Haïkus – Petits poèmes pour tous les jours

Haïkus – Petits poèmes pour tous les jours
Illustré par Mickaël Jourdan
Gallimard jeunesse 2022

L’éphémère à portée des enfants

Par Michel Driol

Les éditions Gallimard ont la bonne idée de rééditer ces Haïkus déjà parus en 2002, avec de nouvelles illustrations de Mickaël Jourdan. Une belle préface, signée de Guy Goffette, défend en termes simples une conception de la poésie très axée sur les mots, choisis tant pour leurs sons que pour leur sens, et qui font exister ce qui n’existe plus. La postface, le monde entier dans un haïku, propose une définition du haïku, en cite les principaux auteurs classiques japonais, de Bashô à Taneda, et donne enfin l’envie d’en écrire.

Au cœur du livre 40 haïkus, regroupés par 4 en dix pages, selon des thématiques proches. On parcourt ainsi les saisons, du printemps à l’hiver, on y trouve l’évocation des éléments naturels, comme les fleurs des arbres, les petits animaux, (fourmi ou escargots), l’eau, la pluie, le soleil, pour terminer sur quatre haïkus évoquant la nuit, peut-être de façon plus métaphysique, comme ce haïku de  Masaoka Shiki:

La nuit est sans fin –
je pense
à ce qui viendra dans dix mille ans.

Ces haïkus conjuguent l’éphémère et l’immuable, offrant ainsi une belle entrée en matière à la richesse de cette vision de la nature, finalement proche de l’émotion ressentie par le jeune enfant devant les beautés du monde qui le surprennent, belle façon aussi de lui faire comprendre ce qu’est essentiellement la poésie bien loin des concepts liés à la métrique : rimes et vers.

Les illustrations proposent des doubles pages à la fois épurées et parfaitement illustratives des haïkus qui leur correspondent. On trouvera ainsi la pluie, la mer, le cerf-volant dans des compositions qui manifestent à la fois le souci du détail et de l’atmosphère générale. Elles ne manquent pas non plus d’humour, toujours à chercher dans les détails !

Un beau recueil qui permettra aux plus petits d’entrer dans une certaine conception de la poésie et aux plus grands d’avoir envie d’écrire à leur tour des haïkus.

 

Petits portraits de chats

Petits portraits de chats
Collectif
Grasset jeunesse (« la collection »), 2021

Une anthologie classico-moderne

Par Anne-Marie Mercier

Cet ouvrage de la collection « la collection » de Grasset se rapproche du « beau livre », à travers une anthologie qui réunit des auteurs de différentes époques et de différents genres : les poèmes de Baudelaire, Rostand, Roubaud, Maurice Carême, Apollinaire, Florian, Obaldia, les comptines et les textes sur des chats inoubliables (le Tybert du Roman de Renart, le chat du Cheshire d’Alice au pays des merveilles, celui de Jules Renard) sont accompagné de superbes illustrations faites selon le principe de cette série (un temps d’exécution court et une palette limitée à trois ou quatre couleurs) faites par des artistes contemporains : on y trouve Jean-François Martin, Christophe Merlin, Rébecca Dautremer, Gérard Du Bois, Ilya Grenn, Heng Swee Lim, Alain Pilon, Maxime Derouen, Clémence Pollet, Nathalie Choux et Sandrine Bonini.
Malgré la diversité des illustrateurs, il règne une certaine unité dans les images, souvent inspirées d’une tradition plus ancienne de l’illustration, toujours avec une belle qualité d’impression sur beau papier. Quant aux textes, ils font chacun à leur manière l’éloge du chat éternel sous ses divers aspects : attendrissant, inquiétant, comique, et surtout « subtil » (J. Renard).

 

Aux filles du conte

Aux filles du conte
Thomas Scotto / Frédérique Bertrand
Editions du Pourquoi pas ? 2022

De la peur bleue à l’horizon rouge

Par Michel Driol

En 1975, dans sa chanson Une sorcière comme les autres, la regrettée Anne Sylvestre rendait hommage aux femmes en magnifiant et en banalisant la figure de la sorcière, et évoquait la place difficile des femmes dans le monde et le pouvoir du patriarcat. En 1981, Pierre Peju, dans La petite Fille dans la forêt des contes, proposait une poétique du conte. Il montrait comment, entre la maison paternelle et le château du prince charmant dont elle sera à jamais prisonnière, la fuite dans forêt constitue pour la petite fille l’espace qui l’entraine vers un ailleurs, l’état sauvage, la liberté, lui permettant, dans la parenthèse enchantée du conte, d’échapper aux rôles traditionnels. Le bel ouvrage de Thomas Scotto, qui cite Anne Sylvestre en exergue, se situe quelque part dans cette double filiation, en proposant  une sorte de manifeste porté par une voix de fille, archétype de toutes ces petites filles des contes, une voix qui fait écho avec la condition féminine encore aujourd’hui.

