C’est l’été…

Li&je se met au vert cette année et suspend ses articles jusqu’à la fin août.

Si vous êtes en manque  de lectures, savourez le troisième tome de la série de Carole Dabos, La Passe-miroirs, intitulé « La mémoire de Babel« . Comment? vous n’avez pas lu les deux premiers? Allez vite vous les procurer, ils sont parus en poche, en plus.

Et une autre bonne nouvelle, la sortie du tome 2 des aventures de La fille qui navigua autour de Féérie… de de Catherynne M. Valente : cette fois on passe sous Féérie et c’est encore plus magique, et toujours aussi bien écrit et traduit.

Bonnes lectures !

L’Empire des auras

L’Empire des auras
Nadia Coste

Editions du Seuil, 2016

Des rouges à l’âme

Par Matthieu Freyheit

On pourrait regretter quelques lourdeurs de style et des ficelles grossières, n’était la pertinence du propos qui permet au roman de Nadia Coste de gagner progressivement en intensité.

2059. Des scientifiques ont découvert l’existence d’une aura humaine, bleue d’abord, et passant au rouge chez une partie de la population. Si l’aura est là, les raisons de sa présence et de sa fluctuation (la « bascule » du bleu au rouge) ne connaissent quant à elles pas d’explication. Comme souvent, la découverte scientifique fait l’objet d’une appropriation sociale propre à installer de nouveaux comportements, de nouvelles habitudes, et de nouvelles hiérarchies. Quand l’aura bleue laisse supposer une conscience sans tache, l’aura rouge se voit criminalisée, offrant une nouvelle jeunesse et un nouveau visage aux passions dix-neuvièmistes pour les théories des criminels-nés. Le roman de Nadia Coste s’inscrit dans la lignée des fictions et travaux consacrés au posthumain à partir d’une réflexion sur les conséquences de notre poussé technologique et des questionnements induits quant à la définition de notre humanité. Au-delà de l’habituelle idylle adolescente, des conflits générationnels, et de la traditionnelle figure du savant fou, l’intérêt de la proposition de Coste est de produire un éloge de la culpabilité, à l’heure même où, en France notamment, le débat se cristallise autour de la question de la repentance. Que se passera-t-il, en effet, quand nous cesserons de regretter ? Sans culpabilité, Chloé, héroïne du roman, découvre cette insoutenable légèreté de l’être théorisée par Kundera.

Au-delà d’une forme somme toute très conventionnelle, c’est donc par le fond qu’il importe de se saisir de ce livre qui permet d’aborder des enjeux contemporains essentiels. Et si les ficelles sont parfois trop visibles, sans doute est-ce le signe d’un besoin de clarté et d’évidence quand les conséquences d’une rupture dans la société semblent parfois être oubliées.

Memo 657

Memo 657
Thierry Robberecht
Mijade (zone J), 2016

Ho, les Inco?

Par Anne-Marie Mercier

Mystères, mystères : quelle est la cause de l’accident dans lequel est mort un ancien élève du collège, conseiller auprès du président américain ? Quel est ce fichier nommé « memo 657 » que Jonas, qui est super fort en informatique doit trouver en hackant l’ordinateur de son collège – ultra protégé, mais pas assez pour lui ?  Qui sont vraiment Jonas et ses amis, tous orphelins et adoptés comme lui ? Quels sont ces hommes armés qui les pourchassent ? Lorsque les adolescents se découvriront une nature androïde, leurs parents les aimeront ils toujours ? Quel est leur avenir après cela ?

Tous ces « mystères » sont à peine indiqués qu’ils sont aussitôt éventés. Quant au suspens il n’a pas le temps de s’installer car nos héros ont plus d’un tour dans leur sac et ont une réponse immédiate à tout (fuite dans un jeu vidéo, trucs qui pourraient être empruntés à la série MacGiver…, réparation de leurs petits camarades). Les dialogues (et le reste aussi…)  semblent avoir été écrits par un ado…

Ce point est peut-être la réponse au seul vrai mystère de ce petit roman : il a eu le prix des Incorruptibles, et c’est une réédition. Si l’on regarde quelques avis de lecteurs sur Babelio, on voit que beaucoup partagent mon avis. Ceux qui sont favorables à l’ouvrage avancent l’argument qu’il y a peu de romans de SF pour les jeunes, et que celui-ci est court et facile  : est-ce une raison pour leur donner de la mauvaise SF, pleine de clichés et mal écrite ?

