Petite histoire de la calligraphie arabe

Petite histoire de la calligraphie arabe
Mohieddine Ellabbad
Le port a jauni 2019

L’écriture arabe dans tous ses états

Par Michel Driol

Tout commence par des légendes qui racontent l’invention de l’écriture arabe… avant d’en arriver à l’histoire. On apprend ainsi que l’écriture arabe est la lointaine descendante de la cursive araméenne. Puis on suit le patient travail des calligraphes pour rendre cette écriture plus lisible, pour rendre son écriture plus rapide ou plus esthétique. On en suit les variations géographiques, du monde Arabe à la Perse et à la Turquie. Bien sûr, cette écriture est liée aux mouvements religieux et politiques, et cela est explicité. On y apprend comment on devient calligraphe, de quels instruments on se sert, puis comment l’imprimerie, et l’informatique, ont modifié cette calligraphie…
Les éditions du Port a jauni proposent ici une véritable somme encyclopédique qui permet d’aborder, dans une langue simple, mais précise et qui n’a pas peur des termes techniques, cette histoire d’une écriture. L’ouvrage est magnifiquement illustré, à la fois d’exemples commentés de calligraphies, d’objets, d’enveloppes, de photos, de reproductions de journaux, de signatures… L’érudition ici va de pair avec l’humour de certains dessins de Mohieddine Ellabbad. Bien sûr l’ouvrage, comme tout livre arabe, se lit en commençant par « la fin ».
C’est aussi l’occasion de rencontrer l’auteur, décédé en 2010 au Caire, dont c’est ici un ouvrage publié de manière posthume. Mohieddine Ellabbad, l’une des grandes figures de la littérature de jeunesse du monde arabe, est un auteur qui, par sa réflexion, ses exigences, a contribué à faire naitre une nouvelle littérature de jeunesse en Egypte. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur cet auteur, les Editions du Port a jauni ont aussi publié son autobiographie graphique, sous le titre Le carnet du dessinateur.
Voyage dans l’histoire, dans la géographie, dans les techniques, cette Petite Histoire de la calligraphie arabe est un grand livre qui répond à de nombreuses questions sur l’écriture et permet de mieux connaitre et comprendre d’autres civilisations.

Hurluberlures d’une grand-mère pas très sage

Hurluberlures d’une grand-mère pas très sage
Françoise Coulmin – Séverine Perrier
Motus 2019

Comme une recette du bonheur

Par Michel Driol

Le livre donne d’abord quelques recettes en cas d’insomnie : recettes, comme le titre l’indique, pas très sages et quelque peu burlesques ou farfelues. Puis suivent d’autres recettes de choses à  faire, quand on est éveillé, la dernière étant se préparer à écrire un poème… Mais, quand toutes les conditions sont remplies pour l’écrire, peut-être a-t-on envie d’autre chose : réaliser un dessert nuage qui rendra heureux toute sa vie…

Un grain de folie plane sur cet album drôle et malicieux. Plaisir des mots, plaisir des actes défendus en temps normal, plaisir de la transgression : la grand-mère propose des listes de solutions, de choses à faire qui tiennent de l’inventaire à la Prévert et d’une envie de liberté sans contrainte, de magie à hauteur d’enfance où tout peut se mêler, de monde à l’envers où la sagesse traditionnellement prêtée aux grand-mères est devenue folie douce. Avec une grande poésie, le texte développe cet univers proche de celui d’Alice au pays des merveilles, où l’on croise des dragons, des limaces, où l’on guette les signes du poème à venir. La graphisme lui-même est pris de cette folie : taille et couleur des lettres, lignes d’écriture brisées, circulaires, ondulées Tout participe de cet univers burlesque, sorte d’éloge de la folie pour lutter contre une trop grande sagesse, invitation à utiliser les forces de l’imaginaire contre un réel trop contraignant.

Les collages de Séverine Perrier sont des petites merveilles et composent un monde surréaliste, farfelu et plein de douceur. On y cherche la petite bête, le petit détail qui font jubiler au sein d’un univers onirique qui n’a rien d’inquiétant.

Un album qui serait comme un éloge poétique de la folie.

