La Vérité sur les fantômes

La Vérité sur les fantômes
Lisa Blumen
Le Rouergue, 2020,

Toute la vérité ou presque

« La vérité » , quelle jolie proposition à propos d’un sujet pareil sur lequel toute la fantaisie est permise!
On revient sur les préjugés : non, ils ne se cachent pas sous des draps blancs, il y en a qui préfèrent les colorés. Non, ils ne savent pas dire que « Bouh » mais ils disent aussi « Bouhou », « BOOOOOOh », etc. Ils aiment faire des farces (la chaussette qui manque, c’est eux !) ; ils ont des émotions, sont trouillards, ont une famille, font des repas d’anniversaire, des pique-niques… Toujours recouverts de leurs draps de couleur.

Les dessins coloriés de Lisa Blumen nous font découvrir un quotidien très rassurant, tout en laissant en suspens la question fondamentale de savoir s’ils existent…

 

7 milliards ce cochons et Gloria Quichon

7 milliards de cochons et Gloria Quichon
Anaïs Vaugelade
Ecole des Loisirs 2020

Trouver l’être élu !

Par Michel Driol

D’une certaine façon, Anaïs Vaugelade est aux cochons ce que Claude Ponti est aux poussins : dans la série Famille Quichon, voici un opus qui fait le portrait de Gloria. Elle regarde, indifférente, les filles courir après les garçons pour les attraper durant la récréation, puis les garçons courir après les filles. Le soir arrive la question qui la taraude : comment savoir que l’être aimé est son amoureux parmi les 7 milliards de cochons qui peuplent la planète ? Le lendemain, à la cantine, il y a la dame de service qui pleure si elle enlève ses lunettes en forme de cœur : est-ce pour de vrai ? Mais à la récré, on court quand même après les garçons, parce qu’après, la récré sera terminée…

Comment les enfants perçoivent-ils l’amour ? Quelles questions se posent-ils à son sujet ? Quels comportements amoureux ont-ils ? Ce sont ces questions que pose cet album à la fois sensible et plein d’humour. Sensible, car tout est suggéré plus que dit, en particulier à travers le personnage de Gloria, à la fois spectatrice des jeux de course-poursuite être filles et garçons, et y participant, comme s’il y avait un temps pour chaque chose, et même si on en perçoit l’inutilité ou la futilité par rapport à ce qui s’y joue, il est un âge pour y participer. Plus mûre que les autres, elle interroge ses parents sur ce qui a causé leur relation. Humoristique dans les réactions et les propos de Gloria, en particulier sur la relation quasi mathématique et improbable entre les 3 cochons rencontrés par sa mère et le 7 milliards…, humour encore dans ce personnage de dame de cantine, qui porte ses lunettes comme un masque. Humour enfin dans les illustrations, ces cochons humanisés tellement vrais et pleins de vie !

Un album pour aborder la question des relations amoureuses, en la décomplexant…

Le printemps des oiseaux rares

Le Printemps des oiseaux rares,
Dominique Demers
Gallimard, scripto, 2021

Des oiseaux pour références

Maryse Vuillermet

Un roman à deux voix, les voix des deux héros, deux adolescents : lui, Jean-Baptiste, dit JB, surdoué, passionné, d’oiseaux et de tous les animaux, solitaire, gentil, gaffeur, vivant à Montréal dans une famille nombreuse de catholiques pratiquants, elle, Mélodie, vit seule avec sa mère et se remet très difficilement de son premier amour qui s’est terminé par un viol.

