La Face cachée du Prince Charmant

La Face cachée du Prince Charmant
Guillaume Guéraud & Henri Meunier
Rouergue 2019

Tout homme a une double postulation…

Par Michel Driol

Sur une première double page, un portrait élogieux du Prince Charmant. Tout n’est que beauté, amour, délicatesse et distinction. Mais tournez la page.  Le même texte, caviardé, révèle une autre image, celle d’un être  sombre, maladroit, rustre, impoli… tandis que l’image est devenue noire. Le même procédé se répète huit fois, tandis que la dernière page caviardée révèle la vérité du Prince : il est juste comme toi et moi.

On se souvient que le caviardage est un des procédés de réécriture proposés par l’Oulipo. Le voici justement proposé dans un album jeunesse, avec beaucoup d’à-propos et d’humour. Autant le texte de la première double page est lisse, laudatif, soutenu, autant celui de la page caviardée, familier  frôle la scatologie pour le plus grand plaisir du lecteur. Bien sûr, on l’a compris, ce jeu avec les mots renvoie à la réalité humaine, au bien et au mal présents en chacun, à l’ange et au démon qui sommeillent en chacun de nous. Les illustrations montrent un Prince Charmant très enfantin, prompt parfois à se réfugier dans les jupes de sa mère, ce qui renforcera l’identification du jeune lecteur avec ce personnage à double visage. C’est aussi une façon de dédramatiser les crises, les angoisses, les colères enfantines.

Un album carnavalesque, qui fait alterner le haut et le bas, et révèle de jubilatoires surprises.

 

Chips et Biscotte

Chips et Biscotte
Mickaël Jourdan
Rouergue 2019

Improbables amis

Par Michel Driol

Chips et Biscotte sont amis. Et pourtant tout les oppose : leur forme, leur taille, leur couleur, leurs gouts vestimentaires, leurs desserts préférés, leurs passetemps… Après avoir énuméré leurs différences, l’album pose la question : N’ont-ils donc rien en commun ? Et il y répond dans une seconde partie, montrant leurs gouts communs pour le parc, le piquenique, et leur complémentarité dans le souci qu’ils prennent afin de combler les manques de l’autre.

Ce premier album de Mickaël Jourdan est une ode toute simple à la différence et à l’amitié. Tout cherche à se mettre à la portée des plus petits : la langue et le texte, très court et très simple,  les illustrations, qui posent deux personnages étonnants aux bras tentaculaires, l’un tout en lignes droites, l’autre tout en courbes, l’un tout jaune, l’autre tout bleu (clin d’œil à Leo Lionni ?). Pas ou peu de décors, tout se concentre sur les personnages et leurs accessoires.  Deux personnages à la bouche et aux yeux particulièrement expressifs dans leur simplicité graphique pour faire passer la joie ou la déception… L’album souligne que l’altérité n’est pas un obstacle à la rencontre et à l’amitié, grâce à la bienveillance et à la complicité des deux personnages.

Un album drôle, tout en délicatesse,  qui s’inscrit dans un univers enfantin pour inviter les plus petits à ne pas avoir peur de celui qui est différent.

La meilleure façon de marcher ?

La meilleure façon de marcher ?
Anna Castagnoli et Gaia Stella
Grasset Jeunesse 2019

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà…

Par Michel Driol

Cet album propose une belle adaptation d’un conte traditionnel, connu en France par la version qu’en proposa  La Fontaine sous le titre Le meunier, son fils et l’âne. On en connait donc l’argument : un vieil homme et son fils cheminent avec leur âne, et les passants trouvent à chaque fois quelque chose à redire sur leur façon de marcher. On en connait aussi la double morale par laquelle La Fontaine conclut sa fable (la première énoncée par le Meunier, la seconde énoncée par le fabuliste et adressée au destinataire de la fable) :

« Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien,
J’en veux faire à ma tête ». Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince;
Allez, venez, courez; demeurez en province;
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement:
Les gens en parleront, n’en doutez nullement.

