L’âge au fond des verres

L’âge au fond des verres
Claire Castillon
Gallimard Jeunesse 2021

Les désarrois de l’élève Guilène

Par Michel Driol

Fille unique, assez bonne élève docile, Guilène vient d’entrer en sixième. Avec la découverte de nouveaux codes, elle prend conscience de la vieillesse de ses parents, 53 et 71 ans, alors que les parents de ses camarades de classe sont de fringants bobos trentenaires. Se rajoute à cela une professeure de maths particulièrement tyrannique qui terrorise la classe entière. La classe s’unit avec l’élection d’un délégué et la volonté de monter des spectacles.

Voilà encore une chronique familiale et scolaire, pensez-vous… Une de plus… Certes, mais une qui sort du lot par la force de l’écriture de Claire Castillon, et sa façon de s’inscrire avec bonheur dans la tradition du roman psychologique à la française. Laissant la parole à son héroïne, elle montre à quel point l’entrée en sixième constitue un rite de passage, avec un avant et un après, qui conduit à remettre en cause, douloureusement, des certitudes enfantines. C’est aussi la découverte d’autres milieux sociaux qui font envie à Guilène, d’autres parents plus beaux et plus fringants que les siens, d’autant plus que ses camarades ne sont pas tendres avec ses parents, que l’auteure n’a pas cherché à arranger : le père est chauve et bedonnant, la mère se complait à des chaussures qui vont bien à ses pieds… Dès lors Guilène est déchirée entre l’amour qu’elle porte à ses parents et sa honte à leur égard. Ce que l’autrice pointe avec finesse, c’est la relation entre parents et enfants, les plus âgés n’étant pas forcément les plus rétrogrades ou les moins ouverts à l’épanouissement et au bonheur de leur enfant. Elle y parvient avec toute une série de petits détails réalistes qui font pénétrer dans l’intimité de la famille de Guilène, dans l’évocation et la description d’objets ou d’attitudes à la fois dérisoires et symboliquement forts qui marquent le lien familial, objets « ringards » comme le coucou dont la famille attendait la sortie de l’oiseau, mais qui se retrouvent chargés d’émotion, rituels comme l’anniversaire du père, les jeux de société ou le gouter dinatoire du dimanche soir. L’entrée en sixième bouleverse tout cela, et Guilène apprend à vivre avec ses différences, et prend lentement conscience qu’elles ne constituent pas un handicap : ce sont ses parents qui ont le courage d’inviter toute la classe à la maison, ce sont eux seuls qui, à l’écoute des souffrances de leur fille en mathématiques, prennent rendez-vous avec le proviseur. Guilène découvre aussi le danger à ne croire qu’aux apparences, car sous des dehors attirants peuvent se cacher bien des douleurs et des souffrances.

Le roman parle de la difficulté à accepter les différences, différence de classe, différence d’âge, différences psychologiques et de l’envie d’être comme tout le monde, de ne pas se singulariser. L’une de ses forces est qu’il sait s’inscrire dans le temps court : entre la rentrée et les vacances de février, dans des lieux bien identifiés (l’appartement, le parc, le collège) et autour de quelques personnages (Guilène, Cléa, Aron) avec une écriture pleine de drôlerie et de malice, car, tout en laissant la plume à son héroïne, l’autrice reste présente pour, en quelque sorte, la mettre à distance dans sa prétention un peu naïve à penser que tout a changé depuis qu’elle est en sixième. Rien de tragique donc dans ce roman dont certains passages, pourtant, ne sont pas loin du drame, façon pour l’autrice de souligner la fragilité des enfants face aux problématiques qu’elle évoque : les relations avec les adultes, avec les autres, les rites de passage, la conscience du temps qui passe. Car, au fond, ce qui terrifie le plus Guilène dans l’âge de son père, c’est qu’il peut mourir.

Un roman émouvant, tendre, drôle, optimiste, mais aussi cruel, un roman dont l’auteur aime ses personnages, et qui saura toucher ses lecteurs.

