L’Archipel de béton

L’Archipel de béton
Olivier Dain-Belmont
Sarbacane 2026

Le tour de France par deux enfants, dans 100 ans

Par Michel Driol

2125… Aminata Dubois, novice au Centre Nucléaire Monastique de Flamanville (CNMF) se voit confier une mission pour devenir nonne : rapporter 3 cartes électroniques nécessaires à l’entretien de la Sainte Centrale. Elle doit donc quitter l’enceinte protégée du Monastère et se confronter à l’extérieur, qu’on lui a toujours présenté comme plein de dangers. Mais, allant de centrale en centrale, elle effectue un tour de France, et découvre que le monde extérieur n’est pas tout à fait celui qu’on lui a présenté. S’il présente des dangers, il est peuplé d’une population qui tente de survivre, localement, entre survivalisme agressif et solidarités pacifiques permettant une adaptation à la canicule permanente.

Cette dystopie, qui prend l’aspect d’un road trip, est d’abord un formidable roman d’aventure, dont la narratrice est la novice Aminata, un  roman d’aventure picaresque, avec des bons, des méchants, du suspens, des poursuites, des combats, des retournements, un roman qui conduit le lecteur et les personnages de surprise en surprise dans le tour d’une France qui n’est plus un pays, une France en ruines, accablée par la canicule. Les personnages sont hauts en couleur : Aminata, sportive, vive, le chevalier Henri de Barfleur, qui, tel Don Quichotte, fait revivre les romans de chevalerie, et ne manque ni de courage, ni de panache, le petit Tristan, autre novice, sans compter les nombreux Prieurs des Centrales qu’elle visite. Les références à Don Quichotte abondent dans le roman, qui semble y trouver l’une de ses sources, et sa dimension spirituelle de quête d’une impossible étoile… fût-elle une carte électronique !

Mais cette dystopie est aussi le récit d’un futur possible, un futur dans lequel les Centrales nucléaires, affectées par le réchauffement général, sont passées aux mains d’un ordre religieux. Les ingénieurs deviennent des Prieurs, et l’Atome le nouveau Dieu qu’on adore, qu’on prie, à force d’Ave Maria Curie, de lectures et de bénédicité…. Si, à Flamanville, on maintient la production, d’autres centrales ont fait le choix de tout arrêter, voire de démanteler… Quel avenir pour le nucléaire ? Parallèlement à cela, d’autres communautés explorent d’autres voies : éoliennes, solaire… et produisent ce dont elles ont besoin. Dans ce futur, il n’y a plus d’état, la nation n’est qu’un lointain souvenir, et les différents groupes n’ont rien en commun. La seule organisation qui semble subsister est cet ordre religieux des Centres Nucléaires. Ce que l’auteur décrit, c’est un futur lié au dérèglement climatique et à ses conséquences. Le récit se fait militant, montrant les dangers du nucléaire, mais aussi ceux du libéralisme économique, de la consommation inutile à outrance (en particulier dans ce qu’est devenu le XVIème arrondissement !). Faut-il continuer d’exploiter les ressources de la planète ou replanter, à l’image d’un des personnages, des forêts primaires ? Faut-il croire à tout prix au progrès, attendre son retour, comme les religieux de Flamanville ? Ou vivre le présent, et cultiver son jardin et ses légumes ? Où est la sagesse ?

C’est donc aussi un roman d’apprentissage et d’initiation. L’héroïne arrive avec ses préjugés, sa connaissance du catéchisme lié à la religion de l’Atome dans laquelle elle a été élevée. On la voit, au début, apeurée à l’idée de passer une nuit seule dehors au milieu des dangers potentiels. Mais, petit à petit, on la voit s’instruire au contact des autres, remettre en cause son éducation, et même perdre la foi en l’atome, dont elle mesure les dangers. C’est cette évolution du personnage, sa façon de grandir, de murir, de comprendre par elle-même le monde qui fait une grande partie de la richesse de ce roman. Elle reçoit ainsi, tout au long du roman, une véritable éducation, qui la conduit hors de ses certitudes.

