Anne de Green Gables

Anne de Green Gables
Lucy Maud Montgomery
traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Charrier
Monsieur Toussaint Louverture (« Monsieur Toussaint L’aventure »)

« Âme de feu et de rosée »

Par Anne-Marie Mercier

« Âme de feu et de rosée », ce vers de Robert Browning, cité en exergue dans ce roman, qualifie parfaitement l’héroïne. Orpheline, rousse, maigrichonne, impétueuse, un peu cassée par la vie, Anne a 11 ans au début de l’histoire, elle en a 17 ou 18 à la fin. Son personnage est devenu une icône féministe après avoir été un succès de librairie (60 millions d’exemplaires vendus depuis sa parution en 1908) et avoir été adapté au théâtre, pour la télévision, au cinéma et à présent en série (sur Netflix, avec le titre «Anne with an E», interrompue à la saison trois, sans doute à cause du divorce entre CBC et Netflix) et avoir suscité une multitude de produits dérivés.
Cette orientation se justifie par certains points, notamment par la réplique célèbre « vous ne voulez pas de moi parce que je ne suis pas un garçon », par la scène où elle casse son ardoise sur la tête d’un garçon qui l’a traitée de « poil de carotte », et par la compétition scolaire entre ce garçon et elle, à l’issue de laquelle elle est gagnante ; mais ce n’est pas la part la plus importante du roman.
L’héroïne, Anne est attachante par elle-même et non parce qu’elle défend une cause ; si Margaret Atwood a écrit un article sur ce roman à l’occasion de son centenaire, c’est pour relater son expérience de lectrice, celle de ses filles, et l’étonnement que lui procure la célébrité de ce roman même dans des zones de cultures très différentes, notamment au Japon. Elle évoque des ponts qui font le lien, le thème de l’orphelin, le culte de la nature et des cerisiers en fleurs, mais surtout le personnage d’Anne : « Anne « is the dearest and most loveable child in fiction since the immortal Alice », growled crusty, cynical Mark Twain – and it’s been going strong ever since. Anne has inspired many imitations: her more genuine literary descendents surely include Pippi Longstocking, not to mention Sailor Moon – girls who kick over the traces, but not too much. »
Anne a en commun avec Alice des monologues qui sautent parfois du coq à l’âne tout en suivant une imparable logique. Elle a aussi une manière de dire sans détour ses désirs (avoir une robe à manches bouffantes, découvrir le goût de la crème glacée) ou de donner corps à son imagination saisissantes. Mais contrairement à elle, elle incarne parfaitement l’orpheline pauvre résiliente, l’enfant dont personne ne veut (ce qui a inspiré le titre de l’article de Margaret Atwood) : après une enfance désastreuse et un passage de famille d’accueil en famille d’accueil puis en orphelinat, elle arrive par erreur chez des fermiers de l’île-du-Prince-Edouard (au nord-est du Canada), qui avaient demandé qu’on leur envoie un garçon pour les aider dans leur travail. Si Mathew est séduit par l’enfant et s’attache à elle immédiatement, sa sœur Marilla pense un temps la renvoyer à l’orphelinat. Ces chapitres où l’on voit Anne au désespoir mais déterminée à profiter cependant de la moindre parcelle de beauté et à se maintenir en joie grâce à son imagination sont la marque d’un caractère qui ne variera que peu.
Au cours des années, elle accumule les gaffes, faux-pas, bêtises, un peu à la manière de la Sophie de la comtesse de Ségur. Mais chaque erreur est une leçon : c’est un argument pour se faire pardonner car elle ne fait jamais deux fois la même… Souvent d’ailleurs, ces bêtises sont dues à l’imprévoyance des adultes, à leur mauvais usage du langage, à leur incompréhension du caractère enfantin.
Anne passe sans cesse du désespoir le plus profond à la joie la plus exaltée (bi-polaire ?), laissant son entourage perplexe et souvent effrayé. La vie tragique de l’auteur, comme le rappelle Margaret Atwood, perce souvent dans son personnage. « The thing that distinguishes Anne from so many « girls’ books » of the first half of the 20th century is its dark underside: this is what gives Anne its frenetic, sometimes quasi-hallucinatory energy, and what makes its heroine’s idealism and indignation so poignantly convincing. »
L’autre charme de ce récit tient aux personnages secondaires, les amies d’Anne, ses ennemis (ou plutôt son ennemie, car Anne sait se faire aimer de tous). Les adultes sont particulièrement bien croqués : veilles femmes acariâtres qui finissent par tomber sous le charme paradoxal de la petite fille laide, bavarde et dérangeante, mères de famille soucieuses des bonnes fréquentations de leurs enfants, le pasteur ennuyeux, l’institutrice merveilleuse…

