Mon Grand-Père est un gangster

Mon Grand-Père est un gangster
Guillaume Guéraud
Rouergue, 2023

Sortie de taule en famille

Par Anne-Marie Mercier

Le titre annonce d’emblée le programme, même si le lecteur aura quelques surprises en chemin. Ce grand-père, Pépé Napoli, qui sort tout juste de prison au début du roman, s’est rangé et n’aspire qu’à profiter de la vie dont il a été privé, lorsqu’il a été accusé à tort d’un meurtre pour protéger un caïd de la ville.
Mais sa famille ne l’entend pas ainsi : tous ont vécu dans la légende de cet ancêtre valeureux et ont espéré qu’avec lui ils sortiront de la misère dans laquelle malgré leurs petits arrangements, ils sont plongés. L’ainé vole des voitures qui tombent immédiatement en panne, quant au narrateur, le cadet, il est un petit voleur à la tire assez maladroit et sa mère trouve que travailler c’est trop dur…
Malgré sa désapprobation, Pépé Napoli devra pour réaliser ses rêves de petits bonheurs se remettre au « travail ». Sa route croisera celle du caïd qui l’a fait envoyer en prison à sa place…
La fin est-elle édifiante ? Justice est faite en un sens, mais pas comme on pourrait le penser. C’est réjouissant, totalement malhonnête, surprenant et drôle en mode noir, et rose avec une petite pique contre Jeff Koons.

 

Enquêtes à Frousseville

Enquêtes à Frousseville
Estelle Vidard, Crescence Bouvarel
Flammarion jeunesse, 2022

Le jeu de la même pas peur

Par Anne-Marie Mercier

« Douze énigmes, 20 suspects. A toi de jouer »

Livre-jeu, cet ouvrage explore le folklore des figures qui font peur de manière humoristique : chaque créature, d’emblée caricaturale (sorcière, extraterrestre, zombie, ogre…) est elle-même croquée dans le style de la caricature. Les vingt personnages sont divisés en quatre catégories (humains, monstres et revenants). Sur chaque double page on trouve la mise en scène d’une énigme regroupant quelques-unes d’entre elles dans un décor différent et demandant au lecteur de trouver le ou la coupable à l’aide d’indices présents dans l’image.
Pour s’aider, le lecteur peut regarder en détail les personnages grâce à leur représentation en figures cartonnées détachables et positionnables sur un support – ce petit détail est un peu superflu mais le plaisir de découper et de manipuler attirera certains enfants et l’on peut imaginer que d’autres histoires pourront en surgir par la suite. Leurs costumes, leurs accessoires, leurs cheveux, des traces sur leurs vêtements ou sur leur visage, tout peut aider à trouver la réponse.
Couleurs sombres, couleurs vives qui jouent sur le choc des complémentaires, décors sinistres, multiples détails qui servent autant à perdre le détective qu’à le fasciner, tout est horrifique, à part la résolution, pas très difficile (et en plus il y a une solution à la fin de l’ouvrage).

 

 

Les enquêtes de Mirette

Les enquêtes de Mirette
Fanny Joly, Laurent Audouin (ill.)
Sarbacane, 2023

Big Frousse à Londres
Panique à Paris
Embrouilles en Bretagne
Qué calor à Barcelone !

 

Une série de polars touristico-folkloriques

Par Anne-Marie Mercier

Mirette est une jeune détective. Elle est accompagnée de son chat, Jean-Pat, dit JP, amateur de séries télévisées et de Choumoullows et doté d’un sale caractère. Tous deux résolvent de nombreux mystères : vols, enlèvements, escroqueries… avec toutes les astuces des « vrais » détectives : filatures, recherches d’indices, interrogations d’experts, etc. Ils sont équipés tous deux de « zécrans » (autrement dit smartphones) qu’ils utilisent à bon escient…
Autant dire que malgré l’ancrage de ces petits romans dans un « mauvais genre » (le roman policier), ils se situent du côté de l’éducation. Chaque enquête permet de découvrir une grande ville ou une région. On ne dira pas une culture tant les clichés sont massifs : en Bretagne ils sont accueillis par une femme portant une coiffe de bigouden à longueur de journée, ils dorment dans un lit clos et ils ne mangent que les spécialités locales (far, crêpes, cidre…) et finissent évidemment dans un champ de menhirs. En Espagne on n’évite pas les castagnettes (Barcelone n’est pourtant pas l’Andalousie), et à Londres le Double Dekker et le majordome. Si cette série parait à présent en poche, après avoir été éditée à partir de 2014, elle reste comme à son origine très actuelle ou pas du tout.
Tout ça est bien sûr pour rire : même pas peur ! et la fantaisie galope avec l’intrigue. Les illustrations comiques nombreuses, le texte très aéré, les présentations de personnages en début de roman, les quizz à la fin, tout est fait pour simplifier la tâche au jeune lecteur sans pour autant appauvrir l’histoire.