En attendant que la science fiction pour la jeunesse fasse des progrès, relisons les Chroniques martiennes de Bradbury, ou lisons Méto d’Yves Grevet et, pourquoi pas (si on veut des androïdes), la série de Jimmy Coates de Joe Craig ?

 

 

Les mots d’Enzo

Les Mots d’Enzo
Mylène Murot, Carla Cartagena
Utopique, mars 2017

Quand les mots terrifient…

Par  Chantal Magne-Ville

Enzo est un petit garçon en souffrance, car il se sent différent des autres, bien que son handicap ne se voie pas vraiment : il est tout simplement fâché avec l’écriture des mots… Ceux-ci apparaissent d’ailleurs au détour des pages comme autant de petits trolls menaçants, ou rebelles, images d’une dyslexie qui n’a pas encore de nom. Enzo tranche dans la classe par son éternel T-shirt rouge frappé du mot  « dinosaure », dont les graphies incertaines illustrent à elles seules les difficultés de l’orthographe. Les problèmes qu’il rencontre pendant le cours l’amènent à tout mélanger, à avoir la  sensation que sa tête explose, ou à s’échapper dans un flou cotonneux dont l’arrache brutalement la voix de la maîtresse. Il devient l’objet de moqueries de la part du chouchou de la maîtresse, jusqu’à ce que l’intervention bénéfique d’une l’orthophoniste lui redonne confiance en lui.

L’illustration surprend de prime abord par ses traits adoucis aux crayonnés délicats, et ses couleurs relativement sombres, qui pourraient la rendre un brin passéiste. Elles contribuent cependant à créer une impression de relative sérénité, y compris quand la figure de l’enseignante se fait menaçante. Le grand format, étiré  dans le sens de la hauteur, fait davantage ressentir la difficulté  d’Enzo pris sous les regards croisés de ses pairs et de son entourage scolaire. Quand il voudrait que la maîtresse voie qu’il travaille réellement, il l’imagine cachée derrière des peluches érigées en pyramide. Ses difficultés à apprivoiser les mots s’incarnent par la métaphore d’un crabe qui sort de son cartable. Ses erreurs dans l’orientation des lettres, comme dans « boulet » et « poulet », se traduisent par un dessin peut-être un peu trop explicite. Finalement, « tout bascule du bon côté », comme l’indique la quatrième de couverture, dans cette histoire pleine de bons sentiments, sans être cependant mièvre, qui rappelle de façon  encourageante que la résilience existe.

Robêêrt (Mêêmoires)

Robêêrt (Mêêmoires)
Jean-Luc Fromental
Hélium, 2017

La condition animale vue par Robêêrt (ou Mémoires d’un mouton)

Par Anne-Marie Mercier

« Mouton, en principe, ce n’est pas un métier. Pas comme chien. On peut être chien de chasse, chien d’avalanche, chien d’aveugle, de berger, de cirque, de traineau, chien des douanes ou chien policier, une multitude de carrières s’offre à vous quand vous êtes chien.
Mais mouton…
Certes, nous sommes utiles en tant qu’espèce : couvertures, chaussettes, cache-nez, vestes de tweed et pull douillets, tout ça vient de nous… Ce n’est pas pour rien qu’on appelle « moutons » les petits tas de poussières qui trainent sous les meubles des maisons mal tenues.
Déjà, sans me vanter, il est rare qu’un mouton ait un nom. Tout le monde ou presque a un nom, quand on y réfléchit. Les chiens et les chats ont des noms, les poissons rouges en ont, une tortue peut s’appeler Janine ou Esmeralda, même votre ours en peluche jouit d’un patronyme.
Mais les moutons… »

Sans se vanter, avec une belle simplicité, Robêêrt nous raconte son histoire : comment, simple agneau, il a appris à parler chien auprès de celui qui assurait la garde du troupeau, puis cheval, puis humain… comment il a appris divers métiers : d’abord chien de berger, avec un certain succès, mais dans une grande solitude (les moutons n’aiment pas que l’un de leurs pareils « monte » en hiérarchie et donne des ordres) ; puis animal domestique dans la « Grande Maison », auprès de petites filles qui jouent avec lui, puis animal de compagnie d’un cheval de course un peu fou, et enfin chômeur en quête d’un travail à sa mesure (mais en dehors de la filière « laine-viande »…).
Au passage, on apprend beaucoup de choses sur le milieu hippique, les règles des courses et leurs coulisses : rencontres de propriétaires, jockeys, entrainements, déplacements en Angleterre ou ailleurs (Etats-Unis et Japon), sur la tricherie et les paris.

