L’escargot

L’escargot
Minu Kim
Ecole des loisirs 2022

Eloge de la lenteur

Par Michel Driol

Le frère ainé interdit à son cadet de suivre les grands : eux ont un vélo, lui n’a qu’une draisienne.  Pourtant petit frère, le héros, veut suivre, mais se laisse distancer, et heurte un caillou qui l’envoie chuter dans le pré. Reprenant ses esprits, il rencontre un escargot, et découvre le monde autrement. Finalement, c’est bien de prendre son temps, conclut-il.

Voilà une histoire qui se déploie en peu de mots, qui suivent les pensées du héros, dans un noir et blanc aérien, léger, et qui aborde avec délicatesse le rapport des petits frères aux grands frères, mais surtout la question du rapport au temps des enfants. Quel enfant n’a pas voulu grandir plus vite, aller plus vite, suivre les plus grands ? Tel est bien le héros de cette histoire, en colère parce que méprisé par son grand frère, vexé, faisant tout pour le rattraper, être son égal, être enfin grand lui-aussi. Pauvre petit bonhomme perdu dans un immense paysage en noir et blanc, minuscule au milieu des immeubles, solitaire au milieu des herbes, avec la seule tache rouge de son casque.  Jusqu’à la rencontre avec l’escargot, autre tache rouge dans le paysage. Et ensuite tout change. Le noir et blanc fait place à de belles couleurs, celles d’un coucher de soleil, d’un paysage et d’un ciel magnifiés. Toutes choses que l’enfant n’aurait pas vues s’il n’avait pas pris le temps de les regarder. La narration se conduit avec une grande économie de moyens graphiques, qui font alterner des pleines pages avec des pages où des vignettes montrent tantôt l’accélération de la vitesse de l’enfant lors de sa chute, tantôt  le temps qui semble se ralentir, le préparant à la rencontre initiatique avec l’escargot.

Voilà donc un album plein de sagesse qui apprend à s’accepter tel qu’on est, dans sa lenteur, dans sa petitesse, dans son âge, condition pour trouver une paix intérieure et sa place dans le monde…

L’arbre m’a dit

L’arbre m’a dit
Poèmes de Jean-Pierre Siméon – Encres et pastels de Zaü
Rue du Monde 2022

L’homme qui écoutait les arbres

Par Michel Driol

Près d’une cinquantaine de poèmes-phrases, dont l’incipit est invariablement le titre du recueil : l’arbre m’a dit. Les textes forment une sorte de double dialogue muet dans la mesure où les propos de l’arbre sont répétés par un « je » anonyme, qui mettent en quelque sorte en abyme la sagesse de l’arbre, comme s’il y avait là une double confidence, celle de l’arbre au poète, celle du poète au lecteur. Confidence dans laquelle on entre un peu comme dans cette forêt que Zaü propose sur la couverture du livre, à la fois claire et obscure, dans laquelle la multiplicité des arbres s’oppose au singulier du titre : l’arbre.

L’arbre m’a dit, c’est déjà toute une conception de la poésie comme un secret à partager. Secret d’une sagesse venue non pas des hommes, mais de la nature, comme si l’arbre ici se montrait comme un modèle à suivre. Secrets pour résister à la solitude, secrets pour grandir, secrets pour garder l’espoir. A chacun d’écouter cette leçon de sagesse. Les mots de l’arbre nous parlent dans un langage à la fois simple et imagé, nous confrontent à l’arbre et à ses caractéristiques : son immobilité face à notre désir de voyager, sa permanence victorieuse face à la neige qui revient chaque année. On est dans une poésie de la nature qui est en fait celle de l’attention aux moindres choses, aux plus minuscules détails (l’ombre qui rafraichit, la fleur qui devient fruit, le sourire de l’enfant qui cueille) à laquelle elle donne sens. Cette confrontation entre l’humain et l’arbre ne tourne pas, on s’en doute, à l’avantage du premier. L’arbre se révèle un puits de connaissances,  un être pétri de générosité, de patience et renvoie parfois par de simples questions l’homme face à lui-même, à son ignorance de la nature, à son impatience, à sa solitude.

Ces textes sont magnifiquement intégrés aux pastels de Zaü, monochromes évoquant l’arbre dans différents contextes, l’hiver, le brouillard, le bord de l’eau, accompagné parfois d’oiseaux ou d’un enfant.  Ces illustrations résonnent avec subtilité aux  propos de l’arbre : ainsi ce tas de bois coupé accompagnant L’arbre m’a dit : celui qui me coupe perd un ami. Trois doubles pages colorées, sans texte, apportent comme une respiration au recueil, donnant à contempler une nature vierge dont l’homme est absent. La verticalité de l’arbre est encore soulignée par le format très allongé de l’ouvrage.

Jean Pierre Siméon et Zaü revisitent les rapports entre les arbres et les hommes dans une leçon de sagesse apaisée et apaisante, donnant à voir et à sentir une autre relation au temps ou à l’agitation, et peut-être redéfinir ce qui donne sens à notre existence pour découvrir, comme le suggère le dernier poème, que « finalement, tu n’es qu’un arbre qui parle et qui marche ».

