Le cadeau livre le plus extraordinaire du monde

Le cadeau livre le plus extraordinaire du monde
Anne-Gaëlle Balpe – Géraldine Cosneau
Père Castor 2017

Les métamorphoses du livre

Par Michel Driol

Un garçon reçoit en cadeau un livre. Déception. Mais le livre lui parle et lui dit tout ce qu’il peut faire avec lui : tourner les pages, à l’endroit ou à l’envers, ce qui ne convainc pas vraiment l’enfant. Se transformer en instrument de musique, en maison, en table… Ce qui fait qu’à la fin le garçon et sa grand-mère sont ravis.

Cet album, de très grand format, permet de jouer avec l’objet livre, de l’explorer, dans sa dimension matérielle et concrète. Il devient ainsi un compagnon de jeu plus polyvalent qu’une console de jeu ou qu’une tablette. Par ailleurs, le livre parle ici avec le lecteur potentiel, pour le convaincre de sa valeur. Ce récit décalé, conduit avec humour, a de quoi séduire et être un véritable remède contre l’ennui, même si on ne sait pas lire ! Peut-être les puristes regretteront-ils qu’il ne s’agit ici que de jouer avec l’objet livre, indépendamment de son contenu. Le livre ne parle pas de personnages, de récit, et s’il est question d’imagination, c’est parce que le livre peut devenir planche à dessin.  Mais ce serait passer à côté de la proposition de cet album, qui met le livre et son lecteur en abyme pour mieux monter cette interaction et ce dialogue nécessaire entre les deux. Quant aux illustrations, très joyeuses et colorées, elles se chargent d’évoquer tout un univers, à la fois familier (les jouets du garçon, ses dessins), mais aussi celui de la musique, des contes et de la création avec les crayons de couleur. Elles font aussi passer le lecteur de l’univers quotidien à celui de l’évasion promise par le livre.

Décidément, le livre n’est pas mort !

Les Animaux de la mythologie

Les Animaux de la mythologie
Martine Laffon / Fred Sochard
Flammarion jeunesse 2017

Animaux prodigieux ou créatures monstrueuses

Par Michel Driol

Le livre réunit, par ordre alphabétique, 26 animaux que l’on rencontre dans la mythologie. Ce bestiaire permet de (re)découvrir des animaux réels, comme le chien ou la chouette, des animaux fantastiques comme le Minotaure ou le Centaure. Les uns sont maléfiques, les autres bienfaiteurs. La métamorphose est omniprésente, que ce soit celle d’un dieu – Zeus le plus souvent – pour séduire, ou d’un humain pour éviter la colère – ou le désir – des dieux. On y croise les dieux grecs, de Zeus à Athéna, des héros comme Hercule ou comme Ulysse, des figures mythiques comme Œdipe. Le recueil permet donc une assez large approche de ces récits fondateurs.

Chaque animal est associé à un récit vivant, conduit dans une langue contemporaine, au présent,  souvent dialogué. Les incipits sont particulièrement soignés pour donner l’envie de se plonger dans le récit qui suit : adresse au lecteur, exclamations, presque comme autant de marques d’un conteur s’adressant à son auditoire. Ces textes donnent ainsi un nouvelle vie et un nouveau souffle à ces mythes qui ne donnent pas toujours de l’humanité ou des divinités des images positives : viols, tromperies, ruses, violences diverses, jalousies, vengeances… : voici le monde que dépeint la mythologie, nous renvoyant à nos instincts ou à nos peurs, nous conduisant à nous interroger sur les valeurs et les comportements de ces personnages.

Les illustrations renforcent ce côté brut et primitif : très stylisées, en trichromie (rouge, vert et noir pour l’essentiel), elles peuvent avoir un côté inquiétant, comme ces serpents qui envahissent la page.

Un album utile qui permettra de prendre connaissance des grands mythes antiques dans une langue accessible, mais invitera aussi à en discuter la signification.