C’est très drôle, surtout à cause du petit ton sérieux utilisé par le narrateur pour raconter son histoire, et dans le détail de nombreux épisodes (comme le récit des techniques qu’il utilise pour calmer son cheval, et l’évocation des lectures qu’il lui fait – toutes sur le thème du cheval avec notamment la série des Flicka…). Les situations sont variées, c’est intéressant, avec un zeste d’aventure policière, un soupçon d’amour (tout le monde, chevaux et moutons, se marie à la fin), et une pointe de féminisme.
Les dialogues sont spirituels, tout comme le style qui emprunte souvent au thème lexical du mouton ou plus généralement de l’animal et ne craint pas de jouer avec les formes de l’autobiographie, comme dans le récit du voyage au Japon où concourent les chevaux :
« A l’arrivée à Tokyo nous étions déjà copains comme cochons. […] Je ne garde de cette nuit dans le « monde flottant », comme les poètes appelaient l’ancien Tokyo, qu’un souvenir très flou zébré d’images brutales, de la même matière que ces rêves qui vous secouent toute la nuit pour vous lâcher pantelant au réveil. Je me revois dans une rue bondée, stridente de bruits et de néons, j’entends des applaudissements, on crie sur notre passage, une forêt de smartphones se dresse, les flashes nous éclaboussent de leurs glorieux halos… »
Les jeunes lecteurs, que Robêêrt ne prend pas pour des agneaux de la dernière pluie, ne seront pas rebutés par le le style, tantôt original, tantôt recourant aux clichés, on peut en faire le pari : l’histoire de ce sympathique personnage les portera, comme son ton et son écriture.

Voir un  article dans Libération, par Frédérique Roussel, intitulé « Robêêrt, le vaillant petit mouton », qui classe avec justesse ce roman dans les romans initiatiques.
On connaît bien les éditions Hélium pour leurs albums, on oublie parfois qu’ils ont aussi une belle collection de romans et de romans illustrés (ici par Thomas Baas).

 

Je suis qui je suis

Je suis qui je suis
Catherine Grive

Rouergue, 2016

Contre-performance

Par Matthieu Freyheit

« Ecrire, c’est libérer l’androgyne qui existe en tout être », écrivait Béatrice Didier dans Ecrire-femme. C’est le pari fait ces dernières années par un certain nombre d’auteures, parmi lesquelles Catherine Grive, Anne Percin (L’Âge d’ange), Jean-Noël Sciarini (Le Garçon bientôt oublié), et bien d’autres.

Raph’, dit-on, est un garçon manqué, la performativité du langage produisant le sentiment d’une définition de soi par le ratage. Avec l’adolescence survient un changement essentiel de conjonction pour un nouvel âge de la coordination : au « garçon et fille » de l’enfance succède le « garçon ou fille » qui prépare à l’âge adulte. Il y a du deuil dans l’adolescence, et du chagrin : celui que vit Raph’ cet été-là, à ne rien vouloir, rien attendre, n’être rien dans l’indéfinition que lui opposent les autres dès lors que le genre se tait. Mais derrière le blouson de jean, le corps, lui, trahit le sexe, pour un autre échec contre soi.

Catherine Grive fait sobre, tout en restituant de la complexité : celle qu’il y a à être sous le regard des autres, et celle qu’il y a à être sous son propre regard. Celle qu’il y a, surtout, à vouloir produire de la vie quand la vie elle-même n’en fait qu’à sa tête, et malgré nous. Jusqu’à confronter l’injonction identitaire à la tautologie qui la fera taire, comme pour contrecarrer la performativité : je suis qui je suis. Où l’affirmation est toujours une question.

