Elle s’appelait Camille

Elle s’appelait Camille
Lucie Galand
Didier Jeunesse, 2019

A la fin de cet été-là, je n’étais plus un enfant

Par Christine Moulin

Les premières pages laissent craindre qu’on ait affaire à ce qui, décidément, ne cesse de se déclarer comme un poncif en littérature jeunesse: les vacances imposées par les parents, qui s’annoncent désastreuses. Heureusement, tout s’arrange: Elle s’appelait Camille se révèle en fait un roman fantastique (puisqu’il y est question de fantômes) qui fait la part belle à l’analyse psychologique (puisqu’il s’agit en fait de la lourdeur d’une secrète culpabilité, mais aussi des relations tendues entre le narrateur, introverti et sensible, et son frère, « grande gueule » mais fragile). L’écriture sait créer le suspens avec, notamment, des chutes de chapitres qui n’ont rien de nouveau mais qui savent être aussi efficaces qu’une série américaine: « A ce moment-là, je suis véritablement qu’il se passait quelque chose, une certitude physique, urgente. J’ignorais, en revanche, à quel point cette lumière changerait ma vie. Plus rien ne serait comme avant. » (p.24). Finalement, le défaut qu’on pourrait trouver à ce roman, c’est qu’il laisse quelque peu le lecteur sur sa faim: on aurait aimé qu’il nous en raconte davantage. Il y a pire, comme reproche, non?

 

Le Secret du clan

Le Secret du clan
Gilles Baum – Illustrations Thierry Dedieu
HongFei éditions 2020

Il y a des choses qu’on peut admirer sans comprendre

Par Michel Driol

Comme chaque été, un grand-père accueille sa petite fille dans son ile de pêcheurs. Elle remarque qu’il a un crabe tatoué sur l’avant-bras, comme quelques autres insulaires, et, le soir de la fête des âmes, elle le montre à son grand père. Un peu plus tard, il l’emmène avec lui voir un crabe géant, secret du clan, et lui donne, avant son départ, un crabe origami.

Cette histoire, simple en apparence, qui reprend les codes de l’enquête sur une chose étrange, offre différents niveaux de lecture. D’une part il est question de la relation entre une petite fille et son grand père, de ce moment de complicité que constituent les vacances. Il est question aussi de la relation entre la science et l’expérience, l’instituteur prouvant qu’il va faire beau, alors que le grand père sait qu’il va pleuvoir. Il est question d’héritage culturel, qui saute une génération : le père a quitté l’ile, lui tournant le dos, c’est à la petite fille de s’emparer de cette histoire familiale, selon le vœu de la grand-mère décédée. Il y est question de la nature, surprenante, à observer, à admirer, à protéger. Il y est enfin question d’initiation, de recherche d’une transcendance, symbolisée par ce crabe majuscule, majestueux, quelque chose comme la recherche du sacré, qui dépasse les générations, réunit vivants et morts dans la contemplation de quelque chose à admirer, sans forcément le comprendre. Tout ceci est suggéré dans un texte énoncé par la petite fille, dans une langue d’une grande simplicité, un texte qui se veut aussi concret et factuel que possible, mais qui donne la parole au grand père pour justifier les raisons du secret et le mettre à distance par rapport aux pouvoirs établis (science, argent, forces de l’ordre)..

Les illustrations de Dedieu  se concentrent sur les personnages, en faisant disparaitre tout arrière-plan pittoresque. Cette extrême stylisation ne conduit donc pas dans un extrême orient de pacotille, mais tente, à la façon peut-être d’une esquisse, d’en dire l’essence même, en parfait écho à l’album.

Un bel album qui signe ici la dixième collaboration entre ses deux auteurs.

Double 6

Double 6
Emmanuel Trédez
Didier Jeunesse 2019

Le roman d’un tricheur

Par Michel Driol

Hadrien, élève de 4ème, a disparu. Qui est-il vraiment ? Frimeur un jour, timide le lendemain, auteur de haïkus un jour, bagarreur le lendemain, amoureux  de Midori un jour, indifférent le lendemain.  Deux policiers mènent l’enquête, interrogent les élèves de sa classe, et plus l’enquête avance, plus le personnage semble double. Pourquoi cache-t-il l’existence de son frère ? Bien sûr, on aura compris qu’il s’agit d’une question de gémellité et d’une sombre machination bien au point montée par les deux frères…

Le roman suit l’enquête de la police, et chaque chapitre livre un regard nouveau sur Hadrien, porté par un de ses camarades. C’est l’occasion aussi  de faire le portrait de ces adolescents. On retiendra en particulier Midori, qui fait des listes, et se questionne sur l’amour. Car, au-delà de l’enquête, le roman aborde quelques problématiques liées à l’adolescence : la question de la mort des parents, la crainte de l’échec scolaire et les façons de tricher pour l’éviter, les premiers émois amoureux, la difficulté à se trouver et à être soi, la malchance qui semble accompagner certains dès leur enfance, le mensonge dans lequel on s’enferme. La question du double, présente dès le titre comme une clé de lecture, incarnée par le couple que forment les jumeaux, traverse tout le roman : qu’est-ce que la perfection du double six, coup de dé sur lequel Hadrien engage sa vie ? Le couple est-il une figure de la perfection dans la complémentarité ? Le roman, écrit dans une langue simple, fait la part belle aux dialogues, mais aussi aux écrits des deux personnages principaux : les haïkus d’Hadrien, les listes de Midori se répondent, échos de la poésie orientale et de Shei Shonagon…