La force de ce roman, c’est de nous entrainer, avec ses personnages, dans une quête sans que l’on sache bien où il entend nous conduire. Ainsi on va de découverte en découverte, de microsociété en microsociété, de découvertes positives en expériences négatives,  le scénario complexifiant petit à petit les problématiques soulevées, jusqu’à un éblouissant final, à la fois surprenant et attendu, qui quelque part révèle la finalité de l’auteur et ses prises de positions.

Roman d’aventure, roman écologique, mise en garde contre les dérives hyper technocratiques de notre monde actuel et une confiance absolue dans le progrès et une science sans conscience, ce récit ne manque pas d’humour, dans sa façon de s’inscrire dans la tradition des romans de chevalerie, dans sa façon d’imaginer une façon de nommer les personnages, et même les animaux. C’est ainsi que la mule GRNC-10 se voit renommée Grinepisse… A lire à voix haute !

Son lac

Son lac
Marine Carteron
Rouergue (Epik) 2026

La Dame du Lac

Par Michel Driol

Elle, avec une majuscule, c’est ainsi qu’Elle est désignée dans ce roman fantastique et gothique. Elle, c’est une créature des temps anciens, immortelle, aussi bien à l’aise sur terre que dans l’eau, grâce à ses branchies.  Elle, on la retrouve au Moyen Age, où elle séduit un moinillon afin qu’il lui fasse un enfant. Elle, on la retrouve aussi au XIXème siècle, rôdant, épiant, et entrainant au fond de l’eau le frère de celle qui se méfie d’elle, et que l’on fait passer pour folle. Elle, c’est enfin celle qui, de nos jours, trouble la vie de deux frères, faisant disparaitre l’un, et mutilant l’autre…

Cette Dame du Lac, elle est sans doute plus proche de Mélusine que de Viviane : dangereuse, se méfiant des hommes, riche et puissante. Fée par certains côtés, sorcière par d’autres, à la fois monstre aquatique sans autre morale que celle de vouloir faire perdurer son espèce, mais aussi femme meurtrie par la cruauté des hommes, responsable de la mort de sa fille. Un beau personnage tout en ambiguïtés, à la fois attachant et repoussant, libre et sans attaches, meurtrie autant que meurtrière.

Une femme capable de se métamorphoser, au gré des siècles, en châtelaine des bords du lac, ou en sorcière-conteuse, racontant la légende d’une dame du lac, légende sans cesse remaniée au fil des époques, légende visant avant tout à éloigner les curieux de ses pouvoirs, de ses trésors, de son antre sous-marin.

Entre thriller contemporain, récit historique, et roman fantastique, le roman vaut par son écriture et son découpage, sa façon de briser l’ordre chronologique pour emmener le lecteur tantôt au XXème siècle, tantôt au moyen âge, laissant ainsi des bribes d’histoires en attente d’achèvement, achèvement qui viendra clore le récit en montrant les liens entre tous les personnages dans un final où se déchaine la violence lors d’une fête entre ados pour fêter la fin des épreuves du baccalauréat.  Le roman fait alterner les regards, suit les personnages ou la créature, prenant parfois, pour le XIXème siècle, la forme du roman épistolaire, recréant toujours les atmosphères particulières à chaque époque : l’importance de la religion et de la lutte contre les sorcières au moyen âge, la psychiatrie naissante au XIXème siècle. Mais ce sont toujours les femmes qui sont victimes, enfermées, pourchassées, condamnées…

Après cette lecture, vous ne verrez plus le lac d’Annecy de la même façon.

Un roman qui a aussi séduit Anne Marie Mercier. Voir sa chronique.

Erêves

Erêves
Stéphane Servant
Rouergue 2026

Devenir monstre ?

Par Michel Driol

Au collège, Jonas agresse Boris, qui avait lu son journal intime dans lequel il tentait d’écrire à son père,  et s’était moqué de lui. Avec sa mère et sa petite sœur Mila, ils vont au cirque le soir, et rencontrent à nouveau Boris. C’est là que tout bascule. Les deux enfants se retrouvent dans un lac qui n’existe pas, et Jonas se retrouve seul dans un étrange pays où des monstres poursuivent les enfants, les traitant de monstres. A la recherche de sa sœur, il trouve refuge dans un cirque, où on lui explique qu’il doit vite trouver un numéro, faute de quoi, dans quelques jours, il aura perdu la mémoire… Commence alors une lutte contre le temps, pour ne pas perdre ses souvenirs, retrouver sa sœur, et échapper à la Garde et à ses sbires qui veulent le capturer pour le donner au prince d’Erêve, qui se nourrit d’enfants.

