LX 18

LX 18
Kamel Benaouda
Gallimard jeunesse, 2022

Un soldat à l’école des émotions

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une dystopie d’une grande actualité, et d’une extrême simplicité apparente. Elle traite d’un sujet hélas éternel, la guerre, et d’un autre, heureusement tout aussi éternel, celui des émotions et de l’empathie qui fondent l’humanité. Et tout en traitant de ces sujets, elle aborde le pouvoir de la littérature et de l’amour, la solidarité de groupes d’adolescents, les mécanismes de la résistance, de l’exclusion, et bien d’autres.
La simplicité du scenario tient à la nature du groupe d’adolescents auquel appartient le héros, LX18. Ils ont dès la naissance été donnés par leurs familles à la nation pour devenir des machines à combattre, formatés et élevés pour cela dès l’enfance. La guerre finie (toutes les guerres ont une fin, dit-on, sauf celle de 1984, et peut-être celle de ce roman), que faire d’eux ? Contre ceux qui, les considérant comme des monstres, voudraient les éliminer, d’autres proposent un programme de rééducation et de réinsertion : les jeunes gens, garçons et filles, sont envoyés au lycée et doivent se mêler aux autres. Leur « mission » est de s’intégrer le plus vite possible.
Si l’on suit en particulier le héros, d’autres itinéraires apparaissent ; certains sont éliminés rapidement, jugés incapables de s’adapter. La plupart des jeunes gens jouent le jeu avec plus ou moins de succès, certains rusent, d’autres tentent de se donner une mission plus active et arpentent les rues la nuit, en justiciers autoproclamés et vite redoutés, d’autres prennent le « maquis », d’autres enfin, comme LX18 qui passe par toutes ces étapes, découvrent peu à peu les émotions, l’humour, la douceur, en partie grâce à la littérature (il apprend le rôle de Titus, dans la pièce de Racine, Bérénice, pour le club théâtre), en partie grâce à ce qui n’a pas encore pour lui le nom d’amour.
L’évolution progressive du personnage se lit aussi à travers ses mots : c’est lui le narrateur de l’histoire. Comme dans Des Fleurs pour Algernon, le personnage s’ouvre en même temps que s’ouvre et s’enrichit le monde et la langue en lui. Ses certitudes, sa naïveté, sa confiance, puis son désarroi touchent le lecteur qui se prend d’amitié pour ce presque humain, tellement humain…

Kamel Benaouda qui a remporté la troisième édition du prix du premier roman jeunesse en 2018 signe ici un nouvel ouvrage passionnant, original et sensible.

