Le caillou, Les fourmis, La feuille

Le Caillou, Les Fourmis, La Feuille
Julia Billet & Hélène Humbert
 Editions du Pourquoi pas?, 2017

 Trois découvertes de Mi et Ma

Par Chantal Magne-Ville

Une séduisante  trilogie destinée aux enfants de 3 ans, qui propose les aventures de deux curieux bonshommes, Mi et Ma,  constitués  de formes de couleurs vives,  portant  une esquisse de nez et  parfois  des jambes. Ma, la fille, patatoïde et jaune, arbore fièrement un nœud papillon et des patins à roulettes, tandis que Mi, rose et tout rond, porte un chapeau pointu.

Dans Le caillou, Mi réussit à surmonter un gros obstacle qui lui barre le passage, grâce à l’inventivité de Ma, qui propose toutes sortes de solutions et finit par dessiner  une échelle puis un toboggan. L’obstacle surmonté, ils  enjolivent le paysage avec le même pinceau. Le texte est à la fois très  minimaliste mais travaillé par un jeu d’assonances  tel que « le roc bouche en bloc tout le chemin». L’image  faite d’empreintes sur fond blanc  joue sur la taille des lettres, le format carré donne une force particulière aux cadrages qui impulsent un dynamisme contagieux.

La feuille raconte que Mi et Ma,  couchés dans le jardin, suivent des yeux une feuille morte qui ne se laisse pas apprivoiser.  Le texte se fait quasiment poétique, ose quelques rimes  pour défendre la liberté de la feuille, et mime ses envolées  avec des mises en espace très réussies, pour conclure que la nature a ses propres exigences qu’il convient de respecter.

Dans Les fourmis, cette fois ils observent les insectes joliment stylisés par trois petits points, mais voilà que les fourmis noires fuient devant la grosse fourmi rouge, si pareille et si différente. Là encore, le texte illustre la ressemblance entre les deux fourmis en grossissant les doubles consonnes, et en décrivant les conduites parallèles des fourmis tenues par Mi et Ma que l’amitié réunit à la fin.

Trois albums pleins de charme qui font découvrir les valeurs essentielles de tolérance et de liberté de façon légère et joyeuse.

Séries

Séries
Revue Hors Cadre[s] n° 23 (avril 2018)

De la sérialité comme un art

Par Anne-Marie Mercier

La revue Hors cadre, « observatoire de l’album et des littératures graphiques » est l’une des trop rares publications en littérature de jeunesse qui accordent une importance aux images et les traitent avec sérieux. Les articles de ce numéro explorent avec précision et rigueur différents univers graphiques : ceux de Mélanie Rutten, Tomi Ungerer, Domitille de Pressensé, Emilie Vast, Malika Doray, Ian Falconet (Olivia), Anaïs Vaugelade (Zuza, les Quichon), Olivier Douzou et Frédérique Bertrand (comptines en continu), Bruno Heitz (Un privé à la cambrousse, etc.), Trondheim (Lapinot). On y a ajouté pour des raisons différentes Aurélien Débat (Cabanes, Les Grandes Personnes, 2017) et sa Stampville (Princeton Architectural Press, 2017), proposition de création de ville avec des tampons.

Si l’on parle aujourd’hui beaucoup des séries télévisuelles, des romans en trilogies, tétralogie, etc., ou des BD à héros récurrents, le temps n’est pas si lointain où, comme le rappelle Yann Fastier, les « prescripteurs » les voyaient d’un mauvais œil. Aujourd’hui, elles triomphent dans tous les domaines, y compris dans les arts consacrés, dans une longue continuité dont Monet, avec ses meules de foin (S. Van der Linden) est l’un des précurseurs et Jochen Gerner, qui allie bande dessinée et art contemporain, l’un des récents représentants (il est ici étudié aussi par S. Van der Linden).

Qu’est-ce qu’une série ? La réponse semble simple mais ce numéro qui montre les différentes façons de faire série, les succès et les échecs prouve qu’un peu de réflexion s’impose : le héros récurrent n’est pas le seul élément à prendre en compte ; l’univers, le titre, le format, la typographie, tout joue un rôle.

Qu’est-ce qui fait le succès d’une série ? différentes réponses sont également possibles, liées à la qualité de la variation et au degré de répétition, au rythme de publication, etc. D’après Yann Fastier, c’est « moins le caractère captivant de ses péripéties que l’habitabilité de son univers et son pouvoir d’adhésion. Temps, lieux, personnages… Tout ce qui contribue au contexte en fait un monde habitable, au sens propre parfois ». Ce sont donc autant de  questions que de réponses stimulantes.

