La Vérité est comme un oiseau

La Vérité est comme un oiseau !
Andréa Farotto et Anna Pirolli
Amaterra, 2022

Vérité et mensonge : théorie et pratique

Par Anne-Marie Mercier

Comme un oiseau, comme un poisson, comme une graine… la vérité est indestructible et toujours victorieuse, d’après les développements proposés sur ces métaphores. Les mensonges, eux, tombent dans le noir, l’oubli… Tout cela est un peu grandiloquent, mais les images sont fortes, colorées, dynamiques, alors pourquoi ne pas y croire un instant ?

La chute, en noir et blanc qui ramène ces questions philosophiques à une banale question de gâteau disparu fait un contraste drôle et saisissant : que valent les grandes affirmations de principe, devant les évidences de la complexité du quotidien ?
Elles ont le mérite d’être séduisantes, colorées, vives… alors que le quotidien est gris ? Mais le gris est drôle, alors…

Trotro et Zaza disent Non !

Trotro et Zaza disent Non !
Trotro et Zaza préparent une surprise
L’Âne Trotro champion de ski
Bénédicte Guettier
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2022

Sages rébellions

Par Anne-Marie Mercier

Dans la série consacrée à Trotro et Zaza (c’est même une méga série, vu le nombre de titres déjà publiés), on trouve des enfants charmants et à peine espiègles : quand ils disent « non » de façon systématique (ont-ils autour de deux ans, l’âge du « non » ?), les parents, avec un peu de fermeté et d’humour n’ont pas de peine à les faire virer dans la direction souhaitée.
Quand ils préparent une surprise à leurs parents, après plusieurs tâtonnements plutôt mignons, ils trouvent le cadeau idéal : leur présenter des enfants sages qui ont rangé leur chambre, c’est-à-dire eux-mêmes.
On comprend que les parents aiment cette série, mais le mystère est qu’elle plait aussi aux enfants. Il faut dire que le dessin est moins conformiste que le texte et que ces ânes-enfants sont craquants, les couleurs éclatantes, les postures parlantes.

L’Âne Trotro champion de ski, sous un autre format est davantage un imagier qui présente des situations, fait apprendre du vocabulaire et tente de donner envie aux enfants d’apprendre très vite à faire du ski avec un moniteur sympa et en tombant presque pas.

L’Ogre de la librairie

L’Ogre de la librairie
Céline Sorin, Célia Chauffrey
L’école des loisirs (Pastel), 2022

Fais-moi peur !

Par Anne-Marie Mercier

Faut-il proposer aux enfants des livres qui leur font peur, des personnages comme les ogres, par exemple, terrifiants ?

Cet album propose une réponse en forme de fable : une petite fille accompagnée de sa mère entre dans une librairie, et la libraire lui propose son aide. Après un débat sur le personnage qu’elle veut rencontrer, elle la laisse entrer dans un petit espace de la librairie avec des fauteuils. Sur l’un d’eux, un ogre est en train de prendre le thé. Il a de très bonnes manières et commence à raconter une histoire d’ogre à la fillette, jusqu’au moment où chacun doit rentrer chez lui : façon de dire que, une fois le livre terminé, on peut en sortir en y laissant toutes les émotions, la frayeur comprise.
Entretemps, la fillette aura eu droit à une belle histoire d’ogre dévoreur, où le personnage de la fiction est bien différent de l’être bonasse et timide qui se trouve sur le fauteuil de la librairie.
Avec toutes ces fictions enchâssées, voilà un joli portrait du livre, un « ami prêt à se plier en quatre pour la faire rêver et apprivoiser ses peurs ». Dessins à la belle étrangeté, triples pages, pages à rabats, tout est mis en œuvre pour captiver et charmer à la fois.

 

Le Jour où tout a failli basculer

Le Jour où tout a failli basculer
Brigitte Smadja
Médium 2021

Sur chaque main qui se tend / J’écris ton nom / Laïcité

Par Michel Driol

En Valpaisie, il y a des Frotte-Oreilles, des Plumes-Jaunes, des Sur-un-Pied et des C’est-Selon. Chacun a sa manière de saluer la lune et le soleil, ses habitudes alimentaires. Mais de tout cela le narrateur, Raymond, n’a pas vraiment conscience car tout le monde vit ensemble en bonne harmonie, préparant la fête qui réunit tout le monde, Fête des Fleurs et de l’amour car on y va par deux. Raymond aimerait bien y aller avec Suzanne, mais n’ose pas le lui dire, et fait tout ce qu’il peut pour nager aussi bien qu’elle. Elle, en secret, fait tout ce qu’elle peut pour escalader aussi bien que Raymond. C’est alors qu’arrive le cousin de Suzanne, un Sur-un-Pied du Pôle, dont l’autorité, les connaissances, et le respect des règles risquent d’entrainer la Valpaisie dans une autre façon de vivre… et de menacer l’amour naissance de Suzanne et de Raymond.

