Une Souris nommée Miika

Une Souris nommée Miika
Matt Haig, Chris Mould (ill.)
Traduit (anglais) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2021

De l’intérêt en amitié

Par Anne-Marie Mercier

Après Un Garçon Nommé Noël, qui montre un garçon nommé Nicolas arriver dans le grand nord au pays du Père Noël, des fées et des lutins, voici développée l’histoire de son amie, la souris. On y découvre ses origines, son enfance malheureuse et son premier vol, auquel elle a été poussée par la faim (on passe successivement du merveilleux au réalisme à la manière de Dickens). Elle vit chez la fée Vérité, une fée qui ne dit que la vérité et à qui cela cause bien des ennuis : tout le monde la fuit, y compris (et surtout) les autres fées. Elle s’ennuie et s’est liée avec la seule souris présente dans les environs de Lutinbourg, Bridget, qui veut qu’on l’appelle Bridget la Brave. Pour satisfaire celle qu’elle déclare son amie, elle est prête à faire bien des choses et à courir de très grands risques. Mais cela en vaut-il la peine ? Est-elle vraiment son amie ?

L’histoire est pleine de rebondissements ; on y affronte des Trolls en furie, il y a de la magie, des poursuites… Mais c’est surtout sa morale qui est attachante : il y est dit par la voix de la fée Vérité qu’il faut être soi-même, ne pas chercher à se faire des amis en prétendant être autre, s’accepter avant tout.
« On ne choisit pas qui on est. Mais c’est comme ça, donc pas la peine de se détester. »
« Sois toi-même. Sois entièrement toi. N’essaie pas de te faire toute petite pour imiter quelqu’un. Et bien sûr trouver sa place c’est bien. Mais pas aussi bien qu’être exceptionnel. »
Fin de l’histoire : Miika est enfin heureuse d’être elle-même, et c’est un exploit bien plus grand que d’avoir vaincu des trolls, sauvé Bridget, etc.

Soutif

Soutif
Susie Morgenstern – Illustrations de Catel Muller
Gallimard Jeunesse 2021

Puberté, amitié, liberté

Par Michel Driol

Lorsque la poitrine de Pauline, qui a 13 ans, se met à grossir, elle se voit contrainte d’aller s’acheter un soutien-gorge. Toute seule et bien embarrassée. Toute à sa gêne et à  confusion d’avoir à choisir des vêtements si intimes, elle les met dans son sac. C’est son premier vol. Le vigile l’accuse. Finalement, elle s’en tire avec l’obligation d’aider Pénélope, la nièce de ce dernier, pendant quelques semaines. Pénélope est une punkette bien différente de Pauline, mais, entre les deux, une surprenante rencontre a lieu, faite de découverte de l’autre. Et c’est le début d’une merveilleuse amitié !

On retrouve dans ce court roman tout ce qui fait le charme et l’originalité de l’écriture de Susie Morgenstern : une façon de parler des problèmes et des préoccupations des ados, la vie familiale, l’école, la puberté, la découverte de l’amour, sans complexe, mais avec un ton plein enjoué d’humour et de fantaisie.  Pauline, la narratrice, est embarrassée au moment de passer à l’âge adulte, livrée quelque peu à elle-même dans une famille aisée où les deux parents sont avocats. Elle livre ses petits secrets et ses préoccupations dans une langue pleine de vivacité. Elle va se retrouver confrontée à l’altérité, face à Pénélope et à sa mère, et saura leur redonner le gout de vivre (et là on retrouve l’incorrigible optimisme de l’autrice, qui fait qu’on l’apprécie !). C’est par là que le roman échappe à la dimension purement individuelle et psychologique, pour mettre l’accent sur les différences sociales qui font que chacun risque d’être enfermé dans une catégorie, mais qu’il n’est pas de déterminisme si l’on rencontre les bons soutiens. L’important est d’accepter l’autre dans ses différences, et, de fait, de se transformer autant qu’il se transforme. Pas de moralisme donc, mais une envie de vivre et de gouter à la vie dans ce qu’elle a de meilleur. Le roman est illustré par Carel Muller avec des petites scènes de genre en noir et blanc dans lesquelles les personnages sourient le plus souvent, façon de montrer que le bonheur est à portée de main.

