Le Noir de la nuit

Le Noir de la nuit
Chris Hadfield et Kate Fillion, The fan Brothers (ill.)
Traduction (anglais) d’ilona Meyer
Edition des éléphants, 2016

“Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”… (B. Pascal)

Par Anne-Marie Mercier

On a souvent de mauvaises surprises quand on ouvre un album signé par une « célébrité »,  vedette de la chanson ou du cinéma, de la politique ou du sport… Ici, la première surprise (quoique…) c’est que l’histoire est signée par un astronaute, Chris Hadfield, un peu aidé sans doute par Kate Fillion, dont le nom ne figure pas sur la couverture. La deuxième, c’est que le résultat est très réussi, combinant autobiographie et fantaisie.

Du côté de l’autobiographie, on nous montre le jeune Chris possédé à la fois par une passion de l’espace et par des terreurs nocturnes. Le dénouement associe ces deux éléments, le jour où il voit à la télévision Neil Armstrong et la mission Apollo 11 se poser sur la lune : il deviendra pilote et il se souviendra que rien n’est aussi noir que le noir de l’espace. Des photos en fin d’album montrent la cohérence de ces vies.

Le côté fantaisie est assuré par les illustrations, belles, drôles, rêveuses, qui évoquent tout à la fois un imaginaire de l’espace, comme dans les Tintin et les Caroline, et le monde de la nuit, rassurant par la représentation des parents, de la maison, du chien, inquiétant par les ombres qui prennent des allures d’extraterrestres et évoquent certaines créatures d’Ungerer ou de Sendak. L’infini des rêves et de l’espace se combinent pour faire rêver celui qui oublie d’avoir peur.

Mes Amis de partout

Mes Amis de partout
Thomas Scotto, Isabelle Simon
L’Initiale, 2016

Lire et dire l’image

Par Anne-Marie Mercier

Isabelle Simon est bien connue en littérature de jeunesse pour ses figurines en terre et ses photos (voir La Mouche qui lit, Les Petits Bonshommes sur le carreau…) ; Thomas Scotto pour ses poésies et ses textes poignants (Sables émouvants, Une guerre pour moi) et drôles (La Dentriste). La rencontre de ces deux sensibilités donne un album atypique, dans lequel le regard du lecteur est inviter à chercher au-delà des formes, à créer lui-même : Isabelle Simon propose des images dans lesquelles on peut imaginer un visage, surfaces rouillées ou usées, écorces, pierres peintes… Thomas Scotto leur donne un nom, une histoire, à travers quelques lignes denses et poétiques : à nous de poursuivre…

 

Elle est bizarre la dame !

Elle est bizarre la dame !
Laure Monloubou
Editions Amaterra 2018

La vérité sort de la bouche des enfants

Par Michel Driol

On retrouve le P’tit Gars, personnage récurrent de l’auteure, dans les transports en commun. Il décrit sa voisine, et la trouve bizarre. Page de gauche, le P’tit Gars, qui imite sa voisine, page de droite, les éléments du portrait de la dame, façon dessin d’enfant. Un nez rond et rouge, des cheveux violets frisés, que rejoindront vite les yeux, les oreilles… On croit entendre en haut de page le P’tit gars , en gros caractère, commenter ce portrait qu’il fait, tandis, qu’en petits caractères, on entend la voix gênée de la maman, chut, ça suffit… Jusqu’au moment où le dessin d’enfant fait place à la dame… très ressemblante à sa description… Et, cerise sur le gâteau, le P’tit Gars veut ajouter quelque chose…  savoir s’il peut l’inviter à son anniversaire !

Comme les autres albums de la série, celui-ci explore, avec humour et tendresse, une situation dans laquelle nombre d’adultes ou d’enfants se reconnaitront. Ici, ce sont les commentaires sans gêne de l’enfant sur le physique d’un tiers. Rien de méchant : juste un constat, et une volonté du petit d’aller vers l’autre, avec ses mots à lui, son franc parler, ce qui questionne aussi sur l’attitude des adultes face à qu’ils prennent pour quelque chose de désobligeant envers l’autre. Comme toujours avec l’auteure, une grande simplicité des codes narratifs, qui, avec expressivité, vont à l’essentiel sans disperser le lecteur.