Un roman choral, presque polyphonique, agréable à lire qui dresse des portraits d’adolescents d’aujourd’hui.

dossier océan

Dossier océan
Claudine  Aubrun
Rouergue 2014  Coll. Doado noir

   Les secrets  encombrants

Par Maryse Vuillermet

 couv-dossier_ocean-198x300 Brune, adolescente de seize ans, dessine, la plage, les dunes, les paysages de la côte basque. Et pour cela, elle photographie longuement les lieux. Or, ce jour-là, elle a peut-être photographié ce qu’il ne fallait pas.  En effet, à l’endroit où elle se trouvait, un crime a été commis. Il ne manquait plus que cela dans une vie déjà marquée par  bien des malheurs: elle vient de perdre brutalement sa mère qui l’élevait seule. Traumatisée,  désespérée, elle a perdu aussi la parole et a été recueillie par son oncle et sa tante. Mais au lycée, on se moque d’elle, elle est agressive et, jugée asociale, elle risque le renvoi.

Ses photos  stockées dans le dossier océan  de son ordinateur vont donc attiser la curiosité de la police et celle d’un mystérieux agresseur qui tente par deux fois de la tuer. Qui cherche-telle à protéger ? Son oncle  est arrêté immédiatement parce qu’il était lui aussi sur la page et  a parlé avec la victime, et du fait de son passé de terroriste. Que lui cachent les adultes? Qui est son père qu’elle n’a jamais connu? Brune, tout en cherchant à sauver sa peau, reconstitue peu à peu le puzzle et découvre la vérité de ses origines. Et mieux vaut une vérité douloureuse qu’un secret qui contamine toutes les relations humaines.

Le roman est intéressant car,  au-delà de l’intérêt du suspens bien ménagé et de l’enquête policière, se posent dans ce roman, le problème de l’importance toxique des secrets qui empoisonnent les âmes et celui de l’embrigadement des jeunes dans les mouvements terroristes. Est bien développée également la relation à l’art, au dessin, à la représentation artistique. Pour Brune, le dessin est une vocation, une passion  mais aussi un refuge.

Brise glace

 Brise glace
Jean-Philippe Blondel
Actes Sud Junior, 2011

 Le poids si lourd des secrets

     Par Maryse Vuillermet

 Aurélien, jeune lycéen de dix-sept ans, cherche par tous les moyens à passer inaperçu.  Surtout que personne ne le remarque, ne lui adresse la parole, c’est tout ce qu’il demande. Il broie du noir,  n’imagine pas son avenir, ni son bonheur.

Pourtant, Thibaud, un garçon de sa classe,  lui parle, l’invite à une fête, à une soirée sympa, essaye par tous les moyens de le  sortir de  sa réserve, de sa déprime.

 Bien-sûr, Aurélien aimerait vivre, sortir, avoir des amis, mais des obsessions  le tourmentent et lui font préférer la solitude.  Qu’a-t-il vécu ? Qu’a-t-il fait de si horrible ? Quel est ce secret qui lui bloque la gorge quand il essaye de  le dire ?

 Alors, peut-être pourra-t-il le slamer ?  C’est ce qu’espère Thibaud en l’initiant aux soirées slam, une poésie orale qui s’improvise et se dit en public.

Beau dialogue d’adolescents tourmentés, plongée intéressante dans le petit monde des slameurs. Et une série de péripéties bien menées entre amour  et amitié naissants, trahisons supposées, révélations…

 Et quel que soit le moyen d’expression, SMS,  texte écrit  et passé  dans l’angoisse à l‘ami, slam crié en public, les secrets,  une fois dits,  pèsent moins lourds et  perdent  leur pouvoir mortifère.

C’est un secret !

C’est un secret !
John Burningham
traduction (anglais) d’E. Duval
Kaleidoscope, 2010

Où vont les chats durant la nuit ?

Par Anne-Marie Mercier

c'est un secret.gif « Où vont les chats durant la nuit ? » demande l’enfant. « Je ne sais pas », répond sa mère. Plus tard, le chat Malcolm, interrogé, proteste : « C’est un secret ».  A la fin de l’album l’enfant peut dire à sa mère : « Je sais où il va le soir, mais je ne peux pas te le dire parce que c’est un secret ». Entre les deux, il y a un beau chemin dans la ville nocturne avec des aventures proches de celles racontées par Pommaux (Une Nuit, un chat, La Fugue…).

Le réalisme est plus limité et l’atmosphère plus rêveuse. Le dessin est aussi empreint d’enfance et de fantaisie : des traits de brouillon (beaucoup de crayonnés, des coloriages aquarellés à grands traits), une alternance de fonds blancs, grisés ou noirs avec des contrastes de couleurs forts, des superpositions de papiers découpés. La petite Marie-Hélène est rapetissée pour accompagner son ami Malcolm, lui-même est habillé pour aller à la fête (un costume qui ressemble à un déguisement bricolé de chat botté – sans les bottes). On rencontre la reine des chats, il y a un festin, des danses, des jeux, des cadeaux pour tous… Le texte est simple et allusif, l’image fait le reste.

Un rêve d’enfance et de connivence loin des adultes (mais pas trop tout de même), un délice dédié fort justement par l’auteur « aux petits ».