Le Poème de Fernando

Le Poème de Fernando
Eric Pessan
Thierry Magnier –Petite poche – 2022

Quand on prend soin d’un poème

Par Michel Driol

A 64 ans, Fernando trouve par terre un poème tout chiffonné. Ce dernier, petit à petit, reprend vie, et Fernando se promène avec lui dans tout le quartier et tous les deux deviennent célèbres. Mais un enfant, seul et triste, les regarde avec des yeux pleins de colère. Le lendemain, Fernando lui donne le poème, puis va le nourrir, jusqu’à ce que l’enfant parte ailleurs, et qu’il lui envoie un poème, jeune, vif et intrépide.

Que peut la poésie aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’un poème ? Ce sont à ces questions, en faisant appel à l’imaginaire, que répond ce court roman. La fable montre que le poème est vivant, qu’il échappe à tout, suit sa propre voie, mais surtout qu’il est capable d’apporter à chacun quelque chose d’essentiel. Avec un côté quelque peu brechtien, d’abord vient la bouffe, ensuite la poésie, le roman parle aussi de l’accueil des réfugiés, de la façon de prendre soin d’eux comme de la poésie, qui est définie aussi bien négativement, par ce qu’elle n’est pas, que positivement, dans ses multiples variations.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, qui indique la nécessité de la littérature, et plus particulièrement de la poésie pour vivre.

Pas chez nous !

Pas chez nous !
Yaël Hassan
Le Muscadier – Collection Rester vivant – 2022

Bienvenue à B* ?

Par Michel Driol

La préfecture décide d’ouvrir  à B*, bourgade du Var, un foyer pour accueillir une quinzaine de migrants, au grand dam de son maire, d’extrême droite. Plutôt que de résumer le roman, afin de laisser à chaque lectrice et lecteur le plaisir de suivre l’intrigue, on va en donner la liste des principaux personnages. D’abord l’héroïne, Amélie, fille du maire, qui rêve de liberté, et est tombée amoureuse d’Anton, un néofasciste violent. Sa principale amie, Clara, bien différente d’elle, fille du directeur du journal, élève sérieuse et ouverte, qui rêve de devenir journaliste. Issam, un jeune migrant dont toute la famille a péri en Syrie. Et, du côté des adultes, le père et la mère qu’Amélie, que tout oppose (l’un d’extrême droite, hostile aux migrants, l’autre de gauche, favorable), Crystel qui a monté une association pour le vivre ensemble, et la grand-mère d’Amélie, ancienne institutrice fortement opposée aux idées de son fils.

Ecrit en suivant au plus près le point de vue d’Amélie, le roman ne se refuse pas à une certaine polyphonie, en prenant en compte différents regards sur l’accueil des migrants et demandeurs d’asile, mettant en particulier en évidence, au-delà du refus idéologique de l’extrême droite, cette peur de l’inconnu qui disparait lorsque l’inconnu devient connu. Le roman s’inscrit dans un espace géographique bien délimité, le Var, pour une intrigue pleine – hélas- de réalisme, dans une petite communauté où tout le monde se connait. Dans ce quasi huis-clos en plein air, il montre surtout que les certitudes peuvent vaciller, et que tout le monde peut évoluer dans le bon sens, et prendre conscience, à son rythme, des dangers que représente l’extrême droite, dangers que le roman expose sans fard : tags sur les murs, certes, mais surtout haine des juifs et des étrangers, violence sans limite et incontrôlable. Les deux adolescentes, Amélie et Clara, sortent grandies et transformées des événements qu’elles traversent. A un certain moment, il faut savoir dire non, ce que font, petit à petit, tous les personnages que Yaël Hassan traite avec empathie – à l’exception des néonazis. Avec une mention spéciale pour le personnage du père d’Amélie, véritable caricature du politicien récupérant tout à son avantage, sans grande conviction au fond. Malgré son côté sombre, c’est un roman optimiste, dont l’auteur indique que le déroulement et le dénouement lui ont été inspirés par la réalité.