L’album d’Anna Castagnoli et Gaia Stella se déroule  entre deux pages de garde porteuses de sens : la première montre les trois protagonistes sagement alignés, côte à côte, de dos… La dernière illustre de nombreuses combinaisons entre les trois, dans un joyeux déséquilibre.

L’adaptation porte d’abord sur l’invention d’une toponymie : les villes de Bonvent, Languependue, Grande-Grinche, Durcoeur…  se succèdent. Dans chacune de ces villes, les habitants ont une particularité : jaser, grommeler, soupirer… travailler sans relâche ou être paresseux… Mais quelle que soit leur caractéristique, ils ont en commun de se moquer du trio qui chemine, et de lui donner un conseil, immédiatement suivi par les personnages. L’album suit un rythme identique à chacune des étapes, sous forme de 3 doubles pages similaires : une double page revient comme un refrain pour annoncer l’arrivée à la nouvelle étape, texte à gauche, illustration  à droite. Puis le passage dans la ville, les commentaires, les conseils, et enfin le résultat, qui se conclut invariablement par le refrain : « C’était la meilleure façon de marcher… ». Du coup, ce rythme entraine une dynamique de lecture : l’arrêt à la ville marqué, page de droite, par un garde ou soldat, la traversée de la ville, illustrée par ses maisons, ses habitants, et la sortie, texte à gauche, illustration à droite montrant le nouvel équipage s’élançant joyeusement vers la suite de l’histoire. Les illustrations – très colorées et géométriques – et le texte, qui fait la part belle au dialogue, se conjuguent donc pour entrainer avec malice le lecteur vers les différentes combinaisons possibles.

La première et la dernière page se font écho : sur un viaduc cheminent les trois personnages dans une combinaison différente. La dernière page porte la « morale », qui a la sagesse d’interpeller le lecteur sous forme de question : « Alors, quelle est la meilleure façon de marcher ? ». Fin ouverte qui tranche avec la fable de La Fontaine et permet au lecteur de réfléchir par lui-même à la tolérance, aux différences culturelles, à la langue qui peut être la meilleure ou la pire des choses, aux jugements trop vite rendus et à l’absence d’esprit critique.

Un album très graphique, à la composition rigoureuse, plein de fantaisie et d’humour pour dénoncer l’absurde des certitudes et des préjugés, le risque qu’on encourt à suivre le discours des autres aveuglément, et qui encourage à penser par soi-même.

 

 

Dix petites graines. Mon jardin en hiver

Dix petites graines. Mon jardin en hiver
Ruth Brown
Gallimard jeunesse (poche : « L’heure des histoires »), 2017

Leçons de nature

Par Anne-Marie Mercier

Les Dix petites graines de Ruth Brown, publié pour la première fois en 2001, est un classique pour de multiples raisons : les illustrations sont belles, mêlant réalisme et expressivité, alliant les tons sombres de la terre vue en coupe tandis que les graines germent et se transforment en pousses, aux bruns des animaux (chat, taupe…); au-dessus, éclatent les couleurs claires où le jaune domine, lumière du ciel, livrée des  habitants de l’air (coccinelle, pucerons), lorsque la plante pousse, seule rescapée de dix après les différentes incursions des vivants sur son territoire souterrain ou aérien.
Belle leçon de « choses », qui montre que semer ne suffit pas, et que la nature est généreuse et remplace ce qui est perdu.

Mon jardin en hiver est un conte en cascade (ou en « progression à thème linéaire », structure dont on a souvent du mal à trouver des exemples en cours de français). Les illustrations, superbes, perdent comme celle de l’autre album, dans ce format réduit, mais cela reste charmant.