 

Le Nez de Cyrano

Le Nez de Cyrano
Géraldine Maincent d’après Edmond Rostand – illustration Thomas Baas
Père Castor 2017

Il faut imaginer Cyrano heureux…

Par Michel Driol

Cet album adapte, pour les plus jeunes, la célèbre pièce d’Edmond Rostand. Disons tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une adaptation de la totalité de la pièce, l’album se focalisant sur le nez de Cyrano et sur la scène du balcon de l’acte 3, à laquelle il donne une autre conclusion. L’adaptation faite ici procède aussi d’un changement de genre : on passe du théâtre au récit. Mais ce récit se trouve finalement assez proche des mots mêmes de la pièce. Ainsi des expressions de la tirade des nez se retrouvent-elles, en version raccourcie pour les enfants, dans un vocabulaire modernisé (tasse et non hanap, par exemple). Le texte fait la part belle au dialogue, entre Cyrano et ses contempteurs. Puis on arrive à l’amour de Cyrano pour Roxane, amour que Cyrano sent impossible. Le personnage de Christian est montré comme l’anti Cyrano : aussi beau que l’autre est laid, aussi bête et grossier que l’autre est fin. Les deux s’unissent alors pour séduire Roxane avant une chute qui s’éloigne de Rostand. Le beau Christian prend à la lettre les mots de Roxane et s’en va. Cyrano s’évanouit de plaisir.  Roxane ferme ses volets. Mais Cyrano est heureux de savoir qu’il peut être aimé.

Cet album – comme toute adaptation – réinterprète le texte de Rostand. Le ton sait être tout à la fois familier – proche de l’oralité du moins – et poétique, jouant des rimes parfois, enjoué et dynamique. Il est fidèle aux personnages, dont il grossit un peu le trait et les caractéristiques, avec le support de l’illustration. Ainsi le nez de Cyrano, d’une couleur rouge prononcée dans un album en gris et rouge, devient-il support pour des dames prenant le thé, épée pointue et menaçante, perchoir à oiseaux, ou piédestal pour Christian devant la fenêtre de Roxane. Christian n’a qu’une qualité, sa beauté. Tout le reste est défauts : voix, esprit… Quant à Roxane, elle n’est plus la précieuse de la pièce, mais simplement la plus belle fille qui soit. De la sorte, les personnages  sont plus proches du jeune lecteur. L’illustration théâtralise le texte, avec la présence de rideaux rouges, de gigantesques ombres portées…

Ce qui se joue, c’est une variation sur l’être et le paraitre. Qu’est ce qui fait la valeur d’un homme ? La beauté du corps ou l’esprit et la façon d’utiliser la langue ? Ce qui séduit Roxane ici, ce sont les mots et c’est ce qui rend Cyrano heureux.

Révoltées

Révoltées
Carole Trébor
Rageot 2017

Nous les enfants d’une époque fatale *

Par Michel Driol

Moscou – 26 octobre au 2 novembre 1917. Lena et Tatiana, deux jumelles de 17 ans, traversent l’insurrection bolchévique de Moscou, Lena sacrifiant le présent en s’engageant du côté des révolutionnaires, Tatiana en rejoignant un groupe de jeunes artistes, le Club Futuriste de Moscou, qui monte un spectacle à partir des textes de Maïakovski. Un épilogue évoque enfin la vie des deux femmes, entre espoirs déçus et rêves réalisés, purges staliniennes et récompenses officielles.

Ce roman de Carole Trébor célèbre le centième anniversaire de la Révolution d’Octobre, sans manichéisme, à travers une galerie de personnages attachants. Les deux sœurs d’abord, à la fois semblables et différentes dans leur façon d’apprécier les évènements en cours et de se questionner à leur propos : peut-on briser l’ordre ancien sans violence ? Construit-on un monde de paix et d’harmonie sur une révolution sanglante ? Qu’est-ce que la démocratie ? Leur grand-mère, ensuite, aveugle, croyante, vrai personnage de babouchka russe. Piotr, ouvrier typographe, démocrate convaincu, qui se retrouvera de l’autre côté de la barricade. Tous les artistes du club futuriste, qui conduisent à s’interroger sur la révolution dans l’art et le rôle de l’art dans la révolution.  En quelques jours, tout bascule, et le roman entraine le lecteur dans un récit à suspense, où l’on se demande, non sans émotion, ce qui va arriver à Lena l’insurgée : la narratrice, dont on épouse le point de vue, étant Tatiana. Le récit est émaillé de nombreuses citations de Maïakovski (Le Nuage en pantalon, la Flute des vertèbres…), textes qui font partie du spectacle monté par le Club Futuriste.

Si la langue est parfois un peu plate, voire trop explicite, peut-on en faire reproche à l’auteur ? Non, parce que la narratrice est une jeune fille de 17 ans, qui découvre le monde. Ensuite parce que ce roman se veut « pédagogique », au bon sens du terme. Notes de bas de page, glossaire, photos d’époque, plans de la ville permettront au jeune lecteur de situer cet épisode historique avec lequel il peut n’être pas très familier. C’est donc toute une époque que ce livre parvient à recréer. Ensuite parce qu’il parle de nos rêves d’un monde meilleur, où les pauvres et les exclus pourraient aussi avoir le pouvoir, y compris celui de s’instruire et d’avoir des pratiques culturelles ou artistiques, sans être condamnés à un mode de vie par leur naissance. Utopie ? Oui, peut-être, et c’est là la leçon du XXème siècle. Entre le rêve d’un futur qui changerait la vie et la réalité du stalinisme, l’épilogue trace le destin des trois personnages principaux, jusqu’à leur mort à la fin du XXème siècle, et parvient, en quelques pages, à proposer un bilan nuancé de l’Union Soviétique.