C’était juste un jeu

C’était juste un jeu
David Moitet
Didier Jeunesse 2023

Quand l’urbex vire au cauchemar…

Par Michel Driol

L’urbex, c’est l’exploration des ruines urbaines, des boites de nuit, des usines… Voilà à quoi se livrent quatre collégiens de 3ème, qui se sont donné des règles très strictes pour effectuer ces visites en toute sécurité. Mais lorsque Simon veut tester Zach, un nouveau, et lui donne rendez-vous seul dans une usine désaffectée, au mépris de toutes les règles, et que Zach ne vient pas en cours le lendemain, tout se complique et s’accélère…

David Moitet signe ici un polar urbain, avec disparition, enquête, suspense, un thriller qui réunit des personnages bien identifiés. Si les quatre personnages principaux sont amis et collégiens, leur arrière-plan familial est bien dessiné, familles de la classe moyenne, mais présentant toutes des fêlures : mère atteinte d’un cancer, mère décédée, parents trop occupés pour s’occuper de leur enfant. L’urbex leur apparait comme leur monde, une façon de se singulariser et de souder leur groupe, en cachette de leurs parents. C’est un roman mettant en scène des adolescents, leurs amours, leurs faiblesses aussi, comme ce mépris envers certains qu’affiche Simon, ce qui fait fortement réagir Zia. L’intrigue est bien construite, avec un premier chapitre en je, qui ouvre le suspense : qui est ce je en danger ? Puis on passe à un récit classique à la troisième personne, jusqu’à un chapitre reprenant mot pour mot le premier chapitre, en remplaçant le je par un il, révélant ainsi l’identité de la victime. Ensuite, on a une alternance entre chapitres en je, le point de vue de la victime, et des chapitres à la 3ème personne, l’enquête. C’est efficace et permet de ne pas rompre l’ordre chronologique, tout en diffractant les points de vue. Pour autant, l’enjeu du roman est peut-être ailleurs, dans la découverte d’une autre ville que font les héros : celle d’un quartier plus populaire, des barres d’immeubles gangrénées par les trafics de drogue, celle d’autres familles où l’on s’entraide sans parvenir à trouver le travail correspondant aux études faites. Le roman permet ainsi à deux mondes qui se côtoient pourtant dans la même classe de troisième de mieux se connaitre, et au petit groupe de 4 de s’ouvrir à d’autres. C’est l’exploration de la ville contemporaine, dans sa complexité, et non plus seulement celle des vestiges du passé.

Un récit haletant qui met en scène un groupe de jeunes aux prises avec de vrais délinquants, sans dénigrer le monde des adultes (parents et policiers).

Les Hardy Boys, La tour au trésor

Les Hardy Boys, La tour au trésor
Franklin W. Dixon
Traduit (USA) par Amélie Sarn
Chatycatt / Novel, 2023

Made in USA

Par Anne-Marie Mercier

Nous voici dans une étape la littérature de jeunesse (ou de la paralittérature ? ces distinguos ne sont plus très pertinents). Paru en 1927 (ou 1926?), chez Stratemeyer Syndicate, ce premier tome fut parait-il une révolution, introduisant le roman policier dans les lectures adolescentes. Je ne comprenais pas bien pourquoi l‘histoire est située en 1959 dans le volume que j’ai lu : une reprise ? projection dans le futur ? La réponse se trouvait sur Wikipedia, bien sûr :
« Au fil des rééditions, le texte d’origine a été abrégé et modernisé. C’est en 1959 que le Stratemeyer Syndicate décide de mettre au goût du jour les titres déjà parus. Des coupes sont faites dans les descriptions pour accélérer le rythme du récit, les termes et expressions démodés sont actualisés et les histoires sont purgées de tout ce qui serait aujourd’hui qualifié de politiquement incorrect (références aux Noirs, etc.). Certaines histoires sont scindées en deux. »
Publiés en France dans les années soixante par Charpentier, ils sont peu connus aujourd’hui, mais les éditions Novel » vont sans doute y remédier…
Alliée à la maison d’édition bilingue Chattycat au joli nom,  Novel est « née de l’imagination de deux éditeurs, l’un français et l’autre, américaine, la maison d’édition jeunesse Novel publie des traductions de best-sellers anglo-saxons ainsi que des créations françaises. Les deux séries phares de Novel sont de grands classiques américains qui étaient, jusqu’ici, inconnus en France : Les Hardy Boys et les Enfants Boxcar. » (on parlera des deuxièmes dans la chronique suivante).

