Noirs et Blancs

Noirs et Blancs
David McKee
Traduit (anglais) par Christine Mayer
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires),2016

Guerre ethnique

Par Anne-Marie Mercier

noirs-et-blancsDans le vaste champ des albums sur la tolérance comme acceptation de l’autre et de la différence, cette petite fable mérite d’être signalée même si elle est déjà bien connue. La plupart des autres, comme le fameux Elmer du même auteur, font croire que tout s’arrange à la fin et que le monde est habitable, avec de la bonne volonté et de la chance. C’est une plus cruelle image que propose David McKee.

Les éléphants à l’origine étaient noirs ou blancs et se haïssaient au point de se faire une guerre qui conduisit à l’extinction de l’espèce. Des années plus tard, les descendants de quelques individus pacifiques qui s’étaient réfugiés loin des combats apparaissent, gris.

L’histoire pourrait s’arrêter là et être un message d’espoir fondé sur un métissage mettant fin aux discriminations raciales, mais non : les éléphants gris se divisent en éléphants à petites oreilles et à grandes oreilles… La « distinction » est le moteur permanent des conflits. L’humour et la beauté des images, comme l’accent mis sur le schématisme de la fable, en font néanmoins un album heureux : merveille de l’art.

La peau d’un autre

La Peau d’un autre
Philippe Arnaud
Sarbacane, Ex’prim   2012,

 Prise d’otage à l’école,  thriller haletant et tragique

Par Maryse Vuillermet

la peau d'un autre image Thriller   haletant, car il s’agit d’une prise d’otage, dans une école maternelle : un individu armé d’une mitraillette prend en otage toute la classe des petits ainsi que la maîtresse Anna. Le kidnappeur est bizarre, très silencieux, presque doux, le soir, il ne réclame pas de  rançon, il commande des pizzas pour tout le monde. Un interminable face à face commence, une journée, une nuit et encore une journée. L’institutrice essaye de protéger les enfants, de les occuper. Mais c’est Manon, une des élèves qui a l’incroyable intuition de tracer une ligne à la craie  au sol et de faire  comprendre au tueur que cette ligne  ne sera pas franchie mais qu’il doit les autoriser à bouger à l’intérieur de ce territoire.

Le lecteur entend trois voix, celle du tueur, celle de l’institutrice et celle de Manon, la petite fille si intelligente. En étant dans la peau du tueur, peu à peu, au fur et à mesure que son monologue intérieur se déploie, on est amenés à comprendre et connaître son interminable calvaire. Il est un enfant albinos né en Afrique, donc traqué et frappé par ses camarades, retiré de l’école pour être protégé puis exfiltré de son village car même les adultes veulent sa mort. Il arrive en banlieue parisienne  chez un oncle, fréquente quelque temps un collège, il croit avoir trouvé la paix mais,  là aussi, il est ostracisé, et évité. Seuls Léa une jeune fille, dont il tombe amoureux et Serge, le musicien, le considèrent comme un humain.  Il va d’ailleurs quelque temps être parolier du groupe de rock de Serge, il écrit des chansons aux paroles horribles de solitude et de haine. Mais ce bel instant prend fin aussi et il décide  alors de passer à l’acte.

Nous suivons aussi le cheminement  intérieur de  l’institutrice  qui a sauvé tant d’enfants cassés, un moment, elle croit qu’elle va sauver aussi celui-là,  l’enfant blessé  qu’elle perçoit à l’intérieur du colosse menaçant.

Une réussite  pour un premier roman et un texte qui résonne étrangement avec l’actualité !

Pauline ou la vraie vie

Pauline ou la vraie vie
Guus Kuijer
Illustré par Adrien Albert
Traduit (néerlandais) par Maurice Lomré
L’école des loisirs (neuf), 2013

La vie, l’amour, la mort, la poésie

Par Anne-Marie Mercier

lelivrequidittoutJ’avais été émerveillée par Le Livre qui dit tout de Guus Kuijer (L’école des loisirs, neuf, 2007), un roman attachant, bouleversant, et qui parlait effectivement… de tout, sans artifice : la violence familiale, le statut de la femme, la religion, le nazisme et la résistance (ou pas), le handicap, le grand âge, l’enfance, le besoin de magie, la littérature, la peur, le bonheur… Avec Pauline, c’est presque la même richesse, mais sur un plus grand nombre de pages. Un enfant, lucide sur les comportements des adultes et bienveillant, mais seulement jusqu’à un certain point, propose un regard sur la société qui l’entoure.

