Cent petits Chats

Cent petits Chats
Tomoko Ohmura
Traduit (japonais) par Corinne Atlan
L’école des loisirs, 2021

Et un bon géant

Par Anne-Marie Mercier

C’est une belle randonnée que celle qui consiste à suivre un chat qui lui-même suit en le rembobinant un brin de laine rouge accroché à la branche d’un parc : on traverse le parc, puis la ville, puis le lac, on gravit la montagne (entretemps il s’est mis à neiger), on traverse un précipice sur un pont suspendu, on glisse sur une pente de neige et on atterrit dans la maison d’un géant. La laine vient de son pull, accroché à une branche et détricoté du parc jusqu’à sa cabane.

Entretemps, la pelote comme le groupe de chats ont fait « boule de neige » : grossissant à chaque double page. Chats du parc, chats des quartiers, chats des champs et des forêts, tous suivent le mouvement dans l’indifférence des humains qui vaquent à leurs occupations quotidiennes.

La fin est mignonne : le géant réchauffe les chats frigorifiés et trempés, les couche dans son lit géant… et  dort sur son fauteuil (on est loin du Petit Poucet !). Au matin ils repartent, habillés chacun d’un mini pull tricoté par ce personnage avec la laine qu’ils lui ont rapportée. Tout est rond et mignon, mais sans être fade, grâce aux couleurs vives et au dessin stylisé.

Le voyage sur la lune

Le voyage sur la lune
Isabelle Gil
L’Ecole des Loisirs, 2020

Quand on respecte les plus jeunes

Par Christine Moulin

L’album cartonné semble solide et prêt à supporter manipulations et morsures des tout-petits. Ce n’est pas pour autant qu’il cède à la facilité des imagiers sans originalité. Il propose une aventure, celle d’Ourson qui décolle pour un voyage dans l’espace. Le jeune lecteur a le droit à des péripéties et à … une chute, qui est aussi une célébration de l’amitié et des jeux partagés. Les illustrations, des photos très lisibles mais parfois joliment poétiques (quand, par exemple, il s’agit de représenter la lune), détournent des objets du quotidien pour en faire des engins spatiaux et célèbrent ainsi les pouvoirs de l’imagination. Le texte, tout simple, n’est pas plat: il comporte des dialogues, des onomatopées, des exclamations, voire, luxe suprême, des inversions du sujet (« Enfin arrive le jour du départ »). Autrement dit, on peut être exigeant tout en se mettant à la portée des bébés lecteurs et c’est une bonne chose!

L’expédition

 L’expédition
Stéphane Servant, Audrey Spiry (Ill)
Editions Thierry Magnier, 2022,

 » Le courage, la force et le sourire, la meilleure des armes, la plus brillante des épées »

 Par Maryse Vuillermet

Une petite fille née au bord de la mer ne rêve que de partir.  Ses parents, loin de la retenir, l’aident à construire son bateau et lui apprennent à avoir du courage.  Elle affronte des tempêtes, des épreuves, rencontre des monstres.  Dans les ports, elle aime, joue et se bat. Toute sa vie, elle poursuit ses rêves, va à l’aventure, se contentant de peu.

Et puis, un jour, elle rencontre un enfant, qui lui aussi veut partir, et l’emmène.

Sous l’apparente simplicité, cet album singulier évoque, sans s’appesantir, mais avec douceur et conviction, l’amour, le respect de l’autre et de sa liberté, la filiation, la mort.

Les dessins et les illustrations de Audrey Spiry sont tout en dynamique et en vitalité, les couleurs éclatantes et le mouvement évoquent l’énergie de la petite pirate, l’exotisme de ses voyages et la puissance de son rêve.

C’est magnifique !

Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait

Le Jour où Vicky Dillon Billon n’a pas bu son bol de lait
Véronique Seydoux, Hélène Georges
Rouergue, 2022

Western enfantin

Par Anne-Marie Mercier

Malgré son nom imposant, Vicky Dillon Billlon est une petite fille et son histoire tient en quelques mots : elle a renversé son lait et sa mère l’a grondée. Rien de bien passionnant ?
Au contraire : la colère de la fillette l’emporte très loin, à cheval à travers les paysages de l’Ouest américain, accompagnée de toute une bande d’amis sauvages, accomplissant de multiples forfaits, passant de rodéo en bar, etc.
Page après page, on file dans l’imaginaire des westerns avec les aquarelles énergiques d’ Hélène Georges, dessinées à grands traits et peintes avec de grands à plats de couleurs vives (bleu et rouge) dans des décors stylisés. Tout se finira en douceur, la « grosse colère » une fois passée grâce à l’évocation d’un doux parfum.