Ce volume s’avère d’une lecture facile, pleine de péripéties et aussi de bons sentiments : on cherche à innocenter un père de famille accusé à tort et licencié ; son fils, le camarade des détectives en herbe doit quitter le collège pour travailler dans un supermarché… On est plus proche de la vraie vie que chez Blyton. On se rapproche aussi de la série Alice dans la mesure où Dixon est un pseudo : plusieurs auteurs ont participé à l’écriture.
Les deux  détectives en herbe sont fils d’un détective. Ce personnage de père est parfait : il les guide de loin, les conseille, les met en confiance ou les invite à la prudence. Cela aide à la vraisemblance, qui est régulièrement mise à mal, mais il faut bien que l’enquête soit résolue et que tout finisse bien, n’est-ce pas? Les deux jeunes gens, lycéens, se déplacent en moto, ce qui doit faire rêver bien des lecteurs ; ils ont beaucoup d’amis (dont un qui a une voiture, qu’il bricole), et parmi eux des filles. C’est une lecture vitaminée, qui n’a presque pas pris de rides, si l’on excepte la facilité des découvertes et la douceur ambiante au royaume du polar.

Londinium, t. 2 : Sous les ailes de l’aigle

Londinium, t. 2 : Sous les ailes de l’aigle
Agnès Mathieu Daudé
L’école des loisirs, medium +, 2022

Arsène Lapin, espion de la reine

Par Anne-Marie Mercier

Londinium est un régal. Son héros, un lapin nommé Arsène (Arsène lapin, donc, ha, ha !), porte monocle et montre de gousset : on aura reconnu un hommage appuyé à Alice de Lewis Carroll, avec le héros de Maurice Leblanc, voila un drôle de mélange. Il n’aime rien tant que fumer un bonne pipe de lucernum dans la tranquillité du foyer confortable, c’est donc un genre de Hobbit aussi.
Le monde de Londinium est un univers où cohabitent plus ou moins bien humains et animaux, avec de nombreux détails sur la géographie de la ville, les habitudes humaines reprises ou on par certains animaux, les lois et la façon de les faire appliquer par tous, etc. C’est une belle utopie imparfaite sur un avenir ans lequel l’espace serait partagé entre les espèces.
Comme Frodon, voilà Arsène embarqué malgré lui dans une aventure effrayante et inconfortable : il doit se rendre en Allemagne pour comprendre ce que manigancent Hitler et le prince héritier anglais. Enquêtant sur le sort des animaux en Allemagne, il découvre le sort des juifs et l’ampleur de la catastrophe future sans vraiment la comprendre. Il offre sur la période un regard naïf tout à fait intéressant. Il rencontre même des figures qu’on n’aurait pas imaginées voir dans un livre pour la jeunesse, celles d’Abby Warburg, avec sa fameuse bibliothèque et de son frère.
C’est drôle, sauf lorsque ça ne peut pas l’être. Le voyage d’Arsène est ancré dans la géographies des villes européennes (Londres, Berlin, Hambourg), plein de rebondissements et d’énigmes. Bonne nouvelle : le tome trois arrive bientôt !

Griffes

Griffes
Malika Ferdjoukh
Ecole des Loisirs Medium + 2022

Au Service des Dossiers Insolites et des Intrigues Non Conventionnelles

Par Michel Driol

C’en est fini de la tranquillité de Morgan’s Moor, petit village du Northumberland, lorsqu’arrive la diligence avec, à son bord, une voyante extra lucide qui décrit le meurtre horrible du juge Apley et désigne du doigt son meurtrier, Horton Palace, le mercier… Et lorsqu’on découvre que le juge est bien mort comme le medium l’annonçait, il n’y a plus qu’à arrêter, juger et condamner le pauvre Horton. Et lorsque, quelques années plus tard, la sœur du juge meurt dans sa chambre fermée au loquet, Scotland Yard envoie le superintendant Tanybwlch et son jeune adjoint, Pitchum Daybright, qui assistent, impuissants, à d’autres meurtres, dont ils trouveront les coupables à l’aide de la fille de l’aubergiste, Flannery Cheviot, dont la langue bien pendue n’a d’égale que la curiosité et la perspicacité !

