L’évasion

L’évasion
Vincent Broquaire
(les grandes personnes), 2026

Ah!

Par Anne-Marie Mercier

Pour cette échappée, il fallait bien un format exceptionnel comme celui de cet album, souple et blanc. Sur les pages blanches, on ne verra que les silhouettes de tout petits personnages habillés de noir, hommes et femmes. On les voit sauter, courir, se propulser de toutes les manières possibles pour tenter de s’évader, croit-on – mais c’est bien ce qu’indique le titre – du monde blanc de la page.
Des découpes et des trompe-l’œil donnent à cette page l’allure d’un rideau de théâtre qui se gonfle se rétracte, se déplie. Les personnages s’aident d’un fil qui traverse la page du haut en bas pour tenter d’ouvrir ce rideau, par le côté, par le haut, par le bas, en y grimpant…, tout cela en vain. D’autres s’aident d’une perche, autre mince trait noir remplaçant la corde souple, pour se propulser. D’autres d’un canon qui les envoie vers les hauteurs. Une grande échelle, un balai, tout est bon.
Les tentatives s’achèvent par un succès, la page/planche se repliant pour découvrir un ciel noir étoilé. En fait, c’est encore un autre rideau de scène, constellés de petites ampoules. Les acteurs sont peut-être des machinistes. Ils ont terminé leur travail et décrochent les ampoules avant de quitter la scène. Mais alors, où se trouve le réel, la vie ? Ici même
Ce qu’on imaginait comme une évasion est un renversement de décor, un basculement de l’espace plan et blanc de la page vers un espace en trois dimensions. Le lecteur a été plongé dans une illusion et c’est lui-même qui s’évade et se déplace en changeant en permanence de perspective.
Superbe travail graphique utilisant intelligemment les ressources des découpes et des (faux) pliages, il éblouira les amateurs et permettra aux jeunes lecteurs de mettre en œuvre tout un vocabulaire pour nommer les mouvements et s’extasier sur la magie des retournements.
D’après le communiqué de presse,  « A travers cet ouvrage singulier et plein d’humour, l’auteur nous pousse à repenser ce qu’est un livre, et ce qu’il contient réellement « , à méditer ! Le logo de la maison d’édition modifié sur la couverture indique bien le propos : il dynamite les cadres.

Bon Pon

Bon
Pon Pan
Et après ?
Katsumi Komagata
Les grandes personnes, 2024

Trilogie d’albums graphiques et sonores

Par Edith Pompidou-Séjournée

Trois petits albums de Katsumi Komagata qui se ressemblent sur la forme sans doute induite par le public concerné : de tout jeunes lecteurs pour stimuler leur envie de s’approprier ces petits ouvrages cartonnés et carrés sur fond blanc aux formes graphiques simples et stimulantes. Mais qu’en est-il sur le fond ? Peut-on parler de trilogie ? Un ordre a paru s’imposer après leur découverte respective.
En premier, dans l’album « Bon », un petit personnage du même nom est représenté sous la forme d’un petit rond noir qui se transforme plusieurs fois puis est rejoint par Pan qui s’associe à lui pour faire une tête de clown puis de singe. Les dessins épurés sont soulignés par des jeux sonores sur les noms qui évoluent eux aussi et se multiplient : lorsque Bon grandit il devient BOOON puis à sa division des petits Bon Bon se détachent. L’auteur joue aussi avec le support du livre dont certaines pages sont découpées pour laisser apparaître les suivantes : les motifs s’enchaînent et se complètent en donnant ainsi une impression de répétition à l’infini.
Après l’album « Bon », vient celui de « Pon Pan », cette fois les petits ronds sont tous deux oranges. Le premier Pon se différencie de Bon par sa première lettre mais lui aussi se multiplie et se transforme, il est de même rejoint par Pan. Pourtant, les deux ne s’associent pas. Au contraire, si Pan se multiplie seul, une partie de lui devient Pa. Encore une fois, l’auteur joue sur les mots et utilise un jeu de perçages dans les pages qui permet d’apercevoir le rond suivant tout en accélérant la vitesse d’enchaînement et l’impression de profusion des ronds.
Enfin, vient l’album « Et après ? », dont le titre évoque la fin de la trilogie tout comme la première de couverture. Sur celle-ci, on retrouve une tête jaune avec des oreilles : le rond noir déjà utilisé par Bon suggère le nez et deux trous ronds, de la même manière que dans « Pon Pan », forment les yeux invitant le lecteur à plonger dans l’album pour découvrir la suite suggérée par le titre « Et après ? ». Si les ronds continuent à se multiplier, les graphismes évoluent et se transforment cette fois en différents animaux colorés.
Dans ces trois petits albums, Katsumi Komagata travaille donc le support par des jeux de découpages subtils qui s’enchaînent et se répètent créant un dialogue à l’intérieur de chacun mais aussi tout au long de la série. Cette matérialité du livre plaira aux plus-petits et affûtera leur sens de l’observation. Elle interpellera aussi les plus grands en les obligeant à une lecture active non linéaire, qui leur permettra de naviguer loin des cadres spatio-temporels classiques.

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