C’est d’abord un très bon roman d’aventure, plein de rebondissements, de surprises, à l’écriture nerveuse. Un roman qui flirte avec le fantastique et l’épouvante, dans lequel le lecteur se trouve plongé avec le héros dans un monde intrigant,  où tout est inversé. Au cirque les monstres rient d’une fillette dont le numéro consiste à pleurer… Les enfants, les oiseaux, la beauté et la douceur sont, aux yeux des habitants monstrueux qui ne vivent que la nuit, le summum de la laideur. Dans ce monde, le langage lui-même est transformé. On se souhaite de mauvaises journées, les néologismes savoureux abondent. Aujour’nuit prend la place d’aujourd’hui…  Cet univers de cauchemar est particulièrement bien décrit par Stéphane Servant, dans un imaginaire apocalyptique inquiétant où l’eau devient dangereuse, l’arbre siège du pouvoir du roi se meurt, et la nourriture vient à manquer.

Mais ce roman questionne d’abord et avant sur la monstruosité, comme une suite au roman graphique Monstres, du même auteur. On est très loin ici des monstres de pacotille qui peuplent trop souvent la littérature pour la jeunesse. Les monstres ici sont bien réels, et terrifiants, mais qui sont-ils ? A l’instar de Jonas, chacun peut se transformer en monstre, s’il oublie, si ses souvenirs s’effacent, s’il perd son humanité. Ce n’est pas pour rien que le roman se termine par l’esquisse – dialoguée – d’une théorie du monstre, conduisant chacun à réfléchir sur ce qui fait l’humanité, ce qui fait le monstrueux. Le monstrueux n’est pas ce qu’on exhibe, ce qu’on montre, mais ce qui est d’une part le produit de nos propres peurs, d’autre part le fait d’oublier cette part d’humanité qui nous constitue. Conclusion terrible et sans appel, sonnant comme une mise en garde, les monstres les plus terribles sont humains…

Pour autant, le roman est rempli de marques d’humanité. L’amour d’une géante monstrueuse pour sa fille, le destin de Blanche, le chagrin du Vieux après la mort de la Vieille contrebalancent la fourberie et l’ambition de la Garde. Quant à Jonas, il fait tout pour conserver sa part d’humanité dans la quête de sa sœur.

C’est enfin un roman sur l’écriture. Jonas ne cesse d’écrire. Son journal intime, dont la découverte sera la cause de tout. Puis ses souvenirs sur un carnet, pour ne pas les oublier. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin, lorsque l’auteur projette ses héros dans la vie d’adulte, il devient écrivain public, comme s’il s’était réconcilié avec l’écriture, et qu’il raconte des histoires qui ont le pouvoir d’éloigner les monstres. Bel hommage à la littérature !

Un roman complexe et passionnant, qui questionne sur la normalité et le monstrueux, sur la vie et la mort, sur les peurs profondes, qui consacre véritablement Stéphane Servant comme l’un des meilleurs auteurs actuels dans la création d’un imaginaire permettant de penser la notion de monstre.