Un roman qui résonne avec l’actualité récente, comme de nombreux autres ouvrages de littérature jeunesse qui n’hésitent pas à s’engager au nom des valeurs d’hospitalité et d’ouverture aux autres, comme ces auteurs à laquelle la bibliothécaire jeunesse que rencontre Amélie rend hommage, comme un clin d’œil adressée par Yaël Hassan à celles et à ceux qui, comme elle, croient que la littérature pour la jeunesse peut ouvrir les yeux sur le monde contemporain et faire changer les représentations et préjugés.

Un billet pour l’Amérique

Un billet pour l’Amérique
Isabelle Wlodarczyk – Barroux
Kilowatt 2021

The Immigrant

Par Michel Driol

A presque 18 ans, Pénélope reçoit un billet de bateau pour rejoindre son oncle, récemment immigré à New York. Elle quitte son père et sa mère, part avec l’espoir de devenir médecin, accompagnée par sa voisine Agathe qui va rejoindre son mari, déjà installé aux Etats-Unis, et sa petite fille. Départ déchirant de la petite ile vers Athènes, où elle doit tricher pour embarquer car elle est mineure, traversée à la fois éprouvante et exaltante en bateau, et c’est Ellis Island, à l’immensité stupéfiante. Retrouvailles enfin avec la communauté grecque de New-York et reprise des études.

L’album retrace avec réalisme et empathie un parcours singulier, mais à l’image de tant d’autres, parcours de ces immigrants partis de Grèce, d’Irlande ou de Pologne pour espérer trouver une vie meilleure au Nouveau Monde. C’est là toute la force de la fiction d’exemplifier, de donner à sentir tout ce qu’il y a d’espoir et de douleur dans le départ pour une destination inconnue, de faire entendre la voix de Pénélope, la narratrice, dans son originalité, sa sensibilité,  ses doutes, ses inquiétudes, ses interrogations, sa détermination aussi. Si ce parcours est historiquement daté, il ne peut manquer de faire écho à toutes celles et tous ceux qui sont à la rechercher d’un meilleur pays pour y vivre. Le récit est complété par un dossier documentaire précis sur l’immigration aux Etats-Unis, et sur Ellis Island, porte d’entrée de 1892 à 1954.

Les illustrations de Barroux proposent un parcours de lecture en contrepoint au texte. C’est d’abord l’ile grecque, avec un ciel d’un bleu magnifique, des maisons blanches, une terre ocre, images d’une Grèce où il semble faire bon vivre. Ensuite c’est Athènes, et les teintes s’assombrissent, nuit, ciel bleu pâle, puis la traversée avec un ciel d’orage et une mer sombre. Des vignettes en grisaille montrent Pénélope et la fillette dansant dans le bateau. Gris et ocre pour Ellis Island, dans une architecture qui écrase les individus, représentés en longues files. C’est enfin New York, marron et ocre. Le ciel, qui a presque disparu, est devenu blanc, comme la page blanche de l’avenir espéré de Pénélope magnifiquement symbolisé dans la dernière image.

Un album pour aider à mieux comprendre ce qui pousse certains à partir loin de chez eux, loin de ceux qu’ils aiment, avec qui ils ont grandi, pour y construire un futur meilleur, à la fois témoignage du passé et ouverture en filigrane sur le présent.

