Ma famille et autres suspects

Ma famille et autres suspects
Kate Emery
Seuil 2026

Un whodunit  sauce australienne

Par Michel Driol

La narratrice, Ruth, treize ans, passe ses vacances dans une ferme en Australie, la maison familiale de ses grands-parents, où habite GG, sa grand-mère. Il y a là  son père Andy, sa tante Vinka et son petit ami Nick, sa tante Rebecca (Tante Bec) et son petit ami Matthew dit Shippy, ainsi que  son cousin Dylan, le fils de Tante Bec. Mais, un matin, GG est retrouvée morte, le crâne fracassé par sa machine à écrire. Si l’inspectrice Nick Peterson mène l’enquête, interroge tout le monde, y compris le voisin agriculteur Sasha, Ruth, grande lectrice de romans policiers, décide de mener l’enquête avec son cousin. Et les secrets de famille à découvrir sont bien nombreux…

Une maison isolée de tout, une famille rassemblée, un meurtre… Il y a là tous les ingrédients d’un roman à la Agatha Christie, sauf que les deux enquêteurs sont une jeune fille et son cousin, façon Holmes et Watson. Le ton est plein d’humour, un humour qui met à distance le crime, l’enquête par d’incessants parallèles faits avec les romans policiers, mais aussi par une façon d’annoncer les événements à venir, sans trop en dire, dans des adresses au lecteur qui le lient, en quelque sorte à  l’enquêtrice et font fonctionner le récit sur le monde du suspense, de l’attente de ce qui est promis. Clairement, la narratrice en sait plus que le lecteur ! Bien sûr, tout cela culmine dans une scène attendue et non annoncée, dans laquelle les deux ados sont en présence du coupable qui les menace physiquement, comme dans toutes les bonnes séries policières actuelles…

Les deux enquêteurs sont pourtant mis à l’écart par les adultes, sont contraints d’écouter aux portes, pour découvrir ce qui s’est passé non seulement cette nuit-là, mais aussi plus tôt, dans la vie de GG et dans la vie de chacun. De cachotteries en mensonges, les non-dits  se révèlent peu à peu, non-dits qui, pour autant, restent quelque peu anodins. Cette famille n’est pas une famille dysfonctionnelle !

Au final, un policier plein d’humour qui fait passer, à sa lecture, un bon moment, bien divertissant.

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian

Les Découvertes vertes d’Anna Zavatian
Vincent Cuvellier, ill. de Charline Collette
Hélium, 2026

Savante et détective en herbe

Par Anne-Marie Mercier

Le père d’Anna Zavatian est un scientifique, un découvreur. Il était sans doute aussi un explorateur puisque sa fille pense qu’il a disparu en Amérique du sud. Le tout est que sa fille a hérité de son goût du savoir, et un peu de ses connaissances : elle est un puits de science et raisonne comme peu d’enfants de neuf ans. Elle est aussi dévorée par l’envie de parcourir le monde alors que sa mère lui interdit de sortir. Elle ne va même pas à l’école, mais s’instruit à chaque occasion.
Les pages du carnet de découvertes d’Anna sont un régal de précision et de jeu avec les beaux mots de la science. On y voit ses tentatives pour décrire (le lierre, les différentes sortes de pluies…), définir (les cuticules), comprendre (d’où vient le vent ?)…
Une assistante sociale vient vérifier que l’enseignement à la maison est fait correctement mais pose une obligation à cette dispense scolaire : Anna doit aller en récréation tous les jours à 10h10. Sa mère l’accompagne et l’attend sur un banc pour la raccompagner… quel est le secret de cette mère ? Où est réellement le père d’Anna ?
La réponse fait diverger le roman réaliste en roman policier aux allure futuristes : le père est prisonnier d’un entrepreneur sans scrupules qui veut lui voler son invention pour devenir maitre du monde. Avec l’aide d’une amie rencontrée dans la cour de récréation (un peu simplette mais très dynamique), d’une jeune femme en mal d’amoureux et d’un libraire distrait, Anna va venir à bout de tous les mystères.
C’est drôle, inventif, surprenant… et très instructif !

