L’Archipel de béton

L’Archipel de béton
Olivier Dain-Belmont
Sarbacane 2026

Le tour de France par deux enfants, dans 100 ans

Par Michel Driol

2125… Aminata Dubois, novice au Centre Nucléaire Monastique de Flamanville (CNMF) se voit confier une mission pour devenir nonne : rapporter 3 cartes électroniques nécessaires à l’entretien de la Sainte Centrale. Elle doit donc quitter l’enceinte protégée du Monastère et se confronter à l’extérieur, qu’on lui a toujours présenté comme plein de dangers. Mais, allant de centrale en centrale, elle effectue un tour de France, et découvre que le monde extérieur n’est pas tout à fait celui qu’on lui a présenté. S’il présente des dangers, il est peuplé d’une population qui tente de survivre, localement, entre survivalisme agressif et solidarités pacifiques permettant une adaptation à la canicule permanente.

Cette dystopie, qui prend l’aspect d’un road trip, est d’abord un formidable roman d’aventure, dont la narratrice est la novice Aminata, un  roman d’aventure picaresque, avec des bons, des méchants, du suspens, des poursuites, des combats, des retournements, un roman qui conduit le lecteur et les personnages de surprise en surprise dans le tour d’une France qui n’est plus un pays, une France en ruines, accablée par la canicule. Les personnages sont hauts en couleur : Aminata, sportive, vive, le chevalier Henri de Barfleur, qui, tel Don Quichotte, fait revivre les romans de chevalerie, et ne manque ni de courage, ni de panache, le petit Tristan, autre novice, sans compter les nombreux Prieurs des Centrales qu’elle visite. Les références à Don Quichotte abondent dans le roman, qui semble y trouver l’une de ses sources, et sa dimension spirituelle de quête d’une impossible étoile… fût-elle une carte électronique !

Mais cette dystopie est aussi le récit d’un futur possible, un futur dans lequel les Centrales nucléaires, affectées par le réchauffement général, sont passées aux mains d’un ordre religieux. Les ingénieurs deviennent des Prieurs, et l’Atome le nouveau Dieu qu’on adore, qu’on prie, à force d’Ave Maria Curie, de lectures et de bénédicité…. Si, à Flamanville, on maintient la production, d’autres centrales ont fait le choix de tout arrêter, voire de démanteler… Quel avenir pour le nucléaire ? Parallèlement à cela, d’autres communautés explorent d’autres voies : éoliennes, solaire… et produisent ce dont elles ont besoin. Dans ce futur, il n’y a plus d’état, la nation n’est qu’un lointain souvenir, et les différents groupes n’ont rien en commun. La seule organisation qui semble subsister est cet ordre religieux des Centres Nucléaires. Ce que l’auteur décrit, c’est un futur lié au dérèglement climatique et à ses conséquences. Le récit se fait militant, montrant les dangers du nucléaire, mais aussi ceux du libéralisme économique, de la consommation inutile à outrance (en particulier dans ce qu’est devenu le XVIème arrondissement !). Faut-il continuer d’exploiter les ressources de la planète ou replanter, à l’image d’un des personnages, des forêts primaires ? Faut-il croire à tout prix au progrès, attendre son retour, comme les religieux de Flamanville ? Ou vivre le présent, et cultiver son jardin et ses légumes ? Où est la sagesse ?

C’est donc aussi un roman d’apprentissage et d’initiation. L’héroïne arrive avec ses préjugés, sa connaissance du catéchisme lié à la religion de l’Atome dans laquelle elle a été élevée. On la voit, au début, apeurée à l’idée de passer une nuit seule dehors au milieu des dangers potentiels. Mais, petit à petit, on la voit s’instruire au contact des autres, remettre en cause son éducation, et même perdre la foi en l’atome, dont elle mesure les dangers. C’est cette évolution du personnage, sa façon de grandir, de murir, de comprendre par elle-même le monde qui fait une grande partie de la richesse de ce roman. Elle reçoit ainsi, tout au long du roman, une véritable éducation, qui la conduit hors de ses certitudes.