Fleur d’argent

Fleur d’Argent
Cécilie Eken

Traduit (danois) par Catherine Renaud
Hélium, 2026

Un cocon dans une nature luxuriante

Par Pauline Barge

C’est la fin de l’été, avec sa chaleur étouffante et la rentrée des classes. Pour Jonas, cela n’a pas un goût agréable. Il doit bientôt déménager et l’éloignement prochain avec son meilleur ami Simon le chagrine. Cependant, avant même qu’il ne parte, Simon l’abandonne soudainement. Jonas passe alors ses derniers moments seul, dans le repaire secret qu’ils s’étaient construit, au fond d’une mystérieuse maison à la lisière de la forêt. Ce petit cocon va être chamboulé : la vieille dame qui occupait cette maison, la « Sorcière », décède. Poussé par sa curiosité et son inquiétude, Jonas va devenir malgré lui le gardien de toutes les plantes de cette drôle de demeure. Une banale occupation, jusqu’à ce que Fleur d’Argent fasse son apparition. Cette fillette mi-plante, mi-humaine, lui demande de la sauver, avec toutes les plantes de la maison. Jonas livre alors un véritable combat pour préserver cette nature luxuriante.
Ce court roman est très doux et bienveillant. Il nous embarque d’abord au milieu des plantes et des merveilles de cette fascinante maison. On s’y perd avec Jonas, on ressent ses joies et ses surprises. Ce récit émerveille, par son caractère improbable et sa créativité épatante. La plume de Cecilie Eken est pleine de poésie, faisant de ce sujet et de cette idée d’apparence simple, une histoire totalement envoûtante. Au-delà de son caractère fantaisiste réussi, le roman porte d’autres messages forts pour les lecteurs. L’écologie est un point clef dans ce roman, montrant l’importance de la protection de l’environnement, mais surtout le pouvoir que la nature peut avoir sur nous. Jonas est un personnage touchant par sa générosité et sa bienveillance. De même, son caractère curieux et sa résilience face aux bouleversements de son quotidien font de lui un héros dans lequel les jeunes lecteurs peuvent s’identifier aisément.
Fleur d’Argent est donc un roman brillant, qui restera dans le cœur de chaque lecteur. Une belle lecture quand le mauvais temps et l’attente de la renaissance de la nature nous rongent. Le récit parle beaucoup d’amitié, et c’est également ce que peut être ce roman : un ami, un refuge, pour des lecteurs ayant besoin d’un moment d’évasion, d’un cocon protecteur au sein d’une nature surprenante et attachante.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

Félix et le voleur de vœux

Félix et le voleur de vœux
Rachel Chivers Khoo

Traduit (anglais) par Aurélien d’Almeida
Didier Jeunesse, 2025

Toujours croire en ses rêves !

Par Pauline Barge

Félix habite à Whittlestone, une ville dans laquelle tout le monde vit heureux. Un comble pour le jeune garçon qui n’a plus vraiment le moral ces derniers temps… Il se sent seul et inutile, sans compter que sa grande sœur, Rebecca, s’éloigne de plus en plus de lui. Il décide de jeter une pièce dans la fontaine de la place pour faire un vœu, espérant que les choses s’arrangent. C’est alors qu’il aperçoit un drôle de bonhomme, à l’allure surprenante et singulière… Il se présente comme Rufus Bigorneille, un Exauceur de vœux ! Il lui apprend qu’à Whittlestone, tous les vœux se réalisent. Cependant, il a besoin de Félix, car une cruelle créature fait disparaître les vœux, et le jeune garçon est le seul à pouvoir l’aider…

Après Ma Voisine la magicienne, Rachel Chivers Khoo nous plonge aux côtés de personnages attachants dans un nouveau monde merveilleux et original. La lecture est agréable, bien équilibrée entre l’univers magique, le suspense et l’émotion que dégage l’histoire. Si Félix vit une aventure surprenante et pleine de rebondissements, le roman est profond et arrive à faire ressentir de forts sentiments en quelques centaines de pages. Sans être moralisateur, le récit est touchant dans sa réflexion autour de la solitude et de l’espoir, et apportera sans doute du réconfort aux jeunes lecteurs qui manquent de confiance en eux-mêmes.

La mise en page aérée et les nombreuses illustrations font de Félix et le voleur de vœux un roman facile à lire et très accessible. L’histoire est peut-être un peu rapide, avec un rythme soutenu qui ne s’attarde pas sur le détail superflu, mais elle reste vivante et agréable. C’est donc une lecture qui plaira aux plus jeunes par son caractère magique et ses pointes d’humour, tout en étant percutante par sa douceur et sa simplicité à parler de sujets plus difficiles. Les jo

lies illustrations de Rachel Sanson apportent une dimension plus forte à l’histoire. La lecture est ponctuée de détails bienvenus et d’une transcription de l’imaginaire de l’autrice très fidèle dans les dessins.

Revenez, Amis Martiens !

