Le Pigeon doit aller à l’école !

Le Pigeon doit aller à l’école !
Mo Willems
Kaléidoscope

Place aux pigeons ?

Par Anne-Marie Mercier

Comme Ernesto, l’enfant qui ne veut pas aller à l’école dans le texte de Marguerite Duras (Ah Ernesto, publié par Harlin Quist (1971) et réédité chez Thierry Magnier avec des illustrations de Katie Couprie), le pigeon a de nombreux arguments : il n’est pas du matin, il a peur, de la maitresse, des autres, des lettres, des chiffres…
Tout cela dédramatise gaiement la question et les poses du pigeon juste esquissé le rendent bien humain, comme dans les autres albums de la série, encore plus déjantés (Ne laissez pas le pigeon conduire le bus).

 

 

Je t’emmène en voyage

Je t’emmène en voyage
Carl Norac, etc.
À pas de loups,

Un voyage rêvé, à lire, écrire, illustrer… seul ou en famille

Par Anne-Marie Mercier

Le rêve de voyage de Carl Norac – rêvons avec lui puisque nous ne pouvons plus voyager ailleurs que « autour de chez nous » – est un voyage de poète :

« Je t’emmène en voyage. L’horizon sera notre bagage.
Nous aurons seulement avec nous un ou deux mots qui volent, pour saluer les gens, pur amuser la mer. Où irons-nous ? »

« Oublier le sol » et partir en avion en carton, s’embarquer dans un conte, dans une pensée fugitive ou secrète, dans un roman de Jack London, se dire que « regarder un oiseau c’est déjà un envol »…
Chaque page propose une surprise, une interrogation, et ouvre sur un nouvel univers graphique : comme dans un album précédent publié lui aussi aux éditions À pas de loups, sur le loup, de Germano Zullo, chaque page est illustrée par un artiste différent : Anne Herbauts, Katy Couprie, Béatrice Alemagna, Rascal, Laurent Corvaisier pour ne citer que les derniers, auxquels on peut ajouter les noms de Guillopé, Crowther, Novi, Concejo, Calleja, Albertine, Bachelet… On a ici la crème de l’illustration actuelle.

Un livre à parcourir ensemble, pour choisir son voyage préféré, ou à illustrer chacun à sa manière, à compléter… De quoi se réunir en poésie.

En le commandant si possible à votre libraire habituel, et non sur une plate forme anonyme et purement mercantile, bien sûr ! (aidons les libraires qui vont être en difficulté avec la fermeture des librairies).

L’Or bleu des Touaregs

L’Or bleu des Touaregs
Donald Grant
Seuil Jeunesse 2020

La différence entre un jardin et un désert, ver n’est pas l’eau, c’est l’homme (proverbe touareg)

Par Michel Driol

Les Editions du Seuil ont la bonne idée de rééditer un album paru en 2009 aux Editions du Sorbier. Le narrateur, Amzin, âgé de 7 ans, est fils d’un chef de caravane. Il décrit d’abord la vie quotidienne sous la tente, en plein désert. Mais, faute de pluie, il n’y a pas de pâturage pour les troupeaux, et le groupe va s’installer aux lisières d’une ville pour survivre. Le père vent ses bêtes, et achète un champ, dont le puits est à sec. Après avoir été aide-maçon, il a l’idée de creuser davantage le puits, et l’eau – le fameux or bleu – arrive ! Le champ quelques mois plus tard produit des légumes en abondance, ce qui permet de reconstituer un troupeau de chèvres. Et certains jours, la famille retourne au désert.

Les illustrations – pleine page et souvent double page – évoquent avec réalisme la vie et la splendeur sauvage du désert : Touaregs regroupés autour du feu, caravane en contrejour entre sable et ciel dans des couleurs chaudes qui contrastent avec le bleu des vêtements, et le vert enfin du jardin que des rigoles d’eau bleue quadrillent.  L’album a bien sûr un côté ethnographique et documentaire pour mieux comprendre et respecter la vie et la mentalité de ces nomades obligés un temps de se sédentariser et d’apprendre à cultiver la terre. Malgré des conditions de vie difficiles, il montre le lien profond qui unit les hommes et leurs animaux (le jeune narrateur est l’ami d’un jeune bébé chameau). Le choix d’un jeune narrateur permet au lecteur occidental de bénéficier d’un regard à la fois naïf et émerveillé sur le monde, et contribue à l’empathie que l’on ressent pour les personnages.