 

Chemins toxiques

Chemins toxiques
Louis Sachar
Traduit (anglais-Etat-Unis) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse, 2016

 

Roman écolo-scolaire

Par Anne-Marie Mercier

Après avoir popularisé dans le fameux Le Passage un nouveau sous-genre romanesque, le roman scolaire en milieu de camp de travail, Louis Sachar propose ici un autre roman dont l’histoire est fortement ancrée dans un établissement scolaire et dont les protagonistes vivent des situations de danger dans un milieu sauvage. Ce collège prestigieux est situé au bord d’une forêt interdite d’accès – évidemment, des adolescents y cherchent paradoxalement refuge : on aura reconnu le thème fréquent de la forêt interdite, celle des contes, ou celle qui jouxte Poudlard, l’école des sorciers de Harry Potter.

Ici, le monstre est une mousse faite d’animalcules microscopiques créés par un savant à l’air très fou. L’intérêt du roman réside dans son suspens, ses récits, points de vue et temporalités alternés, mais aussi dans le portrait psychologique des trois adolescents et dans les profils scolaires que chacun incarne : la jeune fille effacée mais courageuse et altruiste, le garçon « normal » mais dans le fond assez lâche, et enfin le voyou qui terrorise et fascine tous ses camarades et cache une âme blessée.

Si ce roman n’est sans doute pas à la hauteur d’invention du Passage, il fonctionne bien et les passages qui se déroulent dans la forêt sont fascinants.

Paris/Dakar Le grand voyage de petit Mouss

Paris/Dakar Le grand voyage de petit Mouss
Lucie Depauw
Koïné éditions, 2016.

    « Sans papiers tu n’es pas un homme / rien un trou noir »

Par Hélène Dérouillac

Mouss et sa famille vivent à Paris. Le dimanche matin son grand-père l’emmène avec lui au marché aux puces de la porte de Clignancourt. Odeurs de poulet yassa, manioc, batiks à admirer…  Pour le grand-père « venir ici c’était un peu comme partir en voyage / se sentir un peu chez soi ».  C’est le même rituel tous les dimanches, jusqu’au jour où Mouss se fait interpeller par une statue cloutée Nkondé en forme de chien (Les clous font partie du rituel magique. Planter un clou, c’est solliciter la protection du fétiche). La statue fétiche  a repéré un « taxi » pour Dakar, en fait le coffre de la voiture de Maguaï qui s’apprête à faire le trajet de Paris à Dakar. Elle cherche un gamin qui aura le cran de l’accompagner dans son voyage de retour au pays. Or Mouss veut justement retrouver son grand frère, expulsé vers le Sénégal sans avoir pu dire au revoir ni à sa famille ni à sa petite amie Elisa.

« Oui mon mon grand frère me manque
maman m’a expliqué :
ton grand frère est reparti en Afrique
c’est compliqué d’expliquer
qu’il n’aurait jamais dû avoir 18 ans
qu’il n’est plus un enfant
on a fait une petite fête pour son anniversaire
maman avait préparé du mafé
maman l’a prévenu
maintenant il faudra faire très attention
oui mon grand frère me manque »

Commence alors un grand voyage, fait de rencontres et de prise de conscience. Mouss, et avec lui le lecteur, découvrent les conditions de vie précaires de sans-papiers anonymes, les périls du voyage clandestin et les rêves déçus de l’Eldorado européen, mais aussi l’amitié et la solidarité. Le monde n’est ni tout blanc ni tout noir.

Cette pièce aborde un sujet de société grave qui peut toucher les adolescents. La situation du frère adolescent arraché brutalement à sa famille, son lycée, ses amours naissantes sert de point de départ à une histoire présentée sous forme de tableaux où se mêlent différentes voix. À la voix de Mouss, personnage principal mais aussi parfois narrateur, répondent les lettres que son frère ainé lui écrit, du centre de rétention, de l’avion, puis de Dakar. Le discours est fort, dur parfois, mais la présence d’un chien-fétiche doué de parole fait glisser la pièce vers l’univers du conte. Et si la fin est marquée par la séparation, la présence tutélaire du chien clouté laisse imaginer des retrouvailles futures. Entre réalisme et merveilleux, l’écriture de cette pièce humaniste est intéressante pour aborder le sujet des migrants et des sans-papiers avec des adolescents.