Petit Garçon

Petit Garçon
Francesco Pittau – Illustrations de Catherine Chardonnay
MeMo Petite Polynie 2019

Fantastique enfance

Par Michel Driol

Une dizaine de textes pour raconter quelques épisodes de l’enfance d’un personnage qu’on ne nommera que « Petit Garçon ». Façon d’en dire à la fois l’universalité, et, d’une certaine façon, la taille et l’âge très indéfini ici puisque l’on va du jardin d’enfants à la perte d’une dent de lait. Il est question de choses ordinaires, comme les relations avec les parents, les jouets, les activités comme le dessin, les accidents comme la fièvre.

C’est du ton que ce recueil tire son originalité. Car, si les situations évoquées sont assez fréquentes dans l’enfance, le recueil bascule dans l’imaginaire, le fantastique et le merveilleux de la vision du monde d’un enfant. Petit Garçon se métamorphose en mouche, donne abri à un morceau de nuit qui s’est endormi au lieu de repartir le jour venu, pénètre dans son dessin après avoir discuté avec les personnages bancals qu’il a créés, perd son reflet et part à sa recherche dans un monde étrange, voyage sur la lune. Même ses jouets préférés, ses amis, un crocodile, un hippopotame et un chien vivent des aventures extraordinaires dans une forêt inquiétante qui n’est autre que le lit, terrorisés par une main géante qui s’empare d’eux. Tout est donc jeu, mais le jeu a toujours quelque chose de très sérieux pour les enfants. Il est donc ici question d’identité, d’intégrité corporelle, d’un univers mouvant où tout peut se transformer. On songe en lisant certaines nouvelles à l’univers d’Arnold Lobel pour la façon de dire ce monde de l’enfance, fait de questions existentielles, de naïveté, de poésie et de merveilleux, dans une langue simple et accessible à tous.

Quant aux illustrations, elles semblent faites aux crayons de couleurs, ou aux feutres, et reprennent les codes du dessin enfantin avec humour et expressivité.

Un recueil de textes pour grandir debout, et partager ses sensations d’enfant.

Dans mon petit monde

Dans mon petit monde
Sandrine Bonini & Elodie Bouédec
Grasset 2019

Le syndrome d’Alice

Par Michel Driol

Les parents de la narratrice la conduisent chez un médecin pour soigner ses insomnies. Elle lui raconte son petit monde, fait d’une amie qui ne supporte pas les vêtements à boutons, d’un ami qui a peur des animaux, de parents qui ont chacun leurs tocs.  Et il y a dans ce petit monde la narratrice, qui a tantôt l’impression d’être une géante, tantôt une naine. Le docteur lui offre alors Alice au pays des merveilles, qui permettra à la narratrice de se calmer, de surmonter ses angoisses en suivant Alice dans son monde merveilleux, où elle se sent enfin à la bonne taille. Plus besoin alors de retourner voir le docteur. Alice est là, pour aider.

Voilà un album ambitieux et réussi, qui évoque d’abord le méconnu  syndrome d’Alice, décrit par le psychiatre John Todd en 1955, et dont souffrent de nombreux enfants. Il se caractérise par des distorsions visuelles qui modifient la perception de soi-même, du temps et de l’espace. Cet aspect-là est particulièrement traité par l’illustration d’Elodie Bouédic, avec une technique rare dans les albums : le sable photographié, puis coloré par infographie, qui donne un aspect mouvant aux êtres et aux choses, en particulier dans les scènes oniriques. Mais, au-delà de mettre l’accent sur ce syndrome, l’ouvrage met aussi en abime Alice au pays des merveilles, et montre en quoi la littérature peut avoir un rôle psychologique et curateur. Il ne s’agit pas ici d’être dans l’album médicament, encore trop fréquent, mais de montrer en quoi l’identification aux héros et héroïnes peut aider à mieux voir clair en soi même, dans la rencontre avec d’autres qui partagent les mêmes troubles, obsessions, problèmes. Cette identification n’est pas aliénation car la narratrice et Alice restent distinctes, l’une agissant presque comme un passeur conduisant dans un autre monde où les choses sont en harmonie avec la lectrice qui s’y sent à sa place. Cet aspect-là est parfaitement bien traité avec le symbole quasi final du miroir : l’une retourne chez elle en traversant le miroir, l’autre ne peut que se regarder dans le miroir de sa chambre et s’y voir pour ce qu’elle est, dans sa chambre, et non pas en train de s’y admirer, comme le croit son père.  Belle image que celle de ce miroir, qui renvoie à la fois au stade du miroir de la psychanalyse, mais aussi à Stendhal lorsqu’il définit le roman comme un miroir que l’on promène le long du chemin. C’est peut-être bien, au-delà du seul roman, la fonction de la littérature : nous offrir un miroir de nos peurs, de nos angoisses, de notre petit monde, fait de bonheurs et de doute, pour le confronter au petit monde d’autres êtres de papier, mais qui aident à vivre et à appréhender le réel.

