Noctance

Noctance
Antoine Delahaye
‎Rouergue (« épik »), 2026

Roméo et Juliette, dans un nocturne mi féérique, mi social, et très linguistique à Paris

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle histoire d’amour, un beau récit fantastique, tout cela doublé d’une critique acerbe des conduites sociales de notre temps – sur ce dernier point, c’est un peu caricatural. L’héroïne, Lise est une rebelle. Sa mère veut qu’elle fréquente des rallyes (ça existe encore ?) pour épouser un garçon de son milieu ; son père et le préfet de police de Paris : il fait la chasse aux migrants et aux manifestants écologistes. Quant au jeune premier, Moshir, il fait partie des Noctambules, le peuple de Noctance. Ils sont humains ou du moins ils en ont l’air malgré leurs oreilles pointues et leur taille un peu en dessous de la moyenne. Ils ont quelques pouvoirs magiques à partir d’un certain âge (justement celui de Moshir) à condition d’avoir trouvé Le mot, leur mot, celui qui leur permettra de mettre en œuvre cette magie.
Lorsque l’histoire commence, Moshir fait ce qu’il peut pour ne pas être un héros et ne pas affronter le monstre qui apparemment le cherche. On le voit prendre des leçons de combat, dans lesquelles il se révèle assez maladroit et des leçons de magie, pour tenter désespérément de trouver son mot qui lui donnera du pouvoir. Cela donne des passages comiques ou des mots supposés être inspirants issus de nombreuses langues sont sollicités pour finir avec un joli mot en italien.
Lise et Moshir ne parlent pas vraiment la même langue. Si elle s’exprime comme une bonne élève, étudiante en études cinématographiques, lui parle un sabir dans lequel les articles et les prépositions et bien d’autres petits mots sont escamotés et mêlés avec des mots venus d’autres langues ou tintés de yiddish ou même inventés. Si cette langue ou ce procédé peut apparaître un peu facile pour ce qui est de l’appauvrissement de la syntaxe, il est très séduisant par l’introduction de tous ces mots qui donnent au texte une musique particulière. Peu à peu la langue de Mochi se structure et celle de Lise se caviarde des mots de son ami. Le résultat est assez joli et musical.
L’avertissement placé en début de livre est à la fois un véritable avertissement et un clin d’œil : « bien que ce roman s’adresse aux jeunes adultes, il comporte plusieurs scènes, violentes et érotiques » . On ne sait comment comprendre ce « bien que », sinon comme un rappel des derniers scandales qui ont secoué le monde de la littérature de jeunesse, scruté par certains hommes politiques. Comparé au genre nouveau, de la « romance », ces « scène explicites » n’ont rien de choquant dans la mesure où les protagoniste sont tous deux amoureux et pleinement consentants, chacun respectant l’autre, ce qui est loin d’être le cas dans le genre cité plus haut.

Joli réussite !

 

Un été pour respirer

Un été pour respirer
Katie Idle
Seuil, 2026

Une bande de jeunes

Par Anne-Marie Mercier

Ils ont autour de 17 ou 18 ans, et sont à la frontière entre l’adolescence et l’âge adulte. L’année suivante, certains iront à l’université, d’autres pas.
Parmi eux, il y a un couple sans arrêt entre la rupture et la réconciliation, un beau jeune homme, homo qui cherche le grand amour sans le trouver (cela semble être une fatalité en littérature pour adolescent, il faut toujours que les homos soient malheureux). Il y a Hettie, qui rêve de devenir actrice, alors que ses parents espèrent qu’elle fera du droit comme eux (un écho au cercle des poètes disparus?) et puis enfin, et surtout, il y a Adam, toujours accompagné par sa petite sœur, dont il s’occupe avec beaucoup d’amour.
Adam leur cache quelque chose, tout en faisant semblant de n’avoir aucun secret pour ses amis. Ce secret que le lecteur comprend assez vite, grâce à de nombreux retours en arrière, c’est l’alcoolisme et la violence du père, effondré depuis la mort de sa femme. Il ne s’en remet pas et tourne sa rage contre son fils.
Il a un autre secret, c’est son amour pour Hettie, à qui il n’ose pas en parler, celle-ci, insistant sur le fait qu’ils sont amis, grands amis et c’est tout.
Le cœur du roman se passe pendant une semaine lors de laquelle tous les amis sont réunis dans une maison au bord de la mer. Cette semaine de suspens à pour but principal d’essayer de faire parler Adam et de l’aider à régler ses problèmes.
Il y a beaucoup de dialogues, souvent blagueurs, une ambiance de soirée pyjama prolongée, peu d’évènements. Les lecteurs qui cherchent des rebondissements en seront pour leurs frais. D’autres pourront sans doute apprécier cette espèce de sitcom sentimental et social.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