Elle évoque avec subtilité les mauvais traitements dont sont victimes les petites filles du conte sans jamais nommer les contes sources : un indice permet de reconnaitre Cendrillon, Raiponce, ou la Petite Fille aux allumettes, parmi d’autres qu’on ne citera pas ici. Des petits pois sous les matelas aux serrures… ce sont tous les supplices de papier qui sont ainsi évoqués. Elle évoque aussi la figure et le rôle des hommes dans les contes, qui décident à sa place, pour son bien, et ne lui laissent jamais le droit de mener la soirée à sa guise. Elle ne cache pas ses envies de s’ouvrir au monde, d’être autre chose, c’est-à-dire d’être elle-même, libre de ne pas toujours dire oui. Elle constate alors qu’entre ce pouvoir patriarcal, qui pourrait la contraindre à épouser son père, et son intégrité ne lui reste qu’une solution, la fuite. Et le texte se termine sur des futurs pleins d’espoir faits de liberté, d’invention, façon de tourner la page et de dessiner les contours d’un autre avenir possible, d’échapper tant à la maison paternelle qu’au château royal. C’est une ode à la liberté, un appel à vaincre ses peurs pour exister pleinement.

Ce manifeste féministe passe par l’imaginaire pour toucher et faire réfléchir sur des personnages et des situations durablement inscrits dans la mémoire collective de toutes celles et ceux qui ont entendu ces contes, et les invite donc à les questionner, en se demandant quelles valeurs ils représentent et si les principes qui les font agir ont vraiment changé. Cette relecture intelligente des contes ne passe pas par la théorisation, mais par la poésie afin de s’adresser au plus grand nombre, aux enfants en particulier, qui s’identifieront à l’héroïne des contes qui s’exprime tout au long de l’ouvrage, qui donne à entendre son point de vue, et non celui du conteur – Perrault, Grimm, ou Andersen. Les illustrations de Frédérique Bertrand montrent d’abord une petite fille bleue, petite dans la page, dans un monde fait d’escaliers sans fin, de volutes infinies – écheveaux de laine ou cheveux ?-. Puis, après la couture du livre, apparait le rouge et, avec lui, les sourires et la joie. A la page bleue du début correspond une page rouge. A chacun d’interpréter, bien sûr, ce symbolisme des couleurs, porté tant par le texte que les illustrations. Chacun choisira de la lecture qu’il veut faire des riches valeurs représentées par le bleu et le rouge. On se gardera ici d’en dire plus que les auteurs…

Un texte poétique, qui prend appui sur le puissant imaginaire du conte traditionnel, pour parler des aspirations très contemporaines à la liberté de toutes et tous, et à l’égalité entre hommes et femmes.

Toujours souvent parfois

Toujours souvent parfois
Simon Priem – Illustrations d’Emmanuelle Halgand
Motus 2022

A la recherche d’un temps jamais perdu

Par Michel Driol

Trois adverbes de temps, qui définissent trois modalités dans la fréquence de la répétition des actions ou des faits. L’album évoque ainsi une succession de petits faits  qu’on dirait sans importance, un oiseau qui se pose sur un arbre, une fleur que l’on cherche, un papillon qui vole vers une maison, un vieux monsieur qui répare une chaise… Mais lorsqu’on repense à toutes ces choses, elles ne disparaissent pas dans l’oubli, et attendent qu’on les retrouve…

