La Grande Escapade

La Grande Escapade
Clémentine Sourdais
Seuil jeunesse, 2021

Là-haut sur la montagne…

Par Anne-Marie Mercier

« Livre randonnée », ce livre à découpes mérite bien son nom : nous suivons l’itinéraire d’une jeune fille, Brume, partie au matin en laissant un mot sur a table « pour dire qu’elle reviendra » : on traverse la forêt, les champs de fleurs, l’alpage, on découvre les sommets, à la fois proches et lointains, et puis on redescend, le cœur plus léger qu’à la montée : Brume s’est disputée la veille avec sa mère, et toutes deux ont fait la même chose, chacune de leur côté.

Une journée seule, à côtoyer les animaux, les plantes, à manger des myrtilles et rêver, et tout s’arrange. Pour le lecteur aussi cette promenade pleine de fraicheur est un parfait dépaysement. Les rabats, nombreux, lui font découvrir la faune et la flore, ouvrent les perspectives, déploient les nuances en pages composées en camaïeux. C’est une belle promenade, pleine de surprises.
C’est aussi une petite encyclopédie sur la montagne : on trouve en fin d’album quatre doubles pages qui reprennent en les nommant les animaux et plantes rencontrés dans l’album. Certains sont accompagnés d’un court texte explicatif.

 

10 petits lapins

10 petits lapins
Vanessa Hié
Seuil Jeunesse

Un livre à décompter en clin d’œil à Agatha Christie

Par Michel Driol

Ce sont dix petits lapins sur le chemin de l’école. Mais, à chaque page, l’un d’eux disparait, tandis que rôdent par là des dangers comme le renard, le loup, le blaireau ou le vieux bonhomme. Finalement un seul des lapins, un peu paniqué, arrive à l’école … où l’attend une surprise !

Construit comme un conte en randonnée, cet album nous emmène sur le chemin de l’école où nous suivons ces dix petits lapins dont le nombre diminue au fil des pages. A gauche, sous un rabat, on découvre une vérité, des indices : une belette et des souliers, une immense chouette, une belette et un mouchoir… Autant de signes que, comme dans les Dix petits nègres d’Agatha Christie, une disparition a eu lieu, dont les autres n’ont pas conscience… Rassurez-vous, lecteurs, rien de tragique dans cette histoire de disparitions progressives. Une chute en happy end révèle la clé du mystère, sous forme d’une fête bien carnavalesque, avec force déguisements ! L’album est tout-à-fait réjouissant, avec son texte bien emporté, empli de marques d’oralité, d’adresses au lecteur, d’interrogations, d’exclamations, bref, de vie ! Les illustrations montrent des petits lapins très anthropomorphisés, en vêtements d’écoliers, cartables sur le dos, dans une perpétuelle course de la gauche vers la droite. Les « survivants » ne voient pas qu’ils sont de moins en moins nombreux, et ils se précipitent, de la gauche à la droite de la page illustrée, vers l’école, jusqu’à ce que le dernier lapin arrive, un peu paniqué de se retrouver seul, à l’école… Cette randonnée sur le chemin de l’école est superbement illustrée, avec de nombreux détails croustillants à regarder tant dans les attitudes de ces petits lapins (j’ai un faible pour la page où ils boivent directement l’eau de la cascade !) que dans le décor fait d’immenses fleurs, fraises… un vrai pays de cocagne !

Un album à décompter plein de surprises, avec une chute inattendue, que l’on sent vraiment conçu pour le plus grand plaisir du lecteur !