Ma Super Cyber Maman

Ma Super Cyber Maman
Laure Pfeffer

Thierry Magnier, 2022

Machine attentionnelle

Par Matthieu Freyheit

« Tout le monde ne peut pas être orphelin. » On se souvient de la formule, rêveuse et provocante, que Jules Renard fait prononcer à Poil de Carotte. Margaux, elle, ne se voit pas du tout orpheline, et ce sont les absences répétées de sa mère qui lui en font commander…une deuxième.
Après avoir longtemps accompli des performances physiques, les robots de nos fictions, comme ceux qui investissent peu à peu le réel, accomplissent désormais des performances sociales, communicationnelles et émotionnelles. Robots de compagnie, empathie artificielle, ingénierie des émotions et des expressions : la conjonction de la robotique et de l’intelligence artificielle, de plus en plus indissociables selon Raja Chatila, engendre de nombreux fantasmes, et en réalise même certains.
La machine « intelligente » vient ici au secours de la famille dans un texte qui a le talent de ne jamais forcer le trait. La situation est elle-même improbable, mais cela n’a pas la moindre importance : la commande d’une cyber maman (qui aurait tout aussi bien pu être ici un cyber papa) inscrit la fiction de Laure Pfeffer dans la lignée de celles qui interrogent les compensations permises par la technologie. Le choix du terme « cyber maman » plutôt que « cyber mère » en titre, au-delà de la préférence euphonique, traduit les besoins de Margaux : présence, affection, moments partagés, rires… L’habituelle répartition des rôles (à la machine, le calcul ; à l’humain, l’émotion) est donc inversée : professionnelle de l’organisation, la mère de Margaux laisse cette dernière à la garde d’un « planning » aimanté sur le frigo, comme l’absence est épinglée sur le cœur.
C’est pourtant le planning de trop qui va bouleverser le cours des choses en conduisant Margaux à la commande, sur Internet, d’une deuxième maman qui serait tout à elle. Mais malgré le bonheur apporté en secret par la gynoïde (la mère humaine n’ayant bien entendu pas été informée de l’achat), la relation entamée laisse apparaître un dysfonctionnement qui ne dit jamais son nom : ignorante du monde, cette nouvelle maman se laisse guider par sa fille, au profit d’une relation où les rôles peinent à se définir.
L’auteure sait que le réalisme se situe souvent dans la métaphore : il n’est pas question ici d’une fiction qui se voudrait anticipatrice, mais d’une mise en scène de nos processus de délégation. Récemment, Gérald Bronner a mis au jour le hold up attentionnel accompli par nos outils technologiques (voir Apocalypse cognitive, 2021). La fiction, qu’elle soit science-fiction ou non, rappelle quant à elle que l’insularité des individus laisse volontiers aux smartphones et autres tablettes le soin d’occuper ce « temps de cerveau disponible » que les relations interpersonnelles directes ne prennent plus en charge. Car c’est bien une machine attentionnelle que commande Margaux ; une machine dont l’essentiel n’est pas dans l’émotion qu’elle affiche, mais dans celles qu’elle suscite, et que Laure Pfeffer traite avec une belle économie de moyens.

Le Livre des Étoiles

Le Livre des Étoiles, tome IV : La Boussole des trois Mondes
Jimmy Blin, ill. Vincent Brunot (Cartes) et Jean-Philippe Chabot (carnet de Guillemot)
Gallimard jeunesse (Grands formats), 2022

Le Livre des Étoiles, l’intégrale,
Erik L’Homme
Gallimard jeunesse (Grands formats), 2022

Fan fictions : des intégrales sans fin

Par Anne-Marie Mercier

Quand il a préféré faire disparaitre son héros, à l’issue du tome 3, Erik L’Homme imaginait sans doute la réaction de ses lecteurs, la même que celle des lecteurs de Conan Doyle, l’auteur des Sherlock Holmes, à la parution du volume qui présentait la mort de son personnage : les lettres de protestation ont été si nombreuses qui s’est senti obligé de faire ressusciter le détective. Erik L’Homme ignorait sans doute qu’un lecteur nourri de son œuvre, Jimmy Blin, reprendrait le flambeau et que son éditeur répondrait encore plus à la demande en publiant Jimmy Blin et en organisant un concours de fan fictions autour d’autres suites possible de l’ouvrage. Les nouvelles sont à envoyer pour mai 2022, et des classes sont invitées à participer. Les trois premiers gagnants du concours doivent voir leur texte publié sur le site de Gallimard jeunesse.
Dans le même temps, Gallimard jeunesse a publié l’intégrale de la trilogie (parue initialement en grand format puis chez Folio junior), Le grand intérêt du roman de Jimmy Blin, outre le fait d’être la suite très attendue de la trilogie d’Erik L’Homme, est qu’il est un exemple convaincant de ce que les fan fictions peuvent apporter aux séries.
Pour rappel, la série Le Livre des étoiles est une belle réussite française dans le domaine de la fantasy, qui combine bien des ingrédients d’œuvres célèbres de littérature de jeunesse : orphelin, en quête du père (puis de la mère), qui voudrait devenir chevalier et qui devient apprenti sorcier, Guillemot de Troïl est le dernier rempart contre la monstrueuse Ombre qui menace le pays d’Ys. À l’issue du dernier tome de la trilogie, bien des questions se posent : qu’est devenu Guillemot de Troïl ? Pourquoi a-t-il disparu ? pourquoi la magie des étoiles est-elle inopérante pour le retrouver ? est-il mort (bien sûr que non !), se cache-t-il, a-t-il été enlevé, et par qui ? Et que deviennent ses amis, et les couples qui étaient sur le point de se former ?
Jimmy Blin a parfaitement repris l’univers de la série : fidélité aux personnages, rythme endiablé des événements, espace varié qui recouvre plusieurs mondes (y compris le monde réel que nous connaissons), épreuves et combats, amour, amitié et courage, magie difficile à mettre en œuvre…
Trois groupes partent à la recherche de Guillemot, un dans chaque monde, pour trouver les éléments d’une boussole qui, une fois réunis, permettront de retrouver leur ami, fils, ou élève. Cette recherche d’objets fait penser un peu à celle des horcruxes dans Harry Potter (t. 6), le problème se corsant par le fait qu’on ne sait pas à quoi ressemble ce qu’on cherche et l’aventure devenant la reconstitution d’un puzzle. Le récit se fait en mode alterné, donnant tour à tour les aventures de chaque groupe, avec un suspens garanti. Et la fin est un feu d’artifice d’inventivité, d’action et d’émotions, avec un dénouement proche de celui de «La reine des neiges».
Bravo le fan ! et on attend la suite de la suite…