Un roman plein de dynamisme, une héroïne du quotidien, et une belle et improbable histoire d’amitié. Avec, en prime, une histoire du sous-vêtement féminin, depuis l’antiquité !

Fake

Fake
Claudine Galea
Éditions espaces 34, 2019

En chatant: Du sitcom à la tragédie

Par Anne-Marie Mercier

Dans cette pièce qui commence avec une situation banale, on a la parfaite illustration de ce que peut-être un coup de théâtre sans action, sans changement de décor (ou si peu), sans introduction d’un nouveau personnage, uniquement avec un retournement de situation.
Tout semble minimal avec deux personnages sur scène et deux chambres d’adolescentes pour seul décor. On est tantôt dans la chambre de LAM (pour l’amoureuse) tantôt dans celle de M.A. (sa meilleure amie). Le drame se noue sur les murs, avec le texte projeté qui reflète ce que LAM écrit via son ordinateur à son amoureux ou à son amie, ce que l’amoureux lui écrit (jusqu’au moment où il cesse d’écrire), et ce que son amie répond à LAM.
La passion exaltée de LAM, ses espoirs, ses projets pour rencontrer enfin ce garçon idéal, qu’elle ne connait que par écran interposé, toujours flou ou par conversations au téléphone, toujours brèves, grandit, explose, se transforme en souffrance atroce lorsqu’elle se devine abandonnée. L’amie se sent délaissée, se rappelle à quel point elles étaient proches malgré leurs différences (rendues très visibles par les deux décors). Son amitié souffrante révèle une autre passion, celle qu’elle éprouve pour son amie, qui l’ignore.
Petit à petit le spectateur commence à soupçonner quelque chose : ce garçon existe-t-il ? Si non, qui l’a inventé et pourquoi ?
La tension croit, le mystère s’épaissit, puis se dévoile pour révéler d’autres profondeurs, au sein des amitiés et des amours adolescentes et les dangers tapis dans les usages d’internet. Tantôt sobre, tantôt lyrique, le texte suit les émotions des deux amies et embarque le lecteur avec elles, passant du sitcom à la tragédie. C’est beau, c’est vrai, c’est passionnant.

Sur le site Artcena : « Claudine Galea écrit du théâtre, des romans, des textes pour la radio, des livres pour enfants. Lauréate du prix Radio SACD pour l’ensemble de son œuvre radiophonique, du Grand Prix de littérature dramatique pour Au Bord, du Prix Collidram pour Au Bois et du Prix des lycéens Ile de France pour son roman Le corps plein d’un rêve.
Elle est auteure associée au Théâtre national de Strasbourg dirigé par Stanislas Nordey. Il mettra en scène Au Bord, au TNS et au théâtre de la Colline, Paris, printemps 2021″.

L’île sous la mer, Histoires naturelles, Xavier-Laurent Petit

L’ile sous la mer, Histoires naturelles
Xavier Laurent Petit, Ill, Amandine Delaunay
 L’école des loisirs, neuf, 2021.

 

  Ravages des guerres, celles des hommes et celles de la nature et résistance

 Maryse Vuillermet

 

 

 

Marco, le jeune narrateur de cette histoire, bégaye et n’est pas bon en calcul mais il connaît tout de son île, les dunes, les vents, les cachettes et surtout les oiseaux, ses amis, dont il sait imiter les chants et comprendre les messages.  Les mots qu’il invente en bégayant, ses difficultés à l’école et le harcèlement dont il est victime le rendent touchant.

On est en 1917, les jeunes hommes de l’ile s’engagent pour la guerre en Europe, le frère de Marco, Tom, et le frère de sa meilleure amie, Magda, partent.

Une nuit, la tempête souffle si fort que les bâtiments du port, les maisons sont noyés.  L’île semble s’enfoncer.  L’institutrice essaie de comprendre ce qui se passe et mesure l’ile à l’aide de Marco, ses conclusions sont formelles, l’ile s’enfonce de plus en plus.  Peu à peu, les habitants, dont les parents de Magda, décident de partir. Marco est très malheureux.