La nouvelle traduction (la cinquième en langue française) a le mérite d’avoir donné au roman un titre plus proche de l’original (autrefois traduit par « Anne… La maison aux pignons verts », ou même, dans la première édition française par « Anne et le bonheur », Hachette, « Bibliothèque verte », 1964). Insister sur le lieu est une idée juste : Anne est reliée à cette ferme. À peine arrivée, elle a donné un nom à chaque arbre, à chaque clairière, à un sentier, à des bois (le Bois hanté donne lieu à un beau chapitre sur les effets de l’imagination enfantine). La traduction est aussi très fluide, dans un français moderne mais sans anachronisme et elle laisse respecte le style romantique de certains passages, notamment des descriptions de la nature. Anne est une grande lectrice – il n’est pas dit où et comment elle a appris à lire et a trouvé le temps de lire, avant d’arriver à Green Gables. Elle cite souvent des auteurs, des poètes, des versets bibliques… (des notes indiquent la source de nombreuses citations). La narratrice semble parfois adopter le même style quand elle la fait parler et quand elle reprend son récit :

« Anne rentra à la maison d’un pas léger, sautillant sur la neige, dans le crépuscule parme de l’hiver. Au loin, au sud-ouest, on voyait le grand scintillement, aussi étincelant qu’une perle, d’une étoile du soir dans ce ciel aux reflets d’or pâle et de rose éthéré au-dessus des luisantes étendues blanches et des sombres vallons d’épicéas. Le tintement des clochettes des traineaux, dans les collines enneigées, traversait l’air glacé comme un carillon de fées, mais leur chant n’était pas plus doux que celui qui s’échappait du cœur et des lèvres d’Anne.  « Tu as devant toi une personne parfaitement heureuse, Marilla, annonça-t-elle. Exactement, et ça malgré mes cheveux. En ce moment mon âme est au-dessus de ça. […] « à présent je vais recouvrir le passé du manteau de l’oubli ». […] quand je serai grande, je parlerai toujours aux petites filles comme si elles étaient mes égales, et je ne me moquerai pas quand elles utiliseront de grands mots. Je sais, de par ma douloureuse expérience comme cela peut être blessant. Après le thé, Diana et moi avons fait du caramel. Il n’était pas très bon, mais j’imagine que c’est parce qu’aucune de nous n’en avait fait avant. » (p. 186-187)

Je n’avais jamais lu ce roman ni vu ses adaptations. Je me suis régalée. Il est charmant, drôle, tragique, sensible, intéressant… À conseiller donc à tous ceux qui ne l’auraient pas lu (ou qui voudraient le relire dans cette nouvelle traduction). De plus, l’éditeur l’a publié comme un livre « de bibliothèque », c’est-à-dire un futur livre de chevet : reliure cousue, couverture cartonnée, beau papier, belle typo… Les épisodes suivants (oui, c’est une série !) vont paraitre prochainement chez le même éditeur et dans la même collection, « Monsieur Toussaint Laventure » qui propose « des romans qui n’étaient pas destinés qu’aux adultes et qui pourtant nous plaisaient ».
Dans la même collection : Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle (chroniqué sur lietje) et Watership Down.

 

 

 

 

 

La  Princesse qui pue qui pète

La  Princesse qui pue qui pète
Marie Tibi – illustrations de Thierry Manes
Casterman 2020

Etre soi !

Par Michel Driol

A la différence des autres princesses, Castille n’aime ni le rose, ni les licornes… mais s’occuper des cochons du fermier voisin avec son fils Armand. Ensemble, ils font des concours de pets. Voilà qui ne plait ni au roi, ni à la reine, qui songent mariage, et font boire à Castille un élixir de mièvrerie concocté par le magicien du château. Et voici Castille métamorphosée en princesse modèle mais malheureuse si bien que les parents font revenir Armand, qui va redonner à la princesse sa joie et vivre, et ses manières antérieures.