Revenez, Amis Martiens !
Florence Thinard
Thierry Magnier, 2025

Complètement ouaf !

Par Anne-Marie Mercier

La SF pour jeunes lecteurs est parfois très drôle (voir les délicieux Félicratie et Battelstar Botanica de H. Lenoir). Dans le secteur de la SF adulte, il y avait Invasion de Luke Rinehart  (2020), où les Martiens étaient des boules de poils qui ne pensaient qu’à s’amuser. Ici, la loufoquerie règne aussi. Portés par un rythme de narration soutenu et prenant, les enjeux présentés sont d’importance. Pensez donc : il s’agit d’une expédition martienne sur la terre qui vise à rapporter de l’eau sur Mars pour assurer la survie des Martiens (précision : ils ne sont pas verts mais roses, mous et baveux), et peut-être à coloniser la terre.
Du côté des humains, l’héroïne, Èva, veut sauver les animaux recueillis dans le refuge où elle travaille, tout en allant au collège. Elle y est constamment humiliée par une bande de filles à la mode et son nouvel ami, Armand, est lui aussi harcelé. Obnubilé par sa passion pour l’astronomie, il est très solitaire, plus ou moins abandonné par des parents riches qui font de longues missions à l’étranger. Enfin, le refuge est menacé par un projet de parc d’attraction.
L’histoire commence avec la présentation du jeune et fringant FWFX qui présente au conseil des sages (les GAGA, Grands Anciens Gardiens de l’Autorité suprême) un projet qui ne peut que réussir selon lui, contrairement aux dizaines de milliers d’expéditions précédentes. FWFX a étudié la psychologie humaine et a vu que certains animaux étaient non seulement épargnés, mais même choyés comme de petites divinités : les chats. Il se métamorphose donc pendant son long voyage en chat, comme son coéquipier, un vieux baroudeur un peu vulgaire et accro à l’azote, WDWC. C’est WDWC quii pilotera le vieux tacot spatial qui leur a été attribué et le réparera (on voit des ressemblances avec des personnages de la Guerre des étoiles). FWFX, qui a le sens de la hiérarchie, a fait en sorte de se métamorphoser en chat de race (persan ou birman, je ne sais plus) et de transformer son collègue un vulgaire matou.
Leur capsule (qui ressemble à un frigo), tombe dans l’Océan : péripéties multiples pour enfin attirer l’attention d’un bateau qui les prend à bord. La capsule est envoyée en déchetterie, et eux au refuge pour animaux abandonnés dont s’occupe d’Eva. Ils arrivent à communiquer avec elle par télépathie mais hélas le superbe FWFX est confié à l’adoption à la charcutière du village (FWFX est végétarien) qui compte « la » faire se reproduire (il s’est par erreur choisi femelle). Par erreur également, des chiens du refuge sont bombardés d’ondes martiennes télépathes, et voilà toute une société mi humaine mi animale qui se ligue pour s’évader, libérer leur camarade et récupérer la capsule spatiale pour réexpédier les martiens chez eux.
De multiples péripéties leur font frôler la catastrophe. WDWC découvre la devise de la République, « Liberté égalité, fraternité » et commence à songer à organiser une révolution. Par ailleurs, il découvre le foot ; sa passion les met dans de grands embarras. L’attirance d’Elsa pour Armand peine à trouver une issue tant celui-ci est handicapé du côté des sentiments et obnubilé par sa passion pour l’astronomie…
C’est surprenant, plein d’invention ; il y a aussi une vache (élément crucial pour la réussite de l’entreprise qui nécessite du méthane), la famille d’Elsa et de multiples protagonistes. On ne s’ennuie pas une seconde et on suit tous ces personnages attachants avec un grand plaisir. Le titre (envers du célèbre Martiens go home ! (1955) de Frederic Brown) est ainsi parfaitement justifié.
Quant à ce qui arrive à FWFX lorsqu’il revient devant les GAGA, c’est également très savoureux : qu’on se rassure : les Martiens ne sont pas près de revenir… à moins d’une révolution ?