Ce bel album séduira bien sûr tous les admirateurs de Lewis Caroll, car, dans les magnifiques illustrations, ils retrouveront le lapin, le chat et une atmosphère très merveilleuse. Mais c’est un album qui, dans une langue poétique, parle de la difficulté de grandir, des bonheurs et des doutes, du besoin de soutien et du rôle indispensable de la littérature pour aider à mieux percevoir et se situer dans le monde.

 

Les Funambules

Les Funambules
Corinne Boutry –Daria Petrilli
Motus 2019

Par-delà le mur…

Par Michel Driol

Swan et Mia habitent dans deux tours. Un matin, un mur se dresse entre leurs deux tours. Alors Swan écrit une lettre en forme d’oiseau qui parvient à passer de l’autre côté, et Mia lui répond. Les deux enfants s’envolent et se retrouvent aux antipodes.  Mais ce n’était qu’un rêve.  Swan une poignée de sable qui dessine un pont par-dessus les barbelés. Et comme deux funambules les deux enfants se lancent sur le pont.

Dans cet album poétique, les deux auteures abordent le thème des murs qui surgissent et séparent, de façon inexplicable, et inexpliquée. Un album tout en finesse, qui montre d’abord la rencontre du regard des deux enfants, l’un contemplant les passants, l’autre le ciel… comme s’il suffisait de changer un peu le point de vue pour se rencontrer. Mais comment relier ce que les hommes, sans aucune raison, ont séparé  pour toujours ? Par le pouvoir des mots, des rêves, de l’imaginaire, en faisant confiance à l’enfance pour transfigurer la réalité.  Un album qui dit l’espoir d’un monde meilleur, où  ceux qui sont séparés pourront se retrouver. Les illustrations de Daria Petrilli s’ancrent à la fois dans un réalisme sordide et anxiogène – le mur lépreux, couronné de barbelé – et entrainent dans un surréalisme à forte connotation poétique – les oiseaux origamis, les enfants qui volent. Les couleurs – plutôt froides et sombres : gris, sépia – disent un monde où même le bleu du ciel n’a rien d’éclatant. En revanche, de magnifiques portraits d’enfants, partagés entre tristesse et joie, proposent leur vision d’un monde qui ne pourra pas toujours être ainsi, et dons lequel les frontières artificielles devront être abolies

Trente ans après la chute du mur de Berlin, de façon métaphorique, l’album parle de ces murs qui se multiplient un peu partout, du sud des Etats-Unis à la frontière entre Israël et la Palestine, de Calais à l’Italie, sans rien nommer, comme pour dire l’absurde de ces situations et la nécessité de l’amour ou de l’amitié. Un album utile pour sensibiliser les enfants au danger du repli sur soi, pour les inviter à se jouer de l’oppression et à vouloir défendre leur liberté de se rencontrer pour communiquer et vivre ensemble.

L’on avait beaucoup apprécié le travail de Daria Petrilli dans l’album Demain les rêves

 

 

Le Monde entier est nul

Le Monde entier est nul
Julie Cazalas-Caïe illustrations Vincent Bourgeau
Seuil Jeunesse 2019

I will survive…

Par Michel Driol

Petit Carlero est le huitième membre de sa famille. Il a une amoureuse, Gildre. Mais à partir d’aujourd’hui, il trouve que le monde est nul. Parce qu’il a trouvé une inscription sur le banc de la cour de récréation : Gildre + Tavor = Amour…Bien sûr il y a les amis, le stylo arc-en-ciel, mais cela ne rend pas le monde moins nul… Et pourtant Petit Carlero trouvera le moyen de rendre le monde plus cool, en ayant à sa façon une attitude positive et en s’aimant lui-même d’abord.