Un titre coquin, une couverture qui nous montre une princesse qu’ on dirait sortie des petites filles modèles, mais dans une pose bien étrangère à celles-ci… Comme étonnée de ce qui lui arrive. L’album joue de l’espièglerie de l’enfance, des plaisirs de la boue et de la saleté à l’opposé des convenances et de la bienséance. Bien sûr il y est question d’éducation genrée et de rébellion contre celle-ci. Mais, avant tout, il y est question d’identité et de modèles sociaux. A quoi bon se contraindre pour leur obéir, si c’est au prix du bonheur individuel ? L’album s’inscrit donc dans un mouvement libertaire, qui vise à permettre à chacun de trouver le plaisir en étant lui-même, et qu’importent les convenances sociales ! Cette philosophie est portée par un album joyeux, vif, transgressif, comme une ode à la liberté de l’enfance. Il n’est que de voir les deux gardes, figures récurrentes, incarnation de l’ordre social prompt à s’offusquer. Invitation à s’affranchir des destins tout tracés, des barrières sociales dans un joyeux désordre libérateur, cet album s’adresse aussi aux parents, en leur suggérant de veiller avant tout au bonheur de leurs enfants.

Un album au texte simple et léger, aux illustrations pleines de drôlerie, pour donner la force d’être soi.

Voyage au pays des monstres

Voyage au pays des monstres
Claude Ponti
L’école des loisirs / Musée d’Orsay, 2020

Monstre, mon ami

Par Anne-Marie Mercier

Embarqués à bord du bus parisien de la ligne 84, que ne voit-on pas ? La Seine au pont Royal, le Musée d’Orsay, les Tuileries, la place de la Concorde et le musée de la Marine, qui offrent à voir bien des objets et des êtres étranges, aussi étranges que certains passagers du bus, d’ailleurs. Puis, au moment où le narrateur souhaite être ailleurs que dans ce bus, l’ailleurs s’invite.
C’est d’abord une forêt qui ressemble beaucoup à celle qui pousse dans la chambre de Max dans Max et les Maximonstres. Puis un entonogondolo, qui aspire le narrateur et le place dans une coquille qui lui va bien et lui donne des ailes. Autre rencontre, celle de « Toikili, qui lit ce livre » : nous voilà embarqués dans l’omnibus de la lecture et de l’imaginaire pontien, et dans l’imaginaire vaste de la littérature de jeunesse (le lapin d’Alice, Little Nemo, Peter Rabbit, la fourmi de Desnos…) et de l’art en général, qui a engendré bien des monstres (Jérôme Bosch, Jacques Callot, des grotesques de cathédrales; il y a une liste en fin de volume pour tout repérer.
C’est un drôle de monstre qui souhaite la bienvenue au narrateur, monstre qui sort du cadre (ou de la case), et surtout de l’esthétique pontienne : il s’agit de l’un des monstres de Léopold Chauveau, que l’on retrouvera tout au long de l’aventure. Comme la première image du bus le suggère, l’album accompagne l’exposition « Au pays des monstres. Léopold Chauveau (1870-1940) », consacrée à cet artiste, sculpteur, dessinateur et auteur un peu trop oublié d’ouvrages pour la jeunesse (notamment avec les Cures merveilleuses du Docteur Popotame (réédité chez MeMo) et ses « histoires du petit père Renaud »). Cette exposition a été présentée au Musée d’Orsay, entre mars et septembre 2020 ; pas de chance vu le peu de fréquentation des musées pendant cette période de confinement et de déconfinement, mais l’œuvre de Ponti permet de lui donner une deuxième vie.
Pas de véritable intrigue, mais un voyage dans l’imaginaire et une rêverie sur ce qu’est le monstre qui touchera aussi bien les adultes que les enfants : « Les monstres se fabriquent à l’intérieur d’une personne tout doucement sans faire de bruit. Ce sont des amis secrets. Ils réfléchissent, rêvent, plaisantent, consolent ceux qu’ils habitent ».  À sept monstres de Chauveau, Ponti donne un nom, une histoire, une qualité, secrète et utile : l’Effassensonge adoucit les pensées, Cœur-penché crée le rire, Bec de Calme dose comme il faut la méchanceté (car il en faut, « pour se protéger »), Léhaut-Polnu rend double, Louramour «rend les amours digestes», l’Ouazo serein chasse les mauvais rêves, l’Ensemblières aide les monstres qui cohabitent dans une même personne à s’entendre…
Ces monstres, dit le narrateur à Toikili, « donnent de la joie et une sorte de consolation. C’est peut-être parce que nous savons maintenant que certains monstres n’en sont pas, qu’ils soient de chair ou de papier, de chair ou de brume ». Le livre donne des ailes pour survoler la mer des histoires (S. Rushdie ?) avant de rentrer à Paris et de retrouver le bus pour l’un, le livre fermé pour l’autre.