Ici c’paulineest une fille qui raconte sa vie, de 11 à 13 ans. Ce gros livre (628 pages, aérées et illustrées) reprend une série déjà publiée en volumes séparés entre 2003 et 2010 (Unis pour la vie, La Vie ça vaut le coup, Le Bonheur surgit sans prévenir, Porté par le vent vers l’océan) et un dernier volume inédit intitulé « Je suis Pauline ! ». Pauline vit seule avec sa mère, son père est un drogué à la dérive, ses grands parents sont des fermiers très pieux, son amoureux s’appelle Mouloud, sa meilleure amie n’est pas toujours à la hauteur. Autant dore que la vie est parfois dure : sa mère et le nouvel amoureux de celle-ci, qui n’est autre que l’instituteur de Pauline – la honte ! – se disputent sans cesse ; Pauline a rompu avec Mouloud à cause sa « culture » et des projets de ses parents pour lui ; Elle tente d’aider son père qu’elle adore et admire : pour elle il est un poète qui se cherche. Elle ne croit en rien et accompagne pourtant les prières de ses grands parents, à sa manière, toujours profonde et cocasse. Les illustrations, silhouettes croquées à l’encre de Chine, ont la même simplicité et le même humour.

Les personnages qui entourent Pauline sont sympathiques malgré leurs défauts : une mère irascible mais passionnée, un instituteur vieux jeu mais compréhensif, des grands parents avec un grand sens de l’humour, un père à la dérive mais capable de beaucoup de tendresse et de compréhension, un amoureux partagé entre sa culture et son attachement (ce qui fait dire à Pauline que la « culture » fait qu’on se vexe pour un rien » et « quand je sera grande, je n’aurai pas de culture » (p. 579)). Tous ont beaucoup d’amour à donner, sans toujours savoir comment.

Mais tout n’est pas rose, loin de là, la violence du monde, la pauvreté, la mort, la solitude, les dangers qui guettent les enfants, les intolérances multiples, le regard des autres… tout cela pèse ; mais Pauline parvient à allier la gravité avec la légèreté.

A l’école, à la question « qu’est ce que tu veux faire plus tard ? », elle répond : « poète » , et c’est bien en poète qu’elle résout tous les problèmes et les conflits, d’abord pour elle à travers de petits textes en quelques lignes qui disent ses émotions et ses révoltes, mais aussi pour les autres, avec sa façon de prendre de la distance et de révéler leurs contradictions, ou de saisir leur richesse, comme elle le fait avec Consuelo, la réfugiée mexicaine. Comment la poésie peut-elle opérer tout cela ? Elle l’explique à ses grands parents à qui elle a proposé en guise de prière un poème… magique : « Un poème magique a un pouvoir magique […] Si on le dit à voix haute, on a l’impression de flotter dans sa propre tête. Par exemple, si on prononce mes mots « montagnes bleues » ou « antilope », on a l’impression de flotter au-dessus de l’Afrique. Et quand on flotte si haut dans le ciel, on peut mieux observer le monde » (p. 201). A travers ce roman aussi bien social que poétique, Guus Kuijer nous propose belle observation du monde contemporain, avec ses contradictions et ses divisions, mais sans s’embourber dans le malheur, et tout cela grâce au regard d’un enfant : bravo, Pauline !

Sweet Sixteen

Sweet Sixteen
Annelise Heurtier

Éditions Casterman, 2013

They have a dream: one day…

Par Matthieu Freyheit

Sweet sixteenLes éditions Casterman le présentent comme « La couleur des sentiments pour les ados ». Comme si la littérature de jeunesse nécessitait toujours et encore un référent adulte pour asseoir sa valeur. Comme si un roman sur la ségrégation raciale en équivalait nécessairement un autre… Le roman d’Annelise Heurtier n’a pourtant rien à envier au comparant qu’on lui impose.

