche que Noé a bâtie est un petit bijou qui devrait figurer dans toutes les bibliothèques des lieux où il y a des enfants. D’abord parce que c’est un album du merveilleux Henri Galeron, qui fait de si belles images. Ensuite, parce que c’est un livre total, tout en étant très court : un livre objet à rabats, montrant la même image de l’arche dans toutes ses pages, mais chaque fois en ajoutant un nouvel animal, et s’achevant sur une foule d’animaux faisant une grande fête pour oublier leur dispute. C’est aussi une histoire, des chamailleries qui commencent avec le rat qui veut grignoter le riz que Noé va embarquer, chahuté par la chouette, qui elle-même est chassée par le chat ; le pélican pique le chat, etc. Jeu d’assonance, texte à empilement, proche de la comptine et du poème, différents animaux qui vont entrer dans l’arche y apparaissent, plus ou moins par ordre de taille.
Et tout se termine en chansons, avec Noé à la batterie, avant le grand départ, dans une image saturée de détails.

Voir l’animation sur le site de l’éditeur.

 

 

 

 

Pleine Mer, Plein Soleil

Pleine Mer
Antoine Guillopé
Gautier-Languereau, 2018

Plein Soleil
Antoine Guillopé
Gautier-Languereau, 2018

Pleines pages

Par Anne-Marie Mercier

Pleine Lune, Pleine Neige, Plein Soleil, Pleine Mer…  Antoine Guillopé a créé toute une série de grands albums chez Gautier-Languereau, beaux et variés, avec peu de texte. La magie de ces albums réside en partie dans ce laconisme et dans la solitude de ses personnages. Issa, seul à l’aube dans la savane, comme Jade, en plongée dans l’océan tropical, poursuivent chacun un but secret. L’album, page après page, en montre les étapes, sans que le lecteur sache jusqu’à la toute fin, ce qu’il trouvera à la fin du parcours.

 

Les papiers découpés font partie du charme particulier de ces albums : ils découpent les noirs et blancs intenses de Plein soleil, où apparait parfois le disque doré du soleil, les bleus et verts de Pleine mer, éclairés par le maillot de Jade et ses palmes fuchsia, les coraux, les poissons aux couleurs lumineuses. On s’y plonge et on y avance avec délice.

La Case 144

La Case 144
Nadine Poirier – Illustrations de Geneviève Després
D’eux 2019

Le jeu de la Marelle / Va de la terre jusqu’au ciel

Par Michel Driol

Pour explorer la ville sans s’y perdre, Lia dessine sur les trottoirs une marelle géante, grâce à la boite de craies que sa mère lui a données. Mais lorsqu’il ne lui reste qu’un petit bout de craie, et qu’elle doit dessiner la case 144, le trottoir est occupé par un vieil homme couché sur un carton. Sans doute un personnage des Mille et une nuits, possédant un génie, capable de lui redonner une boite de craies neuve…

C’est donc l’histoire d’une rencontre à la fois probable et improbable que raconte cet album tendre et chaleureux. Celle de deux personnages, une fillette et un vieillard, un SDF épuisé et une fillette dont on devine qu’elle vit seule avec sa mère, qui n’a pas beaucoup d’argent. Celle d’une fillette pleine d’imagination et d’un vieillard dont on ne saura rien, si ce n’est que la vie n’a pas été douce avec lui jusqu’à ce qu’il rencontre Lia, qui saura le faire rire et lui offrir un peu de compagnie et de douceur. Le texte épouse le point de vue de Lia, donnant à comprendre sa façon de percevoir une réalité qui lui est étrangère au travers de ses lectures, de sa culture, de son imaginaire. Après l’avoir vu comme un obstacle l’empêchant de continuer de construire sa marelle, elle pense qu’il peut lui être utile grâce à ses pouvoirs magiques. C’est cette grille de lecture faussée – le SDF n’est pas un prince oriental – qui lui permet d’accepter progressivement l’autre tel qu’il est, au moment où elle prend conscient qu’aucun génie ne laisserait un homme dans cet état. Ce sera donc à elle de prendre soin de cet homme, et de lui offrir  ce qu’elle peut, une maison dessinée à la craie : quelque chose d’à la fois sublime et dérisoire. Les illustrations inscrivent l’histoire dans une ville canadienne vue comme un labyrinthe ou un formidable terrain de jeu pour Lia. Quelques pages centrales utilisent des calques, belle trouvaille graphique pour matérialiser l’imaginaire de Lia, qui fait obstacle à sa perception du réel. Les gros plans des personnages montrent des visages très expressifs : rires partagés, commisération, souffrance pleine de dignité du vieil homme.