Un article de Marie-Pierre Litaudon, « Léopold Chauveau et ses « histoires du petit père Renaud » : Cronos au cœur de l’invention », paru sur Strenae en 2013 résume sa carrière et son style.

 

 

 

 

Œdipe schlac ! schlac ! + Carnet de théâtre

Œdipe schlac ! schlac ! + Carnet de théâtre
Sophie Dieuaide
Casterman Poche 2002 – 2020

Quand Œdipe remplace Godzillor…

Par Michel Driol

Ne voulant pas que, pour la pièce de fin d’année, les élèves jouent le retour de Godzillor, la maitresse leur propose de jouer Œdipe roi. Tandis qu’elle leur raconte la pièce, ils en improvisent les dialogues, dans une langue jeune et contemporaine assez éloignée de la langue de la tragédie grecque.  On suit donc le projet théâtral de sa conception à la représentation, en passant par la confection des costumes, des décors, des programmes.

Le petit roman de Sophie Dieuaide, dont le narrateur est un des enfants de la classe, ne manque pas d’humour. D’abord par la langue, vigoureuse, imagée. Ensuite par la vision qu’offrent les enfants de la tragédie, leur façon de représenter – et de représenter –  l’Antiquité en fonction de leurs connaissances du monde actuel. Les anachronismes se multiplient donc, pour le plus grand plaisir du lecteur. Enfin parce que cette classe est un microcosme du monde du théâtre, avec ses codes, ses relations, ses métiers, le tout vu à hauteur d’enfant capable aussi d’avoir un trou de mémoire, et le trac !

Cette édition est enrichie d’un carnet de théâtre, véritable guide pour jouer la pièce. On retrouve le même narrateur que dans le roman, et on a une série de fiches pratiques pour les costumes, les décors, les accessoires en plus du texte complet de la pièce. On a en plus quelques trucs anti trac… Ce carnet, tout en permettant la mise en scène du texte,  est aussi plein d’humour et repose sur une adresse du personnage aux lecteurs, comme autant de suggestions, de conseils pour aller au bout de l’entreprise.

Un texte drôle pour évoquer l’un de nos mythes fondateurs les plus tragiques.

Un thé à l’eau de parapluie

Un thé à l’eau de parapluie
Karen Hottois – Illustrations de Chloé Malard
Seuil Jeunesse 2020

Pour entrer doucement dans l’automne

Par Michel Driol

Quand arrive l’automne, Elmo adore faire du thé à l’eau de parapluie. Il fait aussi cuire des  bichons au citron et invite ses chats en peluche pour le gouter. Mais ces derniers voudraient de la soupe de petits poissons.  Elmo invite alors ses voisins, et leur explique que l’eau de parapluie s’est remplie de toutes les saveurs et bonnes choses de l’été. Et chacun de retrouver la mer, les sauterelles, les papillons, et même les petits poissons. Suit une partie de jeu dans les flaques d’eau avant de se retrouver autour d’ un bon feu.

Non sans poésie, Ce thé à l’eau de parapluie évoque le temps qui passe, la succession des saisons qui apportent chacune leur lumière, leur tonalité, leurs activités et leurs plaisirs. Si Elmo a le cœur serré à la première page, cette nostalgie s’en va, chassée par d’autres plaisirs et bonheurs simples, à cueillir dans le temps présent. Car l’album, plus riche et complexe qu’il n’y parait, donne une leçon de vie qui n’est pas sans évoquer Frédéric de Lio Lionni, dans la façon de parler de l’été au cœur de l’hiver, pour ne pas en oublier les sensations, ou bien sûr Hulul et son thé aux larmes. Plaisir du jeu,  plaisir de profiter ensemble du temps présent, plaisir aussi de l’amitié qui n’ose pas se dire, mais qui se vit.