Simon Priem propose ici un texte poétique, comme une rêverie contemplative autour du temps et du souvenir, dans laquelle le passé et le présent s’entremêlent. Le texte invite à regarder par la fenêtre, à poser son regard d’une chose à l’autre, de l’oiseau à l’arbre, de l’arbre à la fleur, du papillon à la maison, à la manière de certaines comptines enfantines qui décrivent le monde de proche en proche. Cela tant que l’on peut voir, tant qu’il fait jour. Mais survient la nuit, le moment de regarder en soi, de penser à tout ce qui s’est perdu pour lui conférer une sorte d’éternité. C’est une poésie du présent, de la sensation à la fois immédiate et fugitive que la mémoire peut conserver, pour peu qu’on prenne le temps de la figer. Il y a là quelque part comme un art de vivre, voire un art poétique qui vise à faire sortir de l’oubli le temps vécu pour en faire un temps revécu, retrouvé. C’est là que se situe la force de l’introspection, de la pensée, mais aussi des mots dont la vertu est de faire surgir des réalités qui ne sont plus là. Quant à la reprise de la première phrase à la fin de l’album, elle semble signaler un mouvement perpétuel qui va de la réalité à la pensée, dans la permanence des choses et des souvenirs.

Les illustrations d’Emmanuelle Halgand apportent une autre dimension à ce texte. En effet, elles se jouent des contraires, des oppositions, de la réalité et de la fiction, comme pour mieux accompagner le texte dans ses brouillages de la temporalité. Ainsi le papier peint qui orne les murs de la maison représentée se retrouve-t-il à la fin dans la fenêtre, façon de passer de l’intérieur à l’extérieur, à la manière de ces nuages qui envahissent l’intérieur des pièces tandis que le papier peint prend la place du ciel. De la même façon, une photo encadrée sur un mur représente deux fillettes vêtues de robes bleues, et ce sont ces fillettes qui, en quelque sorte, sortent du cadre pour jouer à la balançoire sur l’arbre ou chercher la fleur. Sommes-nous dehors ? Sommes-nous dedans ? Sommes-nous dans la vie ? Sommes-nous dans les souvenirs ? Voilà le beau contrepoint qu’apportent ces images au texte, dans une perspective très surréaliste (on songe à Magritte ici dans l’utilisation du ciel et des nuages).

Ecrit dans une langue simple, vraiment à la portée de tous les enfants, ce riche album aborde des thématiques complexes à la façon des plus grands auteurs pour la jeunesse, donne à percevoir différentes formes de temporalité, de répétitions, pour illustrer avec force la permanence des souvenirs. Chacun pourra s’arrêter plus ou moins sur les différents motifs et symboles qui l’animent. On retiendra ici pour conclure celle de ce vieil homme qui toujours répare une chaise, comme si tout était toujours à réparer au monde avant que la nuit ne tombe.

Des voix pour la Terre

Des voix pour la Terre
Collectif

Bruno Doucey, « Poés’idéal », 2021

 