Proxima du Centaure

Proxima du Centaure
Claire Castillon
Flammarion jeunesse, 2018

Adolescent en chrysalide

Par Anne-Marie Mercier

« « Je l’appelle Apothéose parce qu’il n’y a aucun prénom logique à lui mettre sur le visage. Je la klaxonnerai avec ma tête jusqu’à ce qu’elle se retourne. Un jour elle me dira son vrai prénom, à l’oreille, elle le prononcera avec le souffle. Son souffle réveillerait un mort. »

Mais non, celle que Wilco nomme Apothéose n’a pas ce pouvoir, et Wilco va mourir.
C’est un peu à cause d’elle : pour la suivre des yeux plus longtemps, il s’est trop penché au balcon de l’appartement où il vit avec ses parents et sa sœur, au cinquième étage, et il est tombé.
C’est lui qui raconte son histoire, conscience intacte et corps brisé mais sans souffrance, depuis son lit d’hôpital. Il raconte les visites, et les non-visites, les amis qui ne viennent pas, comme celle qu’il aime qui, suppose-t-il (rêve-t-il ?) vient jusqu’à la porte de sa chambre mais n’ose pas entrer ; il raconte la fête organisée par un ami de sa classe, lors de laquelle il pensait pouvoir enfin lui parler, à laquelle il ne participe pas, mais qu’il vit en imagination comme si tout était vrai. Et à la fin, il meurt.
Pourtant ce n’est pas une lecture triste : si Wilco ne peut plus bouger ni parler, il voit, il entend, il juge, il comprend. Il a de l’humour et beaucoup d’amour ; le roman en est irrigué tout au long des pages. Il a aussi du style, celui de l’auteur bien sûr. Et le regard que Wilco porte sur l’hôpital, sur ses parents qui espèrent toujours et sur sa sœur, révoltée et battante, prête à tout pour lui tout à coup. Leur courage simple, leur amour, la façon que chacun a de faire face : la mère en répétant qu’il est tombé à la même heure qu’il est né, le père en se fixant sur des questions concrètes comme la vue que son fils doit avoir de sa chambre (prêt à revoir la façade de l’hôpital pour cela), la sœur en offrant de petits ou grands sacrifiant (ses cheveux pour commencer).  Les souvenirs cocasses de la vie de la famille et de la vie du collège donnent un rythme et une énergie à ce long soliloque. On pense à « Johnny got his gun », le film de Dalton Trumbo, on aime Wilco, on a envie de lui tenir la main longtemps.
Claire Castillon, connue pour ses romans pour adultes, a réussi ici un superbe roman sur un sujet difficile. C’est un beau cadeau qu’elle a fait aux jeunes lecteurs.

 

 

Paloma, papi et moi

Paloma, papi et moi
Julie Rey – Illustré par Anne Simon
Ecole des Loisirs – Neuf – 2021

Entre ciel et mer…

Par Michel Driol

Paloma, c’est le nom du Cessna à bord duquel Marin adore voler avec son grand père. Jusqu’au jour où le grand père, victime d’un problème cardiaque, doit cesser de voler. Alors le père de Marin décide, en secret, de réapprendre à piloter pour lui faire plaisir.

Ce roman est une petite chronique familiale bien inscrite dans une région, la Bretagne, et une réalité sociologique : le père de Marin est pêcheur, sa mère, d’origine algérienne, est enseignante. Cette chronique, écrite à la première personne, met l’accent sur la relation privilégiée entre un enfant et son grand-père, mus par une passion commune. Entre les deux c’est à la fois une histoire faite de complicité, représentée ici par les bonbons que le grand père achète, des Tudisrienatamere, et d’intimité, matérialisée par le cockpit et les échanges qu’ils ont à bord, lorsqu’ils commentent le paysage. C’est un « feel good » roman, dans lequel les personnages sont bienveillants, où le lien familial est solide. C’est aussi un roman pudique, dans lequel le lecteur pressent le drame toujours possible, plus ou moins perçu par le narrateur (les adultes disent toujours que ce sont les oignons qui les font pleurer…). C’est enfin un roman à l’écriture soignée, qui offre un regard d’en haut sur la terre, les falaises, la mer. Les illustrations, souvent en tête de chapitre, en pleine page, qui reprennent la technique de la ligne claire, sont chaleureuses et colorées, dessinant un monde parfait.

Un roman agréable à lire, qui parle de relations familiales et de transmission avec optimisme.