 

Pline, t. 1 L’appel de Néron

Pline, t. 1 L’appel de Néron
Mari Yamazaki, Tori Miki
Traduit (japon) par Bureau des Copyrights Français,
Casterman, 2017

Le manga « à l’antique » : entre Péplum et Encyclopédie

Par Anne-Marie Mercier

Le manga Thermae Romae de Mari Yamazaki avait fait sensation à l’époque (en 2008) en introduisant dans le manga des éléments de culture antique. Dans ma chronique, j’avais exprimé ma déception : si le dessin était beau, l’histoire développait un propos relativement trivial avec des plaisanteries lourdes et des relents nationalistes (l’amour des bains du héros et un voyage dans le temps lui permettaient d’« améliorer » la civilisation romaine en introduisant des trouvailles japonaises dans ce domaine).

Ce nouvel ouvrage s’est délivré de la comédie et des gags forcés (voir les propos de Mari dans la postface qui déclare elle-même que cela lui « pesait ») tout en gardant l’idée d’une proximité entre les civilisations japonaise et romaine, marquées par les tremblements de terre et imprégnée d’une certaine forme de sagesse stoïque, mais aussi par la présence d’Histoires naturelles antiques : celle de Pline et celle de l’antiquité chinoise, le Shanhaijing, ou « Livre des monts et des mers » (IIIe siècle avant notre ère) qui toutes deux mêlent descriptions géographiques, conseils de médecine et créatures fantastiques.

Il est rare de voir une écriture-dessin à quatre mains ; ici elle est réalisée de manière parfaite, Tori se chargeant des paysages, bâtiments et décors, Mari des personnages. Dans la même postface, ils décrivent leur travail et relèvent un moment où le manga a des pouvoirs que la littérature ne possède pas et cultive ses propres ressources : il permet de « Voir ». Ainsi, un monstre que Pline évoque dans son œuvre est montré, détaillé, et revient à plusieurs reprises pour hanter l’ouvrage. L’exemple est convaincant.

Le premier tome montre une éruption du Vésuve et les images en développent tous les aspects, tels qu’on les retrouve souvent dans les récits de témoins de catastrophe : la première stupeur, les réactions des uns et des autres, les diverses tentatives de fuite ou de protection, l’avancée de la lave, l’état de la mer et des vaisseaux… Pline reste impavide et dicte à son secrétaire Euclès diverses pensées. Euclès se remémore sa rencontre avec Pline, en Sicile (« Grande Grèce ») juste après une éruption de l’Etna qui a détruit la maison du jeune homme et tout ce qui lui restait, hormis les tablettes de cire de son père. L’orage qui éclate lors de leur rencontre montre le courage physique de Pline et son insatiable appétit de connaissances : « Celui qui fuit une occasion de s’instruire est la lie de l’humanité ! », crie-t-il à celui qui cherche à fuir par crainte de la foudre.

A chaque étape du récit, Pline délivre son savoir sur les causes des tremblements de terre, de l’orage, sur les propriétés des plantes… mais le récit est aussi rythmé par l’aventure : on voit Néron à Rome, hanté par la culpabilité depuis l’assassinat de sa mère et la mort de Sénèque, réclamer la présence de Pline et celui-ci retarder autant qu’il peut son retour à la grande terreur de ses compagnons qui le pressent d’obéir…

L’Homme du jardin

L’Homme du jardin
Xavier-Laurent Petit
L’école des loisirs, 2016

Peurs, terreur et terrorisme

Par Anne-Marie Mercier

Amélie, dite Mélie, 13 ans, orpheline de mère, est grosse et vit dans la solitude des exclus des cercles de l’amitié scolaire. Elle est grosse parce qu’elle a peur. Elle a peur parce qu’elle est seule : son père, médecin, travaille de nuit aux urgences, et parfois les week-ends. La nuit, incapable de s’endormir à cause des multiples bruits de la grande maison vide, elle allume toutes les lumières, la télévision, la radio, et elle vide le frigo. Tout cela, jusqu’au jour – ou plutôt la nuit – où elle entend de « vrais » bruits dans le jardin et trouve au matin le corps d’un homme couché dans l’herbe.

La suite (qu’on ne dévoilera pas) relève du thriller mais aussi du roman psychologique : Amélie découvre, en vivant des peurs véritables, l’origine de ses peurs imaginaires et de son vide intérieur. Les personnages sont forts, même lorsqu’ils sont à peine esquissés, et leurs contradictions sont notées sans manichéisme ; les rares dialogues sont percutants. Le récit, écrit à la première personne, est efficace, intéressant, sans surcharge et sans pathos ; il avance en livrant pas-à-pas des indices ; tout cela fait une belle machine romanesque.