Si j’étais ministre de la culture

Si j’étais ministre de la culture
Carole Fréchette – Thierry Dedieu
HongFei 2026

Je serais ministre de l’oxygène…

Par Michel Driol

Quelles sont les vraies urgences pour les ministres ? Bien sûr, santé, équipement, économie… Lasse d’être reléguée au second plan, la ministre de la culture, pour les convaincre, tient un drôle de discours. Elle entend imposer des journées sans culture, et les décline. D’abord, des choses évidentes : pas de musique, de concert, pas de théâtre, de cinéma, mais ensuite interdit de regarder les œuvres d’art architecturales dans les rues, voiles sur les statues dans l’espace public, et obligation de porter une tenue uniforme et de rouler dans la même voiture…

Présenté sous forme d’un leporello recto verso, magnifiquement illustré par un Thierry Dedieu au mieux de sa forme, qui n’a pas son pareil pour créer des ambiances sinistres et drôles, ce petit livre en forme de plaidoyer met l’accent sur tout ce qu’apporte la culture dans nos vies, et ce en quoi elle est indispensable et non pas superflue. L’humour et l’absurde sont  ici une redoutable arme pour que chacun prenne conscience des choix de société, des choix politiques à faire. Sans art, sans culture, notre monde serait triste, lugubre, aseptisé, infernal. C’est ce que montrent bien les mines des personnages croqués par Thierry Lenain.  Ce manifeste  pour les arts et la culture fait le choix de l’efficacité afin de s’adresser au plus grand nombre, et d’être compris par des enfants : pas de grand discours, mais des propositions courtes, concises, qui ménagent une subtile gradation vers l’absurde, en particulier lors que l’on passe sur la seconde face du leporello.

Venu du Québec, ce manifeste engagé pour la culture a été écrit par Carole Fréchette à l’occasion de la campagne électorale québécoise de 2014 afin d’attirer l’attention sur les enjeux culturels. Il prend une résonance particulière en France, où les problématiques culturelles sont sous médiatisées, peu perçues par les électrices et les électeurs, à ‘heure également où dans l’édition mainstream une uniformisation se profile. Le format, le ton adressent cet ouvrage aux plus jeunes, pour leur montrer en quoi les arts et la culture sont omniprésents dans leur vie, et les conduire à réfléchir. Ce n’est pas pour rien que l’ouvrage se termine par la position de Churchill lors de la seconde guerre mondiale : pourquoi nous battons nous, si ce n’est pour sauver les arts…

Les Fils argentés de Maman

Les Fils argentés de Maman
Gwénola Morizur – Fanny Montgermont
Editions du Ricochet 2026

Quand l’hiver qui s’apprête/ A commencé à neiger sur sa tête…

Par Michel Driol

Le narrateur, un jeune garçon, qui aime à se blottir dans les cheveux de sa mère, y aperçoit un jour des fils argentés. Des fils qui brillent au soleil, et qui le conduisent à lui demander d’où viennent ces nouvelles couleurs. C’est alors qu’elle lui explique que son corps garde trace de tous les petits malheurs et bonheurs qui lui sont arrivés.

Rares sont les albums jeunesse qui abordent le thème du vieillissement du corps. Celui-ci le fait à travers la relation d’un enfant et de sa mère, avec tendresse, et surtout en célébrant ce vieillissement non comme une perte de quelque chose, mais comme un enrichissement. De nouvelles teintes dans les cheveux, des plis autour des yeux qui permettent d’imaginer d’autres histoires. Le texte, qui fait la part belle aux propos de la mère, qui raconte, explique, à partir de faits concrets, quelques épisodes marquants de sa vie, est d’une subtile poésie. Poésie du quotidien, des petits riens, mais une poésie qui relie le présent au temps qui a passé, sans nostalgie, et à la nature. Les cheveux deviendront nid pour les oiseaux. Poésie du regard plein d’admiration et d’amour de l’enfant, qui transmute sa mère, ses cheveux, ses rides à travers de nombreuses images et métaphores. Ainsi l’album se fait éloge sans mièvrerie de toutes les mères, éloge aussi de l’amour maternel comme lien d’une force merveilleuse. Les illustrations, sur deux pages, montrent cette complicité entre les deux personnages, dans des teintes pastel pleines de douceur et de sérénité, situant les deux personnages dans un printemps éternel, celui de la jeunesse.