*Les années fatales, poème d’Alexandre Blok –

Elvis et l’homme au manteau rouge

Elvis et l’homme au manteau rouge
Ole Könnecke
De la Martinière jeunesse 2017

Accident de traineau !

Par Michel Driol

Le 24 décembre, un petit bonhomme en manteau rouge sonne à la porte d’Elvis, garagiste au look de rocker, qui vient juste d’installer son sapin. Son traineau est en panne, et il en a besoin pour aller travailler. Tout en rechignant, Elvis consent à réparer le traineau. Mais il faut l’aide d’Ernest, de la casse voisine, d’un paysan pour nourrir les rennes, et du vieux grand père qui offrira son traineau. Malgré tous les indices concordants, personne ne reconnait l’homme au manteau rouge, et si le vieux grand père a son nom sur le bout de la langue, il l’aura oublié à la fin du livre.

Voilà un conte de Noël d’Ole Könnecke particulièrement drôle. La situation de départ est cocasse et surprenante. Les personnages sont attachants : de l’homme au manteau rouge, vraiment ennuyé de manquer sa seule journée de travail, quelque peu manipulateur, oublieux de ses rennes…, à Elvis, homme ordinaire, rockeur au grand cœur, sans parler des personnages secondaires, dont ce vieux grand-père, commentateur des scènes initiales et finales, comme un chœur antique qui aurait perdu la mémoire. Pleins de bonne volonté, tous ces personnages se trompent souvent, échouent, sont maladroits, au point qu’on se demande si cette équipe de bras cassés réussira à réparer le traineau. La traduction de Bernard Friot joue sur un registre de langue simple. On goute la saveur des dialogues, et en particulier la langue parfois peu châtiée de l’homme au manteau rouge ! Les illustrations – ligne claire façon BD – viennent occuper les blancs du texte – assez long – et mettent en relief les attitudes, les regards, les expressions des personnages.  Quelques détails y sont particulièrement croustillants, et contribuent à poser le personnage d’Elvis dans son cadre de vie.

Un conte de Noël déjanté, qui certes parle d’entraide, mais qui permettra surtout au lecteur de jubiler et de se montrer plus malin que les personnages, d’en savoir plus que les personnages, et de comprendre à leur place ce qui se joue !

Danse, Petite Lune !

Danse, Petite Lune !
Kouam Tawa – Illustrations Fred Sochard
Rue du Monde

La plus merveilleuse des danseuses

Par Michel Driol

Tout commence par une adresse au lecteur : « Regardez, regardez ». Ce que l’album nous donne à voir, c’est une vieille dame qui marche, courbée sur sa canne. Mais cette vieille dame a été une grande danseuse dans son village, et l’album raconte alors sa vie et sa danse, dans toutes les circonstances de la vie. Son espoir aussi de danser la plus belle des danses le jour de son mariage… Mais qui oserait épouser la plus belle danseuse du village ? Si elle ne danse plus maintenant, elle donne, par son maïs, la force aux oiseaux de danser.

Tout se passe, dans cet album, comme si un griot racontait la vie de Petite Lune, s’adressant à plusieurs reprises aux auditeurs. De fait, le recueil mime l’oralité, dans ses reprises et ses anaphores, dans ses structures syntaxiques. Tout est fait pour suggérer la profération du texte dans cet  album qui met l’art en abyme : Petite Lune nait dans une famille d’artistes, son père est joueur de tamtam et sa mère chanteuse. Il est donc « naturel » qu’elle devienne danseuse. Mais l’album parle aussi de la solitude de l’artiste, être un peu à part, isolé, à la fois apprécié et craint pour sa capacité à faire naitre des émotions. Petite Lune devient alors une légende dans son village, et on lui prête des pouvoirs surnaturels.