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli
Aurélie Magnin
Rouergue Dacodac 2023

Superhéros canins

Par Michel Driol

Accompagnée de ses deux bassets, Joe, 8 ans, se veut détective privée dans la cabane au fond du jardin. Sa seule cliente, Madame Patchouli, vient déclarer le vol de précieux manuscrits. De la littérature pour les chiens, qui permet entre autres choses de leur donner de super pouvoirs. Et voilà que deux malfrats se sont emparés de ces ouvrages !

Voilà de la littérature légère et bien déjantée, où les péripéties s’enchainent dans une ville où l’on confond volontiers les adresses. Ne cherchez pas la vraisemblance, ni psychologique, ni logique, mais plutôt une série d’épisodes tous plus farfelus les uns que les autres. C’est divertissant et facile à lire.

Entre Ehpad et cour des grands, entre aéroport et cabane au fond du jardin, entre éditeur scolaire et escrocs de haut vol, une héroïne  bien déterminée à prouver que la valeur n’attend pas le nombre des années.

Enquête sur Peter Pan

Enquête sur Peter Pan
Clémentine Beauvais
Sarbacane, 2025

Un crime résolu dans un conte, par anticipation ?

Par Anne-Marie Mercier

Après L’Affaire Petit Prince, dans lequel le texte de Saint-Exupéry était décortiqué par le détextive privé Pierre Bayard, voici le tour de Peter Pan. Comme toute enquête de « privé », celle-ci commence avec l’arrivée en émoi de la commanditaire : alors que son frère, soldat pendant la première guerre mondiale est mort en 1918, Sarrasine Cabochon vient de recevoir une lettre de lui, écrite peu avant sa mort. Cette lettre évoque un danger, un ennemi qui le menace. Comprendre ce qu’elle évoque pourrait permettre d’éclaircir le mystère lié à sa disparition… la solution se trouvera à travers une enquête sur Peter Pan et la réponse à la question : Pourquoi Peter haïssait-il autant Crochet ?
L’enquête mène le détextive et sa fidèle assistante Edith, accompagnés de la jeune Bas-de-casse à Londres dans une enquête sur un « désherbage » inquiétant de l’œuvre de J. M. Barrie, tandis que Minuit-Pile, devenu assistant informatique de Gudule, la directrice de la Bibliothèque nationale travaille à Paris sur l’effacement de JM Barrie des fichiers de la BN et s’attaque à un ordinateur fou qui semble prévoir l’avenir des livres… Avec ces distorsions folles, il y a aussi des moments hilarants, dans une maison hantée par le passé; on se trouve en compagnie de trois anciens combattants décatis qui revivent leurs souvenirs d’enfance, le temps où ils jouaient à Peter Pan avec Sarrasine et son frère, et où celle-ci était Wendy, leur petite maman…
Mais de l’innocence il ne reste que des bribes, la guerre et ses horreurs ont tout balayé. Les trois hommes promènent les héros et le lecteur entre bouffonnerie et horreur, tandis que les passages de lecture experte de Peter Pan offrent des instants de paix et de nostalgie.
Enfin, c’est impossible à résumer : c’est loufoque, plein de virtuosité, de finesse et de drôlerie. Lecteur distrait s’abstenir : l’attention flottante n’est pas de mise dans ce monde lettré. Pour ceux qui ne connaissent pas le critique Pierre Bayard, il est nécessaire de s’informer un peu sur ses œuvres afin de saisir tout le sens de l’entreprise (voir sur lietje ou dans une encyclopédie).