Un album tranche de vie qui parle avec malice de différence et du regard des enfants sur les autres…

Un autre album de la série : C’est à moi

Le Fleuve

Le Fleuve
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2018

Fluidité aventureuse

Par Anne-Marie Mercier

Il est question de transmission intergénérationnelle (comme dans L’Arbre sans fin), de jeux, d’apprentissage de techniques de cueillette – assez proches de la chasse, d’ailleurs, vu le caractère insaisissable des Blavières trempeuses, des Crokfièvres, des Branthes, et autres plantes dont se nourrissent les deux tribus des héros. Un horrible monstre menace tout le monde de ses griffes… On retrouve dans cet album de nombreux thèmes pontiens.
On y retrouve aussi le dessin, parfois dépouillé et s’étalant en paysages de rêves sur toute la double page d’un long format à l’italienne, découpé en instants qui rythment un espace unique. Parfois on le retrouve fouillé et riche en détails multiples dans les scènes d’intérieurs ou dans les représentations de groupes : les petits Oolong et les petits Dong-Ding ont aussi des allures de poussins (voir la série des Blaise, entre autres) avec leurs activités joyeuses et vibrionnantes.
La nouveauté ici est dans la réflexion que cet album propose sur les questions de sexe et de genre : les deux héros appartiennent à deux peuples différents et éloignés et sont, par pure coïncidence, élevés tous deux dans le genre que leur sexe biologique n’appelait pas. Cela est fait pour respecter le vœu d’un ancêtre censé se réincarner, mort peu avant avec le désir de vivre dans la peau d’un être de l’autre sexe. La grande leçon de l’histoire est celle de la liberté : chacun peut décider d’être fille ou garçon, et changer d’avis quand il le veut et autant qu’il veut – pas besoin de mourir pour cela. Chaque vie est digne et plaisante, et aucune n’empêche de faire quoi que ce soit : le faux garçon comme la fausse fille apprennent les mêmes choses, se livrent aux mêmes acrobaties et sauvent leurs peuples ensemble, à égalité, d’un horrible monstre : l’héroïsme n’a ni genre ni sexe.
Ce joli message égalitaire et libérateur est porté par la poésie du texte, légère, libérée des accumulations de calembours qui alourdissaient parfois les derniers albums . On retrouve une merveilleuse fluidité du récit, une véritable histoire, des personnages qui se cherchent, des parfums qui sont comme des pensées : une « pensée qui serait presque la sienne et qui murmure en lui. »
Ce bel album n’a pas fini de murmurer la poésie de son fleuve qui relie et sépare, de son monde flottant, alliant la profondeur des eaux à la hauteur du ciel.

Adèle

Adèle
Bérangère Marillier
Maison Eliza, 2017

Adèle comme tout un chacun

Par Anne-Marie Mercier

Adèle ne fait rien comme tout le monde, s’habille différemment, elle est rousse, toujours gaie, elle fait ce qu’elle veut, quand elle veut, et il semble que cela dérange… L’album montre sur d’amples doubles pages la silhouette vêtue de jaune du personnage, entourée d’êtres gris et moroses. Mais Adèle est-elle si exceptionnelle ?

La morale est illustrée par plusieurs exemples montrant ce que chacun a de différent, qui fait de lui un être à part, pour une leçon de tolérance et de gaieté acidulée. Les crayonnés de couleurs sont aussi toniques que le personnage.

 

Par la fenêtre, Emma Robert

Par la fenêtre
Emma Robert, Baptistine Mésange (Ill)
Dyozol, 2018.

Rêverie par la fenêtre

Par Maryse Vuillermet

Un enfant raconte tout ce qu’il voit par la fenêtre.
Le monde d’abord, les montagnes, les oiseaux, le jardin, puis la rêverie l’emmène plus loin, il voit défiler les saisons puis part vers des gens et des mondes inconnus.
Et puis, « des milliers de rêves fleurissent».
C’est un univers très doux et poétique tant par le texte que par l’illustration de Baptistine Mésange

Fuis Tigre!