Bien sûr, une fillette ne peut pas changer le monde et sa dureté. Mais l’album est une incitation à aller vers l’autre, et à prendre soin de lui, dans la mesure de ses moyens, et c’est déjà ça ! Un feel-good album lumineux, poignant et serein.

Rue de la peur

Rue de la peur
Gilles Baum –  Illustrations d’Amandine Piu
Amaterra 2021

Freaks !

Par Michel Driol

Une petite fille sort de chez elle, et, pour aller à la maison de son grand-père, doit longer la rue de la peur. Dans chacune de ces maisons habite un monstre redoutable, que l’on aperçoit si l’on ouvre la porte ou les fenêtres. Un cerbère, un cyclope, une pieuvre… et enfin le grand père, dont on découvre avec surprise les trois yeux, et qui serre sa petite fille dans ses bras, avant de lui montrer l’arrière du décor. Et l’on apprend alors que le yeti adore les légumes surgelés, que les fantômes aiment défiler… et que la petite fille a aussi trois yeux, pour mieux voir le monde ?

C’est d’abord un beau livre objet, en forme de maison, qui se déplie comme un leporello, donnant à voir la totalité de la rue de la peur, tandis que l’autre côté montre les monstres dans leur intimité, pas effrayante du tout ! Voilà une belle façon de jouer avec les peurs enfantines, représentées ici par la petite fille pas très rassurée tout au long de son parcours, courant, marchant sur la pointe des pieds, ou sifflotant, l’air dégagé… Chaque maison, plus inquiétante que la précédente, renvoie aux imaginaires des cauchemars et des personnages inquiétants, pour le plus grand plaisir du lecteur. La seconde partie du voyage, la visite guidée que propose le grand-père, est d’une autre facture. Il s’agit d’un réel apprentissage, apprentissage de la diversité, de la tolérance, et découverte des autres dans ce qu’ils ont de positif au-delà de leur apparence repoussante. Ainsi chaque personnage devient sympathique et quelque part, a son grain de folie, mais peut aussi être la victime de sa propre monstruosité, comme une infirmité. Toutes les angoisses éprouvées par la fillette se renversent alors en sympathie pour les personnages dont le grand-père donne à voir la vérité profonde au-delà de l’apparence. Si tous les archétypes de la peur sont bien présents, c’est pour être mieux déconstruits dans la seconde partie par l’adulte bienveillant. Après tout, tout n’est qu’affaire de regard et de point de vue. Ainsi nous lecteurs avons nous été bernés par la représentation de profil de la fillette, et ne découvrons qu’à la fin qu’elle fait aussi partie des monstres. Peu de textes dans cet album, mais fortement encadrés par deux expressions qui en disent toute la philosophie : Parfois l’enfer mène au paradis, et Merci Papy tu m’as ouvert les yeux !

Un beau livre objet pour jouer à se faire peur, mais, au-delà de ce jeu, un album qui aborde le thème de la différence avec un humour indéfectible !

La Grande Escapade

La Grande Escapade
Clémentine Sourdais
Seuil jeunesse, 2021

Là-haut sur la montagne…

Par Anne-Marie Mercier

« Livre randonnée », ce livre à découpes mérite bien son nom : nous suivons l’itinéraire d’une jeune fille, Brume, partie au matin en laissant un mot sur a table « pour dire qu’elle reviendra » : on traverse la forêt, les champs de fleurs, l’alpage, on découvre les sommets, à la fois proches et lointains, et puis on redescend, le cœur plus léger qu’à la montée : Brume s’est disputée la veille avec sa mère, et toutes deux ont fait la même chose, chacune de leur côté.

Une journée seule, à côtoyer les animaux, les plantes, à manger des myrtilles et rêver, et tout s’arrange. Pour le lecteur aussi cette promenade pleine de fraicheur est un parfait dépaysement. Les rabats, nombreux, lui font découvrir la faune et la flore, ouvrent les perspectives, déploient les nuances en pages composées en camaïeux. C’est une belle promenade, pleine de surprises.
C’est aussi une petite encyclopédie sur la montagne : on trouve en fin d’album quatre doubles pages qui reprennent en les nommant les animaux et plantes rencontrés dans l’album. Certains sont accompagnés d’un court texte explicatif.

