Petite Chose / Et si l’on s’aime

Petite Chose / Et si l’on s’aime
Claire Beuve / Cathy Ytak : illustrations de Joséphine Forme
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Femme, vie, liberté

Par Michel Driol

Deux récits, de deux autrices différentes, mais qui tournent autour de la question de la liberté, de la sexualité, de la femme, avec  des personnages qu’on retrouve dans les deux textes, Linh, Tiago, Noam, Mélina et Bilal. Claire Beuve, dans Petite Chose, imagine Linh, une adolescente au moment d’être forcée d’épouser un lointain cousin qu’elle ne connait pas, ses sentiments, sa peur, la pression familiale, avant de la montrer s’échappant heureusement à ce piège grâce  à une ruse. Cathy Ytak raconte la découverte de l’amour de Mélina et de Bilal, sur une ile, entre les deux rives d’un fleuve.

Les deux récits tissent ainsi des liens entre les personnages, mais c’est surtout par leurs thématiques qu’ils se font écho. Il y est question, sans tabou ni pudibonderie, des transformations liées à l’adolescence, les règles pour les filles, la mue pour les garçons, et l’entrée dans un nouveau monde où la sexualité occupe une part plus importante. Que signifie cela pour les deux personnages féminins principaux ? Pour la famille de Linh, la voilà devenue en âge de se marier : mariage forcé, arrangé. Pour la mère de Mélina, c’est la mise en garde contre le risque d’avoir un bébé. Bien sûr, au mariage sans amour s’oppose la découverte de l’amour par Mélina et Bilal, un amour tout en tendresse, douceur, respect et consentements partagés.  Un amour post MeToo, un amour dans lequel Cathy Ytak s’amuse à déconstruire les stéréotypes pour donner à voir d’autres modèles de comportement qui font plaisir à lire, faisant de Bilal un garçon timide, sensible, et de Mélina une fille pleine de force et d’empathie.

C’est bien la question des modèles familiaux que posent ces deux récits. D’un côté la famille traditionnelle, traditionnaliste, pour laquelle la réputation et la répétition des coutumes tient lieu de mode de vie, au détriment des libertés et des désirs individuels. De l’autre, le singulier discours du père de Bilal, un discours qui institue un modèle masculin à l’opposé du modèle dominant, un modèle qui valorise la douceur et la tendresse. Et, au milieu de tout cela, au milieu de ce fleuve, de cette nouvelle carte du tendre, deux adolescents qui se découvrent et découvrent une nouvelle façon d’être ensemble. Symboliquement, l’image centrale du cahier d’illustration montre le reflet dissocié d’une adolescente dans l’eau, reliant ainsi les deux récits, la construction et la déconstruction.

Ecriture soignée pour les deux textes. Ecriture en elle qui deviendra une écriture en  je pour Petite Chose, les pronoms symbolisant bien le passage entre la chose de la famille et le je qui s’échappe et court vers sa liberté.  Ecriture aussi très poétique, dans sa structure, des strophes de trois ou quatre vers, dans son rythme, ses anaphores, son montage serré entre ce qu’éprouve Linh et les paroles qu’elle entend, une écriture qui semble marquer l’immobilisme de cette société figée et qui s’oppose aux deux dernières pages, la fuite, au rythme haletant, et au rêve d’un autre futur possible. Ecriture aussi très poétique de Cathy Ytak, dans un autre registre, écriture qui épouse le point de vue masculin, celui de Bilal, écriture de l’intime, de l’intimité des corps qui se touchent, des regards, mais aussi des paroles échangées. A noter ces phrases en italique qui tranchent, phrases en nous, phrases en on, qui montrent ce qui relie ces deux adolescents dans leurs gestes, leurs pensées, leurs souvenirs.

Deux récits très féministes mais deux récits qui ne se veulent pas militants, deux récits qui ouvrent la voie à une autre relation entre les filles et les garçons, deux récits qui disent l’espérance et l’attente d’un autre monde possible.

Le Sourire de Wajma

Le Sourire de Wajma
Jack Chaboud – Alca (Léo Alcaraz)
Editions du Pourquoi pas ?? 2025

Avoir 12 ans en Afghanistan

Par Michel Driol

Son père l’a décidé : Wajda, à 12 ans, doit être mariée, comme seconde épouse, à un homme riche et âgé, ce qui permettra d’apporter un peu d’argent à la famille. Et c’est le départ avec son père, en camion, pour Kandahar, où réside son futur mari. Mais un soir, près d’un col, dans une auberge, passe une caravane de nomades, et Wajma ose parler avec un garçon de son âge.

Ecrit par un auteur co-fondateur des Amitiés Franco Afghanes, et bon connaisseur de l’Afghanistan, voilà un des rares récits dans la littérature jeunesse à choisir ce pays comme cadre. Mais comment parler de l’Afghanistan à des enfants, comment parler des talibans, du sort qui y est réservé aux femmes ? L’auteur choisit de situer son récit non pas à Kaboul, mais dans un petit village, où les femmes ne se voilent pas malgré le retour des talibans, puis sur la route, dans un interminable voyage – non sans danger – au milieu d’autres passagers.  En se centrant sur le personnage de Wajma, encore une enfant qui serre sa poupée au moment de quitter sa famille, en épousant son point de vue, il fait le choix d’évoquer le contexte géopolitique à l’arrière-plan, en en disant assez pour que de jeunes enfants français comprennent les peurs que tous éprouvent, victimes de la nature et des hommes.  En reprenant le motif du mariage forcé entre une fillette et un vieillard – le lecteur adulte songera alors à de nombreuses situations traitées au théâtre au XVIIème siècle – l’auteur met l’accent sur ce qu’a d’insupportable la pauvreté extrême, qui fait que les femmes ne sont plus des êtres humains qui ont des droits. mais des marchandises qu’on peut vendre.

Symboliquement c’est à un col – lieu de passage entre deux mondes – que se noue – ou se dénoue – le récit. Avec l’apparition de la caravane de nomades, avec la rencontre avec Daoud, la vie de Wajma bascule vers l’idée d’un autre futur possible, d’un apprentissage de la lecture, d’un autre destin que celui qui était tout tracé pour elle et auquel – grâce à un coup de théâtre final – elle va provisoirement échapper. Car, au final, c’est paradoxalement un ouvrage qui donne foi dans le futur, dans l’émancipation de toutes et tous.

Si sur le camion est inscrit un quatrain qui renvoie à la situation de Wajma, c’est tout le récit qui est écrit dans une belle langue qui parvient à associer le réalisme concret avec des formules bien plus poétiques. Et c’est la poésie qui s’impose à la fin du récit. Le texte et les illustrations sont en parfaite harmonie : elles représentent des paysages  de montagnes, désertiques, jaunes, des scènes de groupe (dans le camion, à l’auberge), mais aussi de magnifiques portraits dans lesquels les yeux grands ouverts sont toujours expressifs, et comme tournés vers l’autre, vers l’avenir. Dans les premières pages, une carte de l’Afghanistan, et sur le rabat de la 4ème de couverture, un glossaire , autant d’éléments qui aident à mieux situer ce pays et sa culture.

Un récit émouvant qui permettra l’identification de nombreuses lectrices et lecteurs à son héroïne, afin de dénoncer l’horreur insupportable des mariages forcés, et illustrer un monde dans lequel ce sont les nomades qui ouvrent une voie vers l’émancipation de toutes et tous par l’ouverture à la connaissance et à la diversité du monde extérieur.