Nino

Nino
Anne Brouillard
Edition des Eléphants 2021

Perdu au cœur de la forêt

Par Michel Driol

Personne n’a vu tomber Nino, le doudou de Simon, en pleine forêt, durant la promenade. Sauf Lapin, qui prend soin de Nino, et l’invite à prendre le thé. Puis c’est Ecureuil, puis les mésanges noires qui l’emmènent au sommet des arbres, d’où il peut voir son village. Et lorsque la nuit est venue, c’est Renard qui prend soin de lui, le présente à tous les animaux nocturnes, avant de le raccompagner chez Lapin, juste avant le passage de Simon et de ses parents, ravis de le retrouver et tout étonnés qu’il ne soit même pas mouillé…

Dans des images nimbées d’une douce lumière, tantôt froide et bleutée, tantôt chaude et orange, en une saison qu’on devine être à la limite entre l’automne et l’hiver, Anne Brouillard propose un récit qui flirte avec le merveilleux : des animaux aux coutumes très humanisées qui vivent dans de confortables maisons miniatures, pour tisser avec douceur et tendresse des thèmes et des valeurs qui lui sont chers. Le sens de l’accueil, de la solidarité et du soin qu’on accorde aux autres, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. Souvent sans texte, les images permettent à chaque lecteur de parcourir toute la forêt, depuis les sous-sols du terrier de Lapin jusqu’au plus haut de la canopée. Elles inscrivent le récit dans une forêt pleine de mystères, sauvage et presque infinie. La taille des illustrations varie entre la double page à l’italienne, offrant de larges et magnifiques panoramas sur la forêt ou sur le village, et des vignettes mettant l’accent sur un intérieur de maison, ou constituant de petits scripts d’action à la façon de la bande dessinée, montrant la solitude et le désarroi du doudou perdu dans la nuit de la forêt. Ce qui renvoie à deux angoisses enfantines que l’album aborde : la peur de perdre son doudou, et la peur de la nuit et de ses mystères. Le récit dédramatise ces deux frayeurs enfantines, en faisant la part belle à l’imaginaire. Le doudou est fort bien accueilli par tous les animaux de la forêt qui vivent en bonne entente, et il trouve un passeur pour lui permettre de traverser la nuit, le renard qui le promène sur son dos avec une infinie tendresse. Au fond, c’est un double récit initiatique que propose cet album. D’abord celui d’une perte et d’une retrouvaille, rassurante pour Simon, qu’on découvre, à la fin de l’album, en compagnie de Nino, dans un surprenant face à face avec les animaux de la forêt, de part et d’autre de la vitre protectrice de la maison familiale. Mais c’est surtout le récit de l’initiation de Nino, dans la forêt d’une vie à laquelle rien ne l’a préparé, mais dans laquelle il trouve des appuis bienveillants, des aides inattendues pour l’aider à surmonter l’épreuve et à en sortir grandi. Reste enfin à dire comment la poésie du texte et des illustrations sait aussi se conjuguer avec des moments pleins d’humour, comme cette conversation sur les désirs des enfants tenue dans le terrier de Lapin… Lewis Carroll n’est certainement pas loin !

Un livre qui donne vie à un drôle de doudou, corps d’enfant et tête d’animal, aux sentiments et aux émotions si humaines, un album qui fait la part belle à l’imaginaire, un album pour nous rappeler enfin à quel point nous devons vivre en bonne entente avec  la nature.

Petite mer

Petite mer
Marie Colot Illustrations de Manuela Ferry
Editions du Pourquoi pas – Pourquoi pas la terre ? 2022

La  baleine (bleue) cherche de l’eau…

Par Michel Driol

C’est d’abord un face à face entre une petite fille et une baleine, de part et d’autre de la vitre d’un aquarium géant. L’enfant ressent l’ennui de la baleine qui lui raconte sa vie d’avant, sa liberté dans l’océan. Elle tient sa promesse de tout faire pour la libérer. Devenue mère à son tour, elle raconte cette histoire à sa fille, en espérant revoir la baleine dans l’océan.