 

The Westing Game

The Westing Game
Ellen Raskin
Monsieur Toussaint Louverture, 2025

Le jeu des sentiers qui bifurquent

Par Anne-Marie Mercier

The Westing Game est un roman policer, du moins c’est ce qu’il semble être. À l’image des feux d’artifice qui explosent à des moments imprévisibles et dans des lieux improbables (une cabine d’ascenseur par exemple) avant de finir en bouquet final, les surprises surgissent à tous les chapitres, éblouissantes par leur ingéniosité mais aussi aveuglantes, tant la découverte de la vérité échappe à tous, ou presque, et surtout à un lecteur qui ne serait pas assez attentif aux multiples indices qui lui sont proposés.
Tout commence très vite avec le coucher du soleil sur l’immeuble nommé « les Tours du soleil couchant », bizarrement orienté vers l’Est ­— chaque détail dès la première page, est important. Dès cette première page on découvre un garçon de courses âgé de soixante-deux ans (pas normal, ça non plus !) qui distribue à six personnes le courrier d’un agent immobilier, Barney Nordrup, dont on nous dit qu’il « n’existe pas ». Ces courriers ont pour but d’attirer dans le nouvel immeuble, propriété de la société Westing, ces six personnes avec leur famille. Le jour suivant les noms des occupants sont installés sur les boites aux lettres et le lecteur a sous les yeux une liste avec les noms des occupants face à la localisation de leur appartement. Indice significatif ? on ne sait… Cette liste suit une disposition classique : un café est au rez-de chaussée, un restaurant (chinois) au dernier étage, un médecin occupe tout le premier et les autres étages comportent deux appartements. « Une couturière, une secrétaire, un inventeur, un docteur, une juge. Ah oui, et dans le lot on avait aussi un bookmaker, un cambrioleur, un poseur de bombes, et une erreur. Barney Nordrup avait loué l’un des appartements à la mauvaise personne ». Ajoutons une femme de ménage hagarde, un jeune garçon en fauteuil roulant, un autre qui prépare une course à pied, une jeune épouse chinoise effrayée, une jolie fille fiancée à un interne prétentieux, une ado rebelle mal aimée par sa mère…
Un mois plus tard, on arrive à Halloween et on se rapproche du fantastique : les nouveaux résidents découvrent qu’il y a de la fumée qui monte de l’une des cheminées du manoir abandonné de Samuel Westing dans lequel une rumeur prétend que le corps du milliardaire se trouve encore, pourrissant sur un « beau tapis d’Orient ». Une tentative précédente d’intrusion a provoqué la mort de l’un des  imprudents et la folie d’un autre… Les plus jeunes locataires mettent au défi la jeune et rebelle Turtle (tortue) d’oser entrer dans le manoir. Elle y découvre le corps du milliardaire et s’enfuit.
Nouveau rebondissement : le journal annonce la mort du milliardaire et un courrier arrive dans les boites des locataires pour les convoquer dans la bibliothèque du manoir afin d’entendre la lecture du testament de Sam Westing dont ils sont les héritiers. Ce testament est une lettre dans laquelle il qui affirme que c‘est l’un d’entre eux qui l’a tué. Il promet la totalité de sa fortune à celui qui découvrira le nom de son assassin. Il organise cela comme un jeu : les locataires sont groupés par deux et chaque groupe dispose de quelques indices, différents de ceux des autres groupes.
C’est ingénieux, drôle. Les personnages passent d’une présentation caricaturale à davantage d’humanité, les rivalités se transforment et laissent parfois la place à des rapprochements, des moments festifs. C’est aussi une belle lecture qui peut plaire à tous les âges. Que le meilleur gagne !

 

L’Affaire Petit Prince

L’Affaire Petit Prince
Clémentine Beauvais
Sarbacane, 2025

Dessine-moi un chapeau…

Par Anne-Marie Mercier

Voilà Pierre Bayard, critique, professeur de littérature française, psychanalyste, transformé en personnage de roman. Il l’aura bien cherché, lui qui se permettait de réécrire des œuvres ratées (2000), de proposer des lectures vagabondes pour parler d’œuvres qu’on n’a pas lues (2007), et de dénicher les zones d’ombres dans des textes aussi célèbres que Le Chien des Baskerville de Conan Doyle et Le Meurtre de Roger Ackroy d’Agatha Christie. Si Le Petit Prince de Saint-Exupéry n’est pas un roman policier contrairement aux œuvres citées, le livre de Clémentine Beauvais qui met en scène P. Bayard en « déteXtive privé » relève à la fois de ce genre et de la critique littéraire.