La force de ce roman, c’est de nous entrainer, avec ses personnages, dans une quête sans que l’on sache bien où il entend nous conduire. Ainsi on va de découverte en découverte, de microsociété en microsociété, de découvertes positives en expériences négatives,  le scénario complexifiant petit à petit les problématiques soulevées, jusqu’à un éblouissant final, à la fois surprenant et attendu, qui quelque part révèle la finalité de l’auteur et ses prises de positions.

Roman d’aventure, roman écologique, mise en garde contre les dérives hyper technocratiques de notre monde actuel et une confiance absolue dans le progrès et une science sans conscience, ce récit ne manque pas d’humour, dans sa façon de s’inscrire dans la tradition des romans de chevalerie, dans sa façon d’imaginer une façon de nommer les personnages, et même les animaux. C’est ainsi que la mule GRNC-10 se voit renommée Grinepisse… A lire à voix haute !

Un Bout du monde

Un Bout du monde
Célia Garino
Sarbacane, 2026

Par Anne-Marie Mercier

Publié initialement en 2024, ce magnifique roman a été très bien accueilli par la critique (et par lietje !) : il lui a été décerné le prix littéraire franco-allemand (catégorie Jury jeune) et il a été sélectionné pour le grand prix de la Société des gens de lettres du Roman Jeunesse.
Sa réédition se fait sous une belle couverture, plus avenante que la précédente, qui insistait sur le côté explosif du narrateur. Ici, c’est la beauté du monde qui est mise en avant, celle qu’il finit par découvrir après bien des errances et des révoltes.

 

 

http://www.lietje.fr/2025/08/03/48732/

 

Ida et Martha des bois

Ida et Martha des bois
Ilya Green
Didier Jeunesse 2024

Deux petites filles en quête de liberté

Par Michel Driol

A l’orée du bois, Ida et Martha s’interrogent. Y a-t-il des enfants comme elles qui y vivent ? C’et alors que surgit un renard qui les conduit au cœur de la forêt, à la rencontre d’autres enfants aux tenues chamarrées qui s’empressent de peindre les belles robes blanches.  De retour à la maison, elles voient leur mère désapprouver leur tenue, et, le lendemain, une clôture entoure le jardin Le renard creuse un tunnel pour leur permettre de retourner dans la forêt. Le soir, elles sont punies, et la clôture est devenue infranchissable. Elles écrivent une lettre à leurs parents, et s’évadent pour rejoindre leurs amis de la forêt. La lecture de cette lettre conduit les parents à comprendre et à renouer le lien avec leurs fillettes.

Ce bel album évoque avec force et poésie la tension entre le besoin de sécurité et celui de liberté des enfants, entre l’ordre familial et le désordre du monde extérieur. D’un côté, il y a la maison, qu’on devine bourgeoise, un peu caricaturale, avec des parents et une cuisinière, un parquet brillant au point de Hongrie, une maison où tout est à sa place, à l’image du chat sur le fauteuil. Maison rassurante aussi, celle de la bonne odeur du diner et des câlins du soir. Face à cela, la forêt, lieu de l’interdit, lieu des mystères, lieu à découvrir, lieu du désordre des lianes et des branches, lieu des enfants libres, libres de se rouler dans la boue, de danser ou de se baigner. Entre les deux, il y a les deux sœurs partagées entre ces deux lieux, entre ces deux besoins, qui décideront de partir, de trouver la liberté qui leur manque à la maison.  C’est ce moment-clef de l’enfance que l’autrice saisit et dépeint, ce moment d’hésitation entre le confort du nid qu’on hésite à quitter et l’appel du large.