Ce nouveau roman de Malika Ferdjoukh sonne comme un hommage à Dickens et à Conan Doyle. Ne se situe-t-il pas, grosso modo, à l’époque de ces deux grands auteurs britanniques ? Difficile de résister au charme et suspens de ce roman, qui sait mêler différents genres. Roman policier, avec le classique meurtre en chambre close, thriller avec les menaces qui pèsent sur les personnages. Roman d’amours, avec deux intrigues parallèles et différentes : un amour avoué, assumé, contrarié, et un amour naissant entre le timide Pitchum, souvent aussi rouge que ses cheveux, et l’impayable Flannery, qui ne cessent de jouer au chat et à la souris ! Roman historique, avec l’inscription dans l’Angleterre victorienne de la fin du XIXème siècle, avec ses zones d’ombre comme ces hospices où venaient accoucher des jeunes femmes célibataires. Comme souvent chez l’autrice, on trouve des personnages vivants, de jeunes hommes amoureux figés, des jeunes filles impertinentes, pleines de débrouillardise, qui ne rêvent que de sortir de leur condition. Comme dans tout roman populaire, on croise des enfants abandonnés, retrouvés, des innocents persécutés, et une part de gothique fantastique qui rôde entre landes et brumes, signe des romans de cette époque, signe du mal toujours présent sous différentes formes dans nombre de romans de Malika Ferdjoukh, mais qu’on parviendra à vaincre. L’écriture est enlevée, révélant parfois de bonnes trouvailles dans l’expression ou les comparaisons, l’intrigue, complexe à souhait, est rondement menée, avec de nombreux rebondissements, et les personnages, qu’ils soient secondaires ou de premier plan, bien campés.

Un roman qui séduira les amoureux du roman policier historique, surtout s’ils sont fans d’humour anglais, et des noms de personnages improbables !

Théo Toutou / Orphée

Les Enquêtes de Théo Toutou
Yvan Pommaux
L’école des loisirs, 2019

Orphée et la morsure du serpent
Yvan Pommaux
L’école des loisirs (« neuf »), 2021

Un cador chez les privés, un musicien chez les morts :
on révise les classiques (3)

Par Anne-Marie Mercier

Depuis quelques temps, L’école des loisirs publie des recueils de plusieurs récits qui permettent de mieux saisis l’art et la manière d’un auteur et assurent la longévité de certaines séries. Ici, Yvan Pommaux, qu’on a beaucoup vu avec des chats (notamment le fameux détective John Chatterton) propose une reprise de 16 récits courts en bande dessinée, publiés auparavant au début des années 2000 par les éditions Bayard (d’abord dans J’aime Lire, puis en albums séparés, puis en recueils en 2012 : autant dire que Théo a la vie dure.
Il est aussi coriace, venant à bout de toutes ses enquêtes. Il est moins solitaire que John Chatterton (qui lui-même était une copie de Humphrey Bogart), épaulé par la fidèle Natacha (une chatte, bien sûr), et admiré par le commissaire Duraton dont il feint de n’être qu’un témoin alors qu’il résout pour lui tous les mystères (de nombreux modèles possibles, ici).
Les enquêtes se déroulent dans des milieux divers et partent de situations et de personnages en crise multiples : collectionneurs fous du monde de l’art, psychopathes, savants déjantés, ravisseurs de peluches, riches héritières capricieuses, voleurs de livres, tous mènent le héros à travers la ville à toute allure et la dynamique du récit de Pommaux est ici encore magistrale, aussi bien par le scenario que par l’enchainement et la composition des cases, très cinématographiques. Enfin, comme toujours, la couleur est superbe et Théo est aussi bien mis en valeur qu’un héros épique.

À l’intérieur de l’album consacré à l’histoire d’Orphée et Eurydice (dont on a ici une reprise en poche dans la collection « neuf »), les couleurs sont pourtant pâles, comme si le sujet y invitait : seul le monstre Cerbère est vif. Cette pâleur fait contraste avec l’ombre des enfers, celle des bois où pleure Orphée, superbes.
On retrouve tout l’art de Pommaux, appliqué à un tout autre genre, et son talent pour actualiser les vieux mythes (l’histoire commence par une histoire de jalousie, à l’époque contemporaine). Son Orphée est touchant, son Eurydice évanescente, encore un petit chef-d’œuvre.

 

Aggie Morton, reine du mystère, t. 1 : l’affaire du grand piano23

Aggie Morton, reine du mystère, t ; 1 : l’affaire du grand piano
Marthe Jocelyn, Isabelle Follath
Traduit (anglais, Canada) par Marie Leymarie
Gallimard jeunesse, 2020

Le Masque en Gallimard jeunesse ?