L’Ours contre la montre

L’Ours contre la montre
Jolivet et Fromental
Hélium, 2018

Apprendre à lire l’heure avec un ours

Par Anne-Marie Mercier

Un ours qui est obsédé par l’heure ? quelle idée ! mais pas plus folle que de les histoires de pingouins de Jolivet et Fromental ; et le lapin d’Alice a ouvert la voie. Ici, on peut aussi supposer que le jeu avec l’expression « c-ourse  contre la montre » a pu jouer. Donc au début de l’album un ours, gigantesque et orange, se bat avec le temps et arrive en retard partout : à l’arrêt du car scolaire, à l’école, à la cantine… il n’est jamais au bon moment au bon endroit.

La famille humaine qui l’héberge prend le problème à bras le corps après avoir compris qu’il vient du fait que l’ours ne sait pas lire l’heure. Grâce aux explications et aux schémas proposés en quantité par le père, l’ours comprend tout et entre dans une vie de temps réglé, efficace, employé à des activités multiples : en plus des cours de l’école où il n’est plus jamais en retard, il prend des cours de tuba, de claquettes, de cuisine, fait du bénévolat, du baby-sitting… jusqu’au « burn-ours » qui l’oblige à avoir encore un nouveau rapport au temps.

Ce gros ours encombré de lui-même et qui emplit bien les pages est touchant de maladresse et d’enthousiasme et l’album propose une réflexion sur le temps tout en fournissant une méthode d’apprentissage de la mesure du temps : à faire lire aux oursons en difficultés avec ces comptages complexes, donc.

 

 

Mais qui a craché sur la maison du hérisson?

Mais qui a craché sur la maison du hérisson ?
Dedieu
Saltimbanque éditions, 2019

Un polar entomologique pour enfants

Par Maryse Vuillermet

Ce petit livre est une curiosité, et le premier ouvrage d’une série d’enquêtes. Trois héros, la fourmi 7707, Cruchod l’escargot et madame chouette « qui sait tout sur tout » mènent l’enquête. Qui a craché tout près de la maison du hérisson ? Et ce n’est pas la première fois !
Alors nos enquêteurs interrogent tous les voisins.
A la fin de l’ouvrage, la réponse sera imparable et instructive.
Les dessins en noir, rouge et roses simples et puissants sont très drôles, une réussite !

Entre les gouttes

Entre les gouttes
Anne Cortey, Vincent Bourgeau (ill.)
L’école des loisirs (« Mouche »), 2017

Comment faire une fête entre amis (ou presque)

Par Anne-Marie Mercier

Il pleut… quel ennui ! Mais l’écureuil a une idée : il va inviter ses amis de la forêt à une fête. Toutes les étapes sont respectées : la liste des invités (il invite même Martin Pêcheur qui est désagréable avec tout le monde, pour tenter une grande réconciliation), les moyens de faire parvenir les invitations à leurs destinataires (il charge Merle de la voie aérienne et Taupe, une très vieille dame, de la voie souterraine), le menu, les provisions…
Il a tout prévu mais la fête tourne à la catastrophe à cause de la mauvaise humeur de Martin Pêcheur et de la distraction de l’écureuil : tout est brûlé, raté, que faire ? Bien sûr, tout s’arrange grâce à la bonne volonté de chacun, et grâce à la leçon que Taupe inflige au Martin Pêcheur qui, confus, revient à de meilleurs sentiments.
C’est un joli récit, notamment à travers la minutie de la description des listes de provisions, de gâteaux, d’odeurs… tout un festin de mots. Il y a de nombreuses péripéties et un rythme bien tenu, enfin, les belles vertus de l’amitié et de l’entraide y sont mises en valeur, ce qui ne gâte rien.

Le Noir de la nuit

Le Noir de la nuit
Chris Hadfield et Kate Fillion, The fan Brothers (ill.)
Traduction (anglais) d’ilona Meyer
Edition des éléphants, 2016

“Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”… (B. Pascal)

Par Anne-Marie Mercier

On a souvent de mauvaises surprises quand on ouvre un album signé par une « célébrité »,  vedette de la chanson ou du cinéma, de la politique ou du sport… Ici, la première surprise (quoique…) c’est que l’histoire est signée par un astronaute, Chris Hadfield, un peu aidé sans doute par Kate Fillion, dont le nom ne figure pas sur la couverture. La deuxième, c’est que le résultat est très réussi, combinant autobiographie et fantaisie.