Le texte, écrit dans une langue sensible, est particulièrement travaillé pour suivre le point de vue des deux fillettes dans leur découverte d’un autre monde possible. A l’image de l’incipit « Ida regardait Martha. Et Martha regardait la forêt », un double regard qui donne à lire à la fois la bulle dans laquelle vivent les deux fillettes et l’ouverture vers le dehors. Par la suite, le texte évoque les représentations des fillettes sur la forêt, représentations qu’on devine dictées par les propos de parents qui en interdisent l’accès, les sentiments, les émotions, les joies et des peurs des héroïnes, afin qu’on soit au plus près d’elles lorsqu’elles prennent la décision de partir.

Les illustrations, essentiellement à partir de papiers découpés, donnent à voir ces univers. Celui de la forêt, représenté de façon quelque peu naïve, à la façon d’un douanier Rousseau, lieu de la couleur, des formes chatoyantes, celui de la maison plus géométrique.  Il faut voir aussi la façon dont sont rendues les attitudes de tous les personnages, celle de la bande d’enfants des bois, pleins de vie, saisis dans des postures qui contrastent avec l’aspect hiératique de parents, et voir défiler sur le visage des deux fillettes toute une gamme variée d’émotions. La force des illustrations vient aussi des cadrages choisis et de la composition, toujours maitrisée, des planches, magnifiées par le grand format de l’album qui permet de percevoir tous les détails, et, en particulier, les nombreux animaux qui peuplent cette forêt, dont le magnifique renard.

Un album qui pose la question de l’éducation, et de la voie que doit choisir chaque individu entre les normes sociales, les bienséances, le respect des convenances et son émancipation, ici son épanouissement au plus près de la nature, de sa nature peut-être. Tout en les opposant, l’album appelle à ne pas rompre les liens familiaux et se termine par la manifestation de l’amour qui va au-delà des façons de vivre et de sentir. Eduquer, c’est, étymologiquement, faire sortir de. Ce n’est donc pas entourer de barrières aussi protectrices qu’aliénantes, mais permettre de les franchir.

Drôle de ménage

Drôle de ménage
Jean Cocteau (1948)
Grasset jeunesse, 2023

Traité d’éducation (terrible) à la Cocteau

Par Anne-Marie Mercier

Grasset jeunesse poursuit son entreprise de réédition d’ouvrages ayant marqué l’histoire de la littérature de jeunesse. Cet album de 1948 est pour moi une belle surprise : on y trouve les dessins subtils et parfois désinvoltes de Cocteau, son attitude indépendante et son humour.
Monsieur Soleil et Madame Lune se marient et ont beaucoup d’enfants. Ils mènent une belle vie, font la fête, séparément bien sûr, et négligent leurs enfants. Un jour, ces « parents terribles » ont l’idée de faire éduquer ceux-ci et les confient à des chiens.
Dans un premier temps, les chiens sont des maitres conventionnels et exigeants. Mais ils se lassent, comme leurs élèves, et décident de faire tout autrement : ils apprennent aux enfants ce que leurs maitres leur ont appris (faire le beau, rapporter la ba-balle, etc.) ou ce qu’ils savent faire instinctivement (tuer les poules, faire les poubelles…) et ils les maltraitent aussi un peu, comme leurs maitres les maltraitent parfois. Y aurait-il une critique des méthodes éducatives du temps, ou de tous les temps? À la fin, tout fini bien, les parents découvrent le désastre et confient leurs enfants aux étoiles qui sont très sages, un peu trop). Entretemps, on se sera bien amusé de ces caricatures d’éducation.
La préface de Cocteau, qui invite les enfants à ne pas perdre trop vite leur esprit d’enfance et à veiller à ce que leurs parents retrouvent le leur, s’ils l’ont perdu, est un beau plaidoyer pour la lecture conjointe : lisez ensemble, apprenez à lire aux parents, dit-il.
Enfin, si les couleurs de ce livre (bel objet sur beau papier) leur déplaisent ils peuvent colorier eux-mêmes : les enfants (terribles) au pouvoir !