Le printemps des oiseaux rares

Le Printemps des oiseaux rares,
Dominique Demers
Gallimard, scripto, 2021

Des oiseaux pour références

Maryse Vuillermet

Un roman à deux voix, les voix des deux héros, deux adolescents : lui, Jean-Baptiste, dit JB, surdoué, passionné, d’oiseaux et de tous les animaux, solitaire, gentil, gaffeur, vivant à Montréal dans une famille nombreuse de catholiques pratiquants, elle, Mélodie, vit seule avec sa mère et se remet très difficilement de son premier amour qui s’est terminé par un viol.

JB rédige un mémoire sur les oiseaux pour intégrer un cursus universitaire d’exception et obtenir une bourse. Dans les extraits de son travail, on apprend avec émerveillement combien les animaux sont communicants, intelligents, fidèles et amoureux; Ils aiment passionnément et fidèlement, « 90% des oiseaux sont monogames, les chardonnerets échangent des baisers passionnés, les albatros sont unis pour la vie. ».  Ils sont aussi capables de jouir d’un acte gratuit comme certains vautours qui s’élèvent à 10 000 mètres d’altitude par gout de l’ivresse.  Ses connaissances, il va les partager avec Mélodie et avec nous. Mais aussi ses découvertes, une nichée de renardeaux, un rassemblement de sitelles, trois mésanges, un écureuil, il passe le plus clair de son temps sur le Mont Royal à Montréal à observer. Mélodie y fait beaucoup de sport, et c’est donc là qu’ils se heurtent et se rencontrent.
Tous deux ont un quotidien difficile, JB est en opposition avec la religion de son père qu’il juge intransigeant et peu aimant, Mélodie ne comprend pas ce que sa mère lui cache de sa relation avec son père, et d’un petit frère mort bébé dont elle trouve des photos cachées.  Tous deux sont à fleur de peau, écorchés et, de rebondissement en rebondissement, on s’attache à ces héros.
Beaucoup de thèmes sont abordés, l’existence de Dieu, le monde animal, la différence, la mort, le viol, ça parait beaucoup, mais tous sont abordés avec délicatesse et par la voix de ces deux jeunes intelligents et en recherche. Et les références constantes au monde des oiseaux les aident dans leur réflexion et leur combat et guident notre lecture, JB est un albatros, « ses ailes de géants l’empêchent de marcher, » ; JB surnomme tendrement Mélodie « Sauterelle » ; les autres personnages, les parents, les adultes en général, ne sont pas stéréotypés, tous ont leur part d’ombre, leurs doutes et leurs échecs.
Le titre original est « l’Albatros et la mésange », je le préfère, pour ce roman très original, profond et émouvant.

7 Rue des Ecolos / Touche pas à ma planète

7 Rue des Ecolos / Touche pas à ma planète
Sophie Dieuaide
Didier Jeunesse 2021

Jardin suspendu

On retrouve la joyeuse bande de l’immeuble sis au 7 rue des Ecolos, et leur jardin / rucher / poulailler sur le toit. Cet ouvrage est effet la suite d’un premier opus du même titre. On adopte une nouvelle poule, qu’on va chercher à la campagne. Et on attend avec impatience de nouveaux voisins, qui, malheureusement, sortent le règlement intérieur de l’immeuble pour demander la destruction du jardin, des ruches et du poulailler. Si la planète est fichue, l’utopie écologique du 7 l’est-elle aussi ? Surtout quand, en plus, le chat Glyphosate menace les poussins !

Sophie Dieuaide signe un roman joyeux sur des thèmes en apparence moins réjouissants : le sort de la planète et le vivre ensemble. Une galerie de personnages attachants, drôles, qui jouent aux journalistes et éditent Ecolo-Hebdo, entièrement fait à la main, dont les numéros sont bien sûr reproduits dans l’ouvrage. Chaque journaliste a ses spécialités, son rôle, et la parole est même donnée aux plus jeunes. Que faire quand le sort de la planète est entre nos mains, qu’on ne peut plus boire de coca-cola ni aller au Mc Do, quels plaisirs reste-t-il ? Vue à hauteur d’enfants d’une dizaine d’années, cette problématique est traitée avec légèreté comme pour dire que prendre conscience c’est déjà quelque chose, que des solutions – jardins partagés – sont possibles, et surtout qu’il ne faut pas perdre espoir dans les générations qui viennent et que le rire est toujours salvateur.

Un roman qui enchaine récit classique, petits mots, SMS, journal… pour rendre la lecture encore plus vivante et réjouissante, à l’image des personnages pleins de joie de vivre que l’on y croise.