Les illustrations de Chloé Malard font passer de la grisaille aux lumières chaudes de l’automne, tout en évoquant les couleurs de l’été. Autant de petites vignettes qui dessinent un univers confortable à l’intérieur, joyeux et plein de vie à l’extérieur.

Un album pudique pour dire aux enfants les bonheurs simples du quotidien.

Cigale

Cigale
Shaun Tan
Traduit de l’anglais (Australie) par Anne Krief
Gallimard jeunesse, 2019

La cigale serait-elle devenue une fourmi ?

Cigale évoque Kafka : le gris des pages, le labyrinthe dans lequel le personnage est enfermé, son allure d’insecte habillé d’un costume d’employé, son métier de gratte-papier, l’absurdité de sa situation, son insignifiance, sa solitude, sa future mort programmée, tragique.
Superbe album où le gris domine, éclairé au début par une touche de vert, cassé à la fin par des touches de rouge, Cigale est aussi une fable. Allégorie des petits, des sans grades méprisés par une société qui les exploite ? La cigale est ici une fourmi laborieuse, mais la fin de l’album retourne la situation de manière drôle et grinçante :

« Cigales toutes retournées forêt
Parfois repenser humains
Rire beaucoup, beaucoup ».

Faut-il en rire ou en pleurer ? et si on partait dans la forêt ?

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle
Rohan O’Grady
Traduit de l’anglais (Canada) par Morgane Saysana
Monsieur Toussaint Louverture (« Monsieur Toussaint L’aventure »), 2019

Jeux interdits en Colombie britannique

Dans la série des petites canailles épouvantables, les héros de June Margaret (alias Rohan) O’Grady sont assez corsés. Sur une petite île au large de la Colombie Britannique, deux enfants non accompagnés débarquent du même bateau où ils ont fait assaut de détestation, d’aigreur et de mauvaises farces.  Le garçon, Barnaby, orphelin millionnaire et malheureux, qui arrive seul (son oncle, qui est aussi son tuteur, devait l’y accueillir mais a pris du retard) semble a priori le pire, mais Christie, la fillette, n’est pas mal dans un autre style (père alcoolique, mère épuisée) et on ne sait lequel des deux est le moteur principal de leurs bêtises, toutes assez spectaculaires.
Mais ces bêtises de garnements ne sont rien face au projet qui va naitre au cours du roman et connaitre une forme de réalisation (chut !) : assassiner l’oncle du garçon. Le lecteur comprend peu à peu que les terreurs de l’enfant, son déséquilibre et sa conviction que son oncle est responsable de la mort de ses parents et veut l’assassiner à son tour ne sont pas si imaginaires que cela. Christie, qui commence par détester Barnaby (et réciproquement), le comprend plus vite que le lecteur. Le sergent Coulter, qui seul pourrait les protéger, beaucoup plus lentement, ce qui fait que le roman glisse peu à peu de la fantaisie enfantine drolatique au thriller glaçant.

C’est aussi un roman crépusculaire hanté par la mort : celle des jeunes de l’île, partis pour participer à la guerre de 14-18 et qui ne sont pas revenus (l’un est le fils, toujours pleuré, du vieux couple qui accueille Barnaby) à l’exception d’un seul, le sergent Coulter perdu dans une culpabilité et une solitude profondes. L’amour y est malheureux et impossible, source de mille souffrances ; c’est le cas de celui que le sergent éprouve depuis des années pour la femme du pasteur, c’est aussi celui de Barnaby, dans sa quête désespérée d’une figure paternelle aimante. Par contraste la douceur de la femme chez qui loge Christie, ses pâtisseries et sa compréhension éclairent légèrement le tableau.
Il y a un peu de Jeux interdits dans ce roman, avec les scènes dans lesquelles les enfants jouent dans le cimetière après y avoir été envoyés pour y accomplir des « travaux d’intérêt général ». Il y a de l’humour grinçant dans le récit de leur amitié avec un fauve homicide, Une-Oreille. Je cite ici le passage choisi par Nadael, une blogueuse :