Première déception amoureuse, sentiment que tout va mal, que tout devient sombre : voilà ce dont parle cet album, dans une langue contemporaine et imagée. Le texte, très oralisé, est une adresse au lecteur, une explication des termes de verlan comme vénère, un florilège d’expressions mal comprises par les personnages (la roue du carrosse pour la dernière roue du carrosse, le feu dentifrice pour le feu d’artifice), des allusions à certaines pratiques sociales (la réunion boites en plastique de la mamie…). Texte écrit donc dans une langue qui mime la langue enfantine sans bêtifier pour montrer le désespoir du personnage attachant, émouvant, empli de sa mauvaise humeur…

Les illustrations sont particulièrement expressives, elles complètent le texte en prenant certaines expressions au pied de la lettre. Elles rendent à la fois Petit Carléro étrange (c’est un animal, assez indéfini) et l’humanisent par ses trois boutons jaunes sur le ventre, et surtout par l’univers qui l’entoure : l’école, les accessoires, le Père Noël.

Un bel album pour panser les petites ou grandes blessures de la vie, en se disant qu’il fera beau demain.

 

L’Abominable Monsieur Schteuple

L’Abominable Monsieur Schteuple
Grégoire Kocjan – Illustration Hippolyte
L’Atelier du Poisson soluble 2019

Conte de Noël…

Par Michel Driol

Comme le titre l’indique, voici les exploits d’un monstre abominable : Monsieur Schteuple. Il déteste tout le monde, a toujours existé, été de toutes les guerres. Voleur d’enfants, il les met dans sa bosse. Mais il gratte et déguste aussi les croutes des enfants et casse un jouet ou crève l’œil d’un doudou. Jusqu’au jour où les fées décident de le capturer, et convoquent pour le juger tous les personnages des mondes magiques. Et la condamnation ne tarde pas : Monsieur Schteuple devra être gentil durant toute une nuit : un 24 en plein hiver. On le revêt donc de l’habit rouge des condamnés, tandis que les lutins sont chargés de vérifier qu’il accomplit bien sa punition. Cette nuit l’épuise, et il a bien besoin de 264 jours de psychanalyse !

Dans la production d’album autour de Noël, Grégoire Kocjan et Hippolyte signent un album original et plein d’humour en proposant de révéler la vérité pour répondre à la curiosité des enfants.  Dans toute la première partie, traitée sur un fond noir, sombre et inquiétant, on découvre l’abominable personnage. De façon assez subversive, il n’est pas qu’associé aux terreurs enfantines (l’ogre ou le croquemitaine) mais aussi à la guerre, aux capitalistes caricaturés avec leur gros cigare, aux marées noires comme une incarnation du mal absolu. Puis vient une seconde partie, traitée en couleurs, où l’on assiste à la capture, au jugement et à la métamorphose de Monsieur Schteuple. Le texte ne manque pas d’un humour tantôt méta textuel (on chercha un sac vert, pour la rime, mais il n’y en avait plus), tantôt lié aux personnages (elfes, vampires, sorcières… deviennent des personnages habitués à faire le bien, qui ne savent pas être sévères !), tantôt lié aux rimes qui lui confèrent une grande légèreté.

Un album qui, comme un conte étiologique, donne l’origine d’une de nos traditions. Un album drôle et gentiment amoral qui propose comme punition de faire le bien, montre que le méchant ne s’amende pas, et associe quelques-uns des extrêmes de l’imaginaire enfantin : le père Noël et le croquemitaine.