Coup de boule Corneille

Coup de boule, Corneille !
Pascal Ruter
Didier Jeunesse 2021

Rodrigue et Chimène : Plus belle la vie !

Par Michel Driol

Quand la nouvelle maitresse d’Helena arrive sur sa nouvelle moto, c’est la stupéfaction au village. D’autant qu’elle veut leur faire jouer le Cid, que la classe adaptera. Parents divisés : que deviennent les devoirs ? les conjugaisons ? Enfants motivés qui réécrivent à leur façon les dialogues de Corneille, construisent les décors et recherchent les accessoires, tout en discutant des personnages, des dilemmes qu’ils vivent. Même l’inspecteur est conquis : c’est dire !

Voilà un roman burlesque qui ne manque pas d’humour, façon Petit Nicolas. Une narratrice enfant, une bande de copains, bien différentiés, la découverte naïve du monde des adultes vue à travers leurs comportements. C’est aussi l’occasion de rajeunir Corneille, de le faire gueuler, dirait la maitresse de la classe, de montrer sa vigueur et sa force, tout en le rapprochant de la culture de masse contemporaine : Plus belle la vie, Laurent Delahousse et Stéphane Bern, sont convoqués par la narratrice. Les dialogues, réécrits dans une langue enfantine et contemporaine, ne manquent pas de panache et de drôlerie, mais cette intertextualité risque peut-être de  séduire plus ceux qui connaissent l’original que ceux qui ne le connaissent pas… Les situations cocasses et les quiproquos s’enchainent à un rythme endiablé, pour le plus grand plaisir du lecteur. Tout en conservant cette force comique, le roman aborde quelques thèmes plus sérieux : le rôle du théâtre dans la vie (qui va permettre à un enfant différent de parler autrement que par des mots en A pour la première fois), les angoisses des parents projetées sur les enfants dont ils peuvent pourtant s’émanciper, la force de la dynamique de projet dans une classe pour souder le groupe.

On ne peut que rapprocher ce livre de celui de Sophie Dieuaide, Œdipe schlac ! schlac !, dont on a rendu compte ici. Voilà de belles façons, par la parodie et le burlesque, de faire connaitre des œuvres patrimoniales, en restant fidèle non pas à la lettre du texte, mais aux problématiques et aux conflits de valeurs qu’elles exposent.

Et les lumières dansaient dans le ciel

Et les lumières dansaient dans le ciel
Eric Pessan
Ecole des loisirs Medium + 2021

Etoiles dans la nuit

Par Michel Driol

Elliot vit avec sa mère, abrutie de somnifères le soir, au point qu’il a le sentiment de plus prendre soin d’elle qu’elle de lui, depuis le divorce. Il a hérité de son père la passion des étoiles, qu’ils observaient ensemble durant des nuits. Un soir, il sort, pendant que sa mère dort, rejoindre le point d’observation que son père et lui partageaient. C’est alors qu’il voit des lumières tournoyer dans le ciel. Cherchant sur Internet, il découvre le Geipan, groupe d’études et d’informations sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés, un service du Centre National d’Etudes spatiales à Toulouse. Un fois le dossier rempli, il fugue pour aller le remettre en mains propres au Geipan. C’est là que, voyageant sans ticket dans le bus, il se retrouve au commissariat de police.

C’est d’abord un roman sur les blessures du divorce, traité de guerre par Elliot, le narrateur. Un divorce dont on ne connait pas les causes, mais dont on voit les conséquences : la déprime de la mère, le désarroi d’Elliot, qui ne peut que se souvenir des moments heureux, avant la séparation. S’il voit encore son père, sa mère cherche à les séparer, et Elliot ne le reconnait plus dans cet homme qui refait sa vie, dans un appartement dont la décoration tient plus de la nouvelle femme qu’il aime. C’est ensuite le portrait d’10un adolescent fragile, timide, attachant, qui a sans cesse le sentiment de gêner, d’être un poids inutile, un souci pour ses parents. Sa passion pour les étoiles l’éloigne des autres, dont il ne partage pas les gouts pour le football, et qui ne le comprennent pas plus que sa mère. C’est aussi un roman cosmique, qui s’interroge avec le narrateur sur l’existence d’autres formes de vie. Seul dans sa famille, dans son collège, Elliot a peu à peu le sentiment qu’il n’est pas seul dans l’univers, que d’autres formes de vie existent, qu’il en a été le témoin. C’est enfin un roman dans lequel deux solitudes se rencontrent, celle d’Elliot et celle d’une mystérieuse voisine qui laisse des petites annonces étranges dans le hall de l’immeuble. Ces deux adolescents vont finir par se trouver, et partager ce gout de la petite formule poétique qu’on affiche partout, comme un appel.