La Renaissance. L’avenir de Molly

La Renaissance. L’avenir de Molly
Gemma Malley
Hélium, 2021

Un vaccin pour les vieux, la mort pour les jeunes

Par Anne-Marie Mercier

Suite et fin de la trilogie initiée par La Déclaration. L’histoire d’Anna (2018), ce troisième volet voit la victoire des forces de la jeune résistance et la survie d’Anna et de ses amis. La jeune fille et son ami Peter, sont devenus des adultes et ont eu une petite fille, Molly, dont l’avenir est au cœur des inquiétudes : survivra-t-elle, avec ses parents ? dans quel monde vivra-t-elle, alors que la société qui la voit naitre est peuplée de vieux, quasi immortels, qui ont déclaré la guerre à tous les enfants ?
C’est aussi dans ce volume qu’est raconté le début de toute cette histoire : la découverte du procédé qui permet d’assurer la longévité à tous ceux qui prendront le médicament miracle.
Savant assassin et mégalomane, société pharmaceutique super puissante en lien avec les pouvoirs civils et militaires, épidémie mondiale qui risque de décimer la planète, ce livre croise bien des mythes et angoisses de notre époque. S’il n’a pas l’originalité du premier tome qui nous faisait découvrir cette étrange société et de jeunes héros liés entre eux de manière mystérieuse, il a davantage de profondeur psychologique et montre de belles figures de résistance jusqu’au-boutistes, des  révélations et des métamorphoses.

 

 

La Déclaration. L’histoire d’Anna

Villa Anima

Villa Anima
Mathilde Maras
Gulf stream 2021

Pour que vienne l’ère du changement

Par Michel Driol

Dans le monde où vit Magda, il y a ceux qui n’ont pas d’écharpes, le peuple, et ceux qui ont des écharpes de couleur, acquises essentiellement par hérédité, qui leur confèrent différents grades dans la société. Quatre couleurs qui donnent des droits, depuis celui d’avorter ou d’être infirmière, jusqu’à la prestigieuse écharpe rouge, celle du pouvoir, dont l’unique détenteur est l’empereur. Dans le monde où vit Magda, il y a une organisation, la Main, qui régit tout, assigne à chacun une place et un rôle. Magda doit subir les moqueries car elle vient du Sud, est brune et bronzée, alors que dans son village tous sont blonds et blancs. A seize ans, elle se retrouve enceinte de son compagnon, Abel et, pour avoir le droit d’avorter, se décide à passer les épreuves de l’Esprit, dans la redoutable Villa Anima, afin de gagner la première écharpe. Mais s’arrêtera-telle à cette écharpe verte ? Jusqu’où osera-t-elle défier le maitre de cette villa, le doucereux et violent  Reyne Degraive ?