Là-bas

Là-bas
Gérard Moncomble – Zad
Utopique 2021

Un voyage immobile

Par Michel Driol

Dans une brocante, Max vend à un drôle de bonhomme un masque africain qu’a rapporté du pays son oncle. Il revoit ce masque dans la vitrine d’un coiffeur pour homme, avec lequel il va sympathiser. Ce dernier, homme solitaire, ne parle que d’Afrique, alors que, visiblement, il n’y a sans doute jamais mis les pieds. De là nait une relation improbable entre un vieil homme et un petit Africain, qui n’a jamais mis les pieds en Afrique non plus…

C’est d’abord le récit d’une amitié entre deux personnages attachants d’âges et de cultures différentes. L’un est un coiffeur traditionnel pour hommes, qui a sa vie derrière lui, et semble trainer sa solitude – à l’image de son salon désert. L’autre est fils d’Africains, relié au pays son oncle qui voyage, pris entre deux cultures, entre ici et là-bas. Mais, au-delà de cette amitié et de la façon dont la famille africaine va, en quelque sorte, faire une place et adopter le coiffeur, le récit met le récit en abyme.  En effet, il  met en scène deux personnages qui se racontent des histoires, autour d’une passion commune pour là-bas, une Afrique fantasmée. Si celle-ci est le lieu d’origine des parents pour l’enfant, lieu qu’il n’a jamais vu faute d’avoir les moyens d’y aller, que représente ce continent pour le vieil homme qui semble s’y inventer les souvenirs d’une autre vie ? Le récit laisse le lecteur échafauder ses propres hypothèses. L’Afrique devient alors, dans leurs discours, un lieu magique, fabuleux, peuplé d’animaux étranges : leur Afrique, érigée au rang de mythe, à laquelle eux deux semblent croire, comme un lecteur « croit » une fiction.

Zad illustre ce récit en donnant vie à ces deux étranges personnages, souvent saisis dans des décors qui leur donnent toute leur humanité, dans une palette colorée et sensible.

Une histoire à la fois émouvante et pleine d’humour, sur une relation à la fois intercontinentale et intergénérationnelle, pour évoquer les liens qui nous unissent.

Ezima, ou le jeu des trois sauts

Ezima, ou le jeu des trois sauts
Didier Jean et Zad, illustrations de Lucie Albon
Utopique 2020

Comme un oiseau de passage

Par Michel Driol

Pendant les vacances de Pâques, Sybille, la narratrice, fait la connaissance d’Ezima, une migrante de son âge, qui lui apprend à jouer aux trois sauts. Mais lorsque l’école reprend, Ezima est en butte aux quolibets et rejets de Blanche, la meneuse, et Sybille n’ose montrer son amitié pour Ezima. Pourtant, lorsque cette dernière porte le pull que Sybille lui a offert, elle ose s’afficher à ses côtés, et devient à son tour cible de l’hostilité des autres. Certains vont pourtant rejoindre les deux fillettes, et jouer aux trois sauts. Mais, durant l’été, alors que Sybille est chez ses grands-parents, Ezima et sa famille sont partis pour le Canada, laissant un grand vide.

Ecrit à quatre mains par Didier Jean et Zad, ce court roman illustré aborde des thématiques très contemporaines, l’accueil des familles de migrants et le harcèlement scolaire, avec beaucoup de justesse et de sensibilité. Les deux auteurs ont fait le choix d’une fillette ordinaire, soumise à un dilemme : choisir entre son amitié pour Ezira et son appartenance au groupe. Rien d’héroïque dans cette fillette, qui assumera le choix du cœur pour ne pas laisser accuser son amie. Trois personnages se détachent dans cette histoire : Ezira d’abord, qui a traversé sans doute beaucoup de choses, et regarde avec un certain détachement et une certaine distance ce qui lui arrive, et dont la narratrice note l’accent chantant comme une marque de sa différence et de son originalité. Sybille, la narratrice, dont la vie est bouleversée par cette amitié, Sybille qu’on sent intégrée dans une famille, des routines comme les vacances chez les grands-parents, et qui sort transformée et grandie de ces quelques mois de sa vie. Blanche enfin, incarnation du racisme et de la xénophobie, leader de la classe, à laquelle personne n’ose vraiment s’opposer, mais qui disparait du roman et des préoccupations de la narratrice lorsqu’elle a trouvé le courage de s’opposer à elle. Ce qui frappe aussi dans ce roman, c’est la façon de raconter l’intégration, la xénophobie et le harcèlement à partir de petits détails et de quelques objets : trois bâtons, une règle cassée, un cahier déchiré, un pullover.

