Menteurs

Menteurs
François David
Calicot 2021

Peut-on effacer l’histoire ?

Par Michel Driol

Dans la S.E., la Société Exemplaire, toute trace du passé, en particulier de la Shoah et de l’esclavage a été effacée, réécrite. Les photos sont retouchées, réinterprétées. Pour avoir osé demander en classe pourquoi les cours ne sont plus mixtes, Noémie, l’héroïne est renvoyée de l’école. Chez elle, elle trouve des vieux livres interdits qui lui montrent un autre passé que celui qui est enseigné. Pour avoir refusé de donner ces livres aux autorités, ses  parents sont licenciés, puis réduits à l’état de parias. Ils refusent la proposition qui leur est faite d’être réintégrés s’ils reconnaissent leurs « erreurs » concernant le passé. Le livre se clôt pourtant sur une lueur d’espoir car des camarades de classe de Noémie s’étonnent devant la directrice de sa disparition, commencent à douter des mensonges officiels et se préparent à désobéir à leur tour.

Bonne idée de rééditer ce livre – paru en 2001 – à l’heure des révisionnismes en tout genre et des fake-news. Il s’agit bien pour l’auteur dans cette dystopie de dénoncer la manipulation et le travestissement des vérités historiques. La société dépeinte est une société tyrannique et totalitaire qui, sous couvert de bienveillance, interdit toute réflexion et pensées personnelles. Comme dans 1984, chacun est surveillé par un état tout puissant et manipulateur, non nommé, sauf par ils… Le récit, incisif, rythmé, dépayse le lecteur avec les codes de la dystopie, en particulier dans le vocabulaire désignant les fonctions, les lieux ou les objets. Pour autant, ce dépaysement conduit le lecteur à s’interroger sur les liens entre le monde décrit et notre monde actuel, et laisse percevoir la permanence de certaines valeurs humaines : le sens de la famille, le souvenir des défunts, et le sens de la révolte et de la désobéissance qui s’avèrent nécessaires pour défendre sa dignité et ses libertés.

Une dystopie dont on ne peut que conseiller la lecture aujourd’hui.

Quelque chose a changé / Le tuteur

Quelque chose a changé
Yves-Marie Clément
Le tuteur
Audrey Claus
Illustrations Lou Reichling
Editions du Pourquoi pas ? 2017

Totalitarisme et monde parfait

Par Michel Driol

Deux récits tête bêche. D’un côté Lola est témoin que quelque chose a changé depuis le changement de gouvernement. Des statues sont enlevées, les rues débaptisées, des copains renvoyés dans leur pays d’origine, les livres brulés… Le maitre répète que cela n’est rien jusqu’au jour où il sauve quelques livres brulés. Et c’est l’espoir qui renait. De l’autre côté, Marco souhaite un monde parfait, sans hiérarchie, où tout le monde éprouverait la même émotion en même temps. Il plante alors dans une centaine de pots identiques, des graines de haricots. Mais il constate que certaines germent plus vite, d’autres restent rabougries… Constatant que le vivant ne respecte aucune règle, il le remplace par des plantes en plastique.

Voilà deux récits engagés, parfaitement limpides et efficaces, écrits dans une langue travaillée, souvent à la limite de la poésie, pour évoquer, à partir de situations accessibles à tous, des sujets de société graves : la dictature et la résistance, le rêve du meilleur des mondes possibles. Qu’est-ce que l’égalité ? Est-ce l’uniformité ? Les deux textes soulèvent la question du totalitarisme, l’un de façon plus métaphorique et implicite, l’autre plus explicitement en évoquant des situations historiques, des poètes comme Neruda ou un ministre de l’endoctrinement. Les deux récits susciteront le débat, initié par deux pages « Et toi, qu’en penses-tu ? ».

La mise en page est particulièrement soignée. Les illustrations de Lou Reichling, sur fond gris ou noir, fondent les deux récits à travers des quadrillages, celui des rues numérotées, celui du grenier où chaque pot doit être à sa place.

Un mot sur l’éditeur, découvert à Saint Paul Trois Châteaux : nées fin 2012, sous la forme d’une association à but non lucratif, les Éditions du Pourquoi pas sont le fruit ​d’une collaboration entre l’École Supérieure d’Art de Lorraine – site d’Épinal et de la Ligue de l’Enseignement des Vosges. Un éditeur engagé à suivre et à soutenir.

Mind Games

Mind Games
Teri Terry
Traduit (anglais) par Maïca Sanconie
La Martinière jeunesse, 2017

« Mieux vaudrait un enfer intelligent qu’un paradis bête » (Victor Hugo)

Par Anne-Marie Mercier

Imaginez un monde hyper connecté grâce à des implants : par exemple, un groupe d’individus peut recevoir et échanger des informations de manière simultanée, sans se parler, à distance. Des classes virtuelles remplacent l’enseignement traditionnel, sauf pour quelques-uns qui, pour des raisons médicales ou religieuses refusent les implants. On se doute qu’ils n’iront pas loin, même si ce qui ressemble à notre actuelle ONU tente de protéger les minorités. Quant aux autres, ils quittent de plus en plus leur corps qui reste sur une « base » entourée de technologie, perdus dans des espaces virtuels où ils n’ont pas de besoins qu’ils ne puissent satisfaire, pas de douleurs, où tout est possible

Luna, héroïne et narratrice de ce roman, fait partie pour des raisons qu’elle ne s’explique pas très bien elle-même des sans implants. Sa mère, créatrice fameuse de jeux vidéo, est morte pour n’avoir pas rejoint sa base et s’être perdue dans une boucle virtuelle à la suite d’un pari qu’elle avait fait : mourir vraiment en cas d’échec dans une de ses créations.