La Prophétie de Béatryce

La Prophétie de Béatryce
Kate DiCamillo – Illustrations de Sophie Blackall
Seuil 2023

La fillette, le moine et la chèvre

Par Michel Driol

A une époque non précisée, quelque chose comme le Moyen Age, Frère Edik qui va nourrir Answelica, la chèvre capricieuse du monastère, découvre une petite fille, Béatryce. Serait-elle celle dont parle la prophétie que les moines comme lui on écrite dans les Chroniques de l’ordre du Chagrin : Un jour, viendra une enfant qui détrônera un roi et amènera un grand changement ? Cette fillette sait lire et écrire, chose rare et dangereuse pour les filles à cette époque, et on découvre vite qu’elle est recherchée par le roi. Déguisée en moine, s’enfuyant pour rencontrer le monarque, elle se lie d’amitié avec un garçon débrouillard, Jack, et un vieil homme plein de secrets, et accompagnée de Frère Edik et de la chèvre, va affronter les soldats, le conseiller et le roi…

Ce roman, orné par des illustrations en noir et blanc en forme d’enluminures, ne manque pas de charme. D’abord par sa galerie de personnages. Une chèvre à qui ne manque que la parole, têtue comme celles de sa race, mais attachée à Béatryce qu’elle accompagne partout, protège et défend sans relâche. Un moine à l’œil fou, plein d’amour pour les autres, un peu peureux, encore aux prises avec les traumatismes de son enfance et de ses rapports avec son père. Un gamin espiègle, plein de ressources, élevé par une vieille femme aujourd’hui morte, mais peut-être réincarnée en abeille. Un vieillard plein de sagesse, dont on ne révélera pas ici quel est le secret… Bien sûr sans oublier les méchants… le conseiller du roi, les soldats, les bandits. Tout ceci nous emmène dans un Moyen Age proche du « il était une fois… » du conte. Un conte dont l’héroïne est bien sûr une fillette amnésique à la recherche de son passé, et de l’accomplissement de son destin. Un conte qui parle de féminisme et d’éducation : la mère de Béatryce a voulu qu’elle apprenne à lire, comme ses frères. Elle apprendra à son tour à lire à Jack. Un conte dans lequel la société impose aux femmes de se tenir au second rang, mais qui les montre parvenir à imposer une autre vision du monde. Un conte qui parle du pouvoir, de ses effets sur les individus, de la façon de l’exercer ou d’y renoncer. Mais c’est aussi un conte qui évoque notre rapport aux prophéties et aux légendes. Les premières ne valent-elles que parce qu’on croit en elles ? Quant aux secondes, comme dans les Mille et une nuits, elles peuvent sauver une vie, et révéler la vérité des situations, avec un clin d’œil à la Petite Sirène sous forme de mise en abyme… Charme enfin de la construction de ce récit quelque peu atypique, qui propose différentes situations, comme différents fils narratifs que le récit va, petit à petit, coudre ensemble jusqu’à la rencontre finale de tous les personnages.

Entre conte et roman d’initiation, un récit sur l’amour et le pouvoir des mots, mais aussi sur une enfant qui veut trouver sa place dans le monde, écrit pas une autrice américaine trop peu traduite en français.

Le Nuage de Louise

Le Nuage de Louise
The Fan Brothers (Eric, Fan, et Devin Fan)
Little Urban 2022

J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Par Michel Driol

Ce samedi-là, au cours de sa promenade hebdomadaire avec ses parents, Louise se fait acheter un nuage. Un nuage ordinaire. Suivant les instructions de la notice jointe, elle lui donne un nom, Milo, et prend soin de lui, l’arrose régulièrement, ce qui fait qu’il grandit bien. Mais un jour, trop à l’étroit dans la chambre de Louise, le nuage laisse déverser sa colère sous forme d’un orage. Il est temps pour Louise de laisser le nuage vivre sa vie au grand air.