JB rédige un mémoire sur les oiseaux pour intégrer un cursus universitaire d’exception et obtenir une bourse. Dans les extraits de son travail, on apprend avec émerveillement combien les animaux sont communicants, intelligents, fidèles et amoureux; Ils aiment passionnément et fidèlement, « 90% des oiseaux sont monogames, les chardonnerets échangent des baisers passionnés, les albatros sont unis pour la vie. ».  Ils sont aussi capables de jouir d’un acte gratuit comme certains vautours qui s’élèvent à 10 000 mètres d’altitude par gout de l’ivresse.  Ses connaissances, il va les partager avec Mélodie et avec nous. Mais aussi ses découvertes, une nichée de renardeaux, un rassemblement de sitelles, trois mésanges, un écureuil, il passe le plus clair de son temps sur le Mont Royal à Montréal à observer. Mélodie y fait beaucoup de sport, et c’est donc là qu’ils se heurtent et se rencontrent.
Tous deux ont un quotidien difficile, JB est en opposition avec la religion de son père qu’il juge intransigeant et peu aimant, Mélodie ne comprend pas ce que sa mère lui cache de sa relation avec son père, et d’un petit frère mort bébé dont elle trouve des photos cachées.  Tous deux sont à fleur de peau, écorchés et, de rebondissement en rebondissement, on s’attache à ces héros.
Beaucoup de thèmes sont abordés, l’existence de Dieu, le monde animal, la différence, la mort, le viol, ça parait beaucoup, mais tous sont abordés avec délicatesse et par la voix de ces deux jeunes intelligents et en recherche. Et les références constantes au monde des oiseaux les aident dans leur réflexion et leur combat et guident notre lecture, JB est un albatros, « ses ailes de géants l’empêchent de marcher, » ; JB surnomme tendrement Mélodie « Sauterelle » ; les autres personnages, les parents, les adultes en général, ne sont pas stéréotypés, tous ont leur part d’ombre, leurs doutes et leurs échecs.
Le titre original est « l’Albatros et la mésange », je le préfère, pour ce roman très original, profond et émouvant.

55 jours chez mon chat

55 jours chez mon chat
Sébastien Mourrain
Editions de La Martinière, 2021

#confiné(e) avec mon chat

Par Christine Moulin

55 jours chez mon chat est une chronique sans paroles mais avec croquis, qui, malheureusement, est encore d’actualité, mais qui, heureusement, traite la situation avec un humour et une tendresse qui toucheront aussi bien les enfants que les adultes. Dès le titre, les amateurs de chats reconnaissent tout de suite qu’ils ont affaire à quelqu’un de sérieux qui sait de quoi il parle: il est évident que l’on habite chez son chat! Confinement ou pas confinement. C’est le cas de l’auteur qui a su regarder avec attention Moon, son hôte, et le présenter sous de multiples facettes: tantôt c’est un simple (?) chat qui regarde mélancoliquement le dehors dont il est privé, qui déterre les plantes vertes, qui balade sa souris dans l’appartement sans pour autant vraiment jouer avec elle, qui guette on ne sait qui derrière une porte, qui détruit un rouleau de papier toilette; tantôt c’est un compagnon qui partage et exprime les humeurs de ses humains, vautré sur un canapé, caché sous un lit, perché sur le lavabo ou sur le plan de travail; tantôt c’est un reflet (au sens propre, d’ailleurs, dans le dessin du jour 54), un double de ses « patrons », qui boit l’apéro devant une allocution présidentielle, déguste des cocktails, allongé sur une chaise longue, qui lit un livre, qui assiste à une session « Zoom » où se côtoient chiens et chats, qui constate qu’il a grossi, qui fait de la gymnastique, qui porte un masque; tantôt c’est une chambre d’écho de nos émotions (comme lorsqu’il se pend au lustre, à force d’ennui, sans doute, ou qu’il compte les jours…). A chaque fois, l’artiste trouve moyen d’évoquer avec justesse cette atmosphère si particulière du Premier confinement où se côtoyaient le plaisir d’activités intimistes comme la lecture ou le jeu, les efforts pour continuer à travailler un peu et le découragement, l’agacement. Il rend compte, sans un mot, de ce rapport au temps qui était si difficile et si spécifique, marqué par la répétition, l’insignifiance et l’attente (Moon, souvent, fixe des écrans noirs qui ne s’allument pas). La dernière image (tout en prônant ironiquement « le respect des gestes barrières ») célèbre la liberté retrouvée. Cet ouvrage est donc la démonstration éclatante du rôle de l’humour pour à la fois dire l’expérience commune, la mettre à distance et nous permettre d’en faire (presque!) un objet de future nostalgie.

Jours de lune

Jours de lune
Katsumi Komagata
(Les Grandes personnes) 2021

Livre d’artiste pour les petits

Par Michel Driol

Peu de texte dans ce magnifique et original album, seulement ceci, en exergue : « Tout comme la lune croit et décroit, de petits changements s’opèrent au cours de la vie. Un processus qui se répète au fil du temps ».