La Promesse d’Aimé

La Promesse d’Aimé
Michel Rius – Zad
Utopique 2026

Ouvrez la cage aux oiseaux….

Par Michel Driol

Le héros est un jeune castor, aimé de ses parents, surprotégé par sa mère qui s’inquiète de le voir loin d’elle. Après une escapade dans la rivière, folle d’inquiétude, elle lui fait promettre de ne jamais recommencer. Mais le jeune castor dépérit peu à peu, en dépit de la bonne nourriture, des soins, et des médicaments.

Avec beaucoup d’empathie et de tendresse pour ses personnages, l’album expose ces sentiments, ces désirs contradictoires en anthropomorphisant une famille de castors, montrés, dans le texte et les illustrations, comme une famille très humaine, ayant attendu longtemps un enfant désiré, vivant dans une vraie hutte, vêtus de robes ou de pulls (de Noël), tricotant ou tressant un panier. Une famille peut-être un brin stéréotypée, avec une mère au foyer et un père au dehors, pêcheur, désireux d’emmener son fils avec lui…  L’album s’inscrit dans une temporalité symbolique, bien portée par les illustrations. C’est en été qu’Aimé s’échappe pour explorer la rivière, c’est en automne qu’il commence à dépérir, c’est en hiver que sa mère s’ouvre à ses amies de son incompréhension quant à la santé de son fils, c’est au printemps qu’un nouveau pacte lie la famille.

La narration est conduite à partir de petites scènes, illustrées en doubles pages très colorées et très expressives. On suit le point de vue d’Aimé, son ennui, son désir d’explorer le monde, son besoin de liberté, sa découverte de la détresse de sa mère quand elle l’a perdu. On est dans ses pensées, jamais dans ses paroles au discours direct, alors que l’on entend les propos de ses parents. C’est bien une façon de mettre cet enfant au centre de l’album, comme une figure de ses jeunes lecteurs. On peut toutefois se demander à qui s’adresse cet ouvrage. Sans doute à la fois aux parents et aux enfants. Aux enfants certes, qui ont du mal à comprendre pourquoi les parents leurs interdisent de faire leurs propres expériences, et s’inquiètent pour pas grand-chose. Mais aux parents aussi, qui ont du mal à comprendre qu’aimer, éduquer, c’est apprendre à être autonome, à voler de ses propres ailes, comme le jeune rouge-gorge qu’Aimé observe.

Un nouvel album de la collection Bisous de famille, qui continue d’explorer des situations quotidiennes et les émotions partagées… ou pas… au sein de la famille, pour questionner ici les formes de l’amour et les limites entre aimer et étouffer… .

Pablo dans les bois

Pablo dans les bois
Myren Duval
Rouergue 2026

Bipolarité, sarcasme et amour…

Par Michel Driol

Revenant d’une soirée arrosée, Pablo entend ses parents se disputer. Le lendemain, sa mère est partie, après avoir parlé des peaux d’homme de son père. Partie pourquoi ? Quoi qu’il en soit, Pablo ne veut plus la voir. Quant à son père, il a des comportements de plus en plus étranges. Comment parler de tout cela avec Ada, la fille du proviseur, une jeune fille mal dans son corps, trop replète ? Jusqu’au moment de la découverte de la bipolarité de son père, et que les peaux d’homme sont en fait des prodromes, et qu’ainsi s’explique la fuite de sa mère…