Sans que les mots laïcité ou religion ne soient écrits, c’est bien de cela qu’il est question dans ce roman. La Valpaisie y apparait comme un pays calme, apaisé, où les uns et les autres peuvent vivre en bonne intelligence, quels que soient leurs rites ou coutumes. On y accueille volontiers l’étranger, on s’y entraide. C’est ce que montre la première partie du roman, peut-être un peu longue, consacrée à la naissance de la relation entre Raymond et Suzanne. Peut-être faut-il ce temps là pour convaincre les lecteurs que les peuples heureux n’ont pas d’histoires autres que ce que l’amour fait faire aux uns et aux autres… Les choses changent avec l’arrivée du cousin, véritable intégriste venu d’un autre pays, qui a réponse à tout, et exige une espèce de pureté dans le respect des traditions, des rituels, des interdits vestimentaires, alimentaires. Charismatique, il entreprend de transformer la Valpaisie, convainquant chacun de respecter les rites de sa « caste » interdisant à tout va les sports, les loisirs. C’est là l’une des forces de ce roman d’éviter de parler des croyances pour ne parler que de leurs manifestations extérieures, en particulier dans les interdits et les obligations qui prennent le pas sur tout le reste. Pour le cousin du Pôle, rien n’est pire que les C’est-Selon, qui n’ont pas de doctrine bien définie. Intéressant de voir aussi comment la venue d’un tel personnage auréolé de prestige transforme les mentalités, conduisant chacun à venir le voir pour l’interroger, et s’apprêtant aussi à suivre ses avis, comme s’il apportait quelque chose de plus à la façon de vivre. Reste que l’enjeu est bien la Fête des Fleurs et ce qu’elle symbolise. Est-il loisible de s’y rendre, de se fondre dans cette fête et d’y perdre son identité ? Le titre le dit bien : tout a failli basculer dans un autre modèle de société où, au nom d’on ne sait quelle pureté, convivialité et sens de la fête collective deviennent impossibles et impensables.

C’est donc un roman qui parle de ce qui nous menace et de la fragilité de ce que l’on appelle le « vivre ensemble ». Avec intelligence, le récit effectue le pas de côté de la fiction non pas tant pour montrer l’absurde des rites – et l’auteure pourtant donne libre cours à son imaginaire et à sa fantaisie pour les décrire – que la place qu’ils devraient occuper. Comment faire en sorte qu’ils ne prennent pas le pas sur le désir de faire société et de se retrouver dans des moments collectifs, comme cette Fête des Fleurs. Il conduit le lecteur à s’interroger sur les valeurs, leur hiérarchie,  le lien entre société et communautés, mais aussi sur les notions de pur et d’impur. Il invite aussi à résister aux fanatismes qui fracturent la société, à préférer ce qui rassemble à ce qui divise.

Un roman salutaire dont on ne saurait que trop recommander la lecture aujourd’hui !

Le Marron d’Anatole

Le Marron d’Anatole
Céline Person, Sophie Bouxom
Amaterra, 2022

De l’âme des objets

Par Anne-Marie Mercier

Il est bien mignon, le timide Anatole, avec son air doux et son petit nez. Il a un ami secret qui lui porte chance : un marron tout rond, trouvé dans la cour de l’école. Mais un jour, le marron est perdu, le monde se fissure.
Les tentatives d’Anatole pour le retrouver sont tout aussi mignonnes : refaire le trajet (mais il y a plein de marrons dans la cour de l’école), mettre un avis de recherche…
La trouvaille de l’autrice est d’avoir proposé une fin heureuse qui ne prenne pas les enfants pour des idiots : non, le marron ne sera pas retrouvé, jamais. Mais il sera remplacé par un autre objet, accompagné d’une amitié.
Dessins stylisés et expressifs sur fond blanc, typographie simple, décor réduit à juste ce qu’il faut, tout est à sa bonne place pour cette petite histoire, facile en apparence mais qui touche aux questions de perte, d’acceptation, de changement de perspective : grandir, en somme.