Un album contemplatif, qui propose un hommage aux mères plein de douceur,  qui inscrit le vieillissement du corps dans un processus naturel où se lit l’histoire individuelle.

La folle Journée d’un escargot

La folle Journée d’un escargot
Da Wu
HongFei 2026

L’effet papillon

Par Michel Driol

Deux frères  vont en ville où ils veulent faire des courses, manger des glaces et aller au cinéma. En chemin, le plus jeune aide un escargot à gravir un rocher où il se fait attraper par un oiseau. Tout en ruminant  sa culpabilité, le jeune frère continue son chemin avec son frère. Mais, pendant ce temps, un gros oiseau veut attraper  le petit, causant l’accident du camion de glaces, privant d’électricité la ville, occasionnant un énorme bouchon… avant que l’escargot ne retombe dans le sac des deux enfants…

L’album propose un récit double : d’une part les aventures de l’escargot, sur une partie ou la totalité de la page de gauche, aventures purement visuelles, traitées sous forme d’esquisses, accompagnées de quelques onomatopées ou cris.  D’autre part, les activités des deux frères en ville, page de droite, accompagnées de leur dialogue, et traitées en illustrations en couleurs, dans un décor particulièrement détaillé. Deux récits parallèles donc, mais qui montrant en quoi les aventures de l’escargot ont des répercussions sur la vie des deux frères, sans qu’ils en soient conscients. Ainsi, par exemple, c’est la camion de glaces qui s’est écrasé contre un poteau électrique : donc pas de livraison chez le glacier, et panne de courant au cinéma. C’est simple et efficace, à la fois pour montrer avec humour la causalité improbable, la mécanique implacable des évènements, et la façon dont les expériences du monde sont multiples, variées, et interdépendantes. Pour autant, le récit joue entre le hasard des rencontres et la nécessité des  déterminismes : relations entre prédateurs et proies, entre l’extérieur de la ville et son intérieur…. Le dispositif narratif fait que le lecteur en sait plus que les deux frères, qui vivent sans se douter que c’est l’action du plus jeune qui entraine ces évènements auxquels ils assistent, qui ne peuvent donc comprendre la logique qui prévaut à l’enchaînement des faits. Se pose enfin la question de la responsabilité de cette réaction en chaine insolite qui entraine des perturbations de plus en plus importantes. Au sentiment de culpabilité éprouvé par le plus jeune, qui croyait avoir effectué une bonne action, répond l’affichage devant lequel ils passent : Contre la maltraitance, toute vie mérite le respect.

Un album plein de malice, de rebondissements, qui se clôt par une vraie chute, qui pose de nombreuses questions liées à la responsabilité, à la causalité, mais aussi à notre rapport avec la nature. Est-ce en croyant lui venir en aide que nous la condamnons ? Ne sommes nous pas le jouet de forces que nous ne pouvons pas maitriser ?

Chut, je dors !

Chut, je dors !
Hervé Pinel – Christine Schneider
Seuil Jeunesse 2026

Tapage nocturne

Par Michel Driol

C’est la nuit. Sidonie dort dans on lit. Mais elle est réveillée successivement par de drôles de bruits, de plus en plus forts. C’est d’abord une souris avec une montre, puis un hibou avec une canne, un ours avec une écharde, et un éléphant qui tombe. Et lorsque tous ces bruits se mélangent, Sidonie se décide à monter au grenier, pour y découvrir les quatre animaux, qui ont peur du noir, et souhaitent dormir avec elle.

Dans cette histoire en randonnée et à chute, l’important c’est la répétition et la gradation. Répétition des mêmes mots dans le texte, répétition d’un même cadre dans l’illustration, une illustration qui oppose les bleus profonds de la chambre à la lumière chaude de la lampe de chevet qui n’éclaire que le visage de l’enfant. Illustration qui oppose un registre inférieur, la chambre, et un registre supérieur, où passent les animaux comme en ombre chinoise. Quant au texte, il répète aussi les mêmes formules, le tout montrant que Sidonie n’est en rien étonnée de ce qu’elle entend, et qu’elle semble bien identifier, mais surtout exaspérée de ne pouvoir dormir en paix.