 

La Maison de Madame M

La Maison de Madame M
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse 2019

Toi qui entres ici, abandonne toute espérance

Par Michel Driol

Sur la couverture, une porte entrouverte laisse entrevoir un personnage inquiétant, une longue queue, des pattes d’araignées. Des os brisés, et une boite aux lettres portant un nom, la mort. Une fois entré, on suit le guide, qui s’adresse au lecteur, et lui fait visiter cinq pièces de la maison. Deux lignes en bas des doubles pages correspondent au discours du guide, discours saturé d’un lexique particulier : diablement, fatal, disparaitre, vie, mourir, tuer… A la fin, le lecteur préfère s’enfuir pour ne pas rencontrer cette hôtesse d’un genre particulier.

Etrange album qui plonge dans un univers encore plus étrange, en suivant un guide  à la fois rassurant et inquiétant. Les double pages sont remplies des mots et des icônes de la mort : un calendrier de l’éternité, une danse macabre, une horloge, des vanités, de la pourriture et du compost, Perséphone, un fantôme…  Par ailleurs, plus de 25 flaps et animations diverses permettent d’ouvrir les tiroirs, les portes, les valises, de faire surgir des monstres pour continuer d’explorer cet univers rempli de détails macabres.

Tout comme dans ses trois derniers albums, A l’intérieur de mes émotions, A l’intérieur des gentils, à l’intérieur des méchants, Clotilde Perrin propose un livre objet à explorer. Cette fois, c’est l’imaginaire de la mort en occident qui est convoqué,  imaginaire à la fois très traditionnel, mais aussi contemporain dans les vanités par exemple, où se côtoient hamburgers et smartphone. On s’attarde sur les détails, les titres des livres de la bibliothèque, et l’on découvre ainsi une véritable encyclopédie surréaliste dont l’esthétique, faite d’accumulation, qui n’est pas sans évoquer la représentation baroque de la mort.

Cet album fait penser à cette chanson de Ferré, sur des paroles de Jean-Roger Caussimon :

Ne chantez pas la Mort, c´est un sujet morbide
Le mot seul jette un froid, aussitôt qu´il est dit
Les gens du show-business vous prédiront le bide
C´est un sujet tabou pour poète maudit

Peut-on consacrer un album jeunesse à ce sujet ? Oui, répond sans hésiter 20Clotilde Perrin. Car si la mort flirte avec des parties de corps : squelettes, yeux, des insectes, mouches et vers, des instruments comme les couteaux, elle flirte aussi avec l’humour : élixir de jeunesse, crème anti ride, squelette se brossant les dents, petits angelots (variation sur le thème baroque des putti) que l’on cherche de page en page. L’album se situe sur une corde raide entre le terrifiant et le familier, entre le cauchemar et le frisson pour rire. Rien de métaphysique. La question de ce qu’il y a après la mort n’est pas posée : un long sommeil, une porte finale monstrueuse ouvrant sur une représentation d’un autre monde très breughélienne, peuplé de monstres. Mais le lecteur s’enfuit à temps. Il faut vivre, dit l’album, tandis, qu’en 4ème de couv’, un petit monstre assez sympathique dit « Reviens ! »

Un album « encyclopédique » qui, par sa singularité et son originalité, occupe une place à part dans la production actuelle, entre Halloween, grand guignol et Jérôme Bosch…

 

La Porte

La Porte
JiHycon Lee
L’Atelier du poisson soluble 2019

Quand il fut de l’autre côté…

Par Michel Driol

Une clé par terre, un enfant qui la ramasse pour suivre un insecte qui le guide, à contre-courant des passants, jusqu’à une porte. Une vieille porte, envahie de toiles d’araignées. L’enfant l’ouvre, et passe de l’autre côté : il y découvre un monde extraordinaire, peuplé de créatures à tête d’animal, parlant une langue étrange. Une petite fille oiseau le conduit dans sa famille, pour pique-niquer, jouer à la balançoire. Ensemble, ils continuent la promenade vers un univers à la fois familier (des portes, des ponts, des  vêtements) et étrange (des têtes d’animaux, des portes ouvrant vers d’autres univers). Ils assistent à un mariage, se font prendre en photo, et l’enfant repart pour rentrer dans son monde.