Du côté de l’autobiographie, on nous montre le jeune Chris possédé à la fois par une passion de l’espace et par des terreurs nocturnes. Le dénouement associe ces deux éléments, le jour où il voit à la télévision Neil Armstrong et la mission Apollo 11 se poser sur la lune : il deviendra pilote et il se souviendra que rien n’est aussi noir que le noir de l’espace. Des photos en fin d’album montrent la cohérence de ces vies.

Le côté fantaisie est assuré par les illustrations, belles, drôles, rêveuses, qui évoquent tout à la fois un imaginaire de l’espace, comme dans les Tintin et les Caroline, et le monde de la nuit, rassurant par la représentation des parents, de la maison, du chien, inquiétant par les ombres qui prennent des allures d’extraterrestres et évoquent certaines créatures d’Ungerer ou de Sendak. L’infini des rêves et de l’espace se combinent pour faire rêver celui qui oublie d’avoir peur.

Mes Amis de partout

Mes Amis de partout
Thomas Scotto, Isabelle Simon
L’Initiale, 2016

Lire et dire l’image

Par Anne-Marie Mercier

Isabelle Simon est bien connue en littérature de jeunesse pour ses figurines en terre et ses photos (voir La Mouche qui lit, Les Petits Bonshommes sur le carreau…) ; Thomas Scotto pour ses poésies et ses textes poignants (Sables émouvants, Une guerre pour moi) et drôles (La Dentriste). La rencontre de ces deux sensibilités donne un album atypique, dans lequel le regard du lecteur est inviter à chercher au-delà des formes, à créer lui-même : Isabelle Simon propose des images dans lesquelles on peut imaginer un visage, surfaces rouillées ou usées, écorces, pierres peintes… Thomas Scotto leur donne un nom, une histoire, à travers quelques lignes denses et poétiques : à nous de poursuivre…

 

Elle est bizarre la dame !

Elle est bizarre la dame !
Laure Monloubou
Editions Amaterra 2018

La vérité sort de la bouche des enfants

Par Michel Driol

On retrouve le P’tit Gars, personnage récurrent de l’auteure, dans les transports en commun. Il décrit sa voisine, et la trouve bizarre. Page de gauche, le P’tit Gars, qui imite sa voisine, page de droite, les éléments du portrait de la dame, façon dessin d’enfant. Un nez rond et rouge, des cheveux violets frisés, que rejoindront vite les yeux, les oreilles… On croit entendre en haut de page le P’tit gars , en gros caractère, commenter ce portrait qu’il fait, tandis, qu’en petits caractères, on entend la voix gênée de la maman, chut, ça suffit… Jusqu’au moment où le dessin d’enfant fait place à la dame… très ressemblante à sa description… Et, cerise sur le gâteau, le P’tit Gars veut ajouter quelque chose…  savoir s’il peut l’inviter à son anniversaire !

Comme les autres albums de la série, celui-ci explore, avec humour et tendresse, une situation dans laquelle nombre d’adultes ou d’enfants se reconnaitront. Ici, ce sont les commentaires sans gêne de l’enfant sur le physique d’un tiers. Rien de méchant : juste un constat, et une volonté du petit d’aller vers l’autre, avec ses mots à lui, son franc parler, ce qui questionne aussi sur l’attitude des adultes face à qu’ils prennent pour quelque chose de désobligeant envers l’autre. Comme toujours avec l’auteure, une grande simplicité des codes narratifs, qui, avec expressivité, vont à l’essentiel sans disperser le lecteur.

Un album tranche de vie qui parle avec malice de différence et du regard des enfants sur les autres…

Un autre album de la série : C’est à moi