Reprenant  un des  motifs fréquents en littérature pour la jeunesse, celui de l’amitié entre un enfant et un animal, voilà un album pour sensibiliser les plus jeunes à la question des animaux en cage, des poissons en aquarium, dressés pour faire des spectacles dans des delphinariums, dont la fin est programmée par une loi en France. Il s’agit bien sûr ici de plaider pour le respect des milieux naturels, et, au-delà des problématiques actuelles sur le bienêtre animal, de dire clairement que la place des animaux sauvages n’est ni dans un zoo, ni dans un cirque, ni dans un aquarium. Le récit joue sur l’opposition entre le grand et le minuscule : la baleine gigantesque dans l’aquarium trop petit pour elle, la baleine gigantesque face à la fillette, trop petite pour la sauver à elle seule. Il joue aussi sur le contraste entre l’univers de béton et de verre de l’aquarium et la beauté évoquée de l’océan de sa lumière et de ses couleurs particulières. Il joue enfin sur l’improbable : l’amitié entre une fillette et une baleine, montrant leur communication, n’hésitant pas à les faire, d’une certaine façon, dialoguer et échanger, façon de prêter des sentiments et des attitudes humaines à l’animal. Ce qui est mis en évidence, c’est la force de l’empathie de la fillette, à la fois sa naïveté et sa spontanéité dans ses réactions face à la baleine, mais aussi sa maturité dans sa capacité aussi à mobiliser autour d’elle, en parlant de cet animal, de façon à ce que la force du collectif puisse rendre à la baleine sa liberté. Les illustrations mettent surtout l’accent sur la baleine dans son milieu naturel, envahissant tout l’espace de sa grande taille, devenant pratiquement un univers à elle seule, dans un monde de couleurs et de joie.

Un album optimiste, qui n’est pas sans évoquer par certains aspects l’Œil du Loup, de Daniel Pennac, un album qui repose sur la transmission d’une baleine à une fillette, d’une mère à sa fille, pour dire qu’il faut savoir nager à contrecourant et respecter à tout prix le vivant, les animaux, ainsi que la liberté.

Chasses aux œufs

Une Surprenante Chasse aux œufs,
Katie Woolley, Eleanor Taylor
Gallimard jeunesse, 2022

La Grande Chasse aux œufs
Rachel Piercey, Ireya Hartas
Gallimard jeunesse, 2022

Pas dans le même panier

Par Anne-Marie Mercier

De ces deux ouvrages de circonstance et sans prétention littéraire (l’un est une variation sur le monde de Pierre Lapin de Beatrix Potter, l’autre un cherche et trouve tout carton) on retient plutôt le premier : le second, La Grande Chasse aux œufs n’a de grand que le titre et le procédé qui consiste à faire compter jusqu’à vingt à chaque double page avec un support plus adapté aux petits qu’aux grands d’école maternelle est étrange. Certes, l’univers des ours qui est représenté là (c’est une série, après Promenons nous dans les bois) peut les séduire avec tous ses détails, mais les œufs y sont perdus dans la masse.

La Surprenante Chasse aux œufs qui reprend joliment un graphisme imité de Beatrix Potter justifie la recherche des œufs par la situation : Pierre a fait tomber le panier contenant les œufs en chocolat qui seront attribués à chacun lors du pique-nique de Pâques ; il doit les retrouver. La vraisemblance même relative est un peu malmenée puisque ces œufs ont abouti on ne sait comment dans des lieux bien éloignés, mais qu’importe : cela permet de visiter une maison, un magasin, une mare, encore de jolis décors et d’activer le dispositif des flaps (ou rabats) qui proposent toutes sortes de cachettes possibles, mettant le lecteur en action, comme dans une vraie chasse aux œufs – sauf qu’il n’y a pas de chocolat dans le livre.

La Main

La Main
Ronald Curchod
Le Rouergue, 2021

Nuits d’hiver

 

Par Anne-Marie Mercier

Le conte offre une variation sur le thème de la main coupée (voir la main de gloire, et autres contes fantastiques) : un marionnettiste ambulant, un soir d’hiver, perd sa main en sauvant un ours qui se noie dans un lac gelé. En remerciement, l’ours lui offre une petite fée qui sait chanter. Grâce à elle le marionnettiste connait le succès.
Si le conte aurait besoin de davantage d’éléments pour sonner vrai (oui, même un conte en a besoin), les images sont superbes.
Le texte somme toute ne semble exister que comme support à ces images. Il se déploie amplement sur des pages très aérées, où les blancs servent la temporalité du récit.
L’essentiel est donc dans ces doubles pages d’images traitées en nuances de bleus et de jaunes : elles figurent une nuit d’hiver et de neige, tantôt noire, tantôt éclairée par les derniers ou les premiers rayons du jour ; forêts, ville aux coupoles lointaines, lacs…, le paysage s’y déploie comme sur un vitrail.