Des slogans pour la Terre

Par Matthieu Freyheit

Si l’écologie contemporaine en appelle à l’urgence et à la crise, la nature, elle, enseigne le temps long, comme le fait le travail : « Il nous a fallu un an de travail pour rassembler les textes de ce livre et en préparer l’édition », précise l’éditeur en fin d’ouvrage. Nul doute qu’il fallut du temps, de la patience et de la volonté pour rassembler les plus de 40 textes et 40 auteurs de ce collectif présenté comme une anthologie poético-combattive au service du défi climatique et environnemental. Ce rassemblement n’est cependant guère inattendu, dans un contexte marqué par l’alignement de voix faisant front face à ce qui relèverait d’un déni écologique (l’éditeur ne s’empêche pas, à ce titre, de mentionner Donald Trump).
De fait, l’heure est aux vertes lectures et aux littératures « éco-éthiques » qui, conscientes d’être dans le camp du Bien, réinvestissent volontiers la portée édificatrice de la littérature de jeunesse – une portée facilement jugée ringarde en d’autres circonstances, et sur d’autres sujets. Le numéro 172 (décembre 2019) de la revue Lecture Jeune posait d’ailleurs très directement la question : « Peut-on prescrire l’indignation écologique ? »
Fidèle aux lignes d’une collection militante (la quatrième de couverture choisit plutôt de parler d’une « collection engagée), Des voix pour la Terre revendique un héritage poétique tourné vers l’ancrage à la fois dans le réel et dans le collectif : le « je » ne cesse d’y rencontrer le « nous », le « nous » ne cesse de s’y élargir au profit d’un réseau de voix animales, végétales, élémentales, humaines (« Je suis un paysage et je m’adresse à toi. / Moi, je veux croire encore / en l’amitié des hommes et des paysages », Carl Norac).
Ce réseau n’est cependant pas harmonique, et l’apparente communion initiale (« J’ai les poumons comme deux banquises ») produit inlassablement des effets d’étouffement, d’écrasement, d’urgence (« J’ouvre la bouche / Crache une bouée », Florentine Rey). La poésie interroge alors les possibilités d’un langage évidé de nature : « Il pleuvait comme vache qui pisse / mais il n’y avait plus de vaches. / Il faisait un temps de chien, un temps de cochon / mais il n’y avait plus de chien ni de cochon » (Jean L’Anselme). Y a-t-il une poésie après la nature ?
Il n’y en a en tout cas pas nécessairement lorsqu’il s’agit de prendre sa défense. Le collectif fait ainsi la part belle aux slogans : ceux qui, à plusieurs reprises, ouvrent les parties de ce recueil. Ceux qui, également, nourrissent les textes eux-mêmes : formules convenues, stéréotypées, parfois naïves. En bien des endroits, la langue ressemble à celle d’une super-production hollywoodienne (pensons à Avatar, de James Cameron).
Cette tendance est renforcée par un appareil didactique édificateur : engagement, humanisme, partage, fraternité et autres vertus sont repris à l’envi dans les notices biographiques des auteurs, produisant un effet pour le moins hagiographique.
L’ensemble comprend également de fort beaux passages (« J’ai construit cette maison un jour / parce que je voulais la / saison la plus froide, où tu puisses être / toute proportion gardée, un / substitut de soleil ») dont on regrette seulement qu’ils ne soient pas plus nombreux dans un collectif qui fait le choix du discours plutôt que de la poésie.
L’ouvrage n’en demeure pas moins une proposition ambitieuse et travaillée qui offre aux jeunes lecteurs de nombreuse pistes, qui n’hésite pas à ouvrir et croiser les imaginaires, et à affirmer une vue essentielle qui caractérise, depuis longtemps, le travail des éditions Bruno Doucey : la certitude que la poésie à tout à voir avec le réel et avec l’immédiat.

Si tu pouvais décrocher la lune

Si tu pouvais décrocher la lune
Simon Priem
motus (mouchoirs de poche), 2019

Rêverie géométrico-astronomique, et poétique

Par Anne-Marie Mercier

« Décrocher la lune », c’est un beau rêve, mais imaginons que cela soir possible et que ce petit ballon gibbeux gris soit entre nos mains, comme dans celles de ce petit bonhomme.

Rouge sur la couverture, il est blanc à l’intérieur du livre et jongle avec la lune sur le fond noir des pages. Ce personnage, fait de formes géométriques de tangram, se transforme au fil du livre :  bateau de papier, oiseau, maison, chaise…
Les sept formes semblent pouvoir se combiner à l’infini pour ouvrir tous les possibles de ce jeu et du rêve lunaire.

Ça gazouille

Ça gazouille
Constantin Kaïteris / Kotimi
Møtus 2021

A bec et à plumes…

Par Michel Driol

Voici un bestiaire un peu particulier : il ne concerne que les oiseaux. Bien sûr, on y trouvera les oiseaux familiers, pigeons, mésanges ou fauvettes. Mais aussi d’autres aux noms plus exotiques…

De ces oiseaux, on n’apprendra pas grand-chose car ce bestiaire n’est pas ouvrage de naturaliste. Entre le compte tenu des choses et le parti pris des mots, l’auteur a choisi le second. D’ès l’ouverture où il question des noms d’oiseaux, dans leur précision, mésange plutôt que petit oiseau avec du bleu sur la tête. Ce qui conduit au second poème, se traiter de noms d’oiseaux… On le voit, c’est la langue qui est au centre de ce recueil, une langue souvent drôle, qu’on questionne, qu’on fait jouer dans tous les sens, avec des poèmes proches de l’Oulipo dans la construction ou la façon de traiter les mots et leur succession. Les mots sont là pour leurs sonorités,  lophophore ou encore tichodrome échelette. Les poèmes jouent donc avec la langue, évoquant les multiples cris d’oiseaux sous forme d’onomatopées, ou le verbe savant et incongru qui s’applique à leur chant. Ils se jouent des paronymes (sarcelle/sorcellerie), des calembours (coq de bruyère/ stock de gruyère), de l’exploration des syllabes (le canari a ri à Cannes). Mais ils jouent aussi avec l’intertextualité : clin d’œil à Prévert, on refait ainsi le portrait d’un oiseau, clin d’œil à la Fontaine, on revisite le corbeau et le renard, clin d’œil à Perrault et aux bottes de sept lieus (sic) de l’aigle botté… Ils jouent aussi avec nos expressions imagées, les prenant au pied de la lettre, triple buse, tête de linotte… Ils jouent enfin parfois avec la typographie, lorsque la mouette plonge…