Au début de l’intrigue, Pierre Bayard et sa fidèle (!) adjointe, Edith, sont forcés à l’inactivité car pour un forfait qu’on ignore ils sont interdits d’enquête. Or, un client se fait annoncer, arrive devant leur porte, puis disparait (ça rappelle vaguement quelque chose, non ?), ne laissant qu’un chapeau et un dessin dans la poussière. Qui est-il ? quel danger le guette, qui est ce personnage mystérieux qui espionne sous leurs fenêtres ? Bayard et Edith ne peuvent que se mettre en quête de réponses. Ils seront aidés par un jeune garçon, inventeur et amoureux des livres, Minuit-Pile, et une jeune rebelle en skate-board, nommée Bas de Casse.
Leur quête les conduira à explorer Le Petit Prince, car (bon sang mais c’est bien sûr !) les indices laissés par le mystérieux visiteur, un chapeau et un dessin représentant un vague chapeau, les conduisent au fameux dessin représentant un boa ayant avalé un éléphant.
L’enquête est un jeu de piste, un jeu aussi pour le lecteur. C’est un régal où le brio et l’inventivité accompagnent un travail rigoureux sur le texte, beaucoup moins simple qu’on ne le croit. Des figures de style et des bribes de narratologie sont les outils de ces bricoleurs qui affrontent la redoutable Elise Mieux, reine de la confrérie de la CLEF (les quarante « Chevaliers de lecture experte de France », allusion narquoise à l’Académie française, à ses rites et à ses normes), protégée par le fidèle et féroce Roman Noir, et le non moins redoutable et caricatural Lucien Voldenuit, curateur de l’exposition consacrée à l’auteur du Petit Prince à la Bibliothèque nationale.
Si le début du roman accumule les blagues et jeux de mots avec brio, mais sans beaucoup avancer, la deuxième est menée tambour battant ; elle entre aussi plus avant dans les entrailles du texte et de ses images, et propose un atelier d’intertextualité passionnant. C’est drôle, intelligent, plein de clins d’œil et ça ne se prend pas au sérieux. C’est aussi une série de belles leçons sur la lecture et ses pièges, la première étant donnée au lecteur à travers l’entrée du personnage d’Édith (mais chut, on de divulgâche pas !), l’indispensable assistante du détective. Le Petit Prince est démonté de façon certes irrévérencieuse, exhibant tous ses trous et ses absurdités, pour être rétabli ensuite dans son statut de grand texte irrigué par l’esprit d’enfance. Ainsi, le débat proposé par Voldenuit (titre d’un roman pour adultes de St -Ex) pour savoir si l’auteur est un auteur sérieux (pas pour enfants) ou si Le Petit Prince est un texte négligeable à cause de son inscription dans la littérature de jeunesse.
D’autres enquêtes sont annoncées puisque ce volume est le premier d’une série : Pierre Bayard-Sherlock Holmes et sa fidèle Édith- Dr Watson ne s’arrêteront pas de sitôt !

On en parle sur France Culture…
et sur le site de l’éditeur, on vous propose de PROLONGER LA LECTURE
« Afin que tous et toutes s’emparent de l’enquête littéraire, des kits d’enquêteurs, des fiches suspects, et un appareil pédagogique exceptionnel conçus et rédigés par Clémentine Beauvais sont mis à disposition gratuitement sur l’espace pro de ce site »

L’Énigme du Rubis Une enquête de Prospérine Cerisier

L’Énigme du Rubis Une enquête de Prospérine Cerisier
Jennifer Dalrymple
Scrineo 2024

Les Mystères du Paris haussmannien

Par Michel Driol

A 15 ans, Prospérine vit avec son père, commissaire adjoint de police après avoir été médecin, dans un Paris qui subit les transformations du Second Empire. Elle est orpheline et vient de Touraine. Son père mène l’enquête sur l’assassinat d’un charbonnier, près de chez elle,  mais se voit vite déchargé de cette affaire au profit d’un autre, sans doute plus enclin à ne pas trop chercher la vérité. Prospérine va aider une bande de jeunes ramoneurs à faire innocenter leur protecteur, accusé à tort, et aider son père, quitte à explorer les toits et les bas-fonds de Paris, au grand dam de sa tante !