Difficile de dater l’époque de la fiction, qui convoque à la fois des éléments du Moyen Age et d’autres du XIXème siècle, façon de dire que ce n’est pas important, et que les codes du fantastique et de la dystopie sont là pour permettre d’aborder par l’imaginaire des problématiques féministes contemporaines.  Il y est question bien sûr des droits, comme le droit à l’avortement, des relations hommes femmes, de la place et du rôle des femmes dans la société. Les discours patriarcaux et machistes sont assenés avec force par la plupart des puissants du roman, qui redoutent de voir une femme s’élever dans la société. Mais le roman ne s’arrête pas là. Sur quoi repose la domination d’une classe sur l’autre ? Ceux qui dirigent possèdent l’Esprit, et les épreuves de la Villa Anima sont censées révéler cette possession. Magda s’aperçoit que tout ceci n’est que mensonge et illusion, que le monde n’est qu’un théâtre où chacun doit jouer son rôle. C’est parce qu’elle est déterminée à changer ces règles, à se battre pour une société plus juste qu’elle va jusqu’au bout d’elle-même et des épreuves. Alors qu’elle n’était entrée que pour conquérir l’écharpe verte, la voilà décidée à se battre pour autre chose que son droit personnel à l’avortement, pour avoir le pouvoir de faire changer les choses. Le roman décrit ce qu’il faut de courage à une jeune fille pour s’émanciper, envisager pour elle et sa famille un autre futur.

Pour autant, le fantastique, voire l’épouvante, ne sont pas absents du livre. La Villa Anima est le lieu de phénomènes étranges dont est témoin et victime Magda, phénomènes surnaturels qui la mettent en danger, et la conduisent à s’interroger sur ce qu’est l’Esprit. N’est-il qu’illusion idéologique, ou certains hommes détiennent-ils des pouvoirs leur permettant de mettre en œuvre des forces maléfiques ? Ainsi la Villa constitue un huis clos angoissant mettant à l’épreuve la volonté de la jeune fille, et les nerfs du lecteur, même si les lois du genre le persuadent que tout cela va bien finir.

C’est enfin un roman d’amour qui bouleverse et subvertit les codes du genre. Il n’y a ni Cendrillon, ni Prince Charmant. Que devient l’amour de Magda pour Abel, qui la soutient fidèlement tout au long des épreuves ? On se doute bien que cet amour de jeunesse ne résistera pas au temps, qu’entre la force de Magda et une certaine fragilité d’Abel, les dés sont quelque peu pipés. C’est avec un autre amour que s’épanouira Magda, tout en restant l’amie d’Abel qui mènera sa vie autrement. C’est ce personnage de femme forte qui est finalement intéressant dans le roman, façon de montrer à toutes qu’il faut de la détermination pour gagner sa liberté et changer le monde, mais que cela reste possible, même si les changements prennent du temps. Ce en quoi le roman est bien réaliste !

Un roman mêlant dystopie et fantastique, action et discours, dans une écriture pleine d’allant et de force.

Le Fantôme de mon grand-père

Le Fantôme de mon grand-père
Yann Coridian – illustrations d’Anjuna Boutan
Neuf de l’Ecole des loisirs 2021

Conversations avec un disparu

Par Michel Driol

Le grand-père paternel de Jeanne, la narratrice, est mort avant sa naissance. Se rendant au cimetière avec son père, elle voit un curieux chat près de la tombe. Et le soir, au milieu de la nuit, le grand père vient rendre visite à la petite fille. Tous deux, durant deux nuits, vont faire connaissance.

Habituellement, en littérature de jeunesse, c’est la mort des grands-parents qui est traitée, de façon à aborder la phase du deuil. Le parti pris de ce court roman est différent : il s’agit de nouer un lien qui n’a jamais existé, de rencontrer un disparu. Jeanne, qui a huit ans, est fille unique, dans une famille qu’on pourrait qualifier d’aisée, voire de bobo. Elle raconte sa vie à hauteur d’enfant, n’en percevant pas forcément tous les aspects (comme le fait que le père, quelque peu déprimé, est en recherche d’emploi). Mais le roman vaut peut-être autant par ses ellipses, ses silences, que ce que dit sa narratrice. Que faisait le grand-père à Clermont-Ferrand où il est mort ? Pourquoi le père ne veut-il pas trop aller au cimetière ? Quel est le sens des mots posthumes que, par l’intermédiaire de Jeanne, le grand-père adresse à son fils ? Le romancier a recours à un fantastique qui ne vise pas l’épouvante. Rien d’obscur, ou d’inquiétant dans ces visites, familières, familiales, où le mort mange avec la petite fille. Et on est bien dans le fantastique, puisque le grand-père laisse son chapeau… qui s’envolera une nuit de grand vent. Les illustrations renforcent ce côté rassurant par leurs cadrages, leurs couleurs, et la façon de représenter un fantôme qui n’a rien de l’imagerie qui y est habituellement associée.