Les illustrations de Lucie Albon, traitées en ligne claire, donnent vie aux situations et aux personnages avec expressivité.

Un roman aux personnages touchant pour parler de l’amitié plus forte que le racisme et la xénophobie.

ABC…

ABC…
Antonio Da Silva
Rouergue 2020

Pourtant rien n’a été simple illusion*

Par Michel Driol

Passionné de basket, Jomo est repéré dans un faubourg pauvre de Bamako par un dénicheur de talents, qui lui propose un contrat pour la France. A Lyon, à son arrivée, le jeune homme est pris en charge à l’Académy Tony Parker. Comme il ne sait pas lire, il suit des cours d’alphabétisation dans une MJC, et tombe amoureux de la fille de la formatrice, Rosa-Rose.

Ce roman est d’abord un beau portrait d’un personnage droit et positif, capable de résister aux pires tentations au nom des valeurs transmises par ses parents et de l’espoir qu’il a de devenir, à l’instar de son idole Toni Parker, un champion de basket. Il n’est pas le seul personnage positif du roman : que ce soient les parents de Jomo ou toute l’équipe de l’Academy,  ou les femmes de différents continents qui suivent les cours d’alphabétisation et partagent leurs spécialités culinaires, ou encore les amis portugais de rosa-Rose qui préparent un spectacle pour la fête des consulats, Antonio da Silva propose une collection de portraits variés de personnages qui ont en commun le souci des autres et la solidarité. Une mention spéciale pour Tony Parker, personnage du livre, plein d’humanité,  incarnation de valeurs sportives positives d’altruisme et de sens des responsabilités. Pour autant, tout n’est pas rose dans ce roman qui laisse rôder autour de son héros le danger et les menaces. Blessure au genou lors de son premier match. Bagarre contre un dealer qui le conduit au poste de police où il doit faire face à des policiers peu compréhensifs. Suicide du père de Rosa-rose, dont toute la vie a été tournée vers les autres, qui fait écho au suicide de Mário de Sá-Carneiro dont sa fille lit un poème. Drogue enfin, dont Rosa-rose a beaucoup de mal à se passer. Le drame rôde donc autour de l’ascension du jeune basketteur, et l’on ne révélera pas ici la fin, dont on dira simplement qu’elle mêle la tragédie et l’optimisme, à l’image du roman tout entier.

C’est ensuite un roman d’initiation dans lequel un jeune homme, déraciné, découvre d’autres façons de penser, de voir le monde, grâce à l’amour d’une jeune fille. Initiation à la poésie, au cinéma, à la musique qui se font en parallèle à son entrainement pour devenir un sportif accompli. Allant au bout de cette démarche, Antonio da Silva propose un roman dont les numéros de chapitres sont remplacés par des lettres, de A à Z, qui se clôt presque par l’abécédaire de Jomo, façon de dire l’importance des mots, de la littérature, de ce que le héros ne perçoit au début que comme pattes de mouches avant de découvrir la force de la poésie, plus forte et essentielle que le basket. Quant à l’écriture même du roman, elle prend des formes variées, et sait mêler adroitement phrases nominales, évocations métaphoriques, et rythmer ainsi le récit.

En lisant ce roman, on ne peut que penser à  Je préfère qu’ils me croient mort, d’Ahmed Kalouaz, roman sur le même thème mais beaucoup plus sombre. ABC… est un roman humaniste sur les vertus du sport, de l’accueil, mais aussi de la transmission.