Un album qui permet de mieux comprendre et respecter d’autres cultures, d’autres façon de faire, et qui parle avec justesse du respect des traditions et des valeurs ancestrales.

Onze ours

Onze ours
Nathalie Wyss, Pascale Breysse
L’initiale, 2019

 

Affronter ses peurs, mais pas tout seul

Par Anne-Marie Mercier

Les onze ours veillent sur l’enfant, « en peluche, en dessins, en tableaux, dans des cadres, en statuette » ; on découvre leurs noms en fin d’album : Malika Malabar, Valentine Vaillante, Colin Colosse (le plus petit), Diégo dégourdi… On peut les compter sur la couverture ou au fil des pages.
Mais ces images, doudous, etc, censés rassurer ne tiennent pas toujours face aux peurs. Celles-ci envahissent le blanc de la page, recouvrent les belles couleurs, dispersent les ours. Il faut l’intervention de la mère de l’enfant en ce cas. Elle rassure, rappelle la présence des ours tutélaires, mais on comprend que cette fiction ne tient que parce que la présence bien réelle de la mère les soutient.
Ce petit album se rattache à la collection des ouvrages philosophiques de l’Initiale (jeune maison d’édition installée à Marseille) avec son format carré. Mais il est surtout un superbe livre, aux illustrations qui mêlent délicatesse du trait et force des couleurs, les rehauts sombres à l’aquarelle tranchant sur les papiers découpés et crayonnés colorés et brillants. On peut feuilleter les premières pages sur calaméo.

Voir la fiche philo : http://linitiale.unblog.fr/peur/

 

La Brodeuse d’histoires

La Brodeuse d’histoires
Martina Aranda
CotCotCot éditions, 2019

Coudre le sens

Par Anne-Marie Mercier

Mila a déménagé. Ses livres sont toujours dans des cartons, elle est un peu désœuvrée tandis que les adultes œuvrent à tout mettre en ordre. Elle fait la connaissance de la voisine du rez-de-chaussée. Elle brode des fleurs à longueur de journée, mais à Mila elle raconte des histoires, en commençant par la vie des artistes du quartier, mais elle refuse de lire de nouvelles histoires, et Mila découvre qu’elle n’a ouvert aucune des lettres qu’elle a reçues depuis la mort de son mari et que sa vie s’est arrêtée.
Le mystère n’est pas éclairci, tout est laissé en suspens, délicatement. L’implicite est également dans les illustrations, délicates, incomplètes, laissant des blancs entre les éléments simples et proposant de rares touches de couleurs comme autant d’indices pour saisir la vie de cette femme.

Mutjaba et les habitants du square Laurent Bonnevay

Mutjaba et les habitants du square Laurent Bonnevay
Anouck Patriarche, Lilas Cognet
Amaterra/ Lyon Métropole Habitat, 2019

Couleurs du monde, quartier de Lyon

Par Anne-Marie Mercier

Lorsque la Métropole de Lyon décide en 2015 de démolir un grand ensemble construit dans les années 1950, l’émotion est grande chez les habitants, qui, tout en constatant que l’ambiance des débuts n’ y est plus et que les combats pour la drogue ont remplacé l’entraide, se demandent où ils vont aller. Cet album, mais aussi des expositions, animations dans les écoles (Anatole France), lycées (option théâtre, Bron), recueils d’interview, etc. ont été créés pour accompagner cet événement et tenter d’en diminuer la part traumatique.
Les différents événements sont représentés dans les dernières pages de l’album, montrant les acteurs de toutes ces manifestations et donnant des extraits en photos sous la forme de petites vignettes.
L’album propose le parcours d’un pigeon, forcément voyageur, nommé Mutjaba, qui débarque dans la barre nommée UC1 et fait la connaissance des habitants, de leurs musiques, cuisine, vie, décors… jeunes et vieux, blancs et noirs ou de toutes les nuances, soudés par des histoires similaires d’exil, de réinsertion, d’envie de vivre.
Graphisme superbe, pleines pages vivement colorées, texte sensible, l’ensemble (grand !) est très réussi et illustre, dans tous les sens du mot, un moment de vie d’une communauté disparate qui semble n’être liée par rien et qui au contraire vit une forte et même histoire.
un CD offre un extrait des musiques évoquées dans l’album : musiques d’Arménie, d’Arabie, du Sénégal, jazz, créole, flamenco.. « couleurs » musicales qui complètent celles de la palette de l’illustratrice.

