L’Histoire du chasseur

L’Histoire du chasseur
Adrienne Yabouza, Antoine Guillopé
l’élan vert, 2017

Rencontres

Par Anne-Marie Mercier

L’Histoire du chasseur est simple et ressemble à beaucoup d’autres : un jeune homme poursuit un animal et cette poursuite l’amène bien plus loin qu’il ne l’aurait pensé. Le texte est parfait par sa simplicité, laissant au lecteur le choix de l’interprétation et de la suite qui reste à imaginer. Le dessin de Guillopé est lui aussi simple, jouant sur les contrastes du blanc de la page et du noir des corps, des arbres, des collines. Comme la gazelle qu’il pourchasse, du jeune homme est tantôt blanc tantôt noir. Les touches de couleur de quelques oiseaux et papillons, le vert des feuilles, le rouge et le bleu des pagnes illuminent cette rencontre de ceux qu’on croit contraires.

Une Histoire d’amour

Une Histoire d’amour
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse, 2017

Le roman du gant Mapa

Par Anne-Marie Mercier

Georges et Josette se rencontrent à la piscine, dansent ensemble, regardent le feu d’artifice du 14 juillet, s’embrassent, se marient, ils ont des enfants, puis des petits-enfants, ils tombent malades, se disputent ; l’un meurt, l’autre reste et raconte leur histoire… C’est la vie ordinaire de bien des gens qui est racontée là, et ce qui est peu ordinaire, c’est la manière de le mettre en images.

Un peu comme dans Mon chat le plus bête du monde, le décalage entre la platitude du texte et l’originalité des dessins crée la drôlerie et l’intérêt. Les personnages sont des gants en caoutchouc. L’homme est jaune, la femme rose, mais leur caractère nait aussi de leurs postures, de leurs accessoires, de leurs actions. La piscine où ils se rencontrent est un évier de cuisine, Venise est une gondole-souvenir posée sur une étagère du salon, le chien offert par Georges à Josette, « scottish terrier à poils durs », est une brosse à ongles, Georges pêche dans l’aquarium, leur mobilier est fait d’objets quotidiens à leur échelle. Chaque page est un régal de détails comiques ou charmants.

Le Roy qui voyageait avec son royaume

Le Roy qui voyageait avec son royaume
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2018

Le roi touriste, ou le touriste roi ?

Par Anne-Marie Mercier

Il était une fois… un roi. Mais on pourrait aussi bien dire « il était une fois l’envie du voyage » : ce roi se fait rapporter toute sorte d’objets de voyageurs qu’il envoie dans le monde entier pour ensuite entendre leurs aventures. Il finit par décider de voyager lui-même. Lors du premier voyage, il dort à la dure et mange froid, il y remédie pour le suivant ; lors d’un autre il est attaqué par les moustiques, puis tombe malade, ou bien s’ennuie sans ses livres… A chaque nouveau voyage il ajoute des objets pour son confort, son plaisir et sa sécurité, si bien que les expéditions deviennent de plus en plus lourdes et la rencontre de curiosités, d’étrangers et d’étrangetés de plus en plus rare…
Les images ajoutent au comique des situations, avec un roi au profil Louis-quatorzien impassible et des sujets hagards et affairés se promenant sur un fond où le seul vrai changement est celui de la couleur.
Fable moderne sur les dérives du tourisme, ce grand album est aussi un éloge du voyage rêvé ou lu : somme toute, les plus beaux des voyages seraient-ils ceux que l’on nous raconte ?

Ringard

Ringard
Emily Gravett
Kaléidoscope, 2017

De la mode

Par Anne-Marie Mercier

Le héros de l’histoire est un petit chien (du moins c’est ce qu’on croit au début) nommé Harbet. Sur le plan de la mode, il en est à la préhisotoire : il a un bonnet qui lui tient chaud et qui de plus a été tricoté par sa mamie : pratique et sentimental. Mais la mode n’a que faire de ces considérations et il est jugé « ringard » par d’autres animaux (un dinosaure vert, une autruche bleue, un ours ( ?) jaune). Toutes les tentatives de Harbet pour rejoindre la mode s’avèrent des fiascos : il est toujours en retard d’une étape.
La conclusion dit qu’il vaut mieux être soi-même… Les images d’Emily Gravett sont délicieuses d’emphase et de couleur et donnent beaucoup de légèreté à cette jolie leçon, éloge de la liberté et de l’affirmation de sa différence.