Un roman qui a recours au surnaturel pour dire l’importance du lien intergénérationnel dans  la construction de soi.

La-Gueule-du-loup

La-Gueule-du-loup
Eric Pessan
Ecole des loisirs – Medium + – 2021

Souvenirs confinés

Par Michel Driol

Au début du premier confinement, pour éviter de rester au contact de leur père, infirmier, Jo, la narratrice, son frère et sa mère se rendent à La-gueule-du-loup, la maison isolée dans la forêt de ses grands-parents maternels, que Jo n’a pas connus. Cette maison est-elle hantée ? D’étranges bruits surviennent pendant la nuit, des phénomènes inexplicables se produisent, tandis qu’au dehors les dangers du Covid, et les attestations dérogatoires créent un nouveau monde inconnu, absurde et menaçant. Entre le sport, la connexion difficile avec le lycée, la rupture avec les amis, et l’écriture de sonnets, Jo découvre, par la lecture des notes que sa mère avait écrites en marge des Fleurs du mal, un bien lourd secret.

On est prévenu dès le début : citation de Bettelheim, réflexion liminaire de la narratrice sur l’omniprésence des loups dans les comptines et les contes, loups terrifiants à partir du moment où l’on en reconnait l’existence. Toute la force du roman est de retarder la révélation du secret, de se tenir sur la ligne étroite entre le fantastique, toujours sous-jacent, passant par la croyance aux fantômes dans cette maison bien inhospitalière, et la violence du réalisme pour tout expliquer. Petit à petit, dans les gestes de la mère, ses attitudes, ses silences, la narratrice et le lecteur perçoivent le drame de son enfance, drame enfoui profondément, que le séjour dans la maison va réveiller et révéler au grand jour. Car c’est bien d’un loup prédateur sexuel qu’il s’agit, et de la menace qu’il fait peser sur les enfants et du traumatisme permanent qu’il génère. Dans une discrète polyphonie, le roman fait alterner deux voix, celle de la narratrice, dominante, mais aussi une autre voix, imprimée dans un autre caractère, qui ne parle que de loup, de menace, voix dont on ne saura qu’à la fin à qui elle appartient. A cela s’ajoutent les sonnets de confinements, écrits par la narratrice, qui coulent dans une forme fixe son quotidien de plus en plus bouleversé.

La narratrice, âgée de seize ans, est attachante par sa voix singulière. Elle incarne assez bien les adolescentes de son âge, dans ses certitudes, ses fragilités, ses doutes, ses passions comme la course à pied. Elle dit son quotidien désorganisé par le Covid, dans cette maison hostile : Eric Pessan analyse assez finement les effets du confinement sur les jeunes, lorsque les repères (amies, relations…) ont disparu, et qu’on se retrouve, comme l’indique le titre de l’ouvrage, dans la gueule du loup, comme dans les contes, au milieu de la forêt, coupé de tous et de toutes. Mais, au-delà de ce quotidien, dans ce roman complexe, il est aussi question d’écriture et du rapport complexe entre la réalité et la fiction, tant dans les réflexions de la narratrice que dans l’écriture même puisque la maison hantée devient ainsi, peu à peu, métaphore du virus  et des blessures enfantines dont on a du mal à guérir.

Un roman qui réussit à tisser différents fils, les abus sexuels, le confinement, dans un roman qui emprunte au fantastique et au thriller leurs codes narratifs pour nous inviter à parler de notre présent, ainsi que le font la narratrice et ses parents à table, au lieu de regarder la télévision ou de se taire.