La suite de la revue évoque les productions québécoises (avec l’étonnant Aux toilettes de A. Marois et P. Pratt (Druide, 2015), remarqué à Montreuil, ou Peter Le Chat debout de Nadine Robert et Jean Jullien (Comme des géants, 2017; Little Urban 2018), tout récemment chroniqué sur lietje par Christine Moulin).

les autres numéros de la revue (publiée par L’Atelier du Poisson soluble, dont le site mérite une – ou de nombreuses – visites, sont tous très intéressants !

Retrouve-moi !

Retrouve-moi !
Anthony Browne
Kaléidoscope, 2017

Dans la forêt… toujours profonde

Par Anne-Marie Mercier

Deux enfants qui s’ennuient depuis que leur chien a disparu vont jouer à cache-cache dans la forêt… Le petit garçon est trop bien caché, sa sœur ne le trouve pas ; il s’inquiète, elle panique ; le chien réapparaît et tous rentrent, contents, dans leur maison. L’argument serait bien faible s’il ne s’agissait que de cela.
Anthony Browne propose aux lecteurs un parcours dans lequel une inquiétude, légère au début, augmente page après page. En utilisant le procédé d’inscription dans le paysage, et surtout dans les troncs d’arbres, de figures (monstres, animaux, sorcières, ogres, mais aussi simples visages stylisés, comme dans son album célèbre Le Tunnel), il introduit une dimension inquiétante tout en forçant le lecteur à chercher dans l’image tous les détails, comme la petite fille qui cherche à trouver des indices de la présence de son frère.

La forêt bien rangée se couvre de troncs d’arbres morts, l’ombre gagne, les enfants apparaissent, par différents procédés de mise en page, de cadrage ou d’angle de vue, perdus. Mais à la fin la lumière revient, et les couleurs, éclatantes.

La dernière page montre, dans une belle lumière d’après-midi d’été, les enfants courant vers leur maison, un petit mobil-home coquet, avec des fleurs à la fenêtre et de petits rideaux à fleurs, évocation lointaine des intérieurs des albums précédents : image d’une précarisation, ou camping de luxe ?

Peter, le chat debout

Peter, le chat debout
Nadine Robert, Jean Jullien (ill.)
Little Urban, 2017

A toi, qui n’en as jamais assez des chats

Par Christine Moulin

Phil, le petit garçon qui est le héros de l’histoire, reçoit un jour, dans un paquet, un chat noir et blanc, à l’air étonné, qui s’appelle Peter (comme l’indique l’étiquette) et qui se tient debout. Pourquoi pas? La suite de l’histoire décline ce que ne sait pas faire Peter, à la différence de ses congénères (chasser les souris, jouer avec une pelote, etc.) et, en regard, ce qu’il sait faire, grâce à sa particularité déambulatoire. L’ensemble est plutôt agréable: la partie “négative” témoigne d’une bonne connaissance des chats et la partie positive laisse libre cours à une fantaisie qui frise le “nonsense” (en cohérence avec la consonance “british” du prénom de notre félin). La chute est un peu décevante car on attendrait quelque chose qui explique l’attachement de Phil pour son chat ou qui ouvrirait davantage vers le champ des émotions (même si on sent bien que c’est le caractère unique de l’animal qui plaît à l’enfant). Reste que les illustrations, très lisibles, sont drôles: Peter est très mignon…

(NB : cet album a d’abord été publié au Canada (Comme des géants, 2017).

Zombies zarbis, t. 1 : Panique au cimetière !

Zombies zarbis, t. 1 : Panique au cimetière !
Marie Pavlenko, Carole Trebor
Illustré par Marc Lizano
Flammarion jeunesse, 2018