Fuis Tigre !
Gauthier David, Gaëtan Doremus (ill.)
Seuil Jeunesse, 2018

Une fin qui est un début

Par  Christine Moulin

Surprenant, cet ouvrage, qui commence par : “C’est la fin”. On a l’explication de cette déclaration paradoxale à la fois à la page suivante et sur la quatrième de couverture, en un texte tout à la fois poétique et angoissant par son rythme martelé : le tigre auquel l’injonction du titre (“Fuis Tigre”) est  adressée est poursuivi par le feu, il doit donc se réfugier dans la terre des hommes.

Fantastique, cette histoire, et passionnante: on suit l’errance du tigre, qui finit par se terrer dans le château fort d’un petit garçon. Il s’est donc bien fait “tout petit. De la taille d’une souris”, comme le lui avait conseillé la voix qui l’accompagne. Ce n’était pas une métaphore. Le petit garçon et le tigre nouent alors une relation faite de tendresse et de bienveillance, jusqu’à ce que les parents découvrent l’animal… Mais ne dévoilons pas trop la suite!

Original, cet album, par son choix narratif: quelqu’un s’adresse au tigre tout au long de l’histoire, pour la raconter. Les phrases sont courtes, frappantes, souvent très belles dans leur étonnante simplicité : “Toi, le si bel animal, sa majesté des affamés”, “Et près de lui, tu t’apaises”. Les illustrations, plutôt indépendantes du texte, sont très expressives, mais prennent parfois le relais de la narration en de surprenantes pleines pages.

Magnifique, le message porté par ce récit: comment ne pas voir derrière le tigre le destin des migrants? Et la fin est belle, optimiste, cette fin qui en toute logique prend l’allure d’un début.

L’avis de Sophie Van der Linden, c’est ici.

Je te vois, et toi ?

Je te vois, et toi ?
Siska Goeminne – Alain Verster
Versant Sud Jeunesse 2018

Sur la place chauffée au soleil… (Brel)

Par Michel Driol

Une place anonyme d’une ville qui pourrait se situer dans les Flandres, une place où l’on s’arrête l’espace d’une journée et où l’on va suivre quelques personnages dans leurs rêves, leurs espoirs, leurs souvenirs. Une vieille femme et son chien. Un homme aux dents blanches qui va à un rendez-vous avec une femme qui l’attend. Un petit garçon qui va à l’école, et voudrait bien avoir un chien. Une petite fille qui dort dans la charrette d’un vélo. Et deux animaux, le chien que l’on a déjà évoqué, et un poisson rouge, qui tourne dans son bocal. Sans oublier, au centre, la fontaine,

Le décor est posé, ainsi que les personnages, mais, bien évidemment, réduire à cela cet album, c’est le priver de ce qui fait sa profonde originalité qui consiste à la fois dans le regard porté sur les personnages et la construction narrative qui passe d’un personnage à l’autre, dans l’évocation de ces vies minuscules avec lesquelles on se retrouve en totale empathie. A quoi pensent les personnages ? De quoi rêvent-ils ? De choses simples, une tartine de spéculoos pour la vieille dame, un chien pour l’enfant, l’amour pour l’homme et la femme. Sourires, regrets, nostalgie, espoir, ce sont les grandes émotions de la vie, universelles, qui traversent cet album, dont les personnages incarnent à l’évidence trois âges différents, trois générations. Tout ceci est porté par une langue à la fois simple et travaillée, soucieuse du détail précis et s’ouvrant, par les métaphores et les comparaisons, à une dimension poétique forte, une langue qui dit – ou tait – ce qui se passe l’espace des rencontres et des regards. Car chacun regarde et voit un autre personnage, de la vieille dame qui regarde tout le monde, depuis sa position assise sur le banc, à l’homme qui se regarde dans la vitrine, à l’enfant qui regarde les traces de craie sur le pantalon du maitre.