Par des moyens purement graphiques (jeu des découpes, couleurs, formes) l’album rend sensibles ce passage du temps – à travers la lune qui décroit et croit – et des métamorphoses – à travers des objets, fruits, légumes, paysages. La découpe de la lune devient ainsi un objet sur la page suivante, dans un décor presque géométrique, sur un fond fait de fines bandes de couleurs voisines. On prend ainsi plaisir à identifier des animaux. Une seconde partie reprend le même procédé, mais dans une perspective d’abord plus cosmique et géométrique, plus abstraite, avant de retrouver le décor du début, la ville surmontée de la pleine lune, comme pour dire que tout ceci va se répéter au-delà du temps et de l’espace ainsi évoqués.

Katsumi Komagata, avec des moyens graphiques à la fois simples et élaborés, propose ici  un ouvrage dont la poésie ne laissera pas indifférents ses lecteurs. Véritable œuvre d’art, l’album ouvre sur un univers à la fois familier et étrange, plaisir des yeux ouvrant sur un imaginaire riche et puissant, convoquant les éléments naturels, le feu (avec le soleil), l’air (avec le ciel), l’eau (avec l’océan), la terre enfin pour nous convier à une traversée du monde, tout comme la découpe traverse la page pour nous ouvrir à une autre perspective.

Ainsi Katsumi Komagata prouve qu’il est vraiment possible de réaliser des livres d’artiste universels, à destination des plus petits.

Le mot sans lequel rien n’existe

Le mot sans lequel rien n’existe
Claude Clément – Conception graphique Cyril Dominger
Editions du Pourquoi pas 2020

Il y a des mots qui font vivre, et ce sont des mots innocents

Par Michel Driol

Un oiseau picore dans un grand livre douze  mots à la connotation positive et part en voyage. Il survole successivement un désert brûlant et une ville où on a faim, puis une cité aux hommes affairés entre des tours ou désenchantés dans des quartiers gris, et enfin un paysage dévasté par la guerre. A chaque fois, l’oiseau ouvre son bec et sème quatre mots. De retour sur la plage, il s’aperçoit qu’il a oublié de picorer le mot le plus important, Amour, qui s’enroule autour de la terre. Dès lors les enfants peuvent venir réinventer des mots sur le livre…

Voici un livre au format et à la conception inaccoutumés pour les Editions du Pourquoi pas. Un format très allongé et une mise en page qui magnifie les mots semés par l’oiseau, dans une typographie raffinée et aérienne en rouge et noir. Tout est donc là pour attirer le regard du lecteur sur ces mots, en laissant l’imaginaire de chacun libre de se représenter les scènes évoquées, dans leur violence, leur cruauté, leur inhumanité, leur brutalité. Le texte, qui épouse le point de vue de l’oiseau, parle de notre monde sans concession, en trois épisodes qui évoquent la famine dont souffrent les pays du sud, la double déshumanisation des pays du nord, dans lesquels règnent la compétition et la ségrégation, et enfin les pays ruinés par la guerre. Alors que les deux premières étapes font l’objet d’une description précise du monde, la dernière est juste une évocation de l’absurde dévastateur de la guerre. La mise en page déstructure les alexandrins, comme pour leur donner encore plus de force dans un rythme et une liberté retrouvés.

Les treize mots de l’oiseau incarnent autant de valeurs disparues pour redonner sens à la vie sur terre et réparer le monde. La conception typographique de l’ouvrage dit l’importance des lettres et des mots pour panser et réinventer le monde. Comme pour encore souligner cette importance du langage, l’oiseau semble dessiné à la fin à partir d’un alpha et d’un oméga…

Cette réédition de la fable poétique  de Claude Clément (1995) est de qualité tant par le texte que par la conception de cet ouvrage qui s’adresse à tous, avec des mots simples, pour dire l’importance des valeurs humanistes.

Le tournesol est la fleur du Rom

Le tournesol est la fleur du Rom
Ceija Strojka – Illustrations d’Olivia Paroldi
Editions Bruno Doucey – 2020

La vie, malgré tout !