Le mécanisme sur lequel repose l’album est la surprise au sein de ce cadre bien établi. Surprise de ces animaux étranges : la silhouette de la souris n’est autre que celle d’une autre souris célèbre, Mickey. Quant à la voir affublée d’une montre, voilà qui renvoie à Lewis Caroll… Surprise donc de deviner ces animaux tous affublés d’un malheur : une canne, une écharde, une chute… Mais surtout surprise de la chute de l’album. Alors qu’on se pensait dans l’imaginaire de l’enfant, on découvre une autre réalité, celle du grenier où habitent réellement ces animaux. Surprise de les voir penauds face à une Sidonie bien remontée, façon parent faisant une remontrance ! Et surprise enfin de voir tous le monde, bien blotti, bien au chaud, dans le lit de Sidonie.

Cet album du soir plein de douceur, de drôlerie et d’impertinence, reprend le thème des peurs enfantines des bruits nocturnes pour les détourner. Ici l’héroïne est solide, pleine d’assurance, et ce sont les terreurs, les bruits, qui se révèlent à la fois étonnants et bien identifiés. Les rôles sont inversés. Ce n’est pas l’enfant qui a peur, mais les animaux enfermés au grenier… Les bruits ne sont pas inconnus, et donc l’enfant les identifie clairement. Ils sont surtout dérangeants, pas effrayants.

Un album, aux illustrations hyperréalistes particulièrement réussies, pour lequel le rire est un bon moyen d’exorciser les peurs !

Le Silence des porcelaines

Le Silence des porcelaines
Agnès Domergue et Valérie Linder
Cotcotcot 2025

D’un petit chat gris souris

Par Michel Driol

C’est l’histoire d’une rencontre, celle de la narratrice et d’un petit chat gris souris, qui, comme le font les chats, s’adopte, et apporte la vie dans la maison, en faisant tinter les porcelaines… On suit la vie du chat, ses activités, jusqu’au jour où il disparait, laissant la narratrice à sa tristesse et au silence des porcelaines qui ne tintent plus. Après un temps de deuil, le sourire revient…

Le récit prend ici la forme du poème, avec quelques vers – libres – par page. Vers libres, mais respect d’un certain rythme, de 4 à 6 syllabes, avec parfois des rimes, parfois des assonances, et une façon habile de suggérer la relation entre le chat, la narratrice et la maison.  Les mots miment les activités, le jeu du chat, les boules de papier qui volent, mais aussi un discret travail sur la polysémie permet de créer ces notes de jasmin et de bergamote auxquelles on tend l’oreille, dans une grande correspondance des sensations où dominent les bruits, et la musique. Le texte  fait aussi appel à la vision, composant un jeu entre le soleil et les ombres. Un texte qui pose le chat entre le jour et la nuit, entre le réel et les rêves.

C’est le récit poétique d’un lien qui se dénoue avec le départ du chat, des sensations de manque, de vide qui suivent, mais aussi l’acceptation de ce départ avec le souvenir qui permet d’associer je souris avec la couleur gris souris du chat, marquant ainsi l’osmose entre l’humaine et l’animal.

Les aquarelles illustrent l’album avec douceur et délicatesse, saisissant le chaton dans diverses activités, se jouant du texte parfois, en faisant avec humour des montagnes une pile de coussins…

Si, par le thème, on pense à C’est corbeau, de Jean-Pascal Dubost, on se retrouve dans un univers bien très lumineux, donnant à lire une certaine image du bonheur domestique, un univers où s’installe une poésie de l’intime apaisé, à la fois ordinaire et  singulier, un univers fait de petits bonheur, celui du thé, des porcelaines, et de la musique, celui de la douceur de la vie qui va et qu’il faut saisir, comme le jeune chat, dans tous ses moements.

Je n’aurai plus peur

Je n’aurai plus peur
Jean-François Sénéchal, Simone Rea
La partie, 2026

Dire la violence

Par Michel Driol

C’est le soir. Un petit lapin discute avec sa maman. Ils ont dû quitter un pays en guerre, et sont réfugiés. Mais ce soir le petit lapin n’arrive pas dire ce qui s’est passé à l’école aujourd’hui. Dans le dialogue, il s’interroge. Est-il courageux ? Vont-ils devoir partir ailleurs ? Mais, sil ne parvient toujours pas à raconter ce qui s’est passé à l’école, il a pris la décision d’en parler le lendemain à la directrice de l’école.