Avec humour et tendresse, le recueil explore les lieux de prédilection des oiseaux : jardins,  ciel, ou leurs origines (Sénégal, Népal, Hymalaya) pour terminer sur un poème intitulé les oiseaux migrateurs, qui passent au-dessus les frontières, sans papiers, donnant ainsi une clé de lecture à l’ensemble du recueil. C’est de la liberté et de la diversité des oiseaux qu’il est question ici, comme une façon de les donner en modèle aux hommes…

Avec humour, Kotimi propose des oiseaux expressifs, toujours soulignés d’un trait de bleu, comme pour dire l’immensité du ciel, leur élément naturel.

Un recueil de poèmes dont l’écriture joue avec les codes de la langue pour mieux dire la richesse du monde des oiseaux, leur diversité, leur liberté.

Fables

Fables
Jean de La Fontaine, Henri Galeron (choix et illustrations)
(Les grandes personnes), 2021

Fables toujours jeunes

Par Anne-Marie Mercier

La multitude d’éditions des Fables à destination du jeune lectorat pourrait lasser, or ce n’est pas le cas. Tout d’abord parce que cet auteur est infini et que chaque choix de fables recompose à nouveau son œuvre, ensuite parce que chaque illustrateur apporte sa lecture, et chaque éditeur un nouveau cadre de lecture.
Henri Galeron, bien connu comme auteur d’images chez Harlin Quist, chez Gallimard (dans la collection « Mes premières découvertes » et comme illustrateur de fictions ), chez Motus (Les Bêtes curieuses, Papillons et Mamillons…), chez (Les Grandes personnes) (Le Chacheur, Paysajeux…) et créateur de nombreuses couvertures de la collection Folio restées célèbres est à la fois artiste et documentariste. Galeron excelle dans les portraits réalistes d’animaux : la Cigale et la Fourmi apparaissent avec tous leurs détails anatomiques.
Il sait aussi leur donner une expression lisible sans trop les anthropomorphiser : l’agneau du « Loup et l’agneau » a une posture suppliante tout à fait convaincante et crédible, comme le renard contemplant le corbeau. Sur le site de l’éditeur, vous verrez quelques images dont celle du « Chat, la Belette et le Petit Lapin », où le chat a une posture très drôle, à la fois vraie et humaine. Les paysages en arrière-plan sont au contraires traités comme des illustrations de livre d’enfants d’autrefois : couleurs douces, paysages stylisés, lumières variés, de l’aube à la nuit, en passant par le plein midi ; hiver, printemps, été, automne, chaque image est superbe.

Le choix opéré pour cette anthologie est très intéressant : il combine de fables célèbres (on en a évoqué quelques unes) avec d’autres beaucoup moins connues comme :

Le Cygne et le Cuisinier (« Ainsi, dans les dangers qui nous suivent en croupe / le doux parler ne nuit de rien »),

Le Lion et le Moucheron (« entre nos ennemis / les plus à craindre sont souvent les plus petits »… « aux grands périls tel a pu se soustraire, / qui périt pour la moindre affaire »),

Le Singe (« La pire espèce, c’est l’Auteur »),

L’Âne et le chien (« Il faut s’entraider, / c’est la loi de nature »),

La Tortue et les deux Canards (« Imprudence, babil et sotte vanité, / et vaine curiosité / Ont ensemble étroit parentage »),

Le Pot de terre et le Pot de fer (« Ne nous associons qu’avecque nos égaux, / ou bien il nous faudra craindre / Le destin d’un de ces pots »),

Le Lion s’en allant en guerre (« Le Monarque prudent et sage / De ses moindres sujets sait tirer quelque usage, / Et connait les divers talents : / il n’est rien d’inutile aux personnes de sens »),

Et bien d’autres, toutes intéressantes, propres à susciter un débat, drôles (« Le Coche et la mouche »), attendrissantes (oui , il y a aussi « Les deux Pigeons »), et bien sûr avec toute la musicalité et l’art du récit de La Fontaine.