On voit se déployer ici une poésie narrative, qui raconte la vie d’un personnage féminin, dans une forme qui se veut proche des contes et des généalogies africains. Les illustrations, presque toujours en double page, accentuent ce côté africain, en reproduisant, sans le copier, un art naïf et débonnaire, d’une Afrique quasiment idéalisée.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire lire 2018

Les Petits Malheurs

Les Petits Malheurs
Jean-Claude Dubois – Images Estelle Aguelon
Cheyne

L’art d’être grand père

Par Michel Driol

39 poèmes en vers libres qui disent la relation entre des grands-parents et des petits enfants. Tout commence par la présentation de la famille : les deux grands parents (Opa et Oma) et les cinq petits-enfants. Suivent alors des sortes d’instantanés, petits riens de vacances, promenades estivales, courses, devoirs de vacances, questions existentielles. Le recueil se clôt avec la rentrée des classes et le départ des petits-enfants.

Le titre invite à rechercher, dans ce bonheur partagé, ce que sont les petits malheurs : une petite blessure, la solitude, le silence ou les pleurs d’un enfant, sans que l’on sache quoi dire, la mort, la séparation. C’est là que, dans la tendresse de cette relation, le recueil prend une dimension philosophique : ces petits malheurs, à l’échelle d’un homme, le sont-ils pour des enfants ? Un enfant doit pouvoir s’abandonner aux larmes.  Il est question d’apprentissage et de découvertes, d’étonnements devant les choses du quotidien, du pain laissé pour les poules à l’église au centre du village, mais aussi de l’école. Là, c’est le grand-père qui questionne cette dernière, non sans humour. L’école apparait alors comme un lieu étrange, artificiel et superficiel face à la profondeur de la relation vécue pendant les vacances.

Je rêve d’une école où on leur apprendrait la nostalgie, et non à lire, écrire et compter, les points cardinaux, ou ce qu’est un métro.

Après Hugo, Jean-Claude Dubois renouvèle l’art d’être père : l’art de perdre au jeu tout un été, l’art de guetter les mots que forment  les enfants, l’art d’être indulgent, de comprendre l’enfance et de la prendre au sérieux. Le tout est dit dans une langue quotidienne, simple, qui tisse le « je » de l’auteur avec le « on » du couple et le « ils » des enfants.  Cette immédiateté de la langue n’empêche pas des subtilités ou des trouvailles linguistiques :

Il y a des exercices difficiles :
par exemple celui où il faut écrire
une jolie phrase
mais conjuguée au passé perdu.

Nostalgie, temps qui passe, parenthèse de l’été, transmission, ce recueil dit, avec une grande simplicité et modestie, beaucoup de choses de cette relation entre grands-parents et petits enfants. Les images d’Estelle Aguelon, à base de cartes à jouer découpées, donnent un côté ludique au recueil.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire Lire 2018

Chanson de l’hippocampe et autres poèmes

3033Chanson de l’hippocampe et autres poèmes
Aimé Césaire – Illustrations Charline Picard
Gallimard Jeunesse – Enfance en poésie

Une profonde voix d’outre-mer

Par Michel Driol

Le recueil rassemble six extraits de deux textes d’Aimé Césaire : Et les chiens se taisaient (1946 – publié en 1958) et Moi laminaire (1982). Ils donnent à entendre une poésie ample, anaphorique, qu’on sent destinée à la profération plus qu’à la lecture solitaire et silencieuse. Ils disent une prise de parole qui s’assume, celle d’un homme fondateur du concept de négritude dès les années 30, parole destinée à être dite sur le théâtre car Et les chiens se taisaient est en fait une tragédie lyrique qui pose la question de la solitude d’un héros entier, refusant le compromis, jusqu’à la mort.

On regrette l’absence de paratexte : certes, il y a une biographie de Césaire, une carte de la Martinique, et une belle introduction de Guy Goffette. Mais on aimerait que soit précisé ce qu’est un laminaire, et que Et les chiens se taisaient est une tragédie où il est question d’engagement et de mort. A ce compte, c’est la dimension politique de Césaire qui est en quelque sorte gommée par la publication.

Reste, heureusement, la poésie de Césaire, ce qu’elle dit du monde et comment elle le dit. Il est question de fraternité, de respect des différences et de protection mutuelle. Il est question du pouvoir des mots sur le monde. Il est question d’un nouveau monde à bâtir avec les débris de l’ancien. Il est question de la nature, volcans ou hippocampe, et le lecteur est invité, implicitement, à chercher de quels hommes ils sont les métaphores. Tout cela est proféré dans une langue riche tant par son lexique que par sa structure. Couresse, éther, tutélaire, cadène, rhombe, autant de mots  que le jeune lecteur ne connait pas forcément, mais qui, par leur étrangeté même, disent un autre monde et un ailleurs. Les poèmes sélectionnés jouent abondamment de l’anaphore et de la liste, comme une façon de tenter d’épuiser la diversité du monde et des êtres, ou le travail qui reste à accomplir vers un monde meilleur.