 

 

Déjà

Déjà
Delphine Grenier
Didier Jeunesse, 2016

On n’y voit pas que du bleu

Par Christine Moulin

La couverture est « déjà » magique. D’un magnifique bleu, celui de tout l’ouvrage, elle présente les personnages de ce récit de randonnée cumulatif, emportés en un bond particulièrement dynamique vers ce qui ne peut être que poésie: deux ennemis héréditaires, visiblement réconciliés, une mignonne souris et un chat tout doux (Félix-Minou à qui est dédié ce livre?). Souris réveille Chat pour un voyage nocturne qui permet de découvrir sur chaque page de droite un animal endormi, fragile et émouvant, serein, plongé dans des rêves qu’interrompent nos deux héros, suscitant le refrain ensommeillé : « déjà? » C’est l’occasion, à  chaque fois, de découvrir un lieu précis (sous les feuilles du platane, au fond du jardin, etc.) et une splendide couleur qui tranche sur le bleu velouté de la nuit. Mais quand apparaît le lapin, tout change: le fond de la page s’éclaircit et le lapin s’écrie, occasionnant une rime: « enfin! » Il a d’ailleurs l’œil « déjà » ouvert. Une double page, selon les lois du genre, récapitule les animaux rencontrés et les emmène, en une ascension mystérieuse, vers la splendeur que révèlent deux rabats, celle de l’aube. La jolie chute incite alors le très jeune lecteur à rejoindre son lit pour y poursuivre la promenade… Un splendide album, en forme de célébration.

Louyétu ?

Louyétu ?
Geoffroy de Pennart
Ecole des loisirs – kaléidoscope- 2019

Thème et variations…

Par Michel Driol

Prenez une chanson connue – Promenons-nous dans les bois… et ajoutez lui l’univers de Geoffroy de Pennart : son loup, Igor, ses personnages fétiches, Monsieur Lapin, les trois petits cochons,  la chèvre et les 7 chevreaux, et, bien sûr Chapeau rond rouge… et opérez juste une inversion : au lieu de s’habiller, le loup se déshabille… et se met au lit, en caleçon et tricot de corps… pour le plus grand plaisir de tous ceux qui ont peur d’Igor et peuvent en profiter pour jouer à leur aise.

Album en randonnée, comme la chanson, qui permet de faire intervenir chacun des personnages effrayés par Igor à tour de rôle, répétant le refrain qui donne son titre à l’ouvrage, en alternance avec les doubles pages où Igor enlève des vêtements dont les noms riment en « on » jusqu’à ce qu’il se glisse sous l’édredon…

Album cartonné, aux images simples et lisibles, au texte répétitif facilement compréhensible, Louyétu ? constitue un bel exemple d’intertextualité pour les tout-petits. Jeu avec ses albums précédents, jeu avec une chanson enfantine connue, il illustre une certaine conception de l’enfance et de la littérature : la dimension ludique, le plaisir de la reconnaissance et de la transformation, et le plaisir de vaincre ses peurs dans un rire libérateur… Ou une invitation à profiter des moments de calme. Pendant que le chat n’est pas là, les souris dansent… Jouons tant que le loup n’est pas là !

Montagnes

Montagnes
Valérie Linder
& Esperluète éditions 2018

Carnet de voyage

Par Michel Driol

Format à l’italienne pour cet album qui est d’abord une suite d’aquarelles lumineuses représentant des paysages de montage  sous le soleil mais aussi dans le brouillard ou sous l’orage, paysages presque toujours habités : maisons, hameaux, toits de tôles rouillés. Paysages de forêts et de lacs, mais aussi de champs cultivés, paysages habités de vaches et de moutons. Paysages traversés par des randonneurs minuscules, tantôt une seule silhouette, tantôt un groupe de quatre saisis dans la marche ou au repos.

Ces aquarelles sont accompagnées de poèmes sur la marche en montagne. Quand tu marches en montagne… Ce « tu » à qui s’adressent les poèmes est à la fois le lecteur et une figure dédoublée de l’auteure (accords au féminin). Ils évoquent les considérations pratiques sur ce que l’on met dans son sac à dos : l’essentiel. Ils disent les plaisirs liés aux sens : ce que l’on goute (le pain, les amandes, l’eau), ce que l’on entend (les moutons qui carillonnent), ce que l’on voit ou entrevoit (un fragment du lac), ce que l’on touche (ta peau sera attentive à l’air des nuages). Cette promenade ouverte aux sensations l’est aussi à l’introspection ou à l’imaginaire (Tu te faufiles mentalement/entrouvres les portes…). Cette poésie, des vers libres regroupés en strophes de longueur inégale, évoque la nature, parfois à la façon du haïku dans la concision de la notation au pouvoir évocateur. La montagne de Valérie Linder est à la fois le lieu de la contemplation, de la concentration et de l’évasion : autre façon de dire ce qu’est la poésie.