De la terre dans mes poches

De la terre dans mes poches
Françoise Lison-Leroy & Matild Gros
Coccotcot éditions 2021

Pour respirer la terre…

Par Michel Driol

Cotcotcot a la bonne idée de republier un poème précédemment paru sous le titre Jean jardinier dans le recueil Dites trente-deux (Editions Luce Wilquin, 1997).

Ce court texte, le premier de la collection matière vivante, célèbre la terre et le jardinage vus par un enfant. Il évoque le plaisir du jeu, de l’imaginaire (pousseront des pommes et des cailloux), de l’odeur de la terre.

Ode au jardinage, et aux joies enfantines qu’il procure, le livre est une façon de relier la nature et la poésie de l’enfance. Les illustrations de Matild Gros, très colorées avec une dominante d’ocre, donnent à voir un monde où humains et végétaux se complètent, voire se confondent.

Ecrit dans une langue simple et accessible superbement illustré, ce poème donne envie de retrouver les plaisirs de l’enfance et de mettre, à son tour, de la terre dans ses poches…

La petite voix de la ficelle

La petite voix de la ficelle
Thierry Cazals / Joanna Boillat
Motus 2021

Lettres à un jeune poète

Par Michel Driol

La ficelle dont il est question dans le titre, c’est celle qui relie les deux pots de yaourt avec lesquels les enfants faisaient des téléphones pour se parler. Le font-ils toujours à l’heure des téléphones sans fil ?

Entre le premier poème, où un enfant téléphone à la terre, et le dernier, où l’on entend, à travers le pot de yaourt, venue d’une autre planète, la voix du frère, le recueil développe un véritable art poétique placé sous le signe de la communication, et prenant comme postulat la facilité de l’écriture d’un poème. Il développe une série de conseils pour mettre en éveil tous ses sens : la vue, le toucher, l’ouïe, le gout, l’odorat. Il s’agit de capter des sensations à la fois quotidiennes et minuscules pour leur donner ou redonner une valeur : gout des figues, chat qui s’étire, porte de grange qui grince, et enfin de s’oublier soi-même pour devenir ces choses-là. Ces différentes sources d’inspiration évoquées en quelques mots (il y a là comme une esthétique de la poésie japonaise) s’entrecroisent avec d’autres poèmes consacrés au langage, aux phrases et aux mots, c’est-à-dire au matériau même de l’écriture. Ce matériau qu’il convient à la fois d’oublier pour se laisser envahir par les sensations, mais qu’il convient aussi de recueillir dans la corbeille des mots oubliés, jusqu’au point, peut-être, où les mots se confondent avec les choses elles-mêmes, comme les mots rouges des antennes de crevette, ou les syllabes laissées par les pattes des moineaux sur la neige.

Entre les sensations, les choses et le poème, il y a l’espace et le temps du travail poétique, travail fait de patience, d’attente, de polissage des mots, de multiples brouillons et confettis de pages, mais aussi de sommeil sur l’échiquier ou de jets de noyaux de cerise… Thierry Cazals ne cherche donc pas à simplifier ce qu’est le travail du poète, ni à le réduire à une fabrique mécanique ou à une série d’exercices pratiques. Il le décrit comme étant accessible à tous – aux enfants en particulier à qui il s’adresse – mais en illustre de nombreux paradoxes, comme cette tension entre la disponibilité au monde et le travail patient des mots, travail dont on ne saurait plus dire quand il a commencé, ni qui en est le maitre, le poème ou l’auteur. Tout ceci est écrit dans une langue poétique extrêmement épurée et limpide, pourtant faite de métaphores et de comparaisons,  d’injonctions et de conseils que l’on a envie de suivre. Les illustrations de Joanna Boillat, du noir et blanc rehaussé de taches de couleurs, donnent à voir un monde magique, dans lequel des arbres prennent racine dans les livres, les enfants jouent et rêvent…

Sous un titre empreint de modestie, La petite voix de la ficelle est un art poétique dont la simplicité de l’écriture va de pair avec la complexité du propos tenu.