La bipolarité, voilà un sujet peu traité en littérature de jeunesse. Myren Duval choisit de l’aborder en plaçant le lecteur au plus près des sentiments, des réactions, de pensées de Pablo, son narrateur, en construisant un personnage au sens de la répartie bien aiguisé, un personnage qui masque ses douleurs derrière des sarcasmes qui frisent l’insolence, et lui valent de se retrouver plus souvent qu’à son tour dans le bureau du proviseur. Des réparties qui font le plaisir du lecteur, bien sûr, tant elles sont fines, ciselées, et touchent juste. L’humour est quelque part entre la politesse et l’impolitesse du désespoir, pour Pablo. Ce personnage fragile, l’autrice l’entoure avec audace d’une galerie de personnages qui se révèlent à nous – et à lui – dans leur complexité, dans leurs fêlures. Ada, d’abord, l’amie, qui écoute, dans cet espace de sentiments entre l’amitié et l’amour. Mais comment franchir le pas pour les deux adolescents, accepter une nouvelle relation et un corps qui n’obéit pas aux canons de la beauté ? Ada  et ses deux pères, autre belle trouvaille de l’autrice, ce qui permet d’explorer deux faces du proviseur, qu’on voit d’abord dans un rôle assez convenu, celui du chef d’établissement face à un élève insolent, puis dont on découvre la vie amoureuse, avec son mari, et une capacité d’empathie et d’aide à l’égard de Pablo. Car, au fond, ce dont parle le roman, c’est d’amour et de souci de l’autre. Amour au sein de la famille de Pablo. Comment aimer celui qui refuse de se soigner, et dont le comportement devient de plus en plus erratique ? Amour au sein de la famille d’Ada, avec ses deux pères, famille qui n’est jamais critiquée, moquée ou stigmatisée par les personnages du roman, signe d’une acceptation plus grande de toutes les formes de familles. Amour de Pablo pour son père, amour de Pablo pour Ada. Le roman traite ces sentiments avec une infinie délicatesse, une grande pudeur. Il  est découpé en courts chapitres, nerveux, concis, comme autant d’instantanés de la vie de Pablo, façon de placer le lecteur en empathie avec ce garçon et ce qu’il y a de confus dans sa vie, confusion montrée aussi par les phrases courtes, nerveuses.  Ces découpages, associés à  un maniement subtil de la langue, à une pratique de l’impromptu, que Pablo a hérité de son père, est aussi une façon de mettre l’accent sur ce qu’il y a de lourd pour l’entourage dans la bipolarité, tandis que le récit, qui met l’accent sur l’amour du père pour son fils, oscille entre dramatisation de certaines situations, et dédramatisation par l’humour du père et du fils.

Un roman pour aborder la thématique de la santé mentale, et, au delà, celle des normes sociales (corps parfait ou non, familles traditionnelles ou non) et dire le pouvoir et la force de l’amour, sous toutes ses formes, pour s’accepter soi-même et accepter l’autre.

Le Monde t’appartient

Le Monde t’appartient
Ricardo Bozzi, Olimpia Zagnoli
Texte français de Christian Demilly
Grasset jeunesse (2014), 2020

Bravo… et encore bravo !