La porte, comme dans tout récit fantastique ou merveilleux, est la limite entre deux univers : le premier, notre monde, sur fond de page blanc, peuplé d’hommes et de femmes gris, qui marchent en s’observant, en se méfiant les uns des autres, dans une grande solitude. Le second est un univers coloré, où l’on sourit, où l’on fait de la musique, où l’on danse, où l’on partage des moments de plaisir, où l’on accueille l’étranger, même s’il est différent, car tout le monde est différent. Ce monde merveilleux, coloré, plein d’herbe et d’arbres, a le pouvoir de transformer l’enfant, qui peu à peu perd sa grisaille et revient plein de couleurs de l’autre côté de la porte.

Pas de texte dans cet album qui décline des doubles pages expressives. Comme dans les bandes dessinées, les personnages de l’autre monde parlent, mais dans les bulles, des signes incompréhensibles, terminés cependant par des points d’exclamation et d’interrogation pour donner une petite clef de lecture. Qu’importe la langue de l’étranger, elle n’est pas un obstacle, semble dire l’album, s’il y a volonté d’accueil et de rencontre, de partage. Cet album évoque la différence et la joie de vivre ensemble comme sources de richesse,  Dans les pages richement colorées où abondent de multiples scènes, on jouera à chercher l’enfant comme on peut jouer à chercher Charlie, ce qui conduira à explorer les multiples détails de cet univers proche parfois de Lewis Caroll ou d’un Brueghel qui ne chercherait pas à effrayer avec des monstres, mais à surprendre, à étonner, à faire rêver à ce que notre monde pourrait être.

Un bel album sans texte, universel par sa conception et son propos, qui laissera chacun libre de l’interpréter, selon son âge.

 

Le mystère de la basquette bleue

Le mystère de la basquette bleue
André Bouchard
Seuil Jeunesse

Une enquête sans fin…

Par Michel Driol

Lorsqu’Adèle, Hortense, Paul, Camille et Hugo découvrent sur un trottoir une basquette bleue, ils veulent en percer le mystère : comment est-elle arrivée là ? A qui peut-elle bien appartenir ? Et chacun y va de son hypothèse : à un homme mangé par un tyrannosaure, à un bébé géant ayant perdu sa chaussure… On le voit, ces hypothèses, qu’on laissera ici au lecteur le plaisir de découvrir dans leur intégralité, emportent dans un imaginaire de plus en plus éloigné de la vraisemblance, jusqu’à l’heure du gouter qui laisse le mystère irrésolu… Sauf que l’auteur y va de son hypothèse, tout aussi fantastique que celle de ses personnages, avant de faire appel à ses lecteurs pour lui envoyer leur solution à ce mystère.

De façon classique, l’album confronte un texte, page de gauche, à une illustration, page de droite. Celle-ci reprend, pour l’essentiel, le même décor urbain. Un trottoir noir, une basquette bleue, des enfants colorés, et un arrière-plan traité dans les gris : la fenêtre et la porte cochère d’un immeuble, numéro 21. Seules variations : la présence ou non des enfants, la représentation de la cause de la présence de la chaussure, et un chat roux derrière la fenêtre. Ce dernier assiste à tout, faisant le dos rond par le tyrannosaure, témoin muet mais expressif, qui s’en va en même temps que les enfants. Quelques illustrations sortent de ce cadre et entraient le lecteur dans l’imaginaire débridé des enfants.

Le texte, très vivant, fait la part belle au dialogue entre les enfants, qu’une autre illustration très expressive représente en bas de page de gauche. Cet album se présente donc comme un jeu incluant l’auteur, qui devient personnage de son livre : comment, à partir d’un fait banal, l’imagination peut se mettre en route et proposer des explications à la fois pleinement logiques et irrationnelles, entrainer dans une espèce de surenchère verbale jouissive pour le plus grand plaisir du lecteur. On peut aussi y voir une certaine conception de la littérature ou de l’art : à partir d’un fait réel, conduire le lecteur dans un autre univers surprenant, émerveillant, poétique et drôle, où tout peut arriver. Autre façon de dire le pouvoir de l’imagination et du récit pour nous divertir dans un mouvement sans fin qui entraine aussi le lecteur.

Un bel album sur l’enfance, l’amitié, et le pouvoir du langage et de l’imagination.