Mon Pull panda

Mon Pull panda
Gilles Baum, Barroux
Kilowatt, 2017

Tricotage de générosités

Par Anne-Marie Mercier

Cet album, à partir d’une situation simple, propose une réflexion sur le partage, notamment avec les plus démunis, ceux que l’on nomme aujourd‘hui les migrants. La première partie montre une fillette, très attachée à un vêtement : ce pull à capuche est un talisman, un porte-bonheur, un refuge qui la fait ressembler (un peu) à un panda… Lorsque celui-ci est devenu trop petit pour elle, elle comprend et accepte ce que lui dit sa mère : il faut partager les « vêtements porte-bonheur ».
À partir de ce moment elle voit autour d’elle de nombreuses personnes qui portent un vêtement qui a été donné par quelqu’un d’autre, par affection, par entraide, des cadeaux. Le hasard fait qu’elle rencontre la petite fille qui a hérité de son pull. Elle vient d’arriver sans sa classe ; elle ne parle pas la langue, « elle ne comprend rien à ce qui lui arrive ». Le porte-bonheur va opérer, sans recours au surnaturel.
C’est une belle histoire, sans effets excessifs ni apitoiement superflu ; les choses sont énoncées simplement et l’on suit avec intérêt et émotion le parcours de la petite héroïne, dépouillée d’un vêtement qui lui servait d’armure pour mieux se révéler en championne victorieuse contre le malheur.
Les illustrations de Barroux jouent sur cette simplicité et sur la candeur de l’enfant, faisant alterner fantaisie joyeuse et noirceur et jonglant avec différentes techniques (papiers découpés, crayonnés, encres…), qui donnent un grand raffinement à cette simplicité.

 

La Recette des parents

La Recette des parents
Martin Page, Quentin Faucompré
Rouergue, 2016

Jouer ou travailler?

Par Anne-Marie Mercier

« Il y a très longtemps,
le monde était peuplé uniquement d’enfants.
ils passaient leurs journées à ramasser des fruits et à prendre soin des animaux, ils construisaient des maisons et ils cousaient des vêtements. »

Comme tous les récits étiologiques, ce conte propose un récit d’origine, mais il prend les choses à l’envers (on retrouve la question de l’œuf et de la poule), et présente la création des parents après celle des enfants.
Comme toutes les fables absurdes, il vise à dire des choses sérieuses et drôles à la fois. Le premier couple de parents est créé par une petite fille qui « était fatiguée de travailler tout le temps [et] voulait se reposer, s’amuser, courir et se baigner » : les parents sont obéissants et travailleurs, ils donnent entière satisfaction à leurs créateurs qui peuvent enfin jouer tranquillement. Mais les enfants se rendent compte que quelque chose ne va pas : les papas et les mamans qu’ils ont créés n’ont pas l’air heureux, ne rient jamais, et, pire, chassent les animaux. Que faire ?
Les illustrations de Quentin Faucompré, avec leurs couleurs flashy et leurs allures de coloriage déjanté sont au diapason pour faire rire et réfléchir sur la difficile question de la répartition des tâches… Et puis, si vous voulez créer à votre tour un parent, vous avez plusieurs recettes à suivre (au fait, comment fait-on les enfants? c’est la question que ce récit permet de ne pas poser).

 

 

L’Arrivée des capybaras

L’Arrivée des capybaras
Alfredo Soderguit

Traduit (espagnol, Uruguay) par Michèle Moreau
Didier Jeunesse, 2020

« La volaille qui fait l’opinion »

Par Matthieu Freyheit

La littérature de jeunesse a beaucoup glosé sur ses fonctions et sur les valeurs qu’il fallait accorder à l’une d’entre elles, l’édification. Avec le déclin de la valeur-autorité, l’édification a fait l’objet d’une suspicion qui ne s’est pas encore tarie, loin s’en faut. Reste que nous sommes à géométrie variable : oui à l’édification, donc, lorsque celle-ci accompagne des sujets suffisamment consensuels pour ne pas être remis en question. Idéologie ?