Comment parler de la violence aux enfants ? Ici, il est question à la fois de violence subie, celle de la guerre, de l’exil, d’avoir vu mourir ses proches, et de violence scolaire, celle dont on a été le témoin. Les deux font peur au héros de l’histoire, qui s’interroge sur son courage, sur ses émotions, sur sa peur. Face à lui, une mère qu’on sent calme, posée, à l’écoute. Car tout le texte est constitué de ce dialogue entre la mère et l’enfant. Une forme très épurée, sans didascalie, marquée simplement par deux couleurs pour différencier les deux personnages. Une forme qui permet de percevoir la relation des deux personnages, dans ce dialogue autour des questions fondamentales de leur vie, de leur sécurité, de leur estime de soi, mais aussi de la peur, omniprésente dans les questions de l’enfant. Qui a peur et de quoi ? Les soldats ? Sa mère ? Et cette dernière, avec bienveillance, pose des mots sur la vie, sur les émotions, sur les relations. Elle ne juge pas, elle fait confiance, elle laisse, avec amour, à son fils le temps d’être prêt à raconter.

C’est un moment de bascule que raconte l’album. Moment de bascule pour le petit témoin de violence à l’école, lui qui a été victime de tant de violence dans sa vie. Comment trouver le courage de parler quand on est un petit lapin fragile, dans un monde que les illustrations montrent peuplé d’animaux plus féroces que lui ? Car nous sommes dans un monde d’animaux habillés comme des hommes, des chiens victimes, des renards agressifs, des chiens soldats, des ours amis des lapins. De fait, le texte dialogue avec les images, qui posent le décor et montrent ce que le texte ne dit pas. La violence à l’école, suggérée en quelques planches qui se focalisent plus sur les victimes que sur les actes eux-mêmes, qu’elles laissent dans le hors champs, laissant, à l’instar du texte, toute latitude au lecteur de combler les vides.

L’album est un bel appel à la résistance contre toutes les violences, un appel à avoir le courage de dire sa peur face à un monde de plus en plus sauvage, à avoir le courage de parler. Voilà, en tous cas, un album courageux  pour s’emparer, avec tact, avec la distance nécessaire, avec toute la douceur que lui confère son texte et ses illustrations,  d’un sujet grave qui peut être traumatisant pour nombre d’enfants.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité original dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

Liberté – visas pour un monde ouvert

Liberté – visas pour un monde ouvert
Anthologie établie par Bruno Doucey et Ariane Lafauconnier – dessins de Serbe Bloch
Editions Bruno Doucey 2026

J’écris ton nom…

Par Michel Driol

Liberté, tel était le thème du Printemps des poètes en 2026. Comme chaque année les Editions Bruno Doucey proposent une riche anthologie sur ce thème. Certes, on n’est pas spécifiquement dans la poésie pour la jeunesse – à supposer qu’il existe une poésie pour la jeunesse différente de celle destinée aux adultes, ou à tous. Pour autant de nombreux poèmes de ce recueil sont bien lisibles par des adolescents ou des adolescentes.

Le recueil convoque de nombreux auteurs et peut-être de plus nombreuses autrices, pour la plupart des contemporains, jeunes pour nombre d’entre eux. Des auteurs et autrices de tous les pays, de toutes les langues, et d’ailleurs c’est un poème en langue étrangère, traduit, qui ouvre chaque partie. Des parties, il y en a 12, aux titres bien évocateurs de ce qui relie la poésie et la liberté, question de choix, question de conscience. Liberté des esprits, liberté des corps, liberté des mots, liberté d’écrire. Sujet bien politique, traité ici de façon engagée sur tous les fronts par l’anthologie, qui fait la part belle  aux lieux du présent où la liberté est traquée, menacée, interdite :Ukraine, Palestine, Iran sont, hélas, des lieux évoqués par les autrices et auteurs, souvent originaires de ces pays. Des combats qui ne sont pas hiérarchisés, mais font de l’écriture poétique un lieu de résistance par le verbe, un lieu de proclamation de son identité, de ses désirs,  de ses aspirations, un lieu d’affirmation d’une langue vivante contre tout ce qui voudrait la réduire au silence.

Une anthologie qui sera un formidable outil à destination de tous les médiateurs de la poésie, y compris les enseignants de lycée ou de collège, pour montrer l’actualité de la poésie engagée, et l’universalité de la valeur de liberté.

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout
Marie Boisson
Hélium 2026

Tête de linotte ?