Un album de voyage qui fait penser à Ramuz et à la façon qu’a l’homme d’habiter la montagne.

Cet ouvrage fait partie de la sélection du Prix Poésie des Lecteurs Lire et Faire Lire

L’oeuf ou la poule ?

L’œuf ou la poule ?
Prsemystaw Wechterowicz
Marta Ludvisewska (ill.)

Balivernes, 2017

Euh…

Par Christine Moulin

« Qui est arrivé en premier: l’œuf ou la poule ? ». La question est un grand classique des vertiges philosophiques. Elle est revisitée et posée avec insistance par un poussin tout juste sorti de l’œuf, justement, à qui elle importe de façon existentielle, on le comprendra volontiers. Il la soumet naturellement aux gallinacés de son entourage: à son grand-père, à sa grand-mère (étrangement, les parents sont aux abonnés absents…). Devant leurs propos contradictoires, il élargit le cercle de ses interlocuteurs et l’album devient un album de randonnée, qui évite les écueils du genre. En effet,  rien de convenu, rien d’attendu: chaque animal interrogé propose, et c’est très amusant, non pas une réponse mais la solution qu’il a trouvée pour ne pas répondre. Qui plus est, à chaque page, il suffit d’une réplique pour percevoir une situation, un caractère: par exemple, le grand-père coq pense que c’est l’œuf le premier mais recommande au poussin de n’en rien dire à sa grand-mère! Les tantes écervelées se répandent en caquetages ineptes, etc. La chute ouvre la possibilité de réfléchir soi-même à la question, à moins qu’elle ne remette ironiquement le philosophe à sa place: c’est bien beau, tout ça mais quand l’estomac parle, la métaphysique se tait! En tout cas, elle permet à l’homme de sauver la face car on soupçonne qu’il ne sait pas plus que les autres ce qu’il en est.

Les illustrations aux couleurs franches, qui rappellent celles des premiers albums du Père Castor, sont drôles et apportent une note de fantaisie supplémentaire: le coq porte des lunettes, la grand-mère un fichu, la vache un énorme nœud rose et Poussinet, avec sa casquette rayée, est fort mignon. Bref, quel bel album! 

La petite Maison de bois

La petite Maison de bois
Christopher Corr
Gallimard Jeunesse 2016

Amitié, partage et solidarité au sein de la forêt

Par Michel Driol

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Une souris trouve, au cœur de la forêt, une petite maison de bois, à la porte rouge et aux neuf fenêtres. Elle s’y installe, puis y accueille successivement une grenouille, un lapin, un castor, un renard, un coq, un cerf, un écureuil, une chouette, deux pies, un pic-vert.  Dans une joyeuse entente, ils font la fête et attirent ainsi un ours brun. Mais, pour l’ours, pas de place. Pour entrer malgré tout, ce dernier grimpe sur le toit, et casse la maison. Après un moment de tristesse collective, l’ours prend l’initiative de rebâtir une maison plus grande où tous font la fête !

Voici une belle adaptation d’un conte russe en randonnée (déjà adapté en 2001 par Robert Giraud, Gérard Franquin sous le titre Brise-cabane au Père Castor). Ecrit dans une langue simple et rythmée, favorisant la lecture orale du texte, cet album respecte les lois de la randonnée (répétition de formules soit à l’identique, soit avec d’infimes variations). Peut-être lui trouvera-t-on sur le fond un côté Bisounours, tous les animaux, prédateurs et proies, à poils et à plume, vivant ensemble dans une harmonie universelle. Mais se distille ainsi une vision de tolérance et d’accueil dont notre époque a bien besoin.