Voilà un roman policier historique bien ancré dans une période de profondes transformations de la ville et de la société. La ville de Paris, cadre du roman est bien décrite, dans ses ruelles non encore transformées, héritage du Moyen Age, dans les luxueux appartements des Grands Boulevards, dans les faubourgs encore plus sordides, mais surtout dans cet entre-deux, les chantiers en cours, signes d’une modernisation qui ne se fait pas simplement. A la façon des romans populaires (on songe à Eugène Sue, bien sûr), on traverse les couches de la société. On rencontrera donc des aristocrates ruinés, des bourgeois en pleine ascension sociale, et toujours dans l’entre deux, Prospérine et son père, bons bourgeois de province, quelque peu déclassés dans ce Paris dont ils ne maitrisent ni l’accent, le parler, ni les codes.

Prospérine est peut-être plus une héroïne féministe du XXème siècle que du XIXème, dans son féminisme adolescent, entre-deux entre l’enfance et l’âge adulte  Elle rêve de devenir médecin, comme son père, ne désire pas aller au pensionnat, et continue de s’instruire, en lisant aussi bien les philosophes que les romans contemporains. Ouverte, empathique, intelligente, indépendante et audacieuse, elle se révèle intrépide et sans préjugés, au contraire de sa tante. Cette dernière se révèle en fait plus complexe que les apparences ne le laissent entrevoir, et saura tempérer l’enthousiasme de sa nièce. Autre entre-deux, entre les convenances et le désir d’émancipation.

Le roman décrit bien la violence sociale de ce Second Empire. Violence à l’égard de « ceux qui ne sont rien » : les enfants exploités comme ramoneurs, rachitiques, les jeunes prostituées, la police plus encline à chercher les coupables du côté des classes populaires que des puissants… Violence aussi à l’égard des celles et ceux, comme certaines familles nobles, victimes d’escrocs sans scrupules. On est tout à la fois dans le roman historique et dans le roman populaire, pour lequel les revers de fortune sont une des ressors dramatiques.

Un roman qui se lit d’une traite, aborde les questions du deuil, de la famille, de l’amitié, de l’éducation des filles, en sachant toujours se situer dans les entre-deux féconds et dramatiquement riches… On espère que l’autrice fera vivre de nouvelles aventures à son héroïne !

Dark Glory

Dark Glory
Thibault Vermot
Sarbacane, X’, 2024

Conte de Grimm à Hollywood, ou « quand la peur sort des livres »