Par Anne-Marie Mercier

Comme les bonnes nouvelles se font rares, on n’hésite pas à reparler des annonces qui font du bien, d’autant plus que le message de cet album est intemporel et universel. Publié en 2013 à Londres, repris en français avec un beau texte / traduction de Christian Demilly en 2014 chez Grasset jeunesse, il a été republié chez le même éditeur en 2020.
Chaque propos cherche un équilibre entre la réassurance, l’affirmation du pouvoir de l’enfant sur le monde et la présentation des limites de ce pouvoir :
« Le monde t’appartient et tu appartiens au monde »
« Tu es libre. C’est une chance.  Tu es libre. Même s’il y a parfois des limites »
« Tu es libre de croire en ce que tu veux. Ton ami est libre aussi de croire en ce qu’il veut, ou de ne croire en rien ».
« Tu es libre d’aimer qui tu veux.  Et tu es libre de ne plus aimer. Si tu y arrives. Tu es libre d’être aimé. Ou pas. » […]
« Tu es libre d’être heureux. Mais ce n’est pas toujours facile ».
« Tu es libre d’être malheureux, aussi. Ce qui est beaucoup plus facile. Même si ça parait bizarre, ce n’est pas inutile d’être malheureux. Bien au contraire ».
Chaque double page est construite avec un jeu graphique simple et signifiant malgré son abstraction : rond vert sur fond blanc, rond blanc sur rouge fond rouge, petites formes colorées en désordre ou bien alignées, un fantôme pour la croyance, forme blanche sur fond vert, un ballon qui s’envole pour l’amour, une fenêtre fermée pour le désamour, une feuille de ginkgo dorée pour le malheur un parapluie rouge sous la pluie pour l’utilité du malheur…
Tout est subtil et intelligent, tout fait penser.
Le livre est à l’image d’une littérature pour la jeunesse qui fait confiance à son lecteur. Dans l’image, aucune forme, aucune couleur n’est gratuite; c’est un appel à déchiffrer le sens au-delà des mots. Cette littérature ne cache rien, ni difficulté, ni limites, mais affirme cependant la possibilité du bonheur et les ressources de la liberté.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

L’Amour d’Aimé

Par Anne-Marie Mercier

Cet album a été chroniqué de façon très complète par Michel Driol le mois dernier. Je n’ajouterai donc que quelques éléments.
Marie Detrée est, depuis 2010, Peintre Officiel de la Marine (POM) ; à ce titre, le monde des eaux et des nuages lui est familier. Quant à celui de la littérature de jeunesse elle l’a abordé magistralement avec L’Invention des dimanches et elle le poursuit d’une façon tout aussi originale à travers cette fée insaisissable. Historiquement, on connait la fée Bleue de Pinocchio, figure maternelle et incarnation de la Loi. Ici, cette fée est plus évanescente ; on court après elle, comme Pinocchio.
Aimé est « dompteur (il en a l’allure) de nuages ». Muni d’un fouet, il les traque partout, dans des paysages variés, exotiques, où le bleu et le vert (et donc le jaune) dominent. Les couleurs, feutre ou aquarelle, sont superbes et se chevauchent parfois, comme dans les estampes anciennes. Le trait, à l’encre, est net et délicat, traçant de belles arabesques et construisant des feuillages luxuriants où se cache la belle.
L’album, poétique, est aussi un « cherche et trouve », à la manière des assiettes anciennes où il fallait trouver un personnage caché dans le dessin. C’est un beau voyage que celui-ci, amoureux et curieux.

Petite Chose / Et si l’on s’aime

Petite Chose / Et si l’on s’aime
Claire Beuve / Cathy Ytak : illustrations de Joséphine Forme
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Femme, vie, liberté

Par Michel Driol

Deux récits, de deux autrices différentes, mais qui tournent autour de la question de la liberté, de la sexualité, de la femme, avec  des personnages qu’on retrouve dans les deux textes, Linh, Tiago, Noam, Mélina et Bilal. Claire Beuve, dans Petite Chose, imagine Linh, une adolescente au moment d’être forcée d’épouser un lointain cousin qu’elle ne connait pas, ses sentiments, sa peur, la pression familiale, avant de la montrer s’échappant heureusement à ce piège grâce  à une ruse. Cathy Ytak raconte la découverte de l’amour de Mélina et de Bilal, sur une ile, entre les deux rives d’un fleuve.