Les illustrations, gaies et colorées, à la limite de la fluorescence, accompagnent au plus près le texte. La représentation des animaux les anthropomorphise plus ou moins dans leur pose. Les yeux, humains et expressifs, favorisent l’identification du lecteur à cette communauté animale. Chacun joue d’un instrument, et on cherchera la balalaïka, le violon, l’harmonica… Alternent enfin les scènes de jour (sous le regard bienveillant du soleil) et de nuit (sous la protection de la lune), puissances tutélaires qui se retrouvent réunies dans la dernière illustration.

Un bel album, plein de vie et de couleurs !

C’est quoi l’amour?

C’est quoi l’amour ?
Davide Cali
Illustrations d’ Anna Laura Cantone
Sarbacane, 2011

L’amour ? Attention !

Par Gaëlle Franckiewiez et Aurélie Gagnaire
(étudiantes en Master MESFC, Lyon1 )

C’est quoi l’amour ? Davide Cali,Anna Laura Cantone,Sarbacane,etu,amour,sentiment,randonnée,questionAhhh l’amour !!! Qui ne s’est jamais interrogé sur ce sentiment susceptible de nous frapper tous un jour ou l’autre ?

Tout au long de cet album « haut en couleurs » dans tous les sens du terme), Emma se demande ce qu’est l’Amour et aimerait bien savoir à quoi il ressemble. Dans un premier temps, elle s’en va interroger un par un les membres de sa famille : sa Maman, un brin poétique et toujours les mains dans les fleurs ; son papa, grand amateur de football ; sa « Momie gâteau », et son Papi,collecteur d’automobiles miniatures… qui lui donneront, chacun à leur manière, leur propre définition de l’Amour…. Assommée et intriguée par tant de réponses divergentes et extravagantes, elle n’est pas plus avancée et tout en essayant de se faire sa propre idée de ce qu’est l’Amour, elle décide finalement de l’attendre, patiemment….

 Plein de tendresse et de romantisme, cet album délivre une jolie petite histoire, poétique et bucolique, sur l’Amour avec un grand « A ». Ainsi, avec sa structure en randonnée : »Maman, c’est quoi l’amour? », « L’amour c’est… », « de quelle couleur est-il ? de quelle forme,… ? », « être amoureux, ça veut dire… « , Davide Cali mêle ici d’une manière réussie humour et poésie. En effet, la présence d’analogies dans les multiples définitions proposées par les personnages, et notamment l’emploi récurrent de la métaphore et de la comparaison en « comme » : « « L’amour ça chauffe le cœur comme un moteur qui démarre au quart de tour ! » marquent une certaine fantaisie tout au long de l’ouvrage. Le coté humoristique et poétique est aussi visible dans les illustrations remarquablement originales d’Anna Laura Cantone, qui a parfaitement su recréer l’univers innocent d’une petite fille, par une atmosphère romantique, marquée par la présence de papillons voletants, de motifs fleuris, du rose, la couleur de prédilection des filles, et d’une armada de grenouilles qui n’attendent qu’une chose : le prince charmant ! De même, les personnages sont illustrés d’une façon pour le moins loufoque, avec de gros yeux globuleux, des nez proéminents, des corps filiformes ou carrément bedonnants… qui leur donnent un coté assez caricatural, tout comme les objets du quotidien, disséminés dans chaque page, qui participent à la démesure de cet album désopilant.

 Enfin, l’histoire est racontée à la hauteur de cette petite fille, curieuse et espiègle, symbolisée notamment par les grandes silhouettes des adultes qui n’entrent parfois pas dans la page ! Finalement, tout contribue à « épouser les chimères » d’une petite fille, Emma, face à sa quête de l’amour… et ce, jusqu’à la fin de l’histoire où, sentant ses joues qui la brûlent, elle pense que l’amour arrive, mais…

 En fin de compte, le lecteur pourra apprécier l’humour et la tendresse de cette histoire toute en légèreté, qui en fait un album agréable à lire, sans fioritures, qui plaira sûrement à toutes les jeunes (ou moins jeunes) âmes romantiques et curieuses de connaître les mystères de l’Amour… !