Par Anne-Marie Mercier

Thibault Vermot avait montré dans un roman précédent (La Route froide) qu’il était très fort pour fabriquer des scènes inquiétantes avec pour décor l’Ouest ou le Nord sauvage. Ici, il en fait à nouveau la démonstration de manière originale. C’est tout d’abord un récit enchâssé dans une histoire a priori banale : en 1949, à Durango, un groupe d’adolescents de douze ans se retrouve tous les dimanches dans leur « cabane ». Il y a le raconteur, Michael, son petit frère de 6 ans Calvin, George, Don, Durham et Suzy, seule fille de la bande. Et puis il y a un volume des contes de Grimm qui semble traîner là par hasard :  George l’a emprunté à la bibliothèque ; on comprendra plus tard que c’est important car ce volume revient à plusieurs reprises. Michael raconte une histoire de chercheurs d’or devenus anthropophages à faire dresser les cheveux sur la tête.
Au chapitre suivant, on est en 1955, Suzy est partie faire des études à Denver, Don a eu un enfant, George est policier et Michael qui rêve de devenir scénariste part pour Hollywood. L’histoire suit son cours et on pense être confortablement installé dans un récit de formation qui au passage nous ferait découvrir les « métiers du cinéma ». Michael devient coursier puis à force de ténacité et de culot devient l’ami d’une actrice, puis scénariste à l’essai. Il y a une scène « explicite » dont Michael ne sait pas s’il l’a rêvée après un quasi coma éthylique – très improbable : on se demande si la présence de scènes de ce type ne fait pas partie maintenant du cahier des charges de la collection, ce qui serait assez drôle : Anastasie [nom de la censure], faut pas énerver les éditeurs !
J’abrège : le scenario est plein de rebondissements, de scènes tragi-comiques, de poursuites et de suspense. L’alternance avec le récit de Michael hanté par l’anthropophagie se poursuit, faisant monter l’inquiétude. Elle est remplacée par des chapitres qui montrent George, enquêtant sur la disparition d’une enfant de huit ans, retrouvant son vélo, sa robe jaune et un livre de contes qu’elle avait emprunté à la bibliothèque, le même volume qu’au premier chapitre. Ceci rappelle à George et aux habitants un cas non élucidé : l’enlèvement d’un enfant, cinq ans plus tôt au même endroit (j’essaie de ne pas trop divulgâcher mais je vais en dire sans doute un peu trop…).
D’autres chapitres mettent en scène le petit garçon qui a échappé au monstre de justesse après des horreurs dont il ne se souvient pas, mais boiteux et avec un doigt en moins. Depuis, il ne dort plus et la figure du monstre mangeur d’enfants plane sur la ville, le temps de 1949 et de l’enfance insouciante est loin, un temps « ou la peur n’était pas encore sortie des livres ». On voit cet enfant qui tente de conjurer sa peur entrer dans la bibliothèque. Il y est attiré par une musique : quelqu’un joue au piano, au sous-sol (il n’y a jamais eu de piano à la bibliothèque lui confirme la bibliothécaire, un peu inquiète) une musique qu’il n’identifiera que plus tard : les Kindertotenlieder (chants pour les enfants morts)…  George enquête avec l’aide de Suzy, Michael, alerté par sa mère affolée est route pour Durango, avec son nouvel ami coursier, tandis qu’un enfant semble bien être en train de se jeter dans la gueule du loup.
Comme un bon feuilletoniste, Thibault Vermot nous laisse au milieu du gué. C’est risqué de sa part : les fils sont si multiples que le lecteur pourrait bien se perdre au deuxième volume après avoir oublié ceux du premier. Mais cette incursion dans le monde du cinéma est drôle et dynamique et son autre versant, l’univers des contes plein de mangeurs d’enfants entrelacé avec le plus noir de la réalité, est particulièrement intéressant. Le rappel des raisons de la fureur d’Alma Mahler au moment où son mari composait cette œuvre, également. Quand George, qui est devenu policier à cause d’une histoire entendue quand il était enfant, retrouve le livre perdu par la fillette, celui-ci s’ouvre par hasard sur le conte de « La Sage Elsie » : « l’histoire ressemblait vraiment à ce qui était en train de se passer. Est-ce que le réel engendre les histoires ? Est-ce que les histoires sont capables d’engendrer une sorte de réel ? » (À suivre !)

Micmac à New York, Vendetta à Venise

Micmac à New York
Vendetta à Venise
Fanny Joly, Laurent Audouin
Sarbacane, 2024

Détective à lunettes

Par Anne-Marie Mercier

Parus en 2011 et 2012, ces volumes de la série des « enquêtes de Mirette » sont réédités, ce qui confirme leur succès. Ils ont tout ce qu’il faut pour plaire : le genre tout d’abord, du roman policier pour enfants, sans trop de violence mais avec de vrais criminels, des policiers incapables, une enquêtrice enfant déterminée, et enfin un vrai décor, celui d’une ville qui change à chaque volume, comme dans les séries d’espionnage des SAS, OSS 117, etc.
Les termes de « vrai décor » seraient à nuancer : ces villes sont parcourues en alignant les clichés et les illustrations de Laurent Audouin fournissent de belles cartes postales colorées entre deux scènes d’action. Mirette se rend partout où vont les touristes, elle visite même des musées au passage. On peut imaginer que pour les enfants voyageurs ces petits livres faciles à lire et très illustrés peuvent servir d’incitation ou de remémoration.
La légèreté et le comique viennent en grande partie du personnage du chat, nommé Jean-Pat, intéressé surtout par la nourriture – particulièrement les chamallows.

