Quel tableau !

Quel tableau !
Julien Couty
Rouergue, 2020

Détournement d’art

Par Anne-Marie Mercier

Dès la page de garde, on voit que Julien Couty a convoqué de nombreux peintres célèbres pour l’aider à faire passer son message : Vinci, Monet, Rousseau (Henri), Manet, Millet… (le XIXe siècle est bien représenté).
Un homme et un petit garçon visitent un musée. A la stupéfaction de l’adulte, les tableaux ont été transformés et il y a trop de tout : trop de monde, trop de pesticides (Millet désertique), trop de gâchis (la laitière de Vermeer est distraite), trop de fumée (la mer de nuages de Friedrich est transformée en fumées crachées par de vilaines usines), trop de chaud, trop de froid. Ou pas assez de quelque chose : d’arbres, d’animaux… Les tournesols de van Gogh sont fanés. Julien Couty croque et détourne les œuvres avec un crayon rapide, un beau talent d’aquarelliste et de l’humour (les joueurs de cartes de Cézanne installés à la table du café sont nus mais ont gardé leur chapeau, : « trop chaud ! »).
Je regrette cependant qu’on se serve de l’art pour un message qui n’a rien à voir avec lui : la publicité s’en charge assez (« trop », comme dit ce livre) et que l’on livre ainsi un constat désespérant, un peu trop ressassé ces derniers temps. Certes, « il faut se prendre en main», c’est ce qui est dit en conclusion. Soit. Mais est-ce un bon moyen ?
Le projet du livre tient dans le jeu de mot sur l’expression proposée par son titre : quel tableau !

 

 

 

La Révolte de Sable

La Révolte de Sable
Thomas Scotto – Mathilde Barbey
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Personne n’est trop petit pour faire la différence – Greta Thunberg

Par Michel Driol

Sable est une jeune renarde qui joue souvent avec le narrateur, dont on ne connait pas la race exacte, jusqu’au jour où, prenant conscience d’un dérèglement climatique en voyant le printemps arriver trop tôt, et s’inquiétant pour la Terre, elle s’enferme dans le silence. Rien n’y personne ne peut l’en faire sortir. Sable sort pourtant de sa tanière plus forte et déterminée, entraine à sa suite ses parents et le narrateur, et se rend en ville pour gronder contre les hommes qu’elle tient pour responsables de la situation. Si les adultes sont moqueurs et indifférents, les enfants, eux, sont sensibles à ce discours, et relaient auprès de leurs parents un message pour avoir une planète vivante.

Bien sûr il est question ici de Greta Thunberg – présente à la fois dans l’épigraphe et représentée en dernière page aux cotés de Sable. Mais ce serait réducteur de ne voir dans cet album qu’une fable sur cette jeune fille. D’abord en raison de la poésie du texte de Thomas Scotto, poésie de l’écriture, qui introduit dès les premières lignes le lecteur dans un univers où la syntaxe est bousculée pour faire le portrait de Sable, façon de dire qu’elle est unique. Ce travail poétique de l’écriture se poursuit tout au long du texte, et en fait la qualité : travail sur le rythme des phrases, sur l’utilisation de la phrase nominale, sur l’évocation de la nature. Ce travail sur l’écriture accompagne un récit métaphorique dont le narrateur, le compagnon de jeu de Sable, est le témoin un peu craintif, moins fin que sa compagne, à l’image d’un lecteur lambda qui voit les choses sans forcément en prendre conscience ou en mesurer les dangers potentiels : il voit bien que les litières sont plus sèches et que de plus en plus d’animaux viennent se réfugier de ce côté-ci de la forêt… Le récit fait aussi un beau portrait de personnage révolté, capable de s’indigner et d’accuser. Portrait en trois phases : l’une consacrée au jeu et à l’insouciance, l’autre liée à la prise de conscience qui isole et condamne au silence, silence dont l’auteur a la sagesse de ne pas donner les raisons, et la dernière consacrée à l’action qui prend forme d’un discours magnifiquement évoqué par le narrateur à travers les attitudes et le regard de Sable, autant que par ce qu’il croit avoir compris de ses mots. C’est finalement le regard qui prend la place de la parole : regard de Sable, regard des enfants, mais aussi regard sur la nature, façon paradoxale de souligner l’insuffisance des mots dans un texte hautement littéraire.

Mathilde Barbey accompagne ce texte plein d’esprit de juste révolte par des illustrations à base de papiers découpés, illustrations jouant sur le contraste entre un ciel bleu et froid et la chaleur de la robe de Sable, ou des couleurs des arbres, des plantes, des animaux, ou, à la fin, des banderoles portées par les enfants.

La poésie engagée de Thomas Scotto invite donc à ne pas baisser les bras, et à ne plus assister avec passivité à la destruction de la nature.