Bien sûr, c’est une histoire à message, qui parle du besoin de liberté, de ce que c’est que grandir, des soins et de l’accompagnement nécessaire à l’épanouissement d’un petit (nuage ? enfant ? animal : chacun interprétera à sa façon ce beau symbole du nuage). Mais, autant que le message, c’est son traitement par les Frères Fan qu’il faut saluer ici. D’abord à travers des illustrations absolument magnifiques. Le décor : une ville de brique rouge, probablement américaine au début du XXème siècle, où l’on croise aussi bien les premières automobiles de luxe que des grands bi et un carrousel, où les costumes de bain couvrent tout le corps. Façon de dépayser le lecteur dans le temps avec les anachronismes. Des illustrations dont la dominante grise de l’univers et de la chambre de Louise contraste avec les couleurs de ses plantes et du ciel. du parc d’attraction et de la ville. Ce jeu de couleurs particulièrement réussi, avec ses touches de jaune (des bottes de Louise au taxi qu’on croise dans la rue) à lui seul raconte une histoire où alternent les états d’âme, mais où se donne à voir aussi le décalage entre cette petite fille et le monde qui l’entoure. Enfin, les amoureux des illustrations très détaillées se réjouiront ici de la précision de la représentation du monde urbain, de l’appartement, et apprécieront les couleurs très brumeuses du ciel, comme un coucher de soleil qui transfigure tout. Ensuite cette histoire surprenante et pleine d’originalité est mise en mots dans un texte tout aussi poétique que le sont les illustrations. Tout est fait pour épouser le point de vue de Louise, petite fille dans son univers (elle aime les nuages, qui sont « un peu passés de mode »), pleine de soins et d’attention, de désir de bien faire, d’empathie, mais aussi pour épouser le point de vue de Milo, doté d’une véritable identité : un nom, et des pensées. C’est un récit sans dialogues – ce qui est rare en littérature jeunesse – , comme pour souligner la solitude de cette fillette dans sa ville, dans sa famille, dans son monde, avec son seul ami le nuage. Sans parole, ou presque, car les seuls mots prononcés le sont au moment de la séparation entre Louise et Milo, comme un ultime conseil de la fillette à celui qui va prendre son envol « Reste près des gros nuages ». C’est une histoire pleine de tendresse et de délicatesse, tant par le texte que l’illustration : une superbe façon d’aborder des problématiques graves, qui touchent tout le monde, celles de l’éducation et de l’attachement, à travers la belle métaphore du nuage dont on doit prendre soin, mais qu’il faudra libérer un jour.

On ne boude pas le plaisir que procure la lecture de cet album fantastique, intelligent et sensible.  Quand on songe que certains enfants n’ont qu’un tamagotchi dont ils doivent prendre soin, on envie Louise et son nuage autrement plus poétique, et on souhaite que tous les enfants aient envie de scruter le ciel comme Louise, pour y chercher un nuage « particulièrement doux et cotonneux ».

La Guerre ce n’est  pas pour moi !

La Guerre ce n’est  pas pour moi !
Eric Battut
Rue du monde 2021

La paix est un oiseau si fragile

Par Michel Driol

A douze ans, un jeune africain, Baki n’a connu qu’un pays de ravagé par une guerre civile. Le jour de son anniversaire, il est enrôlé de force par des soldats. Après un entrainement, il participe à un combat qui se solde par une défaite, sans tirer un seul coup de feu. Il parvient à s’enfuir, rejoint une colonne de réfugiés, est hébergé dans un camp de l’ONU où il apprend à lire et à compter. A 25 ans, devenu maitre d’école dans son école, il tremble toujours pour ses élèves lorsqu’il entend des bruits de moteur.