* Extrait d’un poème de Mário de Sá-Carneiro cité dans le roman

 

La foule, elle rit

La foule, elle rit
Jean Pierre Cannet
Théâtre Ecole des loisirs 2010

Clown sans frontière

Par Michel Driol

Neuf tableaux pour évoquer le destin de Zou et de ses deux frères. Dernier d’une fratrie de trois, Zou part aussi tenter sa chance en Europe.  Neuf tableaux dans lequel ses frères lui racontent leur mort, l’un sur un bateau, l’autre dans le tunnel sous la Manche, neuf tableaux où on voit sa mère lui tricoter son costume de clown, car à quoi bon être invisible pour passer les frontières ? Neuf tableaux qui culminent à la mort de la mère, tandis que Zou remet son nez rouge…

On sait bien qu’au théâtre la mort rôde toujours entre les pendrillons. Ici, le théâtre est un moyen de mettre en relation les vivants et les morts, l’ici et l’au-delà. Voilà une façon sensible et originale de parler des migrants, sans pathos, à travers les récits d’une famille détruite par l’exil. Le personnage du clown fait rire, là où il voudrait pleurer. La foule rit tandis que le drame se déroule, et le clown lui-même est condamné à rire. Façon de parler de la société du spectacle, du pouvoir aussi de la parole, car Zou répète sans cesse que c’est le dernier qui parle qui a raison. Et c’est lui qui a le dernier mot : comme une invitation à espérer et à vivre, en portant en soi le souvenir de la tendresse de tous ceux qui sont morts.

Un pièce sensible et originale sur un thème actuel.

Mutjaba et les habitants du square Laurent Bonnevay

Mutjaba et les habitants du square Laurent Bonnevay
Anouck Patriarche, Lilas Cognet
Amaterra/ Lyon Métropole Habitat, 2019

Couleurs du monde, quartier de Lyon

Par Anne-Marie Mercier

Lorsque la Métropole de Lyon décide en 2015 de démolir un grand ensemble construit dans les années 1950, l’émotion est grande chez les habitants, qui, tout en constatant que l’ambiance des débuts n’ y est plus et que les combats pour la drogue ont remplacé l’entraide, se demandent où ils vont aller. Cet album, mais aussi des expositions, animations dans les écoles (Anatole France), lycées (option théâtre, Bron), recueils d’interview, etc. ont été créés pour accompagner cet événement et tenter d’en diminuer la part traumatique.
Les différents événements sont représentés dans les dernières pages de l’album, montrant les acteurs de toutes ces manifestations et donnant des extraits en photos sous la forme de petites vignettes.
L’album propose le parcours d’un pigeon, forcément voyageur, nommé Mutjaba, qui débarque dans la barre nommée UC1 et fait la connaissance des habitants, de leurs musiques, cuisine, vie, décors… jeunes et vieux, blancs et noirs ou de toutes les nuances, soudés par des histoires similaires d’exil, de réinsertion, d’envie de vivre.
Graphisme superbe, pleines pages vivement colorées, texte sensible, l’ensemble (grand !) est très réussi et illustre, dans tous les sens du mot, un moment de vie d’une communauté disparate qui semble n’être liée par rien et qui au contraire vit une forte et même histoire.
un CD offre un extrait des musiques évoquées dans l’album : musiques d’Arménie, d’Arabie, du Sénégal, jazz, créole, flamenco.. « couleurs » musicales qui complètent celles de la palette de l’illustratrice.

Anissa / Fragments

Anissa / Fragments
Céline Bernard
Editions Théâtrales jeunesse 2019

Fini la docilité

Par Michel Driol

Une classe de lycée, d’où se dégagent quelques individualités : Sandrine qui vit chez sa grand-mère, faute d’argent pour payer l’internat, Léa qui découvre l’amour et son identité sexuelle, Anissa, mineure isolée sans papier, qui, à la suite d’un test osseux, est menacée de devoir quitter le territoire. Que faire face à ce cas ? Ne pas s’en mêler ? Lui venir en aide ? A l’heure où l’on doit faire des vœux sur une fiche d’orientation, engager sa vie, s’engager tout simplement.