Le texte possède sa cohérence indépendamment des illustrations d’Alain Verster qui l’inscrivent dans un temps et un lieu indéfinissables. D’un côté on a des éléments de collage photographiques qui évoquent les années 50, de l’autre quelques éléments écrits en néerlandais Reviennent, par ailleurs épisodiquement, des évocations de Batman, sur le sac de sport du garçon,  sur un écran de télévision, sur une tasse….  Les illustrations font alterner plans larges sur la place qui se remplit avant de se vider, avec l’horloge qui rythme le temps, de 8 heures à 18 heures, plans plus rapprochés sur les personnages, et éléments de décors, fontaine, fenêtre, arbre, vélo, dans un montage très cinématographique qui accompagne parfaitement le texte. Les illustrations montrent par ailleurs des photographies, des couvertures de livres, des affiches, des emballages, des calendriers… comme pour souligner cette omniprésence des images qui constituent comme un second univers autour des personnages.

Un bel album, riche et complexe, pour dire la vie d’une place à travers quelques personnages, pour dire les rencontres, pour inviter enfin le lecteur – le toi du titre, le tu des premières pages et de la dernière  – à prendre le temps d’aller aussi vers l’autre.

 

 

Un Bol de tristesse pour Nour; Une bulle de timidité pour Gabin

Un Bol de tristesse pour Nour
Kochka, Marie Leghima

Une bulle de timidité pour Gabin
Kochka, Sophie Bouxom
Flammarion, Père Castor (« que d’émotions » !), 2018

Emotions mode d’emploi

Par Anne-Marie Mercier

On se méfie souvent, avec raison, de ce qu’on appelle les « livres médicaments » : ceux-ci sont écrits à des fins thérapeutiques, et bien plus souvent pour les parents que pour les enfants. Ils dramatisent les situations, créent des histoires qui n’en sont pas, et négligent l’aspect plastique des illustrations qui ne sont là que pour asséner un peu mieux le propos.
Ces petits albums de Kochka ne tombent pas dans ces pièges. Tout d’abord, le propos « thérapeutique » est clairement séparé du propos littéraire : en fin d’album une double page signée par Louison Nielman, « psychologue clinicienne et psychothérapeute » s’adresse explicitement aux parents.
Quant à l’histoire, dans les deux cas, elle est intéressante, elle part d’une situation banale (un déménagement, un petit chat trouvé puis perdu) mais qui provoque des sentiments forts chez un jeune enfant, elle est bien menée, avec un rythme, une chute. Les interventions des adultes sont discrètes, c’est l’émotion de l’enfant qui est le personnage principal : comment elle pointe, se développer, menace d’éclater… et comment l’aide apportée par l’entourage permet de l’apprivoiser, sans l’étouffer. Les illustrations sont charmantes, entre ellipse du blanc et trait au crayon et grands aplats de couleur.

Tu vas voir

Tu vas voir
Frédérique Bertrand
Le Rouergue, 2018

Ce qui nous « regarde »

 Par Anne-Marie Mercier

Ce livre est une promesse faite à l’enfant qui le lit (et un rappel à l’adulte) : il va voir… il va voir des choses passionnantes, le monde en est plein, tout est question de regard : ouvrir les yeux c’est voir ce qui est autour de soi, ce qui change, voir tout simplement le temps qui passe et les traces qu’il laisse dans le paysage, les objets et les êtres qui nous entourent. C’est voir les autres, et comprendre qu’ils ne pensent pas forcément comme nous, n’ont pas forcément les mêmes goûts – et que nous avons nous aussi le droit d’être différents. C’est voir que les manière de vivre sont multiples et qu’on a un choix infini : être seul ou en groupe, voyager à pied ou en voiture (ou en bateau…).

Et tous ces « messages » sont mis et mots de manière très simple et sont mis en images de manière encore plus simple : des ronds blancs dans lesquels se trouve, à une place variable, un petit rond noir, figurent deux gros yeux qui se transforment parfois en ballon, en tête, en nuage… mais nous regardent toujours. La vie, le temps, le monde et les autres, tout est dans ce « tu verras, tu verras » qui reprend des paroles d’une chanson de Nougaro.