Baki-le-roi-du ballon, Baki-l’enfant-soldat, Baki-l’enfant-qui-court-plus-vite-qu’une-balle, Baki-le-maitre-d’école, à travers ces quatre dénominations se lit la question de l’identité personnelle et sociale de Baki le narrateur. Celui-ci est une victime qui s’interroge sans cesse et qui assiste, impuissant, aux évènements : l’entrainement, la longue marche, l’arme plus lourde que lui, le combat, l’attaque de l’aviation, avant de pouvoir s’enfuir, décidant que la guerre, ce n’est pas pour lui. Le récit relate des faits, avec une certaine froideur et objectivité. Jamais Baki n’évoque sa peur, ses propres sentiments, comme s’il lui était interdit d’en avoir, laissant du coup le lecteur libre d’éprouver ses propres émotions devant cet enfant-soldat. Devenu adulte, c’est là qu’il évoque, avec altruisme, ses propres sentiments de crainte pour ses propres élèves. Les illustrations sont extrêmement expressives, reprenant la plupart des codes utilisés par les enfants pour évoquer la guerre, les conflits, les explosions et les bombes. Le tout dans des couleurs elles-mêmes explosives, l’orange et le rouge, façon de dire la tension, bien loin des pages de garde bleues et du vêtement, immanquablement bleu, de Baki, véritable héros symbole de paix, qui a préféré le savoir aux armes.

Un album positif, à la fin heureuse, qui est un vrai plaidoyer pour la paix. Un livre malheureusement actuel et indispensable.

L’enfant renard

L’enfant renard
Laure Van der Haeghen
HongFei 2021

Apprendre à vivre ensemble

Par Michel Driol

Dans une petite maison, à l’orée du bois, vivent une maman rousse et son fils, malheureux d’être enfermé. Un jour, elle le laisse s’enfuir dans la forêt, et va le voir tous les soirs. Il revient, trempé, devant la maison, et y reste, se laissant câliner, cajoler, faisant le récit de ses futures aventures. Sauf que l’enfant est un petit renard, qui à la fin de l’histoire, va se métamorphoser en enfant humain, et que la maman est une ancienne renarde qui a accepté de devenir humaine…

Laure Van der Haeghen propose un album très poétique pour évoquer à la fois les relations entre la nature et la culture et entre les adultes et les enfants. C’est bien de socialisation qu’il est question ici, dans l’opposition entre cette maman humaine et cet enfant sauvage, qui ne rêve que de liberté, de grands espaces, d’épanouissement dans la forêt, loin d’elle. Tout comme sa maman, il va accepter, à son tour, de se transformer en homme, de perdre ses attributs sauvages, crocs et griffes qui font peur aux autres animaux, pour vivre dans une maison, tout en rêvant de repartir.  Les relations poignantes  entre les deux personnages sont évoquées avec beaucoup de pudeur.  Cette histoire, proche du conte par ses éléments, ses métamorphoses, son imaginaire lié à la forêt, dit comment parents et enfants doivent s’apprivoiser, comment les parents doivent laisser les enfants  faire leurs expériences par eux-mêmes, comment la confiance n’est pas donnée a priori, mais se construit petit à petit, avec des phases de défiance, d’incompréhension. Sous une forme symbolique et imagée, ce sont bien des propos sur l’éducation qui sont tenus, s’adressant au cœur autant qu’à l’intelligence. Les superbes illustrations montrent avec réalisme les deux personnages, tant dans leur état sauvage qu’humain, dans des poses très symboliques de leurs états d’esprit et de leur relation, pleine d’amour et de respect mutuel. Elles montrent une nature somptueuse, luxuriante, prés, forêts,  aux  couleurs de l’été et de l’automne. A cette nature s’oppose l’intérieur blanc de la maison, où se détachent quelques objets essentiels, chaise, jouets, et dont les fenêtres s’ouvrent sur l’extérieur, sur la nature.

Un superbe album qui s’adresse aussi bien aux adultes qu’aux enfants, qui doivent avoir le droit et la possibilité de parcourir librement la grande forêt du monde avant de retourner découvrir et accepter les choix faits par leurs parents, et de rejoindre la terre des hommes. Un album qui parle d’éducation à travers de somptueuses images, à la fois textuelles et iconiques, réalistes et symboliques.