Licornes et créatures magiques

Licornes et créatures magiques
Sous la direction de May Shaw
Gallimard Jeunesse 2021

Licornes, serpents, lutins et farfadets…

Dès l’introduction, May Shaw se présente comme la directrice du département des Licornes, des Mythes et des Monstres de la Confrérie des Licornes Magiques.  Suivent huit histoires, rapportées chacune par un des membres de la Confrérie, huit récits qui montrent l’affrontement entre une licorne et un monstre maléfique.  Les récits se situent dans des périodes historiques et des espaces géographiques variés, allant de l’Antiquité égyptienne au monde contemporain. Chaque récit met en scène une licorne d’une famille particulière, chaque famille de licorne étant dotée de pouvoirs et caractéristiques spécifiques, comme cela est précisé dans les premières pages. A la fin, un test invite à découvrir quelle créature magique on est, et de que cela symbolise.

Les huit récits proposés introduisent à des univers fantastiques, dans lesquelles les licornes servent d’adjuvants à des enfants pour vaincre le mal, incarné par un monstre terrifiant par sa force, présenté dans une double page. De ce fait, l’ouvrage se présente un peu comme un documentaire fantastique, une sorte de bestiaire magique pour qui veut bien entrer dans ce monde de l’imaginaire. On a là une ingénieuse façon de revisiter les contes et légendes, de recréer une mythologie. Chacune des pages de l’ouvrage est illustrée, soit par un fond coloré sur lequel s’inscrit le texte, soit par une frise ou une encadrement qui montrent le côté magique et extraordinaire de l’univers dépeint.

Un ouvrage qui vise à construire un univers autour des licornes bienveillantes.

Vorace

Vorace
Guillaume Guéraud
Rouergue 2019

Peur sur la ville

Par Michel Driol

Léo, un adolescent orphelin, a quitté le sud pour s’installer à Paris, avec son chien Tchekhov. Il vivote d’un peu de mendicité et de deal, puis fait la rencontre d’une jeune roumaine, Cosmina. Les deux ados deviennent amoureux et s’installent dans un squat avec la famille de Cosmina. Pendant ce temps, des rats, puis des chats, des chiens, des bébés, des enfants, des adultes disparaissent, happés par une chose invisible, que sent Tchekhov, et que Léo aperçoit quelque peu grâce à une déformation de sa vision. Il devient donc témoin privilégié pour la police, puis pour les scientifiques.

Parmi les remerciements qui ouvrent le roman, on trouve George Méliès, Karl Marx, Pierre Bourdieu, Charles-Ferdinand Ramuz, des films comme Alien, l’Œuf du Serpent ou Godzilla… De la culture populaire et de la culture savante… Et il y a de tout cela dans ce roman qui se ne réduit pas à une histoire d’épouvante. Le mystère reste entier sur cette chose, pas vraiment une bête, vorace, qui fait disparaitre des êtres de plus en plus gros, mais épargne Léo, son chien, et son amie. De fait, elle ne se nourrit que de peine et de haine, laissant la vie sauve aux déshérités. Dimension sociale donc pour le phénomène décrit par ce roman à travers une histoire fantastique. Et l’auteur convoque tous les éléments du fantastique et de l’épouvante : la disparition subite, le mystère, l’inconnu, le danger qui rôde, et l’incapacité à identifier clairement le phénomène surnaturel en cause : bête, rayonnement magnétique ? Au-delà, c’est aussi la question de l’autorité – en particulier de l’autorité scientifique –  qui est posée. Impuissance de la police, incapacité des sciences dures à trouver une solution, peut-être aurait-il fallu se tourner vers les sciences humaines ? Cette réécriture des histoires d’épouvante autour des « aliens » vaut bien par la pluralité des lectures qu’elle permet. Le roman joue de l’alternance de deux types de chapitres : les uns, en italique, adoptent un point de vue général, les autres, en caractère romain, racontent l’histoire de Leo et de Cosmina. Ce dialogisme, qui diffracte les points de vue, rend encore plus sensible la difficulté à percevoir la nature même de la chose qui grossit au fil des pages, que personne ne parvient à comprendre. Enfin, dans les temps de pandémie que nous vivons, ce roman, publié en 2019, a quelque chose de prémonitoire pour signaler un danger auquel nos sociétés sont confrontées, et notre incapacité à pouvoir le résoudre.