Le caméléon qui se trouvait moche

Le caméléon qui se trouvait  moche
Souleymane Mbodj, Ill. Magali Attiogbe
Les éditions des éléphants, 2019

 S’accepter   et s’aimer

Par Maryse Vuillermet

 Magnifique album !
Des illustrations somptueuses de couleurs, de vie, d’exotisme, des animaux pleins de personnalité et de beauté.
Le scénario est positif et entraînant, c’est une initiation, une quête de soi: un caméléon se trouvait moche et enviait les autres animaux qui, tous avaient des qualités et lui, que des défauts.  La sorcière lui montre  sa différence, ses atouts et finalement il s’accepte tel qu’il est,  comprend sa différence et donc sa richesse.

 

Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu

Le Livre des petits étonnements du sage Tao LiFu
Jean-Pierre Siméon
Cheyne éditeur

La Grande Muraille n’arrête pas la fourmi

Par Michel Driol

Ce recueil commence par un avertissement de l’auteur : Tao Li Fu aurait vécu « entre deux siècles », était illettré et aurait énoncé ces sentences « frappantes et mystérieuses » à ses contemporains. Qui se les seraient transmises jusqu’à ce qu’au siècle dernier un lettré les transcrive. Des mille feuillets collectés alors n’en sont conservés qu’une poignée, celles qu’on va lire…

Suivent alors une soixantaine d’aphorismes, précédés de leur traduction en chinois. Il s’agit de formes brèves, entre une et trois lignes, qui prennent parfois la forme de constations :
Le plus puissant dragon
n’a jamais attrapé un oiseau

Parfois il s’agit de consignes ou de conseils :
Pose une pierre sur ton ombre
et pars en courant

d’hypothèses ;
Si tu regardes le ciel longtemps, il entre.

de rapprochements inattendus :
La caresse et la gifle ont la même main.

La nature y est omniprésente : animaux familiers, astres, nuages, montagnes, arbres, étangs…, et, au sein de cette nature, l’homme bien sûr, ainsi que l’enfant. Si le lecteur adulte se sent parfois proche de Pascal dans ces formes brèves, ces poèmes  évoquent bien sûr toutes les formes d’expression d’une sagesse populaire et curieuse du monde, des proverbes non dénués d’humour, en particulier dans les rapprochements effectués entre des réalités différentes :
L’ombre de l’éléphant
et l’ombre du coquelicot
ont le même poids.

L’ouvrage apparait donc comme une leçon : apprendre à s’étonner à partir de la perception de ce qui soudain, par la force des mots, devient une évidence, mais à quoi on n’avait pas, auparavant, prêté attention. Chacun des poèmes devient alors comme une métaphore, dont il reste à découvrir la signification en le laissant résonner en soi. Le recueil  n’entend pas enfermer le lecteur dans une interprétation, et c’est ce qui fait sa richesse. Jouant sur les contraires, il montre que la fragilité apparente est une force, que la vitesse n’est pas forcément la valeur suprême, et que la violence détruit celui qui la prône.

Petits étonnements, comme autant de petits concentrés d’humanité, à consommer sans modération, tout en admirant les calligraphes qui le rythment.

Emily et tout un tas de choses

 

Emily et tout un tas de choses

Piret Raud,
Traduit (estonien) par Olek Sekki
Rouergue, 2015

La plus importante des choses

par François Quet

EmilyImaginez quelque chose. Depuis toujours, vous avez une existence bien rangée. Vous consacrez chaque instant de votre vie à l’accumulation sans fin de possessions. Et puis, un jour vous découvrez qu’il vous manque la chose la plus importante qui soit. Votre recherche ne fait que s’accélérer, devenir plus fébrile, jusqu’à ce que vous découvriez que la chose la plus importante qui soit, c’est vous-même. Que feriez-vous une fois que vous vous seriez ainsi retrouvé(e) ?

C’est un petit conte, à première lecture très énigmatique, que propose l’auteure estonienne Piret Raud, l’histoire d’un poisson qui s’appelait Emily, une petite histoire tout à fait absurde : un poisson qui se réveille à 6 heures précises, qui se brosse les dents avec ponctualité et qui recueille les objets perdus au fond des mers. Qu’on ne songe pas à une fable écolo ! Piret Raud embarque — si l’on peut dire — son lecteur dans une aventure sous-marine plutôt loufoque où l’humour conduit peu à peu à la philosophie et à la sagesse. Emily trouve des haltères ou une pipe ( « des choses excellentes pour la santé et des choses mauvaises pour la santé »), un lustre, un palmier, une glace avec deux boules, etc. Tous ces objets, que le trait naïf de l’illustratrice représente à peu de frais sur une page blanche, avec une rare touche de vert et une bidimensionnalité revendiquée, s’accumulent autour d’Emily jusqu’au jour où un message dans une bouteille l’entraine à la recherche de la chose la plus importante et qui s’est malheureusement perdue elle-même.

La métaphore devient dès lors un peu plus transparente : rien n’est très important, aucune possession en tous cas. Emily se débarrassera bientôt de tous ses biens : désormais elle se contentera de regarder. « Et ça c’était une chose merveilleuse ». Un crayon, du papier et un regard sur le monde, c’est bien suffisant pour l’héroïne dont le visage et les yeux s’arrondissent enfin de plaisir.