Le Grignoteur

Le Grignoteur
Frédéric Laurent
Balivernes 2021

Lettre après lettre

Par Michel Driol

Muni d’un impressionnant filet, un chasseur répondant au nom de Robert Larouce s’en prend aux monstres qui se cachent dans les livres, et en particulier au plus redoutable, surnommé le grignoteur, car nul ne peut prononcer son nom. Ce dernier fait peu à peu disparaitre les lettres de l’interlocuteur du chasseur, qui, heureusement, le piège, avant de révéler sa véritable identité : l’ignorance.

Le thème de la disparition des lettres ou des mots n’est pas neuf en littérature pour la jeunesse. On songe bien sûr, parmi d’autres, au coupeur de mots, de Hans-Joachim Schädlich ou à L’Enlèwement du « V » Pascal Prévot. Frédéric Laurent renouvèle d’une certaine façon le genre par la conception graphique de son album. Une lecture verticale d’abord, comme dans Plouf, de Philippe Corentin, permet de distinguer l’espace du chasseur, en bas, de celui de l’interlocuteur invisible, en haut, dont on peut juste lire les propos. Du coup, si le chasseur est bien représenté, avec une apparence très retro, guêtres, fleur à la boutonnière, casque colonial, si le monstre est aussi bien représenté, court sur pattes et grande bouche, l’interlocuteur n’existe que par ses propos, dont petit à petit les lettres disparaissent, les rendant difficiles à comprendre, mais montrant visuellement les dégâts causés par le monstre. Le combat a quelque chose d’épique et de comique à la fois, à l’image de l’échelle improbable sortie du sac à dos…  L’album se caractérise aussi par un jeu avec la bande dessinée, car les phylactères qui entourent ses propos, indique le chasseur, les protègent du monstre. Et, une fois le monstre emprisonné, les paroles du chasseur sont libres d’envahir l’espace de la page, mais en perdant la typographie sérieuse qui les caractérisait (capitales d’imprimerie) pour devenir des lettres bâton bien moins structurées, comme si la liberté découverte avec la disparition du monstre s’accordait avec une façon de communiquer moins officielle pour énoncer la morale de l’histoire : une incitation à la lecture pour combattre l’ignorance. Enfin on se délectera des noms savants (latins) et des affiches très western (wanted) qui illustrent les monstres qui s’en prennent à la langue, et que l’on découvrira sur les dernières pages.

Un ouvrage humoristique pour rappeler l’importance de la maitrise de toutes les lettres, c’est-à-dire de l’orthographe…

Les mots d’Enzo

Les Mots d’Enzo
Mylène Murot, Carla Cartagena
Utopique, mars 2017

Quand les mots terrifient…

Par  Chantal Magne-Ville

Enzo est un petit garçon en souffrance, car il se sent différent des autres, bien que son handicap ne se voie pas vraiment : il est tout simplement fâché avec l’écriture des mots… Ceux-ci apparaissent d’ailleurs au détour des pages comme autant de petits trolls menaçants, ou rebelles, images d’une dyslexie qui n’a pas encore de nom. Enzo tranche dans la classe par son éternel T-shirt rouge frappé du mot  « dinosaure », dont les graphies incertaines illustrent à elles seules les difficultés de l’orthographe. Les problèmes qu’il rencontre pendant le cours l’amènent à tout mélanger, à avoir la  sensation que sa tête explose, ou à s’échapper dans un flou cotonneux dont l’arrache brutalement la voix de la maîtresse. Il devient l’objet de moqueries de la part du chouchou de la maîtresse, jusqu’à ce que l’intervention bénéfique d’une l’orthophoniste lui redonne confiance en lui.

L’illustration surprend de prime abord par ses traits adoucis aux crayonnés délicats, et ses couleurs relativement sombres, qui pourraient la rendre un brin passéiste. Elles contribuent cependant à créer une impression de relative sérénité, y compris quand la figure de l’enseignante se fait menaçante. Le grand format, étiré  dans le sens de la hauteur, fait davantage ressentir la difficulté  d’Enzo pris sous les regards croisés de ses pairs et de son entourage scolaire. Quand il voudrait que la maîtresse voie qu’il travaille réellement, il l’imagine cachée derrière des peluches érigées en pyramide. Ses difficultés à apprivoiser les mots s’incarnent par la métaphore d’un crabe qui sort de son cartable. Ses erreurs dans l’orientation des lettres, comme dans « boulet » et « poulet », se traduisent par un dessin peut-être un peu trop explicite. Finalement, « tout bascule du bon côté », comme l’indique la quatrième de couverture, dans cette histoire pleine de bons sentiments, sans être cependant mièvre, qui rappelle de façon  encourageante que la résilience existe.