Giselle

Giselle
D’après Théophile Gautier et J.H. de Saint-Georges
Illustrations de Charlotte Gastaut
Amaterra, 2017

 

Bal masqué

Par Anne-Marie Mercier

Représenté pour la première fois en 1841, le célèbre ballet de Giselle est l’un des plus connus de la période romantique. Romantique, il l’est avec son livret de Théophile Gautier, ses amours contrariées, ses spectres, son inspiration folklorique… Giselle aime un prince sans le savoir. Un rival éconduit le lui apprend et elle meurt de désespoir, sachant que jamais les princes n’épousent des villageoises. Mais selon une légende slave, les fantômes des jeunes filles mortes avant leurs noces reviennent sur leur tombe : ce sont les Wilis qui attirent les jeunes gens et les font mourir.

Après le Lac des cygnes, Charlotte Gastaut reprend le même format exceptionnel d’un grand album presque carré (29 x 32 cm.), composé de doubles pages comportant de nombreuses découpes, parfois des calques, produisant des effets de dentelle superbes. Les coloris, les formes simples imitent le folklore dont le conte s’inspire. Rien de morbide malgré le tème, tout cela est très dansant.

On peut consulter les premières pages sur le site de l’éditeur. Dans la même série des ballets illustrés, et avec la même illustratrice, on trouve également L’Oiseau de feu.

 

Le Regard des princes à minuit

Le Regard des princes à minuit
Erik L’Homme
Gallimard (Scripto), 2014

Le renouveau du roman scout ?

Par Anne-Marie Mercier

Le roman d’Erik L’Homme est une œuvre bizarre, à plusieurs titres : il entrelace deux temps, le nôtre et un temps ancien dans lequel sept « bacheliers » partent à l’aventure pour affronter des épreuves, combattre le mal, délivrer des princesses… Les sept histoires de bacheliers, écrites comme des pastiches de romans de chevalerie, sont intercalés avec ceux des temps modernes et ne sont donnés que sous forme de fragments, c’est au lecteur de deviner la suite.

Les récits modernes sont apparemment sans lien les uns avec les autres. On y voit des adolescents participer à des défis étranges lancés par un garçon plus âgé qui fait figure de mentor ou de maitre Jedi : prendre des risques, faire confiance ou se méfier, résister, s’abandonner… ce sont autant d’étapes vers une sagesse et un idéal de chevalerie moderne. Il s’agit de s’endurcir pour un combat, d’être prêt à se battre pour sauver des dames, faire de son corps un rempart contre la barbarie…

Citant John Keating (Le Cercle des poètes disparus) et faisant référence dans son introduction à l’éthique Jedi et au roman scout (la série du Foulard de sang de Jean-Louis Foncine), Erik L’Homme tente de réenchanter le roman d’aventure, mais aussi de donner un idéal aux adolescents en leur proposant de s’imaginer en combattants – mais contre qui ?
Que désigne cette barbarie que l’on traque et ce passé que l’on tente de faire revenir ?

Le Bondivore géant


Le Bondivore géant
Julia Donaldson, Helen Oxenbury
Kaléidoscope, 2017

Les effets de la peur

Par Anne-Marie Mercier

Un lapin rentrant chez lui entend une voix sortir de son terrier qui s’exclame : « Je suis le Bondivore géant, aussi horrible que méchant ! il appelle à l’aide un chat, un ours, un éléphant, qui tous sont terrorisé par la même voix, qui décline toutes ses qualités : horrible, terrifiant, dangereux, haut… jusqu’à ce qu’une petite grenouille intervienne pour faire cesser la contagion de la panique et rappelle son petit bébé farceur qui fait la grosse voix.

Le texte joue sur des variations sur les mots qui désignent la peur, sur les comparaisons qui permettent de faire comprendre l’extraordinaire, tant au niveau des actions que des formes, tandis que le dessin met en scène les émotions (effroi, honte, inquiétude, surprise, hilarité) et le comique de la situation. Un joli classique à lire et relire.

Les Mutants de la mine noire

Les Aventures inter-sidérantes de l’Ourson Biloute – Les Mutants de la mine noire
Julien Delmaire- Reno Delmaire
Grasset 2017

Au Nord, y a pas qu’les corons…

Par Michel Driol

Voici le tome 2 des aventures de l’Ourson Biloute. Rappelons que dans le tome 1, Blast Ador, le chef des extraterrestres veut prendre le contrôle de la terre grâce à la sauce Z qui réduira l’humanité en esclavage. Dans ce nouvel épisode, Biloute, Papa, Maman et Kévin vont visiter le musée de la mine. Là, Biloute est enlevé par le guide qui le conduit dans le laboratoire où le docteur Veggaline fabrique la fameuse sauce Z…. Biloute va-t-il devoir la gouter ? Non, car arrive à temps Lady Sparadrap, alias Maman.