Dans Sweet Sixteen, aucune Blanche bienfaitrice ne vient au secours des pauvres Noirs désemparés et avilis. Les choses sont désespérément et violemment plus complexes. Inspiré de faits réels, le roman reprend l’arrêt de la Cour Suprême « Brown versus Board of Education » sous l’influence duquel Noirs et Blancs pourront désormais (nous sommes en 1954) fréquenter les mêmes établissements d’enseignement. Un arrêt de la Cour Suprême ne suffit cependant pas à calmer les réticences (un euphémisme coupable : parlons plutôt de rage insensée) des ségrégationnistes majoritaires dans le sud du pays. À Little Rock, en Arkansas, neuf ‘élus’ se préparent à une rentrée mouvementée. Mouvementée ? Encore un euphémisme pour ce véritable cataclysme de sentiments vécu par les intéressés. De rejet en insultes, d’humiliations en violences, l’auteure restitue l’atmosphère psychologique engagée par ces bouleversements. Et pour faire entendre des voix différentes, elle propose de donner intelligemment la parole à deux personnages successifs. Molly Costello fait partie des neufs étudiants Noirs à faire sa rentrée au milieu de deux mille cinq cents Blancs. Grace Anderson fait partie des deux mille cinq cents Blancs. Belle et populaire, elle assiste à l’humiliation des neufs Noirs à la fois victimes et héros du processus d’intégration. De quoi faire cheminer en elle un sentiment resté jusque là silencieux. Et le silence, Annelise Heurtier le maîtrise. Silence de la rage et de l’angoisse qui se partagent la jeune Molly. Silence des interrogations que se fait Grace à elle-même, sans pouvoir les adresser à personne. Silence des deux jeunes filles entre lesquelles si peu de mots sont échangés. Silence du lecteur enfin, dont l’estomac se tord à son tour devant ce que l’auteure a voulu être non pas « une leçon d’histoire, conforme en tous points à la réalité, mais [une retranscription de] la brutalité des jours que Melba Patillo et ses huit autres camarades ont endurée au Lycée central », précise-t-elle dans son avant-propos.

Au cœur de ces silences, Annelise Heurtier ne laisse de place à aucun cliché. Aucune fausse amitié. Aucun sentiment d’héroïsme : seul le désir de survivre à l’enfer des autres. Le personnage de Grace Anderson permet notamment à l’auteure de prendre le contrepied de beaucoup d’autres romans. Nullement éclairée ou en lutte contre son monde, la jeune fille connaît un développement progressif et d’autant plus crédible, qui confère à l’ensemble du récit une grande intelligence.

Voilà, en somme, un roman à conseiller à toutes et à tous. Adolescents et adultes, sans distinction. Et, surtout, enseignants qui y trouveront une formidable occasion d’évoquer une part d’histoire (et d’esprit) souvent oubliée des programmes de littérature.

Capitaine Squelette

Capitaine Squelette
Stéphane Tamaillon

Flammarion, 2013

Vieille marmite et bonne recette

Par Matthieu Freyheit

51S2x48jZRL._SY445_Difficile, vraiment, de faire du neuf avec un personnage définitivement connu et reconnu. Stéphane Tamaillon se situe volontairement dans une tradition du genre en reprenant à son compte quelques vieilles recettes de ceux qui, avant lui, se sont emparés du pirate. Dans Capitaine Squelette, un équipage pirate se grime pour se déguiser en squelettes et effrayer leurs adversaires. Le travestissement du capitaine reste le plus réussi, pour de tragiques raisons qu’il vous faudra découvrir. Quoi qu’il en soit, on retrouve ici les pirates de Pierre Mac Orlan qui, dans les Clients du Bon Chien Jaune, faisaient déjà usage de la même ruse.

Le sinistre capitaine, ancien esclave Noir mû par un désir de vengeance à l’encontre de son ancien maître, n’est pas sans faire penser au merveilleux Atar-Gull d’Eugène Sue ou au Captain Blood de Sabatini. Bref, rien de très très nouveau dans ce roman, ce qui n’empêche pas le plaisir d’être au rendez-vous. Tout à fait classique, le roman de Stéphane Tamaillon rend hommage à une longue tradition de l’aventure, à laquelle se mêle souvent un zeste de fantastique.