La Toute Petite Maison

La Toute Petite Maison
Michaël Escoffier, Clotilde Perrin
Kaléidoscope, 2022

Microcosmos

Par Anne-Marie Mercier

Les auteurs racontent et mettent en image une belle leçon sur la nécessité de regarder les petites choses et d’adapter notre regard à ce qui nous entoure.
Deux oursons se promènent et découvrent une maison minuscule, trop petite pour qu’ils puissent y pénétrer, qui les intrigue au plus haut point.
Leur obstination, la découverte d’un gâteau sur le rebord d’une fenêtre, la hardiesse de l’un des oursons qui décide de croquer ce gâteau, et enfin son rapetissement nous font plonger dans un univers proche de celui d’Alice au pays des merveilles :  se faire petit  permet de découvrir les merveilles d’un monde caché.
Magie, terreurs vite dissipées, charme des dessins, tout cela fait qu’avec la joliesse de l’objet lui-même (relié toilé, beau papier, couleurs subtiles) ce petit album est très charmant.

 

Nick et Véra

Nick et Véra
Peter Sís
Traduit (anglais, USA), par Christian Demilly
Grasset jeunesse, 2022

Celui qui a « fait ce qu’il fallait faire » :  héros ordinaire ?

Par Anne-Marie Mercier

Comme toujours chez Peter Sís, la beauté des images accompagne sans lourdeur un propos intéressant et grave : ici il s’agit d’une histoire peu connue, celle d’un héros resté longtemps dans l’ombre : on découvre l’enfance heureuse de Nicky (Nicholas Winton), jeune homme insouciant, sportif et passionné d’escrime. Adulte, devenu banquier, un voyage à Prague, en 1938, lui fait comprendre une partie de l’étendue de la catastrophe à venir et la menace que fait peser l’Allemagne hitlérienne sur les juifs de la ville : il décide d’aider une organisation qui se charge de mettre des enfants à l’abri en les envoyant dans d’autres pays européens. Il s’agit de prendre leur nom, une photo, et de trouver pour eux une famille d’accueil (pour lui ce sera en Angleterre, où il vit), des papiers, un billet de train… Six-cent-soixante-neuf enfants sont ainsi sauvés. Les cent cinquante qui n’ont pas pu prendre le dernier train, bloqué par la déclaration de guerre, sont tous morts, à l’exception de deux. Véra fait partie des enfants pris en charge par le premier convoi organisé par Nicky.
Suit la vie de Nick, soldat pendant la guerre, puis menant une vie discrète dans les années qui suivent, ne disant rien de cet épisode, jusqu’au jour où la télévision britannique organise une rencontre surprise avec des membres du groupe de ces enfants rescapés. On voit une également partie de la vie de Véra, des bribes de ce qu’elle-même raconte dans le récit de son enfance qu’elle a fait publier en 1989.
On ne peut pas raconter des images, surtout celles de Sis : labyrinthes, nuages, lignes de fuite, ciels gris chargés d’avions gris, traits parfois enfantins proches du grotesque pour masquer l’horreur, couleurs suaves ou ternes, chaque double page est un poème : enfances perdues, pays dévastés, espoirs, retrouvailles, modestie, tout y est.

La Case 144

La Case 144
Nadine Poirier – Illustrations de Geneviève Després
D’eux 2019

Le jeu de la Marelle / Va de la terre jusqu’au ciel

Par Michel Driol

Pour explorer la ville sans s’y perdre, Lia dessine sur les trottoirs une marelle géante, grâce à la boite de craies que sa mère lui a données. Mais lorsqu’il ne lui reste qu’un petit bout de craie, et qu’elle doit dessiner la case 144, le trottoir est occupé par un vieil homme couché sur un carton. Sans doute un personnage des Mille et une nuits, possédant un génie, capable de lui redonner une boite de craies neuve…

