Le livre qui dit tout

Le livre qui dit tout
Guus Kuijer
Traduit (néérlandais) par Maurice Lomré
L’école des loisirs (neuf), 2007

 Tout, ce livre dit tout (ou presque)

Par Anne-Marie Mercier (août 2007; pour accompagner la remise du prix A. Lindgren 2012)

Ce petit roman tout à fait étonnant et passionnant, merveilleusement écrit, mêle sérieux et fantaisie, histoire de sorcière et mythe biblique, combat pour les droits des femmes et des enfants, réflexions sur le fanatisme religieux, sur le pouvoir de la fiction et de la poésie, sur l’imagination et le vrai courage (il y est question de résistance, de communistes dénoncés aussi : l’Histoire est elle aussi présente comme la fantaisie)…

Le héros, Thomas, neuf ans, vit aux Pays-Bas, peu après la deuxième guerre mondiale. Dans un premier temps, on peut penser que sa vie est parfaite : son père joue du violon, sa mère chante, sa sœur Margot est un peu niaise, une vraie « fille ». Et d’emblée un problème est posé : « de quoi parlent les livres ? » « de Dieu », dit le père, « d’amour », dit la sœur, « de Dieu et d’amour », dit la mère. Et celle-ci, comme sa fille, est sommée de ne pas dire de bêtises par le père. Tous les soirs, celui-ci lit là sa famille la Bible, l’Ancien Testament; il est violent et intolérant. L’histoire commence avec les premiers coups, donnés d’abord au fils (parce qu’il a remplacé – on ne saura pas si c’est sciemment – « pauvres pêcheurs » par « pauvres pleureurs » dans sa prière), puis contre la mère.

L’imagination de Thomas (ou ses visions) lui fait reproduire dans leur maison le récit biblique des plaies d’Egypte, pour punir celui qui lui apparaît comme le « Pharaon ». Ceux qui connaissent l’histoire frémiront, en se souvenant que la dernière de ces plaies est la mort du fils premier-né de toutes les familles, à commencer par celui de Pharaon, autant dire que Thomas programme sa propre mort, après avoir constaté celle de Dieu qui ne l’aide pas. Et l’on passe tout près d’une conclusion extrêmement noire.

Mais la fantaisie et la douceur gagnent, on ne dira pas comment : à chaque lecteur de se laisser entraîner par l’imagination et les rêves de Thomas, qui a avec Jésus (c’est-à-dire avec la présence de la croyance ancienne en lui, on le comprend progressivement) des conversations à la fois déchirantes et drôles. On se laisse porter par la fantaisie de sa rencontre avec la sorcière de sa rue, sa découverte grâce à elle des pouvoirs de la musique et de la littérature : Emile et les détectives, Sans famille et la poésie fantaisiste d’Annie M. G. Schmidt lui donnent des conseils pour résoudre ses problèmes, déclarer son amour à la fille qu’il aime, vaincre ses peurs et son père, découvrir sa sœur.

C’est une histoire tragique et drôle, pleine d’invention et de poésie, qui, on l’aura deviné, pose et fera poser de nombreuses questions, sur la religion, le fanatisme, la violence conjugale et paternelle, la place de la culture et de l’Histoire dans la société et les pouvoirs de l’imaginaire.  Effectivement, ce livre dit tout, sans tabou, en en peu de pages.

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