Les deux récits tissent ainsi des liens entre les personnages, mais c’est surtout par leurs thématiques qu’ils se font écho. Il y est question, sans tabou ni pudibonderie, des transformations liées à l’adolescence, les règles pour les filles, la mue pour les garçons, et l’entrée dans un nouveau monde où la sexualité occupe une part plus importante. Que signifie cela pour les deux personnages féminins principaux ? Pour la famille de Linh, la voilà devenue en âge de se marier : mariage forcé, arrangé. Pour la mère de Mélina, c’est la mise en garde contre le risque d’avoir un bébé. Bien sûr, au mariage sans amour s’oppose la découverte de l’amour par Mélina et Bilal, un amour tout en tendresse, douceur, respect et consentements partagés.  Un amour post MeToo, un amour dans lequel Cathy Ytak s’amuse à déconstruire les stéréotypes pour donner à voir d’autres modèles de comportement qui font plaisir à lire, faisant de Bilal un garçon timide, sensible, et de Mélina une fille pleine de force et d’empathie.

C’est bien la question des modèles familiaux que posent ces deux récits. D’un côté la famille traditionnelle, traditionnaliste, pour laquelle la réputation et la répétition des coutumes tient lieu de mode de vie, au détriment des libertés et des désirs individuels. De l’autre, le singulier discours du père de Bilal, un discours qui institue un modèle masculin à l’opposé du modèle dominant, un modèle qui valorise la douceur et la tendresse. Et, au milieu de tout cela, au milieu de ce fleuve, de cette nouvelle carte du tendre, deux adolescents qui se découvrent et découvrent une nouvelle façon d’être ensemble. Symboliquement, l’image centrale du cahier d’illustration montre le reflet dissocié d’une adolescente dans l’eau, reliant ainsi les deux récits, la construction et la déconstruction.

Ecriture soignée pour les deux textes. Ecriture en elle qui deviendra une écriture en  je pour Petite Chose, les pronoms symbolisant bien le passage entre la chose de la famille et le je qui s’échappe et court vers sa liberté.  Ecriture aussi très poétique, dans sa structure, des strophes de trois ou quatre vers, dans son rythme, ses anaphores, son montage serré entre ce qu’éprouve Linh et les paroles qu’elle entend, une écriture qui semble marquer l’immobilisme de cette société figée et qui s’oppose aux deux dernières pages, la fuite, au rythme haletant, et au rêve d’un autre futur possible. Ecriture aussi très poétique de Cathy Ytak, dans un autre registre, écriture qui épouse le point de vue masculin, celui de Bilal, écriture de l’intime, de l’intimité des corps qui se touchent, des regards, mais aussi des paroles échangées. A noter ces phrases en italique qui tranchent, phrases en nous, phrases en on, qui montrent ce qui relie ces deux adolescents dans leurs gestes, leurs pensées, leurs souvenirs.

Deux récits très féministes mais deux récits qui ne se veulent pas militants, deux récits qui ouvrent la voie à une autre relation entre les filles et les garçons, deux récits qui disent l’espérance et l’attente d’un autre monde possible.

Partir ?

Partir ?
Julia Billet
Le Calicot 2025

Il existe près de la route / Un bas quartier des bohémiens…

Par Michel Driol

Depuis 6 ans, des gens du voyage se sont  installés en périphérie de la ville. Mais la municipalité décide de vendre ce terrain pour le lotir, et leur donne 3 mois pour partir, en proposant des logements sociaux pour les familles avec enfants. Faut-il reprendre la route ou se sédentariser ?

Le personnage principal  est Jaime, lycéen de première, bon élève, amoureux d’Ana, qui, comme tous ses camarades de classe, ignore qu’il est Manouche. Il est déchiré entre son amour pour une fille qui ne partagera jamais son nomadisme, et sa fidélité à sa communauté. Pour cette réédition, l’autrice a eu l’excellente idée  de faire de Jaime le narrateur de son propre récit, lui donnant ainsi plus de présence dans la façon de faire percevoir son point de vue dans ce récit initiatique.