Entre roman d’amour, policier, fantastique, et réalisme social un roman dont on attend avec impatience la fin…

Avalon Park

Avalon Park
Eric Senabre
Didier Jeunesse, 2020

William Golding dans une grande roue

Par Christine Moulin

« Les enfants sont touchés. Mais ils ne sont pas concernés. En gros, on porte la maladie, sans la subir. On la transmet. On peut avoir de la fièvre quelques jours. Rien de méchant, et parfois, il n’y a rien du tout. »
Ce qui est bien avec la lecture, c’est que cela permet de se changer les idées…! Toute ironie mise à part, cela se vérifie une nouvelle fois avec ce roman d’Eric Senabre, qui nous emporte, dès les premières pages, dans un récit passionnant. Les ingrédients efficaces sont nombreux: sur une île où est installé un parc d’attraction consacré au thème du roi Arthur (thème malheureusement peu exploité), des enfants ont été abandonnés par des adultes paniqués devant la menace sanitaire qu’ils représentent. Les héros sont deux frères: l’un, Nick, a 16 ans, l’autre, Roger, deux ans de moins. Leurs réactions sont radicalement différentes devant cet univers qui ressemble un peu à l’île aux Plaisirs de Pinocchio et face à celui qui en a pris la direction Nunzio, un jeune Gavroche inquiétant. Bref, c’est un peu Sa Majesté des Mouches mâtiné de Stephen King et de COVID.
Ces ingrédients sont d’autant plus efficaces que la maîtrise narrative de l’auteur les expose avec une habileté jamais démentie :  nous les découvrons peu à peu à travers le point de vue de Nick mais aussi grâce à divers dialogues et à des extraits de témoignages à la première personne. Des événements savamment distillés sans agitation frénétique font doucement mais sûrement monter l’angoisse. Des effets d’annonce entretiennent le mystère et créent l’inquiétude.
Toutefois, ce qui aurait pu n’être qu’un roman d’aventures haletant mais superficiel débouche sur des perspectives qui en décuplent l’intérêt. Il y a d’abord les relations entre les deux frères, qui s’aiment, malgré de lourds non-dits que l’on découvre peu à peu, et s’opposent : Nick est raisonnable, « de bonne volonté » et s’appuie sur les valeurs héritées de son Britannique de père, avec l’intention de devenir un « gentleman »; Roger est plus génial, plus fou, plus cynique aussi. Cet aspect psychologique s’accompagne d’une constante interrogation qui irrigue toute l’intrigue : qu’est-ce qu’être adulte, qu’est-ce que la maturité, quand cesse-t-on d’être un enfant ? L’une des petites filles de l’île pose d’ailleurs le problème en ces termes : « On a l’âge qu’on veut ici ». Il y a la dimension sociale: Nick et Roger sont deux fils de très bonne famille alors que les autres enfants sont des enfants des rues pour qui l’île représente ce à quoi ils n’ont jamais eu droit. Il y a la dimension que l’on pourrait presque qualifier de politique : qu’est-ce que le pouvoir, qu’est-ce que la responsabilité ?
À cela s’ajoute la dimension éthique: comme dans les bonnes robinsonnades ou les histoires de zombies, très vite on en vient à se demander ce que l’on doit garder des lois et des principes habituels, ce qui de l’éducation subsiste d’intangible, une fois que le monde s’est écroulé, ce que résument crûment certains personnages: « Tout le monde fait ce qu’il veut ici, c’est la règle. » Les personnages expérimentent, sans que rien ne soit caricatural, ce que c’est que de dépasser les limites et se laissent transformer en profondeur par cette transgression, tout en amenant le lecteur à se demander, à leur suite, ce que c’est que le courage ou jusqu’où on peut accepter la violence. On pourrait même, enfin, par moments, entrapercevoir une dimension quasi métaphysique: qu’est-ce que la vraie vie ? Est-ce que la routine, comme l’appelle Nick, vaut qu’on se batte pour la retrouver ? Faut-il tout faire pour rétablir la « vie d’avant » ? Est-ce possible, d’ailleurs ?