Luna sait qu’elle échouera forcément aux tests qui sélectionnent les élèves les plus brillants, et notamment les génies de l’informatique que sont les hackeurs du collège, dont ses amis les plus proches. A son grand étonnement, elle les réussit. D’autres événements tout aussi étranges font qu’elle rejoint finalement et en partie contre son gré ces élèves triés sur le volet dans l’île où ils finissent leur formation. Elle y découvre le sort qui es attend, ce qui est vraiment arrivé à sa mère, et elle mène la lutte pour rétablir le règne du réel.

Son aventure est ponctuée de rebondissements, découvertes, trahisons. On ne sait jamais bien qui est fiable ou non. La mémoire est fractionnable, et peut être conservée dans des objets, comme les perles du collier de sa mère qui lui livrent ses derniers messages. Le rêve est un lieu de découvertes et d’irruption dans les mondes virtuels des autres, l’espace virtuel est un labyrinthe où l’on rencontre les autres si on le désire, où on leur échappe si on a le pouvoir que détient Luna… un « vide » angoissant er merveilleux à la fois.

Toutes les formes de virtuel sont évoquées dans ce roman, lui-même labyrinthique. Il pose bien les questions qui naissent du développement de ces univers, notamment celle de la place du corps – augmenté ou non – dans ce nouveau monde, et du rapport des amateurs de virtuel à ce corps, des dangers auxquels ils s’exposent. C’est tout à fait passionnant, inquiétant, et follement romanesque. Enfin, chaque partie débute avec une belle citation classique, de Flaubert, Hugo, Giordano Bruno… ce qui ne gâte rien et invite à donner une portée philosophique à ce roman d’anticipation qui parle aussi bien du présent et du futur possible que de cauchemars anciens.

#Bleue

#Bleue
Florence Hinckel

Syros, 2015

Un bonheur insoutenable

Par Christine Moulin

CVT_Bleue_7309La bande rouge qui entoure le livre pose directement la question clé du roman: « Jusqu’où iriez-vous pour ne plus jamais souffrir? ». #Bleue, en effet, dépeint une société où l’on permet à chacun de ne plus avoir mal grâce à l’opération d' »oblitération », mise en œuvre par la CEDE, la Cellule d’Eradication de la Douleur Emotionnelle, qui laisse sur les poignets de ceux qui en ont bénéficié un point bleu brillant. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes (plusieurs allusions sont d’ailleurs faites à Leibniz et Voltaire) si cette possibilité ne devenait une obligation, notamment pour les mineurs, et si, malgré toutes les promesses des partisans de cette intervention, on ne perdait pas, en même temps que la capacité de souffrir, celle d’aimer, de compatir, de vivre, en fait. Pour être pleinement humains, ne nous faut-il pas accepter de garder en nous-mêmes tout ce qui nous rend fragiles? Cela dit, l’auteure a l’habileté et l’honnêteté de ne pas délivrer de messages moralisateurs: elle montre bien qu’elle comprend ceux qui font le choix de cesser de souffrir, quand la souffrance est intolérable mais, parallèlement, elle dresse de magnifiques portraits de personnes debout, notamment, une grand-mère, blessée mais superbe.

Ces interrogations sont portées par une belle histoire d’amour, celle entre Silas, le héros, et Astrid. Chacun parle à son tour, ce qui permet des effets de point de vue bien venus, au service du suspens, entretenu d’un bout à l’autre, et du propos.

Mais tout cela ne serait rien sans la description fort réussie de la société à peine futuriste dans laquelle l’histoire se déroule. C’est ce qui rend le roman haletant et troublant. Presque rien ne manque pour qu’on reconnaisse, à peine soulignées, les tendances inquiétantes de notre monde: c’est la crise, si bien qu’on sacrifie tout à son emploi, les vacances, les rêves, l’esprit critique, mais aussi sa personnalité (avoir été oblitéré est un atout pour être embauché); le bien-être béat dans lequel flottent les oblitérés permet de maintenir une paix sociale factice; il est très mal considéré de ne pas se connecter au Réseau qui enferme les connectés dans une dépendance permanente et malsaine, une fausse convivialité, insidieusement contraignante (d’où l’importance du hashtag dans le titre); les médias jouent leur rôle en noyant les informations dérangeantes dans un flot d’informations inutiles, maintenant ainsi un faux air de démocratie. Même les détails sont soignés: il devient plus intéressant de regarder les pubs que les films car elles sont mieux réalisées!

La fin pourrait paraître un peu trop « rose », « happy end »; peut-être est-ce simplement parce qu’elle survient un peu trop rapidement. Mais elle a le mérite de délivrer un message d’espoir, qui, lui, n’est pas factice, malgré tout,: « il faut rester vigilants pour ne pas basculer […] dans l’inhumanité ».

La page du site de l’auteur consacrée à Bleue.