Fille du destin, t. 1 : Les émeutes de la nuit sans lune

Fille du destin, t. 1 : Les émeutes de la nuit sans lune
Kika Hatzopoulou
Traduit (États-Unis) par Thomas Leclere
La Martinière jeunesse (fictions), 2024

Hybridation générale

Par Anne-Marie Mercier

Est-ce un polar, un roman fantastique, de la SF, un roman sentimental, une variation mythologique, une dystopie ? La réponse est oui, de tout un peu et la réunion de tous ces éléments fait de la narration un ensemble original à plusieurs titres.
Le décor est particulier : on se situe après une grande catastrophe qui a inondé les bas quartiers où vivent les pauvres et les déclassés tandis que les riches se sont installés sur la colline (plus tard on comprendra qu’il s’agit de l’acropole d’Athènes). On se déplace en passant par les toits (les héros ne font pas partie des classes favorisées) et sur de fragiles passerelles parfois contrôlées par des gangs. Chaque déplacement est une aventure.
Après une catastrophe majeure (la lune a explosé en plusieurs lunes), des guerres, etc. l’humanité s’est mise à changer : des « nés autrement » sont apparus, porteurs de pouvoirs à la fois nouveaux et très anciens : ils sont apparemment des héritiers des dieux anciens : les nés-horus peuvent soigner les malades et les blessés, les nés-dioscures, les Muses, etc. ont d’autres pouvoirs. L’héroïne, Io, en fait partie : elle est née à l’image des Moires (ou Parques) comme ses deux sœurs. Étant la troisième, elle est celle qui a le pouvoir de couper des fils, fils de vie (provoquant la mort) ou fil d’attachement (provoquant le désintérêt pour ce qu’on a aimé).
La société s’en méfie, les nés-autrement sont mis à l’écart. Pour vivre, Io fait le métier de détective privé : voir les fils permet de retrouver des personnes disparues, savoir à qui ou à quoi elles sont attachées. Elle a aussi  heureusement un sens éthique très fort. Ceci provoque en elle des tourments liés à de nombreux dilemmes insolubles que le lecteur partage avec elle puisque le roman, bien qu’à la troisième personne, suit constamment son point de vue.
L’intrigue commence avec un événement qui lui fait affronter une femme sanguinaire et monstrueuse, au fil de vie déjà sectionné, qu’elle doit tuer.  D’autres « damnées » suivront. Elles semblent viser particulièrement un certain type de personnes, liées à une période violente (les émeutes évoquées par le titre) dont personne ne veut parler. Io enquête, mandatée par la « reine » du quartier, patronne de la pègre locale, en compagnie d’un de ses hommes. Il se trouve que celui-ci est lié à Io par un fil de destin, il est son « promis », en quelque sorte, promis qu’elle avait choisi d’ignorer, et qui, n’ayant pas ses pouvoirs, l’ignore.
Dans cet imbroglio, il y a aussi ses amis (l’une est entrée au service de la police qui traque sa nouvelle patronne), ses deux sœurs (l’une est l’amante de sa patronne, l’autre est fiancée avec le futur maire de la ville qui veut la débarrasser de la pègre…).
Vous suivez ? oui, c’est compliqué. L’auteure n’a pas ménagé ses effets et n’économise pas ses trouvailles pour plus tard. Est-ce bien raisonnable? Un peu de retenue ou davantage de place donnée à l’installation du cadre n’aurait sans doute pas fait de mal. En d’autres termes on pourrait dire que l’univers inventé et l’intrigue sont aussi riches d’invention l’un que l’autre et qu’ils font naviguer le lecteur d’une émotion forte à une autre : montagnes russes garanties, suspense permanent, et surprises à tous les chapitres. C’est un premier tome, les suivants seront sans doute encore plus explosifs…