Ce récit mêle habilement documentaire et fiction car il est construit à partir de faits réels. Et la fiction est très attachante.  Chaque personnage est traité avec soin, l’institutrice, la mère de Marco, sa meilleure amie Magda, son pire ennemi Bill Leroux… La tragédie affleure, l’absence des jeunes hommes partis à la guerre, les drames de la mer et celui de l’exil sont terribles mais la magie de certains instants dans les dunes au milieu des oiseaux, quand les oiseaux soufflent la solution à Marco et les illustrations tendres et drôles d’Amandine Delaunay permettent de s’en évader.

Ce petit roman mêle donc habilement chagrins et joies, désastres et résistance,  Tom parti à la guerre mais qui envoie des lettres pleines de fautes d’orthographe et d’amour fraternel, les deux enfants  séparés puis réunis par la disparition de l’île, l’institutrice inquiète pour son fiancé  aviateur qui le retrouve à la fin de la guerre et ce dernier  offre aux enfants un  voyage en avion  au-dessus de l’ile noyée devenue refuge des oiseaux, le méchant  harceleur Bill Leroux, à la mort de son frère, devient enfin gentil…  une montagne russe d’émotions fortes, donc un bon roman.

A noter qu’un podcast documentaire sur le même sujet est joint : L’île sous la mer de Camille Juzeau

 

Ash House

Ash House
Angharad Walker
Traduit par Maud Ortalda
Casterman, 2021

Belle et inquiétante étrangeté

Par Anne-Marie Mercier

Souvent, les quatrièmes de couverture exagèrent. Celle-ci m’avait laissée dubitative : « Un roman exceptionnel à l’inquiétante étrangeté, « dans la lignée de Miss Peregrine et les enfants particuliers et Sa Majesté des mouches » (Goodreads) ». Eh bien, une fois le livre refermé, on se dit que ces propos sont justes, peut-être davantage du côté de Miss Peregrine que du roman de Golding plus ancré dans la réalité.
Ash House est étrange : la maison faite de cendres, les enfants, garçons et filles, dépenaillés qui y sont pensionnaires depuis des années, le directeur, absent depuis un certain temps, le docteur inquiétant, qui semble le remplacer temporairement, les animaux monstrueux gardés dans des cages et laissés libre la nuit, la frontière infranchissable entre le dehors et le dedans. Les efnants vivent dans une serre envahie par la végétation à certains endroits ; le manoir leur est interdit : c’est le domaine du directeur et du docteur.
Le héros de l’histoire, qui d’emblée a oublié son nom et à qui on a donné celui de Sol, pour Solitude, arrive de l’hôpital où il était soigné pour des douleurs récurrentes et incurables : il doit, lui a-t-on dit trouver le salut dans cette institution. Il découvre un univers étrange, sans adultes tout d’abord, dans lequel il peine à trouver sa place. Il est d’abord rejeté par cette communauté dont il ne respecte pas les codes (les « Obligeances) malgré l’aide de son ami, Dom (pour Freedom).
Les autres enfants se nomment Concord, Harmony, Verity, Merit, Justice, etc. Noms de vertus qui sont autant d’ « Obligeances ». Une fille, Clem, manque, morte sans doute, personne ne veut en parler. Elle apparait à Dom et lui souffle des avertissements, conseils pour rompre avec la malédiction qui semble les enchainer à l’attente d’un coup de téléphone du directeur qui ne vient pas. Tous ces personnages d’enfants fantomatiques sont à peine esquissés et pourtant ils prennent corps. Leurs gestes, intonations, réactions, souvent à peine indiqués, leur donnent vie.
Leurs «leçons» sont étranges, répétitions des Obligeances à n’en plus finir comme un mantra. Chacun est assigné en dehors des « cours » à une tâche : cuisine (des vivres leurs sont livrés, puis la livraison s’arrête), nettoyage, soins aux animaux… Sol fait équipe avec Dom pour la surveillance des drones qui filment le domaine.  Tout s’emballe quand le docteur fou commence à s’intéresser à Sol…
Histoire toute en nuances de gris de cendre ou de noir de cauchemar, parfois terrifiante, le roman est d’une étrange beauté, pour s’achever dans un suspens haletant et sur une étrangeté qui reste irrésolue.
Feuilleter et voir la bande-annonce (bien gothique, à l’image de la couverture, parfaite).