Sur Radio France, une excellente chronique dont l’autrice s’est (comme moi) bien  amusée dans cette lecture qui peut intéresser des lecteur de tous âges : « Revenez, amis Martiens ! » : une mission spatiale complètement farfelue

 

 

 

La Morsure du clown

La Morsure du clown
Chrysostome Gourio
Casterman 2026

Quand le clown fait peur…

Par Michel Driol

La grand-mère de Malone collectionnait les clowns, sous forme de pantins ou de marionnettes. Après son décès, Malone se fait mordre par un de ces derniers, Pierrot le Pitre. 7 ans plus tard, il le retrouve au cœur d’une fête foraine, au milieu d’autres créatures monstrueuses. Et quand la petite amie de Malone et son grand père sont enlevés, la terreur monte.

La collection Hanté est bien faite pour les ados qui aiment les histoires qui font peur. Ici, le héros est confronté à une force maléfique, toute puissante, incarnée par un pantin à l’image de clown, positionnant ce personnage a priori comique dans le registre de l’horreur. Le récit mêle étroitement le présent, la fête foraine, et les souvenirs de la nuit où Malone a été mordu, sous forme de retours en arrière qui révèlent, bribe par bribe, cet épisode douloureux. Il assure une montée dramatique, dans laquelle la soif de vengeance du pantin maléfique se révèle dans toute sa puissance maléfique. Il s’inscrit dans toute une lignée d’histoires fantastiques dans laquelle les pantins sont dotés d’une vie propre et cherchent à faire le mal pour survivre.

Les lieux sont aussi des lieux de l’étrange : la chambre terrifiante aux étagères surchargées de pantins clowns, la fête foraine avec ses attractions à la fois banales (le tir à la carabine sur des ballons) ou ce chapiteau où l’on exhibe ce qui devrait être caché. Ces lieux jouent bien sur l’ambiguïté et la façon dont le fantastique peut surgir du quotidien.

Sans révéler la fin, disons juste qu’elle n’en n’est pas une, et qu’elle ne met pas un vrai terme à la malédiction. Le mal est là, qui rôde, toujours présent, à la fois clin d’œil au lecteur et façon de mettre à distance les fins heureuses.

Un récit enlevé, bien conduit, qui ravira les amateurs d’émotions fortes qui aiment à se faire peur en lisant, le soir, sous leurs couvertures, à la lumière d’une lampe de poche…

Peau de pierre

Peau de pierre
Jean-François Chabas
Rouergue2026

Au fond de l’inconnu, y trouver du nouveau…

Par Michel Driol

Beau garçon, issu d’une riche famille, Callum McDonald of Tain est, en ce milieu du XIXème siècle en Ecosse, une figure de Don Juan ou de Casanova sans scrupule. Mais lorsque sa dernière conquête se suicide, il est obligé de fuir cette existence confortable et de s’embarquer pour le Canada. La traversée s’avère éprouvante. Puis, sans qu’on sache pourquoi ni comment, il est retrouvé nu et blessé par Ojistah, une géante à la peau de pierre. Femme mystérieuse, un peu fée, un peu sorcière, créature aux pouvoirs extraordinaires. Entre les deux personnages se noue une relation qui modifiera à jamais la perception du monde du jeune écossais.

Lire un roman de Jean François Chabas, c’est  s’attendre à de la magie, des grands espaces, de l’aventure, du mystère. Peau de pierre tient bien toutes ces promesses. Ce qui s’y joue, c’est la transformation d’un homme au contact d’une créature qui incarne à la fois le nouveau monde, la femme et le surnaturel. Callum arrive avec tous ses préjugés contre les sauvages, préjugés que le texte expose avec force, pour montrer les limites de la pensée dominante, occidentale, blanche dont il est le représentant. Le Nouveau Monde est un enfer pour Callum, mais un enfer dans lequel il va se régénérer, au sens propre (on laissera le lecteur découvrir comment) et figuré, pour devenir un être nouveau. Il trouve en Ojistah une femme libre, déterminée, éternelle, symboliquement une géante, qui lui est bien supérieure, lui qui méprisait les femmes pour ne voir en elles qu’objets à conquérir. Comme toujours, le roman de Jean François Chabas laisse le lecteur libre d’interpréter ce personnage qui représente à la fois une force primitive, une connaissance encyclopédique du monde, et des pouvoirs immenses, dans sa façon de vivre au sein de la nature.  Que faut-il à Callum pour que de grand seigneur méchant homme il devienne trappeur ? Pour qu’il reconsidère sa vision des femmes ? Voilà tout ce qu’incarne Ojistah comme source et force de changement. Notons toutefois qu’une seconde femme libre se dessine dans le roman, Erin, femme qui scandalise le héros car elle incarne son contraire féminin sur le bateau, cherchant à coucher avec tous les hommes, puis qu’on retrouve à la fin du roman riche courtière en fourrures. Le Monde nouveau est celui de la réussite des femmes…