Par Michel Driol

Les éditions Bruno Doucey ont la bonne idée de publier une version pour enfants du recueil de Ceija Strojka, Auschwitz est mon manteau, édition augmentée de poèmes inédits. Le changement de titre signale comme un nouveau pacte de lecture avec le lecteur, qui passe de l’hiver et du repli sur soi, de l’horreur évoquée par Auschwitz à la fleur lumineuse, à l’été, au soleil. Et, de fait, si le recueil enferme bien en son sein les poèmes relatifs au traumatisme que fut Auschwitz pour l’auteure – rappelons que, tzigane, elle y a été enfermée – il s’ouvre et se clôt sur des textes emplis de lumière et de joie de vivre.

Des textes qui disent le lien avec la nature, fleurs, ruisseau, animaux. Des textes qui disent l’enracinement dans une terre, l’Autriche. Des textes qui disent le temps qui passe et la transmission d’une génération à l’autre. Des textes aussi qui disent l’enfance, enfance volée dans les camps,  enfance à qui les textes s’adressent dans ce « tu » presque omniprésent, enfance invitée à chanter et à vivre. Et, au cœur de ces textes remplis de joie de vivre et d’espoir, une série de souvenirs douloureux liés aux camps, à la disparition du père, textes bouleversants sur l’enfance au garde à vous, maltraitée, textes qui se terminent sur une autre fleur, celle du père, le chrysanthème. Un texte final s’adresse aux descendants, texte rempli d’espoir et d’émotion, pour tisser le lien entre une enfance et une autre, pour dire l’amour qui lie et la beauté de la vie à partager.

Cette édition est enrichie de quatre poèmes inédits, dont la facture tranche avec le reste du recueil, textes fondés sur des anaphores, des questions réponses, comme autant de comptines dans une forme qui fait penser aux devinettes, textes pour dire la douleur, mais aussi l’étrangeté du monde.

Comme toujours dans la collection Poes’histoire, l’illustratrice a été choisie avec soin, et propose un travail lumineux, coloré, qui magnifie l’enfance avec une petite fille au visage expressif, mais qui montre aussi les barbelés, évoque de façon à la fois réaliste et métaphorique les camps.

Ce beau recueil offre l’occasion de s’intéresser à l’autrice, trop peu connue en France, poète et peintre Rom décédée en 2013.

Raymond la Taupe, détective

Raymond la Taupe, détective
Camilla Pintonato
Seuil Jeunesse 2021

Plus fort que Sherlock !

Par Michel Driol

Cuisinier de renom, Raymond la Taupe a envie de devenir détective. Et voilà qu’un premier cas se présente : Papy écureuil a disparu. Portrait-robot, recherche d’indices, suspects, le détective suit toutes les phases classiques de l’enquête, et résout le cas, un peu par hasard !

Bien sûr, l’album plein d’humour est à prendre au second degré. On s’en doute dès l’association improbable entre l’animal-héros, une taupe, et ce métier de détective. L’habit ne fait pas le moine, et il ne suffit pas de revêtir le costume de Sherlock Holmes pour égaler le maitre. Humour dans le texte, qui évoque aussi bien les ingrédients – tous plus répugnants les uns que les autres – de la soupe de punaises de lit. Humour surtout dans la relation entretenue par le texte et l’illustration. Tantôt celle-ci obéit au texte, et révèle le monde de Raymond, de son terrier, de son environnement, avec une précision géographique. Mais le plus souvent, elle en dit plus : qu’il s’agisse des lectures de polars de Raymond, de sa maladresse à dessiner un portrait-robot, de montrer les indices – ou les malfrats – qu’il ne voit pas. Le texte prend à partie le lecteur, comme s’il s’agissait d’un manuel pour devenir un bon détective privé en lui donnant les conseils de base – ceux précisément que Raymond ne suit pas dans son aveuglement. Ce polar animalier – qui évoque  par certains côtés les Canardo de Sokal – est tout à fait réjouissant : illustrations dans lesquelles chercher des traces de ce que l’enquêteur ne voit pas, traitement vivant évoquant la bande dessinée, multiples clins d’œil (dont celui à Romeo et Juliette).

Un album qui ne manquera pas de ravir les amateurs de second degré, de polar, et d’humour !