Un petit geste

Un petit geste
Jacqueline Woodson – E.B. Lewis
D’eux 2021

Le temps perdu ne se rattrape plus…

Par Michel Driol

Une nouvelle élève, Maya, arrive en plein hiver. Elle est mal habillée, et doit s’asseoir à côté de Chloé, la narratrice, qui ne lui rend pas son sourire, et refuse de jouer avec elle, comme toutes ses amies. Rejetée par tous, malgré ses efforts pour s’intégrer, Maya, en butte aux moqueries, ne vient plus à l’école. Alors l’enseignante donne une leçon sur les petits gestes qui peuvent tout changer.  Chloé comprend, mais trop tard…

Voilà un album qui tranche sur les publications habituelles sur le sujet, qui finissent en général dans l’optimisme un peu béat d’une amitié naissante. Rien de tel dans ce superbe album. On signalera d’abord la qualité des illustrations de Earl Bradley Lewis. Ses aquarelles donnent à la fois à voir l’hiver au Canada dans des décors très précis et réalistes, mais aussi de magnifiques portraits d’enfants, saisis en mouvements, dans leurs jeux et leurs activités, tantôt en groupe, tantôt isolés, mettant en évidence la solitude et la tristesse de Maya. Ce que montre l’album, c’est la difficulté, même pour des enfants, de s’ouvrir à l’autre qui est différent (Maya ne porte pas des habits d’hiver, vient visiblement d’un milieu pauvre dont on ne saura rien). C’est la force du groupe capable d’exclure qui n’est pas semblable, de faire bloc pour ne pas accepter l’étranger. Cela passe par les paroles, le refus de jouer, de répondre aux avances, la peur de perdre ses amis et ses repères. La force de l’album est de rendre sensibles et visibles tous ces phénomènes, ces attitudes pour mieux les dénoncer. On pourrait s’interroger sur l’attitude des adultes dans cet album. D’une part, il y a la directrice, qui accompagne Maya dans la classe. L’illustration en contreplongée montre le contraste entre le visage baissé de Maya et la tête droite, mais impénétrable, de l’adulte. Quant à la maitresse, elle n’intervient jamais pour permettre l’intégration de Maya. Tout se passe plutôt dans la cour, façon de montrer que c’est une affaire d’enfants avant tout. Sa leçon finale, très imagée, permet à Chloé de prendre conscience de sa cruauté et de son absence de gentillesse. L’album – à l’image de la maitresse –  ne veut pas moralisateur, ou donneur de leçons. Le constat final est amer pour Chloé, mais invite du coup le lecteur – qui s’est identifié à la « méchante », à la narratrice, à être sensible aux menues attentions que l’on peut avoir à l’égard des autres, quels qu’ils soient.

Signalons au passage que l’autrice, Jacqueline Woodson, a reçu le prix Astrid Lindgren en 2018, puis le prix Hans-Christian Andersen en 2020, soit les deux plus prestigieux prix littéraires pour la littérature jeunesse.

Un album qui questionne avec subtilité nos valeurs, le « vivre-ensemble », le communautarisme et l’exclusion, avec le souci de toucher les lecteurs et de les faire réfléchir, c’est-à-dire grandir en dépassant leurs préjugés.

La Baignade

La Baignade
Emilia Lydia Squillari
Grasset jeunesse, 2021

Plouf !