Initiatique, car il s’agit à la fois d’une éducation sentimentale et d’une transmission, autour d’un secret lié à l’écriture des Manouches, secret que la vieille Yaya, rescapée des camps de la mort, transmet à son petit-fils, sous forme d’un livre. Car c’est bien de transmission qu’il est avant tout question dans ce petit roman. Transmission d’une tradition au sein d’une famille élargie, transmission de ce que signifie être nomade, prendre la route, comme signe de liberté. Transmission d’une langue, orale, ou écrite ?Mais aussi transmission au lecteur d’une façon de vivre, de penser, de sentir propre à une communauté, pour rompre avec certaines représentations ou préjugés. Ainsi le récit montre toute la richesse des valeurs portées par les Manouches, la force des liens familiaux, la structuration de la famille, le poids de la parole des anciens. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin c’est Jaime qui prend la plume pour raconter ce mode de vie, ce qui l’institue comme véritable auteur de ce premier récit, dans une langue à la fois concise et imagée, pleine de trouvailles, comme cet incipit, abrupt, incisif, qui donne le ton au récit : Dehors, c’est barbelé.

Il faut bien sûr évoquer la montée dramatique tout au long du récit, les affrontements avec les forces de l’ordre, la solidarité avec les associations, la duplicité des services municipaux. Il faut évoquer le désarroi si bien décrit au moment de choisir entre le renoncement à une tradition et la reprise, douloureuse, de cette dernière, entre la fidélité à un mode de vie et le renoncement à l’école, à l‘instruction, à la stabilité. Il faut aussi évoquer la richesse et la complexité de personnages secondaires, la vieille Yaya, déjà mentionnée, grand-mère tutélaire, protectrice, le vieux Solémo,  garant d’une certaine tradition, le père de Jaime, devenu alcoolique.

Un récit sensible et touchant qui permet de mieux connaitre et comprendre un milieu peu connu, objet de bien de fantasmes, celui des gens du voyage, récit qui explore une situation de crise très cornélienne où le héros doit choisir entre la possibilité d’un amour partagé et la fidélité à une tradition qui ne peut que l’en éloigner.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

Comme un cherche et trouve…

Par Michel Driol

La Fée bleue, c’est l’amour invisible d’Aimé, le dompteur de nuages. Il la cherche partout, et demande  tant à Agathe la contremaitre de la carrière de pierre qu’aux gallinacées ou au tigre où elle se trouve. En vain…

Ce récit en randonnée est aussi très poétique. Une poésie qui joue sur les sonorités, les homophonies, les  rimes parfois, les rythmes souvent. Une poésie qui joue aussi sur les mots, qui s’associent de façon parfois inattendue, parfois à la limite du clin d’œil ou du double sens. Une poésie qui joue aussi sur la situation, nous proposant le monologue d’un improbable dompteur de nuages et qui côtoie le merveilleux de l’univers du cirque à l’ancienne.

Les illustrations sonnent comme un hommage à ces vieilles images d’Epinal dans lesquelles il fallait trouver un personnage bien caché dans des feuillages ou un motif. C’est le cas ici, le lecteur étant invité à trouver la fée bleue qu’Aimé, le mal nommé, ne voit pas. Elle se dissimule un peu partout dans les images, parfois de façon évidente, parfois de façon plus subtile.  Autant qu’un clin d’œil à l’imagerie d’Epinal, les illustrations ont un aspect retro qui plonge dans le monde du cirque du début du XXème siècle, avec ce personnage de colosse dompteur dont les moustaches et le marcel évoquent bien les hercules de foire. Qu’on soit dans la jungle ou sous la mer, elles multiplient les animaux, les végétaux dans une luxuriance proche de la naïveté du douanier Rousseau, techniques mises à part, puisqu’ici tout est stylisé et fait au feutre, et à l’aquarelle.

Au final, cet album dit la quête de l’être aimé par une sorte de géant lunaire pas très malin. Quête universelle de l’amour d’un être inaccessible magique, merveilleux. Quête qui entraine les quolibets des autres, leur moquerie. Quête qui pourtant se clôt sur deux leçons de sagesse. La première, que chacun est caché sous un masque, comme la fée cachée dans les images. La seconde, c’est que cette quête d’un être extérieur est peut-être bien celle d’un moi profond. La Fée bleue se cacherait-elle en Aimé, comme un contraire ou un complémentaire, une autre vérité ?

Un album en forme de cherche et trouve, poétique et sensible, qui aborde de façon originale la quête de l’autre et de soi même.