L’Histoire de la cafetière

L’Histoire de la cafetière
Anne Herbauts
Casterman 2026

Des petites causes, dont furent faites grandes catastrophes…

Par Michel Driol

C’est un petit déjeuner qui aurait pu être tranquille, partagé par un chat et un chien, un jour de pluie. Café au lait, céréales et gaufres sur une belle nappe aux motifs de cerises. C’était sans compter avec l’oiseau, qui veut attraper l’escargot, avec le chat qui veut attraper l’oiseau. Et voilà cafetière et escabelle renversées… Intervient alors Marc, le café, qui demande ce qui se passe. Et tous de rejeter la faute sur l’autre… Nouvelle intervention de Marc, qui propose de faire la paix, de tout remettre dans l’ordre. On s’installe alors au jardin, pour un nouveau petit déjeuner. Mais voilà que le vent se lève…

On retrouve ici tout l’univers poétique si particulier d’Anne Herbauts. Dans le texte, qui prend ici l’allure d’une comptine, par le jeu des répétitions syntaxiques, des listes, qui jouent sur l’accumulation, se situant toujours entre ordre de la forme syntaxique et désordre du contenu raconté. Avec la répétition d’une belle histoire. D’abord annoncée, puis niée, par deux fois. Cela devait être une belle histoire… Que faire quand entre l’intention de l’autrice et le récit il y a comme une distorsion à cause des personnages, du réel qui résiste à la volonté ? S’en remettre à la sagesse énergique d’un objet, une cafetière, personnalisée par Marc, cafetière à l’ancienne, la dubelloire des stéphanois et de lyonnais…

Bien sûr, c’est une histoire qui parle de conflits, d’accusation, du fameux C’est pas moi, c’est lui, de qui a commencé ?, autant de situations bien connues des enfants. Bien sûr, c’est une histoire qui parle de réconciliation, d’association autour d’un projet pour tout réparer, de concorde retrouvée. Mais c’est plus que cela. D’abord par la fin, qui laisse planer le doute sur la pérennité de cette concorde, avec un nouvel intrus – élément perturbateur. L’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement, semble dire l’album, une lutte incessante entre facteurs de désordre et désir d’ordre. Ensuite par la façon dont l’album est conçu, dans une symbiose parfaite entre texte, image, et objet livre, ce qui est bien la caractéristique de l’autrice. Il faut voir comment le café se renverse matériellement sur la page, la noircissant. Comment celle-ci est salie par les traces des pattes du chien, du chat, de l’oiseau, et par la bave de l’escargot, comment c’est de la tache de café que surgit le visage courroucé de Marc. Le texte et l’image partagent le même dynamisme, entrainent le lecteur dans la même folie de l’enchaînement cartoonesque des situations, dans un monde sens dessus dessous.

Comme souvent avec Anne Herbauts, l’album est susceptible de plusieurs lectures. Le quatrain qui l’ouvre donne un autre clé de lecture, la quête du vert – couleur d’espoir – dans un monde renversé où dominent le rouge, le noir et le blanc. Et il y a quelque chose de merveilleux à faire d’une simple cafetière le symbole de ce monde qu’on brutalise, qu’on malmène, qu’on maltraite.

Faire la paix

Faire la paix
Philippe Godard illustrations de Barroux
Saltimbanque 2022

La paix n’est pas une utopie…

Par Michel Driol

En ce jour, triste anniversaire de l’invasion par la Russie de l’Ukraine, n’hésitons pas à lire et faire lire cet ouvrage particulièrement documenté de Philippe Godard, paru il y a déjà un an, bien avant le début de ce conflit. Faire la paix, un texte engagé, superbement mis en image par Barroux fait la liste de tous les domaines où les efforts sont nécessaires pour la construire durablement. Parcourir le sommaire est éclairant pour mieux comprendre la démarche suivie par cet ouvrage, qui se veut une véritable encyclopédie. Faire la justice pour faire la paix, faire la paix  avec les différences, faire la paix entre les religions, faire la paix avec l’ennemi, faire la paix en refusant la violence, faire la paix avec sa conscience, faire la paix avec le vivant.

C’est un essai qui ne tombe pas dans le simplisme, ou les simplifications abusives ou idéologiques. Il ne cherche pas non plus à manipuler les lecteurs, mais leur ouvre des espaces de réflexion à partir de détails concrets, de faits historiques ou de leur vécu. Le livre est écrit dans une langue accessible à tous, autour de paragraphes relativement concis, consacrés à un sujet bien précis, et vise à permettre la construction d’un monde plus harmonieux où chacun pourrait vivre en paix avec lui-même, avec les autres, avec le vivant. Il ne cherche pas à éluder certains points (celui de la religion, celui des communautés, celui du nombre d’armes en circulation), mais il les explicite, les remet à leur juste place dans un ensemble bien ordonné. Quelques figures historiques sont convoquées, de Martin Luther King à Jean Giono ou Greta Thunberg, en passant par d’autres moins connues comme Sébastien Castellion, voire des anonymes de l’âge des lecteurs, dont on n’aura que les prénoms. Façon de dire que ces réflexions, ces actions, ces engagements sont à la portée de toutes et de tous, et que chacun peut concrètement apporter sa pierre à la construction de la paix.

On saluera l’originalité – et la nécessité – de l’ouvrage à l’heure où de nombreux textes de littérature jeunesse évoquent les conflits, les guerres : il s’agit de montrer aux adolescents qu’on peut se battre pour quelque chose et non contre, que la paix est l’affaire de toutes et de tous, et qu’elle est en relation avec de nombreuses valeurs à défendre.

Signalons enfin que cet ouvrage est parrainé par Amnesty International qui le qualifie de « puissant plaidoyer pour une monde de paix et de justice, un monde où les droits de chacune et de chacun soient respectés.« 

Les Gens polis ne font pas la guerre à autrui

Les Gens polis ne font pas la guerre à autrui
Jacques Thomassaint, illustrations de Pierre Rosin
Soc & foc, 2014

Restons polis !

Par Anne-Marie Mercier

Les militaires (qlesgenspolisue le recueil nomme Mirlitaires) en prennent pour leur grade, à coup de vers de mirliton : à la manière de Prévert, Jacques Thomassaint se moque, caricature à gros traits, joue avec les mots et les expressions toutes faites. La poésie ne se prend pas au sérieux, tout en jouant à un jeu diablement sérieux.

De la poésie et de l’humour, donc, parfaitement accompagnés par les illustrations mélangeant peinture, photos, images d’archives papiers découpés, mais aussi une pointe de macabre, et beaucoup d’émotion. Sans gommer la gravité du sujet, l’auteur se situe à hauteur d’enfance et délivre aussi un message de confiance en l’avenir et dans le pouvoir de la littérature :

« Au ministère
De l’Education Mirlitaire
On chuchote :
Ne parlez pas de la guerre
Aux enfants de la terre
Il ne faut pas les effrayer
On ne sait jamais
Demain ils pourraient
Refuser d’y aller »