Les zombies ont des soucis

Par Fanny Lignon

Chez les adolescents et les jeunes adultes, le zombie, depuis quelques années, est à la mode. Il se décline en bande dessinée, en film, en série télévisée, en jeu vidéo, lorsqu’il ne déferle pas, en chair, en os et en horde, dans les rues de nos villes à l’occasion d’une zombie walk post-apocalyptique.
Un soir qu’il rentre chez lui à vélo, Romain fait la rencontre de Léo, une fille presque comme les autres mais pas tout à fait. Léo est une jeune zombie et vit dans le cimetière du village de Noirsant avec les siens. Les deux enfants sympathisent et Léo fait part à Romain des inquiétudes de sa communauté : le cimetière doit être déplacé et les morts-vivants craignent pour leur avenir. Les deux enfants échafaudent alors un plan de bataille pour empêcher le chantier de progresser…
Ce petit roman offre aux 10-13 ans la possibilité d’entrer en douceur dans des univers destinés ordinairement à des plus grands qu’eux et qui les attirent et les effraient tout à la fois. Ici, les zombies sont débarrassés de leurs oripeaux horrifiques. Point de chair en décomposition, point de râles inhumains, point de scènes de dévoration ou d’agression. Si les corps sont un peu déglingués et doivent être régulièrement rafistolés, leurs mésaventures – un os de la mâchoire qui se décroche et qu’il faut aller repêcher au fond d’une cage thoracique – sont plus amusantes que terrifiantes (*). Les morts-vivants parlent entre eux, se réunissent, débattent, se demandent ce qu’ils pourraient faire pour éviter d’être expulsés de leur logement. Leur problème est social ; leur façon de s’y confronter résolument humaine. Ces zombies-là, somme toute, quand bien même ils sont un peu différents de nous, ne sont pas si zarbis que ça…
Parce qu’il présente les points de vues de deux communautés qui s’opposent, cet ouvrage peut aider les jeunes à développer leur empathie, voire leur conscience politique, en leur apprenant à se mettre à la place des autres et à écouter leurs arguments. Mais avant de commencer à lire, il faut être averti. Comme souvent lorsqu’il est question de zombies, l’histoire racontée dans le volume 1 n’a pas de fin. Un tome 2 a été publié, le 3 est en préparation. A suivre, donc…

(*) On retrouve-là le principe du jeu de l’épouvantard qui permet aux jeunes sorciers de Poudlard d’apprendre à maîtriser leurs peurs en usant d’un sort spécifique et qui porte un nom explicite : Riddikulus.

 

 

 

 

 

 

 

Le Mur des apparences

Le Mur des apparences
Gwladys Constant
Rouergue 2018

La beauté est-elle une malédiction ?

Par Michel Driol

Justine et Margot sont dans la même classe depuis toujours. Mais si Margot est belle, populaire, riche, Justine, fille d’ouvriers, plus discrète, apparait comme le souffre-douleur. Elle est victime de harcèlement moral de la part de Margot et de sa bande d’amies, que Justine a surnommées les hyènes. Margot vit l’amour parfait avec  Jordan, lui aussi l’un des beaux garçons du lycée. Certes ils ont rompu. Mais le jour où Margot se suicide, Justine veut comprendre. Elle récupère les journaux intimes de Justine et commence à les lire, y découvrant d’abord des secrets concernant les hyènes qui lui permettront d’être acceptée dans le groupe. Elle découvre aussi que sous les apparences parfaites, la mise en scène assumée et calculée de ses succès, de ses bonheurs, de son amour pour Jordan,  de sa beauté, Margot cache de nombreux et lourds secrets familiaux.

Voici un roman qui se lit d’une traite, comme un polar auquel il emprunte certains codes, dont celui de l’enquête permettant de savoir ce qui a conduit Margot au suicide à travers la lecture rétrospective de ses journaux intimes. Une fois de plus (voir Passionnément, à ma folie, que l’on avait chroniqué ici-même), Gwladys Constant dresse des portraits d’adolescent(e)s victimes. De la société des apparences, cette fois-ci.  Il s’agit de posséder les codes sociaux qui permettront d’être populaire, de se faire des amis, d’être reconnu. Ces codes ne sont pas propres aux ados : ce sont aussi ceux qui sont connus et promus par la propre mère de Margot, femme d’un des directeurs de l’usine. Ne pas posséder ces codes comportementaux, c’est risquer la marginalisation. Mais la possession de ces codes ne garantit qu’un bonheur superficiel et ne protège pas l’individu.

Le roman se déroule dans une classe où se mêlent différents milieux sociaux et géographiques : la  bourgeoisie et les ouvriers, mais aussi les filles d’immigrés africains, qui vivent dans des cités à la périphérie. Ces milieux se côtoient, et Justine va, petit à petit, découvrir un autre monde que celui de sa famille, les secrets de la famille bourgeoise de Margot, les raisons de l’exil des familles du Congo. Familles qui tentent, toutes à leur façon, de sauvegarder les apparences, que ce soit en envoyant malgré tout de l’argent au pays ou en refusant de révéler ce qui se passe réellement.