Déjanté, humoristique, cet album est un hommage réussi aux séries populaires pleines de rebondissement. Par le style, aux nombreuses phrases exclamatives, et aux jeux de mots (façon titres de série noire hors de portée des enfants – Mutins de la Mer Noire – mutants de la mine noire – l’étoile Molaire).  Par les personnages aussi : le guide, habillé de façon carnavalesque, représenté façon Johnny Depp dans le film Charlie et la Chocolaterie, le docteur maléfique, la superhéroïne… Par les lieux : la mine, les wagonnets façon Indiana Jones et le Temple maudit, le laboratoire sous-terrain façon Blake and Mortimer…  Par les enjeux : un ourson en peluche sauvant le monde d’une attaque d’extraterrestres. Sans compter les allusions à une musique très seventies (éclectique, de Magma à Motorhead, en passant par Bachelet…). Les illustrations, avec leur côté psychédélique, renforcent cet aspect !

Ajoutons à cela un arrière-plan familial à la fois familier et social : l’ourson, bien évidemment, déteste passer à la machine à laver, et pourtant cela va lui arriver deux fois. Mais aussi le chômage du père, dont l’usine de petits pois risque de fermer. On est donc de plain-pied dans une famille ouvrière ordinaire. L’un des autres attraits de la série est l’utilisation d’un lexique du Nord – expliqué dans un glossaire à la fin –  Ce lexique a le mérite de ne pas être envahissant, mais de rendre hommage à des mots d’une langue populaire.

A suivre, bien évidemment… Et on attend la prochaine livraison avec impatience.

L’Etrange é

L’Étrange É
Grégoire Aubin, Roxanne Bee( ill.)
Amaterra 2018,

Accepter l’Autre

 

 

                                                                                                       Maryse Vuillermet

 

Un album original.
Un groupe de jeunes E mènent une vie joyeuse, et agréable, baignades, jeux…
Mais voilà qu’un E aventureux au cours d’un jeu de cache-cache rencontre un É.
D’abord méfiant, et inquiet, il s’enfuit mais le É curieux le suit et rend visite au groupe des E. Eux aussi d’abord agressifs, finalement, grâce au conseil d’un plus jeune, l’acceptent et l’intègrent.
Ils feront de même avec toutes les lettres.
Les thèmes de la différence et de la tolérance sont donc joliment illustrés par cette fable et son titre à double sens (étranger et étrange é).
Une seule très légère réserve, le rapport texte et image n’est pas toujours aussi fluide qu’on l’espérerait, il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour suivre l’histoire.

Solaire

Solaire
Fanny Chartres

Ecole des Loisirs, 2018

Jours sans faim (1)

Par Christine Moulin

Ernest Chatterton, élève de CM1, et sa sœur Sara, qui va au collège, vivent avec une mère gravement perturbée (2), qui passe ses journées devant la télévision ou des jeux électroniques, qu’il faut soigner et servir, qui réveille ses enfants la nuit pour dormir avec eux, qui fait des « krachs » à la moindre contrariété, basculant alors dans un monde menaçant où on ne peut plus l’atteindre. Ils vont de temps en temps, rarement, chez leur père, aimant et protecteur, mais doivent « payer » ces moments de paix par une crise maternelle aggravée.

Les deux enfants sont très unis mais vivent dans l’angoisse permanente des réactions de leur mère. Sara réagit par un comportement anorexique qu’Ernest va tenter de combattre. Quant à lui, il se réfugie dans l’imaginaire : sensible, il mêle les personnages des livres à la vie réelle, notamment le loup de C’est moi le plus fort de Mario Ramos. L’animal est en quelque sorte le symbole effrayant et grimaçant de la maladie qui menace sa sœur; sa présence est contrebalancée par la protection bienveillante du Bon Gros Géant de Roald Dahl.

Ernest est attachant, notamment dans ses efforts naïfs pour faire manger Sara. Le fait qu’il s’échappe dans la fiction permet des moments drôles et poétiques (par exemple, il écrase la queue du loup qui dépasse de sous un meuble pour faire taire son angoisse!). Les nombreuses références à des livres célèbres de la littérature de jeunesse créent une complicité certaine avec le lecteur. Mais le roman pèche un peu par manque de vraisemblance: la maturité du narrateur, même si elle peut s’expliquer par une forme de résilience, peut paraître excessive; le médecin du travail semble bien « léger » dans son diagnostic; on se demande comment le père, qui est loin d’être défaillant, n’a pas encore fait de démarches pour récupérer la garde de ses enfants; le rôle de l’infirmière du lycée est surprenant; la guérison de Sara est rapide et facile.

Bref, le propos est encourageant, le héros émouvant mais l’ensemble reste un peu coincé dans le pays des bisounours (à l’exception du sort réservé à la mère, sinistre).

(1) Titre d’un livre pour adultes sur l’anorexie, de Delphine de Vigan
(2) Peut-être pourra-t-on bientôt se demander pourquoi les figures de la mère atteintes de maladie mentale se multiplient dans la littérature de jeunesse, au détriment de celle du père.