Par Anne-Marie Mercier

Dans cet album, tout le monde peut être ami : l’oie Odile partage sa vie avec Charlot le chat, mais pour aller se baigner à l’étang elle appelle ses copines, Coco le cochon et Pattie le merle (ou le corbeau ?), plus attirées par l’eau. Une fois arrivées, chacune s’adonne à l’un des plaisirs de l’été au bord de l’eau : dormir, trainer ou (pour Odile) se baigner vraiment. Odile croit voir un monstre sous l’eau, cela donne lieu à un peu d’émotion vite dissipée.
L’intérêt de l’intrigue est un peu caché : il réside dans la déception d’Odile qui imaginait une « journée parfaite », ses amies et elles se baignant ensemble alors qu’elle doit jouer seule dans l’eau, les autres ayant choisi de rester sur la plage. La journée ne devient parfaite qu’après la perturbation introduite par le monstre : de quoi réfléchir sur ce que l’on attend de nos amis et des journées parfaites.
Les illustrations sont délicieuses de drôlerie ; ces animaux très anthropomorphisés avec leurs petits maillots de bain ont des expressions passant par toutes les émotions, de l’ennui à l’effroi, de la jubilation à la contrariété. Tous cela est joliment dessiné et mis en couleurs, très frais. Et c’est une agréable évocation des après-midis d’été sous les frênes et les saules et les trajets entre amis à bicyclette.

Dans le cœur

Dans le cœur
Nada Matta
Editions MeMo 2021

A tous les enfants de la guerre

Par Michel Driol

La narratrice a six ans lorsqu’éclate la guerre au Liban. Sa famille se réfugie dans une grande maison qui abrite aussi de nombreux enfants. La tante raconte des histoires, on dort dans un dortoir,  on subit les multiples privations, d’eau, de gaz, d’électricité… On rêve et parfois on va à la mer se baigner. Vingt ans plus tard, la fillette qui a grandi découvre enfin l’autre côté de la ville.

C’est en fait une histoire double que raconte ce bel album de Nada Matta, artiste et autrice jeunesse franco-libanaise. D’une part, il y a la fillette dont on a résumé l’histoire qui occupe la plus grande part de l’album, illustré. D’autre part, il y a une autre fillette, qui raconte aussi en « je » son histoire, sur une page. Orpheline, elle est recueillie par une dame au grand cœur solide, dans une grande maison. Enfin, il y a les mots de l’autrice, qui explique le lien autobiographique entre elle et l’autre fillette, sa sœur de cœur. Ce qui se lit donc dans cet album, c’est l’histoire de cette amitié, et aussi, de façon très explicite, l’hommage à la tante, Janine Safa, qui a permis à de nombreux enfants de traverser la guerre du Liban, de continuer à vivre et à aimer.

A partir de son expérience très forte et très personnelle, Nada Matta signe ici un album dont l’écriture et les illustrations sont particulièrement soignées. Le texte au présent évite tout pathos : il est surtout constitué de notations, de constats liés aux activités que l’on fait quand il n’y a plus d’école, aux sensations comme la couverture qui gratte ou le froid, aux peurs et aux réactions presque animales (se rouler en boule pour n’être qu’un point). Ce texte permet donc au lecteur d’être au plus près du vécu de la fillette, de s’identifier à elle. Il sait aussi user des répétitions et des anaphores pour rendre encore plus sensibles certains termes et donc certaines réalités, le cœur de la maison qui protège, les « parfois » qui rythment le temps, ou les « Comme il n’y a plus… » qui marquent les absences, les privations, les difficultés de la vie matérielle.

Les illustrations sont de véritables tableaux qui tantôt partent dans l’abstrait (les couleurs de la fête qui font écho à la guerre qui éclate, composition verticale de coulées qui semblent exploser au sol), tantôt au contraire sont très réalistes, comme les nombreux portraits d’enfants ou d’adultes, traités avec une grande humanité. Ces tableaux utilisent aussi toute une riche palette de nuances : des grisailles rehaussées de quelques taches de couleur pour le temps de la guerre, taches de couleur qui explosent en jaune vif  lorsque le texte évoque l’éclairage à la bougie. Le tout se clôt se un magnifique portrait de fillette souriante dont les larmes bleues s’envolent vers le ciel : tout un symbole de cet album à la fois sombre et lumineux, qui parle d’espoir et de la nécessité de sauver tous les enfants de toutes les guerres.

Un album sensible, riche, émouvant et porteur d’espoir, un album pour dire ce que les survivants doivent à celles et à ceux qui ont su leur transmettre les valeurs et l’amour qui leur ont permis de rester vivants, et debout.