Comme toujours avec Eric Pessan, les personnages sont soignés, les lieux évoqués avec précision (les vignes, les voyages en train, les villes…), et la société contemporaine bien présente en arrière-plan.

Un roman qui sait garder les pieds sur terre pour évoquer l’immensité du cosmos, et s’interroger.

Poing levé

Poing levé
Yaël Hassan
Le Muscadier 2021

Quelques jours en mai juin 2020

Par Michel Driol

Dans la famille Bellerose, d’origine antillaise, il y a le père kiné, la mère coiffeuse, deux jumelles en école d’infirmière, et Junior, le héros de l’histoire, bon élève de 4ème. Durant le confinement, il doit préparer un exposé sur une personnalité qui a changé le cours de l’histoire : il a choisi Tommie Smith, le coureur américain qui a levé le poing sur le podium aux jeux olympiques de Mexico en 1968. Tandis qu’il hésite entre Anissa et de Yasmine, deux filles de sa classe, c’est Anna, sa voisine, avec laquelle il va sympathiser, qui va l’aider à préparer son exposé, et dont il va finalement tomber amoureux.

Ecrit à la troisième personne, ce roman polyphonique rend compte d’une actualité brûlante, et de la période de la fin du confinement. S’y croisent en effet des extraits de l’autobiographie de Tommie Smith, la mort de George Floyd aux Etats Unis à travers des flashs du journal télévisé, des documentaires résumés, dont on a l’adresse pour aller les revoir, des articles sur les préjugés, mais aussi des échanges de SMS. S’y croisent aussi les paroles singulières des membres de la famille Bellerose, des amis de Junior, le regard d’Anissa et de Yasmine sur l’actualité française, l’affaire Adama Traore, les violences policières ou les contrôles au faciès. Le roman vaut donc par ces voix singulières, et par la galerie de personnages secondaires qui vont des grands parents de Junior restés aux Antilles à ses amis, Arthur, d’origine asiatique, Anna, d’origine polonaise, Yasmine et Anissa, d’origine maghrébine, voire à une ancienne déportée qui porte encore un numéro tatoué sur le bras.  Tout cela laisserait croire à une France black-blanc-beur, mais le roman s’avère moins optimiste qu’il n’y parait. Ce sont des clans, par origine, qui se forment au collège. C’est Anissa, jeune fille rieuse, qui est en fait sous la coupe de son grand frère, islamiste intégriste, et que l’on voit porter le voile. C’est Yasmine qui constate qu’on ne se mélange pas en fait, et que chacun reste dans son clan, son groupe, sa communauté pour sortir ensemble. Pour autant, le roman n’est pas complètement désenchanté. D’abord parce que l’histoire de Tommie Smith, reçu par le président Obama, montre que les choses peuvent changer, et qu’on n’est pas condamné au communautarisme. Ensuite parce que Junior veut échapper à ces déterminismes socio-culturels et veut combattre les préjugés, parce qu’avec ses sœurs et Anna il participe à un rassemblement pour protester contre les violences policières. Le roman est un appel à ne pas faire d’amalgame, à faire la part des choses, à s’interroger sur les préjugés, les manipulations d’opinion d’où qu’elles viennent, à dialoguer, même si les points de vue sont différents.

Un roman sur le monde contemporain, dans lequel on retrouve la force narratrice de Yaël Hassan, l’importance qu’ont pour elle l’histoire et le souvenir, et l’espoir en un monde plus fraternel.