2050 Une Histoire du futur

2050 Une Histoire du futur
Thomas Harding
Seuil, 2020

« Si vous voulez plus demain, vivez moins aujourd’hui » : utopie ou dystopie ?

Par Anne-Marie Mercier

Pour présenter son histoire, Thomas Harding a recours à une vieille ficelle romanesque, celle du manuscrit trouvé. Il l’a greffée sur une thématique de science-fiction, celle du message envoyé dans le passé. Il publie donc des carnets écrits en 2050, trouvés dit-il dans des archives et envoyés à notre époque pour l’alerter sur son futur probable.
L’auteure des carnets, prénommée Billy, est une adolescente (née en 2035). Elle y a transcrit pour un projet scolaire des entretiens qu’elle a eus avec sa grand-mère, née en 1948. Ces carnets décrivent l’évolution du monde, et chaque titre de chapitre est un millésime, en suivant l’ordre chronologique ; chaque date est choisie pour mettre l’accent sur un basculement, revenant sur ce qui a précédé, parfois depuis le début du XXe siècle.  Ainsi on trouve des événements qui se sont produits dans des périodes connues du lecteur (l’évolution de la condition des femmes, la question des mères porteuses, les questions de genre, la pollution et la montée de l’écologie politique, les épidémies récentes, l’humanité augmentée, le retour des religions, le développement du web et des réseaux sociaux, les questions de cyber sécurité, les élections par correspondances et les craintes de fraude, la manipulation des opinions, la montée des populismes…) et d’autres, arrivés après 2020 mais qui sont présentés comme découlant directement de ce que nous vivons aujourd’hui.

On découvre progressivement que la jeune Billy, comme tous les humains de 2050,  vit dans une tour qui possède sa salle de sport et son parc, que tout y est recyclé, que les habitants sont nourris par des fruits et légumes issus de la serre locale et des sucres lents (riz et soja), tout cela cuisiné par des robots mixeurs à la maison ou, le soir, pour le diner en famille, à la cantine publique. À l’école, les cours sont dispensés par des robots qui s’adaptent à chaque enfant. Pendant les heures de sport, sur un vélo d’intérieur elle aime regarder derrière la vitre « la zone de bio-diversité interdite autour de la ville ». Elle devra étudier jusqu’à l’âge de 24 ans puis faire un service civique de trois ans. Son espérance de vie est de 120 ans environ. Tous les humains touchent un revenu universel et n’ont plus besoin de travailler, sauf pour satisfaire quelques envies. Toutes les données sont centralisées. Le monde est dominé par un Parlement mondial et par quelques dirigeants mystérieux, qui se nomment eux-mêmes les ethnarques. Mais malheur à ceux qui tentent de troubler cet ordre.

La qualité de ce livre, orienté sur l’idée devenue banale (mais toujours difficile à concevoir et à mettre en œuvre) d’une urgence face à une catastrophe climatique de plus en plus proche est qu’il présente un monde futur entre utopie et dystopie sans prendre une position tranchée et manichéenne : le monde est devenu tel parce que c’était ainsi que cela devait finir, vu l’état de notre présent ; certaines choses sont bonnes, d’autres non, et surtout les humains sont livrés à un état qui contrôle tout. Les carnets envoyés par Billy sont une bouteille à la mer envoyée aux humains de 2020 pour les alerter. Il y a de quoi nourrir la réflexion.
Le grand-mère raconte comment progressivement on a arrêté de manger de la viande, mais aussi d’avoir des animaux de compagnie et de voir des animaux dans les prés ; on a arrêté de pratiquer la plupart des sports, jugés dangereux ou coûteux en énergie ; comment les façons de s’habiller ont été radicalement modifiées ; comment le recours à des mères porteuses professionnelles s’est généralisé ; comment Billy (au prénom non genré comme tous les enfants de sa génération) a été sauvée d’un grave problème de santé grâce à la mutualisation de toutes les données, etc. Elle explique que si tous les humains doivent désormais vivre en autarcie dans des tours fermées, c’est pour contrôler les épidémies qui se sont répétées. Dès 2030, donc plus tôt que prévu, le réchauffement global est arrivé à plus de quatre degrés, la montée des eaux a provoqué la disparition d’iles et de villes, comme  Venise, d’une partie de Los Angeles, Hong Kong, Londres, etc. L’arrêt des énergies carbonées a été décidé brutalement pour éviter le pire, mais a été catastrophique pour une grande partie de la population. La multiplication de gouvernements populistes incapables de gérer la situation a engendré la fin des démocraties. La multiplication des épidémies, des émeutes, des guerres… et l’impossibilité de se défendre de cyber attaques a mené à la création du Parlement mondial.