Là-bas

Là-bas
Gérard Moncomble – Zad
Utopique 2021

Un voyage immobile

Par Michel Driol

Dans une brocante, Max vend à un drôle de bonhomme un masque africain qu’a rapporté du pays son oncle. Il revoit ce masque dans la vitrine d’un coiffeur pour homme, avec lequel il va sympathiser. Ce dernier, homme solitaire, ne parle que d’Afrique, alors que, visiblement, il n’y a sans doute jamais mis les pieds. De là nait une relation improbable entre un vieil homme et un petit Africain, qui n’a jamais mis les pieds en Afrique non plus…

C’est d’abord le récit d’une amitié entre deux personnages attachants d’âges et de cultures différentes. L’un est un coiffeur traditionnel pour hommes, qui a sa vie derrière lui, et semble trainer sa solitude – à l’image de son salon désert. L’autre est fils d’Africains, relié au pays son oncle qui voyage, pris entre deux cultures, entre ici et là-bas. Mais, au-delà de cette amitié et de la façon dont la famille africaine va, en quelque sorte, faire une place et adopter le coiffeur, le récit met le récit en abyme.  En effet, il  met en scène deux personnages qui se racontent des histoires, autour d’une passion commune pour là-bas, une Afrique fantasmée. Si celle-ci est le lieu d’origine des parents pour l’enfant, lieu qu’il n’a jamais vu faute d’avoir les moyens d’y aller, que représente ce continent pour le vieil homme qui semble s’y inventer les souvenirs d’une autre vie ? Le récit laisse le lecteur échafauder ses propres hypothèses. L’Afrique devient alors, dans leurs discours, un lieu magique, fabuleux, peuplé d’animaux étranges : leur Afrique, érigée au rang de mythe, à laquelle eux deux semblent croire, comme un lecteur « croit » une fiction.

Zad illustre ce récit en donnant vie à ces deux étranges personnages, souvent saisis dans des décors qui leur donnent toute leur humanité, dans une palette colorée et sensible.

Une histoire à la fois émouvante et pleine d’humour, sur une relation à la fois intercontinentale et intergénérationnelle, pour évoquer les liens qui nous unissent.

Marcel et Odilon

Marcel et Odilon
Noémie Favart
Versant sud, 2021

La belle équipe…

Par Michel Driol

Marcel la coccinelle quitte la ville de Coxis pour prendre des vacances avec sa caravane. Il s’installe près de la Grande Laitue où a lieu une grande course d’escargots. Quant à Odilon l’escargot, il quitte sa famille pour participer à la course. C’est donc à cette occasion que les deux personnages se rencontrent. Odilon ne sera pas le vainqueur, mais, intrigué par une photo trouvée au grenier, il part à la rencontre de son arrière grand-tante. Il découvre qu’elle possédait un carrousel. Il fait donc appel à Marcel et à ses amis pour le remettre en état, et tout se termine par une grande fête.

A hauteur d’herbes, voici une histoire bien sympathique qui met en scène des animaux minuscules dont la rencontre est improbable. Dans un univers proche de celui d’Arnold Lobel où les animaux sont des modèles, amis, positifs, ouverts, Noémie Favart propose un monde très humanisé : une ville gigantesque dans laquelle l’uniformité est parfois pesante, une chanteuse à la mode, des embouteillages sur la route des vacances, des escargots vivant dans des maisons  très confortables, le souvenir de la guerre, un carrousel et une baraque à frites. Son monde est à la fois plein d’humour et de tendresse pour ses personnages, mais aussi plein de fantaisie qui peut se voir en particulier dans le texte ou dans les multiples détails des illustrations.  L’ouvrage tient de l’album par les illustrations en pleine page, mais aussi de la BD par le découpage astucieux en vignettes qui rend l’action plus rapide, par la façon aussi de donner la parole aux personnages.

Cette histoire d’amitié montre comment un projet commun et festif peut donner du sens à l’existence, faire revivre le passé pour se projeter dans l’avenir, vivre ensemble tout simplement malgré les différences.