 

ABC…

ABC…
Antonio Da Silva
Rouergue 2020

Pourtant rien n’a été simple illusion*

Par Michel Driol

Passionné de basket, Jomo est repéré dans un faubourg pauvre de Bamako par un dénicheur de talents, qui lui propose un contrat pour la France. A Lyon, à son arrivée, le jeune homme est pris en charge à l’Académy Tony Parker. Comme il ne sait pas lire, il suit des cours d’alphabétisation dans une MJC, et tombe amoureux de la fille de la formatrice, Rosa-Rose.

Ce roman est d’abord un beau portrait d’un personnage droit et positif, capable de résister aux pires tentations au nom des valeurs transmises par ses parents et de l’espoir qu’il a de devenir, à l’instar de son idole Toni Parker, un champion de basket. Il n’est pas le seul personnage positif du roman : que ce soient les parents de Jomo ou toute l’équipe de l’Academy,  ou les femmes de différents continents qui suivent les cours d’alphabétisation et partagent leurs spécialités culinaires, ou encore les amis portugais de rosa-Rose qui préparent un spectacle pour la fête des consulats, Antonio da Silva propose une collection de portraits variés de personnages qui ont en commun le souci des autres et la solidarité. Une mention spéciale pour Tony Parker, personnage du livre, plein d’humanité,  incarnation de valeurs sportives positives d’altruisme et de sens des responsabilités. Pour autant, tout n’est pas rose dans ce roman qui laisse rôder autour de son héros le danger et les menaces. Blessure au genou lors de son premier match. Bagarre contre un dealer qui le conduit au poste de police où il doit faire face à des policiers peu compréhensifs. Suicide du père de Rosa-rose, dont toute la vie a été tournée vers les autres, qui fait écho au suicide de Mário de Sá-Carneiro dont sa fille lit un poème. Drogue enfin, dont Rosa-rose a beaucoup de mal à se passer. Le drame rôde donc autour de l’ascension du jeune basketteur, et l’on ne révélera pas ici la fin, dont on dira simplement qu’elle mêle la tragédie et l’optimisme, à l’image du roman tout entier.

C’est ensuite un roman d’initiation dans lequel un jeune homme, déraciné, découvre d’autres façons de penser, de voir le monde, grâce à l’amour d’une jeune fille. Initiation à la poésie, au cinéma, à la musique qui se font en parallèle à son entrainement pour devenir un sportif accompli. Allant au bout de cette démarche, Antonio da Silva propose un roman dont les numéros de chapitres sont remplacés par des lettres, de A à Z, qui se clôt presque par l’abécédaire de Jomo, façon de dire l’importance des mots, de la littérature, de ce que le héros ne perçoit au début que comme pattes de mouches avant de découvrir la force de la poésie, plus forte et essentielle que le basket. Quant à l’écriture même du roman, elle prend des formes variées, et sait mêler adroitement phrases nominales, évocations métaphoriques, et rythmer ainsi le récit.

En lisant ce roman, on ne peut que penser à  Je préfère qu’ils me croient mort, d’Ahmed Kalouaz, roman sur le même thème mais beaucoup plus sombre. ABC… est un roman humaniste sur les vertus du sport, de l’accueil, mais aussi de la transmission.

* Extrait d’un poème de Mário de Sá-Carneiro cité dans le roman

 

Le Robinson suisse

Le Robinson suisse
Johann David Wyss
Adapté par Peter Stamm, illustré par Hannes Binder
Traduit (allemand) par Lionel Flechlin
La Joie de lire (Encrage), 2017