Par Michel Driol

Micocouli perd tout : la liste des courses, ses lunettes, ses clefs, et, au marché, elle oublie systématiquement l’achat précédent sur le stand du marchand suivant… Mais quand, au retour du marché, c’est Lumir qui a perdu son doudou, le drame commence, et tous deux partent à sa recherche, au risque de se perdre dans la forêt…

Qu’on se rassure tout de suite : il n’est pas question de maladie dans cet album, d’Alzheimer précoce, non, juste d’étourderie. Mais là, c’est l’adulte qui est tête en l’air, et qui reproche à l’enfant d’avoir perdu son doudou…  Adulte, enfant, possiblement mère et enfant, bien que cela ne soit jamais explicité dans l’ouvrage. Grande sœur  et petit frère  peut-être aussi. L’important est dans la relation et dans la complémentarité qui existe entre les deux personnages tout aussi craquants l’un que l’autre. Pour l’essentiel, le texte est vu du point de vue de Lumir, un enfant qui ne sait pas encore lire, mais qui accepte avec philosophie et en positivant  le travers de Micocouli, la recherche perpétuelle d’objets les plus divers : tickets de cinéma, voiture…

Au fond, ce qui compte, c’est l’univers dans lequel ces deux-là vivent, un univers chaleureux plein de poésie. Poésie des illustrations, qui dessinent un univers aux teintes pastel,  dans une végétation luxuriante, ou dans un joyeux désordre domestique. Marie Boisson multiplie les détails, créant un monde chargé de plein de choses, des choses qui envahissent parfois l’espace mental des personnages, comme ces horloges qui encombrent les murs au moment où le texte évoque la perte de temps causée par le problème de Micocouli.

De format carré, intimiste,  l’album reprend les codes rétro du genre : galerie de portraits dans les pages de garde, ex-libris « Ce livre appartient à… ». Pour autant, son contenu, sa technique d’illustration, sont très contemporains pour évoquer l’acceptation de l’autre tel qu’il est, avec ses défauts, mais aussi la solidarité de tous ceux qui vont à la rencontre des deux héros pour leur apporter ce qu’ils ont oublié ou perdu, et évoque à hauteur d’enfant les petits malheurs et les plaisirs de l’existence. Le bonheur d’aller au marché, le bonheur d’être en sécurité…

Gabriela

Gabriela
Cécile Roumiguière
Thierry Magnier Petite poche 2026

Mater dolor rosa

Par Michel Driol

Au début du XXème siècle, Gabriela, qui va fêter ses dix ans, vit chichement avec sa grand-mère et attend la venue de sa mère, ouvrière décoratrice dans une faïencerie. Mais cette dernière ne pourra pas venir, car l’usine a reçu une importante commande. Désespérée, la petite fille n’ouvre pas le cadeau envoyé et enterre la poupée reçue l’année précédente. C’est alors que, comme répondant à la lettre muette envoyée par sa propre mère, sa mère revient, avec une promesse d’emploi  plus proche.

En quelques mot,s et c’est là la force de la collection Petite poche, Cécile Roumiguière évoque le destin de familles italiennes immigrées en Lorraine. Jouant de la multiplication des points de vue, celui de la fillette, de sa mère, de sa grand-mère, elle raconte le destin de trois femmes qui se battent pour survivre, mais aussi pour leurs droits. Le récit raconte aussi une promesse d’ascenseur social : une grand-mère illettrée, une mère qui sera peut-être employée au bureau de poste, une petite fille bonne élève qui pourrait devenir institutrice, ou architecte… Mais il parle aussi des liens invisibles entre mère et fille : témoin la prière silencieuse en forme de lettre de la grand-mère à la mère, la priant de revenir, témoin le souci qu’a la mère de sa fille, sa façon de l’imaginer grandir loin d’elle.  Il s’inscrit enfin autour d’une thématique, celle des fleurs, de l’herbier que compose la fillette à celles que peint la mère sur les assiettes, tandis que la bande son évoque Bella Ciao et les chansons populaires italiennes du début du siècle, introduisant dans le texte une autre forme de poésie, celle d’une langue étrangère qui évoque aussi la grande douleur…

Un texte pur et épuré, pour dire avec empathie trois personnages féminins, trois générations. Qu’on me permette ici d’évoquer la chanson de Francesca Solleville, Sous le marronnier du jardin, pour cette façon de transmettre avec douceur et tendresse une mémoire et une histoire féminines de génération en génération, et l’espoir d’un monde plus humain.