Ici, Fréhel est un jeune garçon devenu orphelin, comme dans bien des romans d’aventure, de Stevenson à Mac Orlan. Embarqué à bord d’un navire négrier pour rejoindre son planteur d’oncle, il est vite fait prisonnier par une bande de pirates dont la spécificité, plus encore que d’être déguisés en squelettes, est d’être tous noirs. Tamaillon rappelle discrètement la réalité du terrain, et la présence importante de Noirs parmi les équipages pirates. L’occasion, surtout, est parfaite pour remettre en perspective les réalités du commerce d’esclaves. L’auteur ne cherche pas à offrir un héros parfait et pur, double impossible du lecteur contemporain : c’est petit à petit que le jeune Fréhel ouvre sa conscience aux duretés des préjugés, et conserve tout au long de l’aventure une réserve plutôt réaliste. Le géant noir qui se cache derrière le capitaine Squelette n’a, quant à lui, rien du libérateur au grand cœur monolithique que l’on aurait pu craindre de rencontrer : personnage complexe, il n’est pas sans rappeler certains héros romantiques (les surhommes hugoliens, mais aussi ceux de Sue). L’oncle de Fréhel reste sans doute le personnage le plus stéréotypé, tristement fidèle au modèle tout aussi tristement réel du maître planteur tout puissant.

Sorte de Captain Blood sinistre, Capitaine Squelette parvient à l’aide d’une narration simple à restituer un grand nombre d’éléments non seulement historiques mais également psychologiques, qui font des personnages aux relations ambiguës dans un contexte qui l’est plus encore. Comme souvent l’aventure offre une belle manière d’aborder de manière vive et ludique, mais néanmoins sérieuse, des sujets importants.

Le banc

Le banc
Sandrine Kao
Syros, 2013,(Coll. tempo)

Racisme ordinaire sur un banc

Par Maryse Vuillermet

le banc imageAlex, le héros et narrateur de cette histoire,  mange seul sur un banc du parc parce qu’il habite trop loin et que sa mère ne peut lui payer ni la cantine, ni le bus. Un jour,  sur son banc habituel, il   découvre des insultes racistes, Alex, tronche de Nem, Alex bol de riz. Il a honte et les efface rapidement mais, alors qu’elle l’accompagne pour lui raconter ses problèmes, il les montre à Sybille,  une fille de sa classe, qu’il trouve pourtant un peu collante.  Elle décide de mener l’enquête.

Alex a quelques amis, tous  différents,  comme lui,  mais il sent mal aimé par les autres élèves de sa classe. De plus,  son père les a quittés pour retourner à Taïwan, le  laissant avec sa mère  dans une grande précarité. Et puis, un typhon sévit à Taïwan,  alors,  sans exactement comprendre pourquoi,  Alex lance  à la cantonade que son père est mort. Soudain, tout le monde s’intéresse à lui, il devient visible.

 Mais sur le banc,  l’inscription  qui l’attend est Menteur. Comment Alex va-t-il se sortir de cette situation ? Qui est l’auteur de ces inscriptions bêtes et racistes ?

  Un très joli roman sur les troubles  et les difficultés de l’adolescence redoublés ici par le complexe d’infériorité et le malaise dus à  l’origine chinoise.

 


 

Norlande

Norlande
Jérôme Leroy
Syros, 2013, collection Rat noir

 Accepter de regarder la vérité  en  face !

Par Maryse Vuillermet

 

 

 

norlande image Un sujet horrible traité  avec délicatesse et de l’intérieur.

Clara, la narratrice, blessée, terrifiée, vit  dans une clinique depuis des mois, n’arrive plus à parler aux médecins, ni à sa mère, elle a perdu le goût de vivre.  Elle essaye  alors de s’exprimer en écrivant à sa meilleure amie, Emilie, une française. La culpabilité l’étouffe, l’écrase, mais on ne sait pas de quelle horreur elle  revient, de quoi elle est  victime ou coupable. Peu à peu, son récit nous éclaire et libère sa parole et ses souvenirs.