Le roman n’hésite pas à aborder des thèmes sensibles : la sexualité, l’homosexualité, l’exil, la torture, les réseaux sociaux, l’injustice sociale avec une écriture à vif, qui, comme un scalpel, va droit au but dès les premières pages et a su choisir une héroïne avec laquelle on ne peut qu’être en empathie, une héroïne qui reste positive tout au long du roman.  Le roman sait aussi trouver des résonances avec les textes classiques étudiés en classe, la Princesse de Clèves, ou l’Ecole des femmes, montrant quelque part l’intemporalité des thèmes traités.

A travers les métaphores animales – hyènes, lion, loup… – le roman présente le monde comme une jungle. Roman sombre et pessimiste pourra-ton penser ? Non, car trois éléments réconfortent le lecteur. D’une part, la présence de quelques adultes positifs : le professeur de français et surtout les parents de Justine, de bon sens, protecteurs et aimants, écoutant et soutenant leur fille. D’autre part la confiance en la capacité des ados à franchir les barrières sociales et raciales, à aller au delà du mur des apparences pour se trouver et se reconnaitre dans le monde réel (le terrain de sport, la salle de hip-hop ou le lit d’hôpital). Et surtout la volonté  finale des héroïnes de faire du droit, afin de réparer, si faire se peut, le monde actuel.

Le mystère de la chambre froide

Le mystère de la chambre froide
Simon Bailly, Julia Billet
Les éditions du Pourquoi pas ? 2016,

Quand la prison n’est pas le problème !

Par Maryse Vuillermet

Ce roman graphique est réalisé par la même équipe que Mo sur le même sujet,  mais cette fois dans le monde des cuisiniers et des prisons. Le titre parodie un titre de Simenon Le mystère de la chambre jaune mais l’intrigue policière n’est pas le seul moteur de l’histoire.
C’est l’histoire de Jeannot Cabane, chef cuisinier, qui terrorise ses employés. Un jour, un critique gastronomique particulièrement désagréable mange en salle et le lendemain matin, il est retrouvé gelé dans la chambre froide.
A ce moment-là, un long retour en arrière nous fait découvrir l’enfance difficile et la scolarité chaotique de Jeannot, en particulier les humiliations que lui a fait subir son institutrice. Il n’a donc jamais aimé l’école mais son oncle cuisinier lui a appris son métier et lui a redonné confiance en lui
Retour au présent, tout accuse Jeannot Cabane, car on découvre le carnet de notes du critique gastronomique qui comportait des remarques désastreuses sur son restaurant, ce qui aurait détruit sa réputation. Jeannot est jugé et emprisonné. Mais en prison, il exerce ses talents, améliore le quotidien des autres, pas seulement en les nourrissant bien pour pas cher, mais encréant  aussi une bonne ambiance entre tous.
Un éditeur lui propose d’écrire un guide de cuisine Recettes de cabane.
Jeannot refuse, maugrée et finit par avouer à son professeur de français de la prison ce qui l’effraie. Le professeur l’aide à rédiger le recueil.
Jeannot sort de prison, son livre a du succès, il retrouve son restaurant et on comprend qu’il est innocent mais qu’il s’est laissé accuser pour ne pas avouer qu’il ne savait pas lire : « Si j’avais dit la vérité, qui est-ce qui m’aurait respecté ? »

C’est l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, plus que sa sortie de prison et la réouverture du restaurant, qui va le libérer.
C’est la même libération que pour Mo, des hommes pleins de tous les talents mais paralysés et honteux de leur illettrisme finissent par s’en libérer grâce à d’autres  hommes et femmes compréhensifs.
J’apprécie que ces histoires se passent dans des milieux modestes, ceux des métiers, gardiens d’immeubles, cuisiniers, des grands ensembles et des arrière-cuisines, que ce sujet soit abordé avec  justesse, grâce au dessin plein de tendresse  de Simon Bailly et à la vison fantaisiste de Julia Billet.