 

Le Cerisier de Grand-Père

Le Cerisier de Grand-Père
Anne-Florence Lemasson et Dominique Ehrhard
Les Grandes personnes, 2020

Un album aérien pour toutes les saisons

Par Anne-Marie Mercier

Un scénario tout simple sert cet album pop-up qui parvient à être magnifique et surprenant tout en étant lui aussi marqué par la simplicité.
Grand-père a un cerisier. Au printemps les oiseaux y chantent et font leurs nids, des oisillons naissent, les fruits murissent, mais voilà les cerises grignotées : Grand-Père sort l’épouvantail. Les feuilles jaunissent, arrivent les premiers froids (des flocons même sur l’image, ce qui est un peu tardif, mais c’est bien joli comme ça aussi), les oiseaux s’en vont.
Les oiseaux tout ronds et colorés sont charmants, le système les anime de diverses façons, fait éclore les oeufs, fait voleter les oiseaux (et les papillons); on les voit pointer le bec, s’agiter en tous sens.
Le décor est constitué comme il l’aurait été pour un un leporello : la première page montre le bout des branches de la moitié gauche de l’arbre, puis la suite de ces branches attachées au  tronc, puis l’autre moitié de l’arbre. Et ainsi on passe du printemps à l’été, puis à l’automne, puis à l’hiver.
Les tirettes sont simples à actionner, l’ensemble est solide et un enfant même petit (3 ans) peut s’en régaler, avec une aide au début pour voir comment éviter de maltraiter le livre; c’est si joli que les adultes ne manqueront pas de vouloir participer à ce parcours.

Le Rat, la mésange, et le jardinier

Le Rat, la mésange, et le jardinier
Fanny Ducassé

Thierry Magnier, 2022

Un rat parmi les fleurs

Par Matthieu Freyheit

« Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis… » Nous connaissons la suite. Mais le rat de cette histoire n’est pas la marâtre des frères Grimm. Convaincu de sa laideur, l’animal prend refuge dans un grenier où il aménage une maison de poupée, décorée à son goût. Pourtant, la laideur ici n’existe pas : Fanny Ducassé fait le choix d’un style naïf où dominent les fleurs et les couleurs. Pour ce rat qui ne s’aime pas, la laideur n’existe en effet que dans son miroir : partout ailleurs, son regard ne voit que de la beauté – ainsi de cette mésange qui lui apparaît, dans un éclat de lumière, « tel un hydravion ». La beauté trop consciente d’elle-même est cependant une beauté étourdie : alors qu’il emporte le rat dans les nuages pour voir le monde d’en haut, l’oiseau lâche le rat, qui quitte le ciel des autres et retourne à sa terre…parmi les fleurs.

Recueilli par un blaireau-jardinier, le rat est alors dorloté, soigné, choyé comme le sont les fleurs elles-mêmes : « Le rat se sentit alors précieux et délicat. » On se souvient avec chaleur que l’amitié qui lie monsieur Taupe et monsieur Rat dans Le Vent dans les Saules (1908) faisait écrire à Kenneth Grahame : « L’invisible était tout. » De fait, la tendresse du jardinier pour le rat opère et invite discrètement ce dernier à poser un regard neuf sur son reflet et sur le beau brun de son pelage.

Le rat comprend ainsi qu’il n’est plus en porte-à-faux avec la délicatesse des illustrations, et le soin à l’œuvre agit doublement : le soin apporté par Fanny Ducassé à ses dessins agit comme une projection du regard émerveillé que porte le rat sur le monde qui l’entoure ; le soin apporté par le jardinier au rat amène celui-ci à se sentir bénéficiaire, comme tout ce qui l’entoure, d’un soin plastique qu’il suffisait de regarder.

C’est bien un album sur le regard que propose l’auteure : un regard minutieux et attendri, au nom de l’attention que méritent les belles choses. Ce livre en fait partie : souhaitons-lui d’être vu, comme il donne à voir.

 

Recto-Verso. petit jeu de mémoire

Recto-Verso. petit jeu de mémoire
Pascale Estellon
Les Grandes personnes, 2021

Jouer comme on lit

Par Anne-Marie Mercier

24 cartes, un mode d’emploi simple, et voilà : le jeu est prêt.
C’est un memory, mais pas seulement. Sur une face est inscrit le mot et dessinée la chose, en noir et blanc. Sur l’autre face, une forme géométrique en couleur évoque plus ou moins l’image du revers. Ainsi la mémoire s’accompagne de la déduction et on assimile les formes et les couleurs. Le renard est associé à un losange orange, le serpent à un serpentin rouge, les étoiles à un triangle… rose.
On peut jouer dans les deux sens : en déduisant le mot de la forme ou la forme du mot.