Par Anne-Marie Mercier

Une série policière, ce n’est pas nouveau, mais une série qui se réclame aussi ouvertement des romans d’Agatha Christie, c’est plus rare : l’héroïne, Aggie, s’appelle de son prénom complet Agatha, son ami s’appelle Hector Perrot et, comme Hercule Poirot, il est belge et méticuleux à l’extrême quant à l’hygiène et à la bienséance.
Les similitudes se poursuivent avec le type d’intrigue (le roman à énigme), la poursuite de l’investigation (de multiples suspects, pour finir par trouver comme assassin celui auquel on n’a jamais pensé (enfin, ça dépend du « on »). Aggie dresse un portrait de jeune fille sûre de son talent et de son futur d’enquêtrice qui pourra séduire son public, Hector est un peu effacé.
Tout ça a le charme d’un bonbon anglais, un peu acidulé, mais tout de même bien sucré, l’original avait le mérite d’être plus bref. Aggie a une excuse quant aux longueurs de l’ouvrage : elle se voit déjà écrivaine de romans de mystère et elle double le récit des événements et les dialogues par une ébauche de narration de son cru assez comique tant la recherche des effets est visible et tâtonnante.
L’humour du pastiche peut-il être perçu par un lecteur/ lectrice qui ne connaitrait pas les romans d’Agatha ? Ce n’est pas sûr.

Les Flamboyants

Les Flamboyants
Hubert Ben Kemoun
Sarbacane 2022

Quatre kids et un mort

Par Michel Driol

Ils sont quatre, quatre pensionnaires des Flamboyants, une institution d’enfants que la vie n’a pas particulièrement gâtés. Il y a le narrateur, Samuel, prompt à simuler des crises d’épilepsie pour se protéger, Claudius qui joue aux billes avec son œil de verre, et dont la prononciation n’a rien de canonique, Kenny aux diarrhées pathologiques, au passé compliqué, et Martial qui, pour sauver sa mère atteinte d’un cancer, a décidé de ne plus grandir…. Et lorsqu’on découvre le corps de leur éducateur écrasé sur la terrasse en contrebas, les voilà sommés de répondre aux questions d’un policier qui a l’air d’avoir du mal à les comprendre. Heureusement que la psychologue est là pour les écouter et les entendre.

Dans cette unité de lieu et de temps, moins d’une demi-journée, se succèdent trois actes narratifs, Il y a un corps sur la terrasse en bas, il y a un homme qui a des questions à nous poser, il y a des réponses qu’on n’attendait pas. Le roman réussit le tour de force d’être drôle par sa langue, par ses situations, par le regard à la fois naïf et averti que portent les enfants sur le monde qui les entoure tout en parlant d’une réalité sordide (viols d’enfants, violences, pères en prison, familles qui se déchirent, abandon dans ce centre…) sans rien édulcorer de cette réalité, tout en préservant les plus jeunes lecteurs qui ne décoderont pas forcément tous les implicites du texte. Chacun des quatre protagonistes est une victime, en quête d’amour, écorché vif, mais terriblement attachant dans ses blessures, dans ses façons de se défendre contre la vie… Le policier en fera les frais ! Toutefois, au travers de cette enquête, en répondant aux questions de l’enquêteur, les enfants, et particulièrement Samuel révèlent leur passé, leurs failles. Ce dernier s’engage sur la voie où il pourra parler de ce que lui a fait subir son beau-père. C’est sur cet espoir d’une parole – c’est-à-dire d’une guérison possible – que se termine le roman, qui vaut aussi par les figures d’adultes présentées avec humour et sans complaisance. Cela va du directeur à sa secrétaire, à certains éducateurs dont celui qui est décédé. Chacun se voit affublé par les enfants d’un surnom pittoresque. Ces personnages plus ou moins négatifs, ridicules, servent de faire valoir à deux figures féminines de qualité, l’institutrice et la psychologue, adorées des enfants, en particulier pour leur patience, leur façon de ne jamais se mettre en colère. Tout ce petit monde forme un microcosme clos, avec ses rituels attendus, comme un condensé d’humanité dans lequel se retrouvent toutes les valeurs humanistes de l’auteur. Il n’est que de voir, dans les dernières lignes, les réactions du personnage du policier, qui s’humanise soudain au contact de ces enfants qui sont, comme le dit la psychologue, les véritables flamboyants. Le sous-titre « nous, on n’a tué personne » inscrit le texte dans la catégorie du roman policier, dont il reprend les codes (une victime, des témoins bien particuliers), mais il renvoie aussi à l’innocence fondamentale des enfants dans un monde où domine le mal.

Ecrit dans une langue pleine de saveur, de jeux avec les mots, ce huis-clos plein de vie se lit d’une traite, et dessine des figures de personnages maltraités par l’existence que le lecteur ne sera pas près d’oublier.