« Ils aimaient Une-Oreille et étaient persuadés que tout ce dont le félin avait besoin pour être tout à fait comblé c’était d’accepter leur amour et le leur rendre. (…) Une-Oreille renoncerait à ses mauvaises manières et à ses habitudes alimentaires bizarres. En un mot, il rentrerait dans le droit chemin et se mettrait à les adorer autant qu’eux l’adoraient ; il engraisserait grâce à un régime à base de roulés à la cannelle, de confiseries, il boirait du vin de framboise et non plus du sang, et tous les trois vivraient heureux pour l’éternité dans le meilleur des mondes. (…) De son côté, Une-oreille les détestait un peu plus profondément chaque jour, et la seule pensée de leurs menottes collantes et leurs haleines chargées de réglisse le faisait grimacer. »

Ce roman illustre parfaitement le projet de la collection « Monsieur Toussaint L’aventure » : « Nous avons parfois croisé des romans qui n’étaient pas destinés qu’aux adultes et qui pourtant nous plaisaient. Monsieur Toussaint Laventure publiera des romans inédits, et republiera certains de nos livres, toujours à destination des adolescents et d’un jeune public (à partir de 13-14 ans) ». Adapté au cinéma dès 1966 par le réalisateur William Castle (producteur de « Rosemary’s Baby » en 1968), ce roman et son auteure avaient été oubliés. « Il refait surface trente ans plus tard grâce à un article paru dans la revue « The Believer » en 2009. L’année suivante, « Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle » est réédité » (Babelio)
Bravo Monsieur Toussaint!

 

 

 

 

Mercredi

Mercredi
Anne Bertier
MeMo (2010), 2018

Du jeu, de la géométrie, de la créativité : MeMo dans les pas du Père Castor

Par Anne-Marie Mercier

Bel hommage à Nathalie Parain, cet album carré, au format original (que l’on ne peut qualifier ni de petit ni de grand : que dire donc, sinon qu’il est parfait ?), propose les jeux de deux personnages : Petit Rond et Grand Carré. On l’aura compris, ce sont des formes géométriques, l’une est bleue et l’autre orange, couleurs complémentaires – mais rien à voir avec l’album Petit Bleu et Petit Jaune de Léo Lionni qui travaillait sur la couleur. Ici, seule la forme compte et elle est travaillée à merveille.
Il faudrait ajouter à la forme les mots, car c’est aussi un imagier associant mots et choses, formes graphiques et décodage de celles-ci : « Il leur suffit de prononcer un mot et ils se transforment aussitôt ». Grand Carré (il mène le jeu) lance le thème ; Petit Rond l’imite, d’abord en essayant de reproduire la même forme (un papillon avec deux triangles pour l’un, deux demi-cercles pour l’autre), une fleur, un champignon… On en aura une idée plus précise en feuilletant sur le site de l’éditeur.
Mais le jeu a des limites et on ne peut pas tout faire quand on est petit. Après une brouille, les deux amis coopèrent harmonieusement et longuement, preuve que le jeu en collaboration est plus intéressant que le jeu en compétition : ils forment ensemble un « i », un bonbon, un clown… et ce temps de jeu se termine bien évidemment par un goûter. Voilà une belle façon d’occuper les mercredis.

On retrouve ici les principes qui animaient Nathalie Parain et l’équipe des débuts du Père Castor : proposer de beaux albums, à la lisibilité travaillée (la typographie et la mise en page de l’album vont dans ce sens), qui sollicitent l’imagination et développent la créativité de l’enfant. Mercredi est une invitation à poursuivre en jouant au tangram, ou en créant de nouvelles formes, comme les tout premiers albums du Père Castor signés par Nathalie Parain, Je fais mes masques (Paris : Flammarion (Albums du Père Castor), 1931 / Mes masques, 2004 ; 2006) et surtout Je découpe (Paris : Flammarion (Albums du Père Castor), 1931 ; Nantes : MeMo, 2012).
Avec le même principe de collages, Anne Bertier a travaillé également sur les opérations arithmétiques, dans  la série « Signes jeux » de MeMo, pour « donner un sens graphique aux opérations de l’arithmétique élémentaire. Elle traite ainsi l’addition et la soustraction, mais également multiplication, division et égalité » (Je divise, Je multiplie, Je soustrais, C’est égal).
Saluons encore une fois le magnifique travail des éditions MeMo qui font reparaitre des classiques (ceux du père Castor, les albums de Sendak, etc.) et parfois les traduisent, ouvrant l’accès des français une histoire plus large de la littérature de jeunesse, et qui proposent également des albums contemporains inspirés de ceux-ci.
Les éditions MeMo ont également publié des monographies sur de grands artistes de ce domaine, comme Nathalie Parain, Paul Cox, ou Elisabeth Ivanovsky.