C’est donc l’histoire d’une rencontre à la fois probable et improbable que raconte cet album tendre et chaleureux. Celle de deux personnages, une fillette et un vieillard, un SDF épuisé et une fillette dont on devine qu’elle vit seule avec sa mère, qui n’a pas beaucoup d’argent. Celle d’une fillette pleine d’imagination et d’un vieillard dont on ne saura rien, si ce n’est que la vie n’a pas été douce avec lui jusqu’à ce qu’il rencontre Lia, qui saura le faire rire et lui offrir un peu de compagnie et de douceur. Le texte épouse le point de vue de Lia, donnant à comprendre sa façon de percevoir une réalité qui lui est étrangère au travers de ses lectures, de sa culture, de son imaginaire. Après l’avoir vu comme un obstacle l’empêchant de continuer de construire sa marelle, elle pense qu’il peut lui être utile grâce à ses pouvoirs magiques. C’est cette grille de lecture faussée – le SDF n’est pas un prince oriental – qui lui permet d’accepter progressivement l’autre tel qu’il est, au moment où elle prend conscient qu’aucun génie ne laisserait un homme dans cet état. Ce sera donc à elle de prendre soin de cet homme, et de lui offrir  ce qu’elle peut, une maison dessinée à la craie : quelque chose d’à la fois sublime et dérisoire. Les illustrations inscrivent l’histoire dans une ville canadienne vue comme un labyrinthe ou un formidable terrain de jeu pour Lia. Quelques pages centrales utilisent des calques, belle trouvaille graphique pour matérialiser l’imaginaire de Lia, qui fait obstacle à sa perception du réel. Les gros plans des personnages montrent des visages très expressifs : rires partagés, commisération, souffrance pleine de dignité du vieil homme.

Bien sûr, une fillette ne peut pas changer le monde et sa dureté. Mais l’album est une incitation à aller vers l’autre, et à prendre soin de lui, dans la mesure de ses moyens, et c’est déjà ça ! Un feel-good album lumineux, poignant et serein.

L’Invention des dimanches

L’Invention des dimanches
Gwenaelle Abolivier, Marie Détrée,
Rouergue, 2022

Au large, sur l’océan, en avant toute !

Par Anne-Marie Mercier

Marie Détrée est peintre officielle de la Marine depuis 2010, quelle découverte pour moi ! Il existe donc encore des artistes officiels, comme Racine qui était historiographe du Roi ? Eh bien, la Marine a bien choisi et on s’en réjouit : les image de Marie Détrée, tout en hachures colorées (feutres ? pastels gras ?), sont absolument merveilleuses . Elles rendent la couleur changeante des mers, les saisons, les heures et les vents, mais aussi les latitudes et longitudes, la lumière pétillante et l’obscurité dense.

C’est un journal de bord. Les auteures nous invitent   à suivre un voyage au long cours que, sur un grand cargo chargé de conteneurs, pour une traversée de l’Atlantique jusqu’aux Antilles. On change d’heure au rythme des chapitres, et tout au long du temps de la lecture on lit l’écoulement du temps et la variation entre la durée du récit et la durée de l’action : si le texte du Journal de bord , depuis le « Jour J » jusqu’à  J + 56, est étoffé dans les premières pages / jours, il se fait de plus en plus bref à mesure que s’installent la monotonie et l’ennui.
À J 27, « d’un coup l’ennui tombe comme une enclume ».
Le titre fait référence à une habitude maritime (que certains ont pu réinventer lors des confinements dus à l’épidémie de Covid) : pour rompre la monotonie des jours, les marins inventent des dimanches qui n’ont rien à voir avec le calendrier ordinaire : on est dans un espace-temps autre.
Descente à la salle des machines, promenade sur la passerelle, visite à Oscar (le mannequin qui sert pour les exercices de sauvetage), discussions avec les marins qui ont heureusement beaucoup d’histoires étonnantes à raconter… les découvertes des premiers jours laissent la place à un calme plat mental, rompues parfois par un grain, un bateau qui passe… Si l’expérience de l’espace est bien là dans les images, dans le texte c’est l’épaisseur du temps qui prend toute la place.

Voilà un très beau voyage, à faire et refaire… sans aucun ennui..

Hulul

Hulul
Arnold Lobel
Traduit (anglais, USA) par Geneviève Brisac
L’école des loisirs (Mouche), 2020

On révise les classiques (4)

Par Anne-Marie Mercier

Traduit et publié en 1976, un an après sa première édition en langue anglaise (Owl at home), ce petit recueil d’histoires de Lobel, fait partie, avec Oncle Éléphant du même auteur, des grands classiques pour la jeunesse : les quelques nouvelles qui présentent le hibou Hulul sont toutes de petits bijoux d’absurde léger, de tendresse, de nostalgie (« Le thé aux larmes »).
Les images montrent un Hulul tout en rondeurs, constamment en pyjama et robe de chambre à rayures (normal, c’est un hibou), tantôt alangui dans son fauteuil, près du feu, tantôt se ruant en haut et en bas des escaliers de sa petite maison. L’atmosphère nocturne (normal, c’est un hibou) constante est à son plus haut dans la dernière nouvelle, dans laquelle Hulul met enfin un costume et un chapeau melon pour se promener dans une campagne qui ressemble à un jardin japonais, pour trouver enfin une amie… on vous laisse découvrir qui.