Les questions philosophiques sur les relations homme-femme, l’ancien et le nouveau monde, la civilisation et la sauvagerie sont l’arrière-plan d’un roman d’aventure qui s’assume pleinement comme tel. Avec ses multiples rebondissements, sa façon de nous plonger dans un voyage de l’Ecosse à l’Irlande, de l’Irlande au Canada, puis de confronter son héros à des loups, à un ours, le récit est palpitant. S’il se focalise sur une saison de la vie du narrateur avec Ojistah, le récit embrasse en fait une cinquantaine d’années, puisqu’il est supposé être écrit en 1930, et révèle à son extrême fin une belle surprise.

Un roman épique qui montre comment l’aventure, les grands espaces, et la rencontre avec une géante transforment profondément la personnalité d’un homme.

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange
Aurélie Magnin
Rouergue 2025

Vous avez dit paranormal ?

Par Michel Driol

Eroline Martot n’a rien pour être dans la norme : d’abord son nom, ses vêtements, ses parents – sa mère en particulier qui peint des squelettes de chats – mais aussi le fait qu’elle parle à quelques fantômes qui squattent sa chambre. En d’autres termes, non seulement elle est loin d’être la plus populaire au collège, mais en plus elle est harcelée par la bande de Blandine. Quand arrive au collège Jacky-Jackie, tantôt vêtu en garçon, tantôt en fille, et qu’il devient à son tour objet de harcèlements, c’est toute la troupe de fantômes qui va voler à son secours.

Voilà un roman qui n’hésite pas à aborder des thématiques fortes, le harcèlement et la transition de genre à travers deux personnages. Eroline, d’abord, la narratrice, enfermée dans sa solitude, son sentiment d’étrangeté et d’inadaptation. Jacky-Hortense ensuite, qui ne sent avant tout fille, fortement soutenue par ses parents, mais en butte à l’hostilité des autres élèves. Si les situations respectives d’Eroline et de Jacky-Hortense se rapprochent, ce rapprochement n’a pourtant rien d’évident, et l’autrice saisit bien la relation complexe qu’entretient la narratrice avec celle qui veut devenir Hortense. Non pas parce qu’elle la rejette, mais parce qu’Hortense est la première à exprimer ce qu’elle ressent d’autocentré chez la narratrice, qui l’empêche de se consacrer pleinement aux autres. Au-delà de la question du harcèlement scolaire et social, c’est aussi la question de la quête de l’identité qui est abordée. Bien sûr, tout cela finira bien, dans un collège ouvert à toutes les différences, après de nombreuses péripéties, grâce aux fantômes, bien sûr, mais aussi grâce aux adultes, professeurs, parents qui prennent fait et cause pour Hortense et se montrent de vrais éducateurs. Tout ceci invite à s’interroger sur ce qui est normal…

Ce roman, s’il est porté par un souci de respect des droits de toute la communauté LGBTQIA+ est aussi un formidable récit qui décrit un univers totalement farfelu. Farfelus, les fantômes qui habitent avec Eroline, chacun avec son histoire singulière souvent bien étrange et déjantée.  Farfelues, les situations bien improbables que ce récit enchaine, dans lesquelles les fantômes tentent d’agir pour aider les deux héroïnes… Le tout raconté par une héroïne qui ne manque pas d’humour et d’autodérision !

Un roman juste et sensible qui se sert du fantastique, de la fantasy, et de l’humour, pour plaider en faveur de celles et ceux qui se sentent différents, mal dans leur peau, un roman plein d’humanisme et d’optimisme qui dit haut et fort que tout le monde peut changer, en mieux !