Très colorées, les illustrations montrent, sans exotisme, le monde maritime et volcanique de la Martinique.

Un recueil riche, mais qui nécessite un accompagnement assez précis à l’égard du jeune lecteur.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire lire 2018

Saisons d’Issa

Saisons d’Issa
Issa – Illustrations Erlina Doho
L’iroli 2017

Haïkus des quatre saisons

Par Michel Driol

Issa est un poète japonais de la fin du XVIIIème siècle. Cet album réunit 20 de ses haïkus regroupés par saisons. Le haïku est une forme exigeante, encore peu connue du public français, et surtout des enfants. Le choix éditorial a été de montrer une version japonaise du haïku, mais de laisser la traduction française envahir l’espace de la page en épousant les illustrations, au détriment de la traditionnelle répartition en 3 vers. On retrouve bien sûr tous les éléments naturels : oiseaux, insectes, animaux, plantes, l’eau sous forme de pluie, de rosée ou de neige.  Il y est bien sûr question aussi de sentiments : solitude, fraternité, joie, étonnements. Ces vingt instants minuscules observent le monde minuscule et lui donnent vie : les insectes sont omniprésents,  microcosme à l’image du macrocosme :

Les montages au loin dans les yeux de la libellule reflétées.

Le recueil célèbre la joie de vivre, sous toutes ses formes, dans la solitude ou en groupe, dans le silence de la méditation ou dans les cris. Il est de fait une incitation à ouvrir les yeux sur la nature qui nous entoure, à la re303specter dans tous ses aspects, et à profiter de l’instant. Belle leçon de sagesse au fond…

Cette poésie subtile, de l’instant, est accompagnée d’illustrations qui parfois l’interprètent, pouvant ainsi aider les enfants à entrer dans cette forme elliptique, qui pourra les déconcerter.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire lire 2018

Un Noël pour le loup

Un Noël pour le loup
Dedieu
Seuil Jeunesse 2017

Noël : faire un pas vers l’autre

Par Michel Driol

Chacun, dans la forêt, prépare Noël, profitant de la trêve. Seul un loup erre, qui n’a jamais eu de repas de famille ou d’échange de cadeaux. Il décide d’organiser un grand festin et d’inviter ses voisins. Le grand-duc est sceptique : difficile de faire oublier une mauvaise réputation. Le loup, avec finesse, prépare le repas, où on ne mangera aucun viande provenant de ses invités, prépare des cadeaux, prépare la table…Mais personne ne vient. Alors le loup décide de faire comme si… et joue le rôle de ses invités ouvrant leurs cadeaux. Tous regardent et de loin, remercient le loup. Regrets et soupirs de la part des invités, qui observent le festin solitaire du loup.  L’album se clôt sur une conversation avec le grand-duc : le loup estime que les animaux lui ont fait cadeau de leur présence…

Sur le thème de Noël, Dedieu propose un album poétique et émouvant, avec la figure d’un loup singulier. Les premières pages, hautes en couleur et pleines d’humour, illustrent la frénésie qui s’empare des animaux de la forêt. Les premières images du loup, cadrées en plongée,  le montrent désemparé, et plein d’espoir en même temps.  Puis on le voit en contreplongée préparer le repas, le gâteau, les cadeaux. Suit alors une l’alternance de champs / contrechamps : le loup seul à sa table, les animaux qui le regardent, avec quelques gros plans sur les animaux.  On le voit, il y a une conception très cinématographique de l’album, qui donne à voir les personnages dans la complexité de leurs sentiments et de leurs attitudes. Peut-on échapper, fût-ce un instant, à sa réputation ? Peut-on, l’espace de Noël, vivre ensemble malgré nos oppositions et nos différences, ou nos différents ? Trop de peur et trop de précautions ne nous empêchent-elles pas d’aller vers l’autre ? Peut-on communiquer ? Cet album questionne nos comportements non sans humour, et se termine de façon ambigüe : profonde tristesse des animaux et du loup,  qui montrent le sentiment d’être passés à côté de quelque chose, d’un possible. Malgré l’optimisme de façade affiché par le loup, ses propos pleins d’espoir, tout son corps marque la déception. Mais le grand-duc et le loup ont le regard tourné vers le futur.

Dedieu renouvèle avec bonheur et profondeur l’album traditionnel de Noël, pour questionner le sens de cette fête et nos relations avec les autres.