Impossibles Robinsons

Par Anne-Marie Mercier

On ne peut que se réjouir de l’initiative de La Joie de lire (éditeur à Genève) pour  transmettre aux lecteurs francophones une nouvelle adaptation de la célèbre robinsonnade du pasteur suisse allemand Johann David Wyss. Cette variation sur l’ouvrage de Defoe n’a plus rien à voir avec le lamento sur la solitude de son modèle : c’est une famille entière, les deux parents et leurs quatre fils, qui a trouvé refuge sur une île déserte après avoir fait naufrage (l’équipage du navire les a abandonnés et s’est enfui sur les chaloupes de sauvetage). Parvenant à rejoindre le navire grâce à des procédés simples et ingénieux, comme Robinson, ils vident l’épave de tout ce qu’elle contient et installent une micro société cueilleuse, chasseuse, pêcheuse, agricole et industrieuse : le père, instituteur, sait tout sur tout et a mémorisé tous les détails des livres de voyages qu’il a lus, détaillant les propriétés des plantes et les techniques des peuples sauvages…
Un campement sous une toile à voile est remplacé par une cabane dans les arbres, puis par une maison en dur creusée dans le roc. Chaque expédition est l’occasion d ela construction d’une nouvelle cabane. Arbre à pain, calebasses, autruches, buffles… tout est utile, tandis que les pitreries d’un petit singe apprivoisé égayent le tableau ; dans les derniers chapitres, l’ombre d’une jupe apparait enfin, pour le plus grand bonheur du fils ainé, précédant de peu la civilisation. Si les nouveaux Robinson ne se soucient guère de bien-être animal, ils sont attentifs à la nature et à sa beauté, refusent le gaspillage, et l’île est, grâce à leurs efforts, prête à la fin du volume à devenir la « Nouvelle Suisse » qui inspirera Jules Verne dans Seconde patrie – Jules Verne avait déjà réécrit l’histoire de la famille dans L’oncle Robinson (1861) et repris des éléments dans L’île mystérieuse). (pour les détails, voir la thèse de Anne Leclaire-Halté). C’est en somme une belle utopie familiale, où chacun participe à hauteur de ses moyens et de ses goûts et où l’on s’éduque et on s’instruit tout en agissant et en grandissant.
Ecrite par Wyss pour ses quatre fils qui lui ont servi de modèle, reprise par son fils Johann Rudolf et publiée en 1813 à Zurich, traduite immédiatement en français par Isabelle de Montolieu, cette histoire aurait aussi été popularisée par une deuxième traduction de la même traductrice (merci à Wikipedia pour ces indications !) largement revue, avec une suite, une autre paraissant peu après, de l’auteur lui-même pour lui faire concurrence… Cette œuvre fait ainsi partie des classiques maintes fois réécrits, raccourcis, trahis, expurgés (notamment des références à la religion et à la morale, très nombreuses) sans doute à cause de sa longueur, de son style désuet, et de son absence d’intrigue aventureuse. C’est un bonheur de retrouver ce livre, avec de nombreuses gravures, et c’est sans doute une bonne chose pour ses futurs jeunes lecteurs qu’elle ait été allégée de beaucoup de discours moraux qui aujourd’hui lasseraient. Néanmoins, l’abréviation n’est pas sans inconvénients et la lecture n’est pas toujours fluide ; les événements, fabrications diverses et décisions se succèdent à une vitesse confondante et un peu caricaturale; les dialogue, nombreux dans l’œuvre originale,  montraient une certaine conception de l’éducation et un souci de faire participer davantage les jeunes héros à l’aventure collective : ils manqueront à qui aura lu l’œuvre originale. L’ouvrage fait pourtant 243 pages : ce Robinson fait peut-être partie des œuvres impossible à adapter sans trahir le projet initial – comme l’original de Defoe.

Pour les puristes, les historiens, ou les lecteurs que de gros volumes ne rebutent pas, on peut aussi lire l’œuvre en ligne dans son intégralité, dans une version traduite en français par Frédéric Muller et publiée en 1870, disponible sur la bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents, Volume 541 : version 1.0 (merci le Québec!). Pour les autres, cette adaptation offre l’essentiel d’une belle robinsonnade (merci Genève !).