les derniers des branleurs, Vincent Mondiot

 Les derniers des branleurs
Vincent Mondiot,
Actes-Sud Junior, 2020

On se souvient tous des derniers mois du lycée

 Maryse Vuillermet 

Minh Tuan, Chloé et Gaspard trainent leur spleen au lycée, ils sèchent les cours, fument des joints, avalent toutes sortes de substances planantes, et aiment se faire détester par tous, élèves, profs et parents. Ils sont amis inséparables et d’accord pour penser qu’ils n’ont pas d’avenir, donc qu’il est inutile de travailler et de faire des efforts.
Mais dans leur classe, il y a Tina, une jeune Congolaise migrante, qui, elle, est sérieuse et douée, elle est seule comme eux, et cette solitude et leur différence vont les rapprocher. Avec elle, ils s’ouvrent à d’autres réalités que leur petit monde confortable.
Le titre n’est pas engageant mais on est vite happé par ce roman. On ne peut que s’identifier à ces adolescents loosers, bavards, capables de palabrer à l’infini sur rien, (tellement qu’ils rappellent à Mina les palabres africaines), et en révolte continue mais aussi en recherche, d’absolu, de sens à la vie et tellement tristes de quitter leur adolescence pour entrer dans un monde adulte qui les dégoute et leur fait peur.
Et puis c’est très, très drôle, les notes en marge, très nombreuses expliquent de façon docte, leur monde, leur culture, leurs manies, comme si c’était une peuplade étrange à faire découvrir au lecteur. Eux-mêmes manient un humour féroce dans un langage « djeun », dialogues sans fin ponctués de « genre, » « grave », « connard » et autres insultes, le tout à prendre au second degré bien souvent. Cette rudesse de langage, cette paresse incommensurable cachent une sensibilité à fleur de peau et un désespoir sincère, on le sait bien, quand on a été adolescent.
Un beau personnage de professeur, une amie plus âgée de Mina rachètent un peu le monde adulte.

J’ai beaucoup aimé l’atmosphère, la peinture sociale et générationnelle, un peu moins l’intrigue autour du bac, qui a du mal à trouver sa fin, mais ce roman reste une belle découverte pour moi qui ne connaissais pas cet auteur.

Ce roman a obtenu le prix Vendredi, et c’est bien mérité !

 

 

Les Fleurs sucrées des trèfles

Les Fleurs sucrées des trèfles
Cédric Philippe
Editions MeMo 2020

Et s’il n’y a qu’une chance…

Par Michel Driol

Lors d’une fête, Agathe apprend par hasard que son oncle préféré, Yvon, est atteint d’une grave maladie, et qu’il n’y a qu’une petite chance qu’il en réchappe. La chance ! Voilà ce qu’il faut à Agathe, qui parcourt son jardin à la recherche de trèfles à quatre feuilles. Mais c’est sa sœur qui les trouve, et bénéficie d’une chance insolente…

Bien sûr, un roman ne se réduit pas à un pitch, et ce roman moins qu’un autre. D’abord par sa forme : à la fois un récit enchâssé entre un prologue et un épilogue, où il est question de la rencontre du narrateur et d’un étrange personnage qui parle du lien entre les histoires et la chance. Quant au récit dont l’héroïne est Agathe, il est un étrange objet mêlant texte et illustrations : tantôt c’est le texte, dans une langue travaillée et poétique, qui prend en charge la narration, tantôt ce sont les illustrations en pleine page qui montrent dans un superbe noir et blanc le jardin, ou le dialogue entre les personnages et font ainsi avancer l’action. Ensuite parce que ce récit s’inscrit totalement dans un merveilleux que ne renierait pas Lewis Caroll : un jardin extraordinaire où les enfants rencontrent des animaux et des fleurs qui parlent, voire tiennent des discours philosophiques, trois rêves qui emmènent l’héroïne dans une autre réalité. Ainsi, l’univers décrit est à la fois très réaliste quand il est question de la relation entre Yvon et Agathe, de la mort qui rôde et de la façon de dire adieu, ou des loirs qui envahissent le toit et qu’il faut chasser, mais c’est aussi un univers totalement onirique à l’image de l’imaginaire enfantin où tout peut arriver. On pourrait voir dans ce roman un conte philosophie : la chance existe-t-elle ? Peut-on influer sur le cours des choses ou tout est-il régi par des lois ?  Quel est notre destin, entre le hasard et la nécessité ? C’est en tout cas une belle leçon d’optimisme dont notre époque a besoin, une façon de dire qu’il ne faut jamais désespérer.

Un roman – objet graphique  original, qui conduit le lecteur dans une atmosphère où rêve et réalité se mêlent, à hauteur de l’imaginaire d’une enfant.

On peut voir de nombreuses illustrations sur le site de l’auteur : http://www.cedricphilippe.com/