L’affaire est ici délicate, car L’Arrivée des capybaras rappelle un contexte tendu par le retour de la problématique des frontières. Une famille de gros rongeurs inconnus de tous fait rupture dans le panorama quotidien d’un poulailler. La fable reprend les thèmes éculés du rejet de l’inconnu, de la résistance devant l’acceptation de l’altérité et du refus de partager son espace autant que ses profits. Partager ? Non. Discuter ? Non. Se mélanger ? Non. Jusqu’au jour où, bien sûr, ces autres peu rancuniers qu’incarnent les capybaras n’hésitent pas à secourir l’un de ceux qui les avaient pourtant rejetés. L’ensemble est tendre et graphiquement fort bien mené, l’auteur réalisant à partir d’une gamme chromatique restreinte une vraie spatialisation de la problématique (les vis-à-vis, en particulier, y sont très beaux).

Réussi, donc, mais peu original dans le propos. La nuance y manque et la situation initiale schématise la vie des habitants du poulailler, dont l’attitude s’en trouve d’autant moins acceptable : « La vie n’était pas compliquée. Chacun faisait ce qu’il avait à faire. Il y avait à manger pour tout le monde. Et jamais rien à signaler. » On pourrait reprocher à l’album cette présentation caricaturale des sociétés d’abondance, souvent désignées comme incompétentes à l’accueil. Toutefois, les réponses que s’offrent le texte l’image permettent d’échapper en partie à la simplification. Ainsi le « jamais rien à signaler » est-il démenti par l’image d’une poule emportée par le fermier, juste avant l’arrivée des fameux capybaras : une façon de dire que l’événement n’est pas toujours où l’on croit, et que ce qui est rendu invisible par l’habitude trouve un dérivatif bien utile dans l’arrivée de l’inhabituel, aisément présenté comme faisant événement.

Un album esthétiquement très réussi, qui peut interroger par ailleurs sur ce que la littérature de jeunesse aime à penser et sur ce que nous aimons lui voir penser.

Perdu dans la ville

Perdu dans la ville
Sydney Smith

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rosalind Elland-Goldsmith
Kaléidoscope, 2020

Le chemin du retour ?

Par Matthieu Freyheit

Il n’est pas nouveau que la figure de l’enfant ou de l’adolescent puisse faire office de révélateur des troubles urbains, de ses dédales et de ses solitudes. Oliver Twist s’en faisait le héraut chez Charles Dickens, Holden Caulfield chez Salinger. Perdu dans la ville n’est cependant pas une énième histoire d’enfant aux prises avec les villes tentaculaires. Le choix de ne pas dessiner le visage du garçon (sauf, en de rares cas, des yeux inexpressifs), la dominante des gris, des noirs et du blanc, le choix climatique de l’hiver, de la neige et du vent, l’anonymat généralisé que souligne l’absence d’interactions laissent certes supposer une situation dominée par la perte, et les déambulations du personnage pourraient dans un premier temps confirmer cette intuition. Mais, d’autre part, l’adresse directe qui semble presque initier un dialogue et la formule qui se veut rassurante « Je te connais » laissent entendre une intimité plus grande. L’on découvre alors que les déambulations de l’enfant n’en sont pas, et que cette voix qui offre ses conseils est la sienne, qui donne sa personnalité et son expérience aux recoins de la ville et espère fabriquer un chemin sûr à celui qui, dans cette histoire, a vraiment disparu (quoique ?) : le chat !

Pas d’enquête, ici, mais la tendresse de vouloir offrir à l’autre ses lieux pour en faire bon usage. Les conseils formulés prennent alors un sens nouveau dès lors que le lecteur est avisé de l’identité du disparu : « Cette bouche d’aération souffle une vapeur chaude qui sent bon l’été. Tu pourrais te pelotonner dessous et faire une sieste. » Le retard avec lequel l’image donne sens au texte, le jeu des différés, le parcours du garçon que l’on suit au pompon de son bonnet, marqueur rond et rouge dans la grise géométrie de la ville, le silence que propose cette voix que l’on ne sait pas tout de suite à qui associer, le contraste entre les espaces pleins et les espaces vides : autant d’éléments qui forment une discrète poésie de l’espoir du retour, sans excès ni pathos. Un très bel album.