Le Voyage de Fulmir

Le Voyage de Fulmir
Thomas Lachavery
L’école des loisirs, 2020

Road movie vers la vie

Par Anne-Marie Mercier

Dans l’ancienne civilisation féérique, la tradition des nains veut que, à l’approche de la mort, ils se rendent vers leur cimetière, un lieu caché où sont entreposés leurs trésors – un peu comme les éléphants, le trésor en plus. Fulmir, âgé de plus d’une centaine d’années, l’âge mûr pour un nain (et les éléphants), se croit appelé vers ce lieu. Il se sent fatigué, en bout de course. Il a fait tous les métiers, a naviguer, il sait monter à cheval, se battre, avec ou sans armes, et a parcouru tout le pays. Bref, il est temps.

Ce « voyage » est donc son parcours. C’est aussi un retour à la vie, qui revient peu à peu : son corps mis en mouvement est de plus en plus alerte. Les rencontres font naitre de nouveaux sentiments et surtout transforment ce qui aurait dû être un lent cheminement intérieur et physique vers le dernier repos en fuite éperdue : pour sauver deux jeunes gens de la mort, Fulmir a blessé un jeune noble. Celui-ci cherche à le retrouver pour se venger et découvre que le mieux est de l’attendre là où il se rend pour, du même coup s’emparer du fameux trésor. La perfidie et la nocivité de l’un est égale à la générosité de l’autre qui, sur son passage, relève et recueille des êtres faibles et abandonnés.

À pied, à cheval, en charrette, en bateau, par bois et champs, montagnes et rivières, Fulmir parcourt tout l’espace d’un pays en guerre, pour tenter d’emmener ses ouailles à l’abri. Dans ce petit groupe qui fuit, le personnage principal est plein de ressources que l’on découvre peu à peu. Il est sympathique, bien qu’un peu bourru tout d’abord ; à travers lui on finit par en savoir beaucoup sur ce monde des royaumes en conflit et sur les organisations politiques diverses qui les entourent ou les ont précédé. Les enfants sont parfaits (reconnaissants, désireux de tout apprendre), les adules discrets, les paysages variés. Les aventures s’enchainent à un rythme soutenu, enfin, c’est un récit bien écrit et une lecture très agréable, où l’action ne faiblit pas, sans entraver cependant la réflexion ou l’émotion.
Feuilleter sur le site de l’éditeur

A la recherche des trois flamants roses

A la recherche des trois flamants roses
Leona Rose
Little Urban 2020

Cherche et trouve géant

Leona, Naomi et Michel, trois flamants roses bien identifiables par un accessoire (lunettes, téléphone ou appareil photo) effectuent un voyage dans le monde. Marrakech, l’Afrique, New Tork, Paris sont quelques-uns des lieux qu’ils vont visiter. Défilés de mode, hôtels, restaurants, villages… l’album entraine aussi dans une multitude de situations qui ont comme principale caractéristique d’être des lieux très, très peuplés dans lesquels le lecteur est invité à retrouver les trois héros.

Leona Rose signe ici un album grand format très graphique comme une ode à la couleur : la plupart des pages sont monochromes, et font voyager dans un prisme de couleurs jusqu’à une fin très polychrome. Chacune des illustrations regorge de détails graphiques dans lesquels l’œil se perd au milieu de personnages-animaux humanisés, comme une ode à la diversité et à la variété du monde. Un album qui offre enfin au lecteur la possibilité de colorier la dernière planche !

Une luxuriante explosion de couleurs qui n’est pas parfois sans évoquer le Douanier Rousseau !