 Avant, elle était une jeune fille insouciante et heureuse, fille d’une mère formidable,  ancienne sportive et ministre des affaires étrangères de Norlande, un pays imaginaire mais qui ressemble beaucoup à la Norvège, En effet, c’est un  pays  prospère grâce aux revenus du  pétrole, calme, où les ministres se déplacent sans gardes du corps et très accueillant avec les étrangers qui y viennent très nombreux.

 Clara,  en   découvrant  qui est son père,   un homme  politique assassiné pour ses idées,  et en prenant conscience  de l’existence du racisme dans son pays, commence à militer dans un groupe pacifiste. Elle est alors contactée sur facebook par un garçon plus âgé qu’elle, un peu bizarre mais très séduisant et  dont elle tombe amoureuse, impatiente qu’elle est de vivre une vraie aventure. Elle ne voit rien quand il lui demande les codes secrets du parking du ministère.  Elle ne comprendra qu’après qu’il  y a fait sauter une voiture piégée qui tuera huit personnes et blessera sa mère. Mais,  lors du carnage de l’ile  de Clamarnic, où sont rassemblés tous les  jeunes militants de son groupe, elle voit son visage de fou et elle assiste à la mort de beaucoup de ses amis.

Etant enfin parvenu à dire son secret, elle ira mieux mais son innocence et sa jeunesse ont pris fin. De même que la croyance en la beauté et l’harmonie paisibles de Norlande.

Chacun voit Mehdi à sa porte

Chacun voit Mehdi à sa  porte
Jean-Hugues Oppel
Syros, Mini, 2013 

Très mince intrigue pour une très grande question

Par Maryse Vuillermet

 

chacun voit mehdi à sa porte image Simon, en camping dans le midi a perdu son fils. Il questionne les campeurs qui tous disent l’avoir vu passer et l’envoient dans toutes les directions. Il suit leurs conseils mais ne retrouve pas son fils. Au bout d’un moment, il se rend compte que quelque chose ne va pas. Et c’est un vieux monsieur noir qui lui explique qu’en fait, si lui, un noir cherchait son fils, tout le monde supposerait que  son fils   est un enfant noir,  alors que ce pourrait être un petit blond adopté.

C’est la force du  préjugé.  Les campeurs ont  certainement tous vu un petit garçon  de type arabe, parce que ce n’est pas dit,  mais on suppose que Simon  a ce type, donc les gens en déduisent que son fils doit avoir le même.

 Simon retrouve son fils en grande conversation avec une petite fille !

Une étoile dans le coeur

Une étoile dans le cœur
Louis Atangana
Rouergue, 2013

Cumul de handicaps !

Par Maryse Vuillermet

une étoile dans le coeur image Ecrit à la première personne, ce roman de la douleur sociale prend aux tripes. Le narrateur, quinze ans, élève de première peu motivé, habitant d’une Zup, Les Iris, apprend par une lettre que son père Congolais les quitte, qu’il ne supporte plus le racisme français, la galère des petits boulots alors qu’il s’est tant battu pour devenir ingénieur. Damien en veut énormément à son père de les quitter mais aussi d’avoir toujours larmoyé sur ses échecs. Il nous révèle qu’il voit Souad en cachette, il désire son jeune corps mais la loi de la zone est terrible, si elle est vue avec lui, elle sera considérée à vie comme une pute : «L’armée des faux serviteurs d’Allah veillait ».

Mais un malheur n’arrivant jamais seul, il apprend aussi que sa mère étant juive, lui aussi l’est. Alors qu’il ne s’était jamais intéressé à ses origines, ni à celles de son père congolais ni à celles de sa mère juive, voilà que toute son Histoire lui saute à la figure.  Comme il révèle sa judéité à ses camarades, il s’aperçoit vite que son double handicap est très lourd à porter, black, il subit le racisme des Blancs, des Arabes, juif, le racisme des Arabes, et des juifs qui ne comprennent pas qu’on puisse être juif et noir, amoureux de Souad, il se fait tabasser par les Islamistes au nom d’Allah…

Il ne va plus au lycée, erre, se bat, se fait agresser, quitter par Souad, mais il essaye aussi de comprendre, il interroge son grand-père juif, ancien déporté, Ahmed, le bouquiniste algérien gauchiste, il rencontre Juliette, une blanche, élevée au Cameroun, qui se sent noire… Bref, peu à peu, comme le lui disent son grand-père et Ahmed, il comprend que les déterminations raciales et religieuses sont simplificatrices, dangereuses, à combattre, les racismes et les préjugés aussi.