Jolies images, belles couleurs, belle impression, carton doux au toucher boite élégante, on retrouve les qualités des Éditions des Grandes Personnes appliquées ici au domaine du jeu. Voilà un jeu de memory qui se démarque des nombreux imagiers un peu criards ou platement photographiques habituels.
Découvrir sur le site de l’éditeur.
C’est donc un nouveau domaine auquel Pascale Estellon s’attaque après avoir fait paraitre chez le même éditeur des abécédaires et imagiers tous splendides de simplicité et d’élégance.

 

Ma Matriochka

Ma Matriochka
Anne Herbauts
Casterman

Dans ma matriochka, il y a…

Par Michel Driol

Un album tout cartonné, qui a la forme d’une matriochka. En guise de pages, on soulève la tête ou la base, et on découvre un autre visage, ou d’autres pieds. Se succèdent ainsi un gros chat, une souris, un biscuit, un noyau d’abricot, un arbre. Puis les éléments se croisent, reviennent : le chat, la galette… De surprise en surprise, ce livre méli-mélo livre peu à peu les secrets de cette matriochka peu ordinaire.

C’est un album plein de la tendresse et des petits riens qui font l’enfance. Il y a d’abord ce qui se mange et qui se boit, des cerises et de la galette au chocolat chaud, comme un souvenir des gouters de l’enfance. Il y a aussi les animaux familiers, ceux des contes et des histoires plus que de la vraie vie, le chat et la souris, un chat gourmand et câlin, une souris aux bas gris, figure de la petite souris qui échange les dents contre de la monnaie ? Il y a enfin la nature, l’arbre, la lune… Tous ces éléments se conjuguent, à la fois à la manière d’un inventaire ou d’une recette du bonheur. La Matriochka, nom qui, en russe, étymologiquement, vient de mère, devient ainsi le symbole de cet amour maternel et la dédicace, aux mamans, sonne comme un hommage à leur inventivité, leur imaginaire,  leur tendresse.  L’album représente ainsi à la fois la clôture de l’univers maternel, et son ouverture vers le monde extérieur qu’il renferme, en un cercle infini. Dans la matriochka, il y a la lune et dans la lune, li y a la matriochka…

Un album plein d’originalité et de douceur pour lister les ingrédients d’une enfance simple et heureuse…

Voyage

Voyage
Elena Selena

Gallimard Jeunesse, 2021

Voyager en oiseau

Par Matthieu Freyheit

On sait la valeur poétique des grues, souvent convoquées dans le haïku en particulier. Très récemment, chez Véronique Gentil, leur cri résiste à l’interprétation autant qu’à l’appropriation, renvoyant la poète à elle-même : « Si je pleure quand passent les grues c’est peut-être sur moi que je pleure, de n’avoir pas osé devant le ciel ouvrir ma poitrine ni comprendre que leur cri n’est pas un salut mais un cri pour elles-mêmes – me tenir seule » (On construit des maisons et on ne les finit pas, 2021). Le cri lancé par la grue qui ouvre cette suite de 5 doubles-pages en pop-up n’est pas non plus un salut, mais une question lancée à la genèse voyageuse du poussin : « Maman, papa, comment suis-je arrivé là ? »
Une interrogation d’apparence banale, mais aux implications hautement géographiques, comme l’indique le titre de l’ouvrage : Voyage, ainsi se nomme le nom du pays d’origine du poussin. Le récit des parents n’a guère besoin de beaucoup de mots : les formes et les couleurs fournissent toute la profusion nécessaire à l’éclat de la vie et de la joie.
Le lecteur est habitué peut-être aux prouesses du pop-up, qui s’est désormais imposé comme une forme incontournable des recherches esthétiques menées dans le champ de la production pour la jeunesse. L’auteure elle-même a réalisé plusieurs albums sur le même modèle. L’habitude ne suffit cependant pas à émousser l’enchantement, et Elena Selena parvient dans cette proposition à associer la luxuriance et la profusion à une poésie de la quiétude que favorise, sans doute, la discrète monochromie rose qui accompagne la présence des grues dans leur périple, qui n’a véritablement ni début ni fin. La jeune grue est d’ailleurs désormais en âge de partir à son tour : Voyage, ainsi se nomme aussi bien le pays de son avenir.

(voir également la chronique de Michel Driol, ci-dessous)