Ce récit est accompagné de documents donnés par la grand-mère : articles de presse, photos, cartes postales, lettres… chargés d’authentifier ce qu’elle raconte, y compris dans les années postérieures à 2020. Les affiches de propagande sont particulièrement réussies, très proches de ce qui existe aujourd’hui et juste un peu en avance par rapport à notre temps.
La réflexion sur la langue est également très intéressante : de nombreux mots utilisés par la grand-mère ne figurent pas dans le « tout en un » (l’équivalent de nos smartphones) de Billy, et parfois pas dans le dictionnaire papier qu’elle lui a offert, daté de 1978, celui d’Oxford, en deux volumes (avec la loupe pour le lire) : changements de sens, désinformation, trahison, usure… il y a de nombreuses raisons liées à la disparition de mots et à l’apparition de nouveaux et Billy progresse en sagesse linguistique et politique.

Thomas Harding tente de donner à  tous ces éléments factuels ou théoriques une dynamique romanesque en évoquant le personnage de l’un des fils de la grand-mère, dont elle ne veut pas parler, au début. Parallèlement à ses entretiens, Billy enquête sur son oncle, dont ses parents ne parlent jamais non plus, ce qui la conduit vers l’histoire des militants qui se sont opposés à ce nouvel ordre mondial et l’amène à une nouvelle façon de voir le monde… et sa grand-mère.
Ce complément ajoute peu à l’ouvrage, et la transformation de Billy, enfant contente de son sort et de son monde, qui devient en quelques jours lanceuse d’alerte et brave la police semble bien rapide. Mais ces concessions à l’âge du lecteur sont sans doute bien venues pour ceux qui pourraient décrocher ou se dire : « et alors ? ». Cela dit, à part le message qui enjoint de sauver la planète, de nombreuses questions restent sans réponse. Mais elles ont le mérite d’avoir été posées et de laisser le lecteur face à ses propres choix futurs, dans bien des domaines.

7 Rue des Ecolos / Touche pas à ma planète

7 Rue des Ecolos / Touche pas à ma planète
Sophie Dieuaide
Didier Jeunesse 2021

Jardin suspendu

On retrouve la joyeuse bande de l’immeuble sis au 7 rue des Ecolos, et leur jardin / rucher / poulailler sur le toit. Cet ouvrage est effet la suite d’un premier opus du même titre. On adopte une nouvelle poule, qu’on va chercher à la campagne. Et on attend avec impatience de nouveaux voisins, qui, malheureusement, sortent le règlement intérieur de l’immeuble pour demander la destruction du jardin, des ruches et du poulailler. Si la planète est fichue, l’utopie écologique du 7 l’est-elle aussi ? Surtout quand, en plus, le chat Glyphosate menace les poussins !

Sophie Dieuaide signe un roman joyeux sur des thèmes en apparence moins réjouissants : le sort de la planète et le vivre ensemble. Une galerie de personnages attachants, drôles, qui jouent aux journalistes et éditent Ecolo-Hebdo, entièrement fait à la main, dont les numéros sont bien sûr reproduits dans l’ouvrage. Chaque journaliste a ses spécialités, son rôle, et la parole est même donnée aux plus jeunes. Que faire quand le sort de la planète est entre nos mains, qu’on ne peut plus boire de coca-cola ni aller au Mc Do, quels plaisirs reste-t-il ? Vue à hauteur d’enfants d’une dizaine d’années, cette problématique est traitée avec légèreté comme pour dire que prendre conscience c’est déjà quelque chose, que des solutions – jardins partagés – sont possibles, et surtout qu’il ne faut pas perdre espoir dans les générations qui viennent et que le rire est toujours salvateur.

Un roman qui enchaine récit classique, petits mots, SMS, journal… pour rendre la lecture encore plus vivante et réjouissante, à l’image des personnages pleins de joie de vivre que l’on y croise.