Céline Bernard propose un texte fort, issu d’une commande d’écriture pour un groupe d’adolescents dans un atelier théâtre. Elle réunit ainsi un chœur d’ados, qui peut aussi jouer tous les autres personnages (la prof principale, des parents, une éducatrice, un médecin, des policiers…). Le texte fait alterner des scènes chorales (chœur à géométrie variable, laissant grande latitude pour la distribution) et des scènes plus dialoguées de façon classique. Les scènes chorales sont écrites dans une langue poétique et métaphorique particulièrement travaillée : rythme, longueur des « répliques », faisant alterner doutes, certitudes, inquiétudes et injonctions diverses dans la scène d’ouverture construite autour des réactions face à la fiche d’orientation et ce qu’elle engage de futur et d’interrogations. Les scènes dialoguées plongent dans des univers extrêmement variés : scène de petit déjeuner familial, interrogatoire d’Anissa par la police ou le médecin… Mais, même dans ces scènes, le chœur d’ados n’est jamais loin.

Le texte est découpé en quatre mouvements porteurs de la dynamique de la pièce : disparaitre, subir, désobéir, s’enflammer, construisant ainsi comme la naissance d’une prise de conscience et d’un être différent au monde que l’on voudrait changer et dans lequel des solidarités nouvelles sont possibles.

Fragments, cela renvoie à la technique dramatique parfaitement maitrisée : des scènes courtes et des histoires individuelles déconstruites, apparaissant en lambeaux et laissant au spectateur et au chœur le loisir d’établir les liens dans ce qui apparait quelque part comme une enquête à partir de la disparition d’Anissa dont on découvre quelques épisodes de la vie : la mort de la grand-mère, qu’elle va enterrer seule, le voyage – cheveux rasés pour se faire passer pour un garçon – les hôtels, et, pour finir, la brutalité et la violence des interrogatoires médicaux et policiers.

Rien de manichéen dans ce texte : les ados ne sont pas unanimes quant à la nécessité de la solidarité envers Anissa, les adultes sont positifs, comme la prof principale, dépassés comme l’éducatrice, protecteurs comme les parents, trop zélés et sûrs d’eux comme le médecin.

Un superbe texte très contemporain dans sa forme et dans sa langue, mais aussi quant à ce qu’il dit de notre époque, pour évoquer une problématique très actuelle, avec beaucoup d’humanité, un texte finalement optimiste et plein d’espoir dans la jeunesse et sa capacité à se mobiliser et à faire preuve de maturité et d’enthousiasme.

 

Pablo de la Courneuve

Pablo de la Courneuve
Cécile Roumiguière
Seuil 2017 (1ère édition 2008)

Les désarrois de l’élève Pablo

Par Michel Driol

Pablo et sa famille ont quitté la Colombie où ils étaient menacés pour arriver à la Courneuve. Il se sent seul et perdu. Bagarres à l’école sur fond de racisme. Relations qui se tendent avec sa sœur qui renie de plus en plus son pays. Deux rencontres vont bouleverser sa vie : celle d’une vieille femme, ancienne artiste, qui fait peur à tout le monde, et celle d’un cycliste, agent municipal, qui va aider la famille. Dès lors Pablo découvre qu’il est possible d’être heureux, malgré l’exil, et les séparations.

Le roman se situe sur les entre-deux, posant  Pablo entre deux cultures, celle d’un pays coloré et joyeux et celle d’une ville grise, sur l’intergénérationnel avec la rencontre avec Rosa la Goule, sur la fraternité possible si l’on accepte de tendre la main. Rien de misérabiliste, mais au contraire une belle leçon d’espoir qui ne cherche pas à passer à côté des difficultés. On sera sensible à la belle galerie de portraits formés par les personnages, au rythme du récit, qui révèle progressivement les raisons du départ, aux entrelacs des souvenirs et du présent.

Voilà une réédition bienvenue, qui parle des sans-papiers, de l’adaptation difficile des enfants, des barrières linguistiques et culturelles, des peurs et des fiertés.