Vivre livre

 

Vivre livre
 Collectif: Nina Ferrer-Gleize, Gilles Abier
Ricardo Montserrat
Cathy Ytak Julia Billet,
François David, Thomas Scotto
Hélène Humbert
(Ill) Hélène Humbert
Editions du Pourquoi pas ? 2016

Le livre est un personnage

Par Maryse Vuillermet

Les livres sont les narrateurs et les personnages de ces histoires. Chaque auteur (huit en tout) raconte une histoire différente, une situation différente, celle du livre herbier, du livre sur les rayons d’une librairie, du livre dans un casier de centre aéré, du livre numérique, du livre accouché et élevé par l’éditeur-nounou.
Ces histoires sont drôles ou touchantes, elles font du livre un personnage attachant, et les illustrations d’Hélène Humbert sont parfaites, colorées, joyeuses, vibrantes.

Mo

Mo
Julia Billet, Simon Bailly
Editions du pourquoi pas ? 2015

Mo a un seul défaut

Par Maryse Vuillermet

Magnifique histoire ! C’est celle de Mo,  gardien d’immeuble,  qui a toutes les qualités, gentillesse, créativité et sait tout faire, réparer, aider, régler les problèmes avec les jeunes en douceur, créer un jardin collectif, et surtout créer des liens entre les habitants. Beaucoup sont venus d’ailleurs Portugal, Europe de l’est, Maghreb, même Asie, mais Mo arrive à les faire vivre heureux tous ensemble. « On pourrait presque croire au bonheur. Malgré quelques râleurs, ce bout de terre abolit les frontières. »
Il n’a qu’un seul défaut, il laisse traîner les papiers, ne rédige pas les comptes-rendus, accumule les factures, bref,  déteste la paperasse. Un jour, au jardin collectif, l’institutrice lui demande d’écrire le nom d’une plante sur une ardoise, il se sauve en courant.
Quelqu’un, le mari de l’institutrice,  a compris, et intelligemment et gentiment a trouvé le moyen de l’aider. Depuis,  Mo n’est plus seul avec son secret et du coup, le poids de ce secret n’est plus aussi lourd et même, son problème honteux peu à peu se résout. « Mo est plus léger et plus libre »
Cette phrase, bien sûr, pourrait s’appliquer facilement à toute personne qui fréquente les livres. Ce que suggère la dernière illustration où les livres circulent de main en main.

J’ai beaucoup aimé aussi les illustrations tendres et très discrètement métaphoriques, avec leurs couleurs pastel, où Mo est partout, reconnaissable à ses bretelles et à son béret mais presqu’invisible tant il est au milieu des autres. Il est aussi presqu’invisible au milieu des montagnes de papier qui l’effraient jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre dans les murailles de paperasse.

Alexandre a trop grandi

Alexandre a trop grandi
Caroline Lechevallier – Didier Jean & Zad
Utopique 2018

Avec le temps…

Par Michel Driol

Quand Alexandre entend maman Lapin dire à Madame Chat que son bébé est tellement mignon « Si seulement il pouvait rester tout petit », il est triste. Il se souvient de ce qui se passait lorsqu’il était bébé : le bain, les promenades en poussette. Mais revient comme un refrain « Alexandre a trop grandi ». Alors il prend ses affaires et décide de quitter la maison. Heureusement maman est là pour lui dire à quel point elle apprécie qu’il ait grandi, et qu’il restera toujours son bébé, même quand il sera grand.

Voilà un album qui aborde avec douceur et tendresse des questions angoissantes pour les enfants : grandir, est-ce perdre l’affection des parents ? Surtout quand arrive dans la famille un nouvel enfant. Grandir, apprendre, c’est à la fois souhaité et redouté : sera-t-on toujours aimé ? Avec des mots simples, reprenant le point de vue d’Alexandre, des situations qui se répètent, l’album dit ce trouble des enfants à voir grandir leur corps qui ne rentre plus dans la poussette ou dans la baignoire. Les illustrations à la ligne claire les commentent avec humour et une grande expressivité : il suffit de voir par exemple les visages d’Alexandre ou la variation de sa taille, telle qu’il est, telle qu’il se voit, tel qu’il sera plus tard lorsqu’il dépassera sa maman d’une tête et portera une cravate. L’album fait le choix de traiter par des animaux anthropomorphisés, mais nus, la problématique du corps qui grandit : c’est à la fois une façon de mettre de la distance, de dédramatiser, mais aussi de dire l’universalité du phénomène, quelle que soit la couleur de sa peau ou son sexe.

Si les adultes seront sensibles à l’allusion que fait le titre à Alexandre le Grand, les enfants se reconnaitront dans ce petit lapin attachant et dans les situations qu’ils auront vécues, eux-aussi.