Ma grand-mère

Ma grand-mère
Maria Elina
Obriart, 2022

Grand-mère, une reine sans mémoire…

Par Michel Driol

 

Léon, le narrateur, va passer l’après-midi chez sa grand-mère. Il est prévenu : elle est devenue « bizarre ». Elle l’appelle Charlie, se promène pieds nus dans la terre, alors qu’elle ne supportait pas la saleté. Elle ramasse des insectes. Elle raconte qu’elle est une reine, qui vit dans un château de 120 chambres, peuplé de 120 chats dont elle a oublié les noms… C’est alors que Charles, le père de Léon, vient le chercher.

Evoqué à hauteur d’enfant, sans pathos, sans misérabilisme, c’est la question de la perte de mémoire et de la confusion mentale qui atteint les personnes âgées qui est exposée ici. Léon accepte tout de sa grand-mère, sans se poser de questions. Elle l’entraine dans un nouvel univers, celui de ses souvenirs transformés, celui de ses nouvelles activités, celui de son discours fantasque. Léon ne perçoit pas cela comme un manque, une perte, mais plutôt l’occasion de trouver une nouvelle grand-mère. Comme elle est retournée en enfance, les deux univers, celui de la grand-mère, celui du petit fils, entrent dans une nouvelle complicité autour d’un rire communicatif. L’album évoque la capacité des enfants à accepter la dégradation de la santé mentale des adultes, à ne pas les voir comme un changement négatif, mais à pouvoir entrer dans un imaginaire plein de fantaisie et de poésie. Sans doute n’y décode-t-il pas tout. Voit-il dans les « assistants » évoqués par la reine, sa grand-mère, les infirmiers et autres aides à domicile dont elle ne peut plus se passer ? Sans doute non, mais qu’importe.  Qu’importe que la « vérité » qu’il prétend révéler sur sa grand-mère soit une fiction… Sa grand-mère le confond avec son père, qu’importe, l’essentiel est dans le temps passé ensemble, dans les activités partagées, dans l’amour familial qui unit. Léon n’a pas peur de sa « nouvelle » grand-mère, il l’accepte d’emblée telle qu’elle est. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont joliment abolies dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Rien de triste donc dans cet album, dont les illustrations, aux tons pastels pleins de douceur, montrent deux personnages joviaux et souriants au milieu d’une nature omniprésente : plantes, insectes habitent les pages, comme une façon de dire que la vie est là. La grand-mère est souvent montrée dans des postures enfantines, assise par terre, chevauchant une chaise, coiffée d’un pot de fleurs.

Une histoire qui parle avec tendresse et émotion de la perte de mémoire et des confusions dont sont victimes nombre de personnes âgées et qui met en avant l’inébranlable complicité entre une grand-mère et son petit-fils.

Ma Matriochka

Ma Matriochka
Anne Herbauts
Casterman

Dans ma matriochka, il y a…

Par Michel Driol

Un album tout cartonné, qui a la forme d’une matriochka. En guise de pages, on soulève la tête ou la base, et on découvre un autre visage, ou d’autres pieds. Se succèdent ainsi un gros chat, une souris, un biscuit, un noyau d’abricot, un arbre. Puis les éléments se croisent, reviennent : le chat, la galette… De surprise en surprise, ce livre méli-mélo livre peu à peu les secrets de cette matriochka peu ordinaire.

C’est un album plein de la tendresse et des petits riens qui font l’enfance. Il y a d’abord ce qui se mange et qui se boit, des cerises et de la galette au chocolat chaud, comme un souvenir des gouters de l’enfance. Il y a aussi les animaux familiers, ceux des contes et des histoires plus que de la vraie vie, le chat et la souris, un chat gourmand et câlin, une souris aux bas gris, figure de la petite souris qui échange les dents contre de la monnaie ? Il y a enfin la nature, l’arbre, la lune… Tous ces éléments se conjuguent, à la fois à la manière d’un inventaire ou d’une recette du bonheur. La Matriochka, nom qui, en russe, étymologiquement, vient de mère, devient ainsi le symbole de cet amour maternel et la dédicace, aux mamans, sonne comme un hommage à leur inventivité, leur imaginaire,  leur tendresse.  L’album représente ainsi à la fois la clôture de l’univers maternel, et son ouverture vers le monde extérieur qu’il renferme, en un cercle infini. Dans la matriochka, il y a la lune et dans la lune, li y a la matriochka…

Un album plein d’originalité et de douceur pour lister les ingrédients d’une enfance simple et heureuse…