Dans une langue de jeune de banlieue, violente et imagée, Damien se débat avec ses contradictions, sa propre violence, ses désirs, ses affections, ses propres préjugés…

C’est un bon roman, même si certaines situations ne sont pas très crédibles, en particulier, le remariage de sa mère ouvrière avec un directeur financier, riche, sympa, mais noir, heureusement, sinon, il aurait été trop parfait !

 

 

 

Le Chaos en marche (livre 3 : La Guerre du bruit)

Le Chaos en marche (livre 3 : La Guerre du bruit)
Patrick Ness
Traduit (anglais) par Bruno Krebs
Gallimard jeunesse (hors série), 2011

« Eh bien… La guerre ! » : la fin de l’innocence

Par Anne-Marie Mercier

La guerre, toute la guerre, rien que la guerre : le troisième et dernier volume de la trilogie de Patrick Ness (voir les chroniques consacrées aux deux premiers sur li&je) tient les promesses faites au personnage comme au lecteur à la fin du précédent volume. Bombardements, armes secrètes, empoisonnements, siège, guerre de positions, stratégies, trêves, envoi d’émissaires… mais aussi trahisons, double jeu, fausses alertes, ruses. La guerre est aussi bien affaires de forces que de stratégie et tous les coups y sont permis.

La fin du deuxième volume était, juste avant la surprise de l’attaque, tout entière tournée vers l’attente d’un vaisseau chargé de milliers de nouveaux colons terriens qui devaient tout régler. Or, ce ne sont que trois personnes qui débarquent, en attendant le réveil des autres. Ces dormeurs qui figurent un avenir possible seront l’un des grands enjeux de l’histoire : quel monde leur laisser ?

En ce sens, ce roman est aussi une leçon d’éducation citoyenne. On y voit la difficulté d’intervenir dans un conflit qui oppose une partie d’un peuple à l’autre (l’actualité n’est pas loin). Les nouveaux débarqués incarnent différentes positions, du pacifisme à l’interventionnisme, du désir de négocier à celui d’exterminer. On voit aussi les différentes positions face à ce qui est une guerre coloniale. En effet, les colons aussi bien que les deux partis qui s’affrontaient dans les premiers tomes, celui du maire-tyran qui conduit les hommes et celui de la guérisseuse-autocrate qui conduit les femmes sont cette fois face à une armée des peuples autochtones, moins bien équipés mais plus nombreux, connaissant bien le terrain, ayant toute une histoire derrière eux – et peut-être devant eux.

La culture des autochtones est décrite de façon beaucoup plus développée que dans les volumes précédents. Le roman se fait anthropologie imaginaire : traditions, système de  gouvernement, mode de communication, et surtout langue imagée : la parole d’un « spackle » plein de haine porte le récit, comme celle des jeunes héros, Todd et Viola. Le texte est fait de la succession rapide de ces voix/points de vue entrecroisés qui se succèdent à un rythme soutenu, ce qui donne une dynamique constante à une narration dense et rapide portée par une traduction impeccable, tantôt brute, tantôt poétique.

Enfin, l’histoire d’amour de Todd et Viola reste belle et forte, leurs rapports aux autres personnages sont complexes et changeants. Ce qui les attache à leurs chevaux plaira aux lecteurs les plus jeunes. Cela adoucira sans doute la peinture du cauchemar vécu par Todd. La relation qui le lie au tyran est constamment au cœur des problèmes. A travers ce thème, ce roman qui est un roman d’éducation à de nombreux titres l’est dans un domaine moins attendu : c’est une belle mise en garde contre la naïveté et les dangers et les plaisirs de la manipulation.

La fin de l’innocence ici n’est pas dans la découverte de l’amour, de la mort, de la cruauté ou de la trahison mais bien dans une invitation à se méfier de tout et surtout de soi-même. La démonstration comme l’invention sont magistrales.