L’affaire des trois petits cochons (ingrats)

L’affaire des trois petits cochons (ingrats)
Marie-Sabine Roger – Marjolaine Leray
Seuil jeunesse 2026

Le bonheur est dans le pré

Par Michel Driol

Une réécriture bien désopilante du célèbre conte populaire. Cette fois ci, comme l’indique le titre, les trois petits cochons sont ingrats, gras bien sûr, paresseux, de mauvaise foi… Quant au loup, il est un modèle de serviabilité, de gentillesse, de dévouement, totalement désintéressé. C’est lui qui, voyant les petits cochons se prélasser dans un pré, s’inquiète pour eux. Que feront-ils quand viendra la pluie ? Il leur dessine les plans d’une superbe maison., qu’ils s’empressent de bruler, et construisent une cahute en paille qui s’envole au premier soupir du loup. Puis une maison en bois, qui s’écroule quand le loup frappe à la porte. Il leur laisse donc sa bétonnière, et ils construisent une maison en dur. De peur de voir se reproduire l’épisode de la porte, le loup entre donc par la cheminée…

Le récit suit pas à pas les épisodes et les situations du conte traditionnel, mails il inverse les caractéristiques des personnages, avec un second degré sans défaut ! Le texte, rimé, est plein d’humour, d’une grande légèreté, plein de trouvailles langagières. Comme à son habitude, Marjolaine Leray propose des illustrations au trait expressif, caricaturant à loisir les personnages. On suit ainsi les expressions du loup, inquiétude, joie, exaspération, mais aussi  les mésaventures des trois cochons, roses bien sûr, dont toute la mauvaise foi se lit dans les yeux grands ouverts…

Le renversement opéré par l’album qui revisite ainsi un conte se clôt par une morale écrite en conclusion. Chacun vit à sa guise, et il est dangereux d’imposer sa vision du bonheur aux autres. Morale que La Fontaine n’aurait pas reniée, et qui renvoie, bien sûr, aux travers de notre époque, à notre façon de vouloir penser à la place des autres, d’être trop intrusifs, de ne pas accepter l’altérité des modes de vie. Si cette morale par laquelle le gentil est puni est délicieusement amorale, on prend plaisir aussi à cet album dans lequel tous les personnages sont des caricatures d’eux-mêmes !

Un dispositif rigoureux, des situations cocasses, des illustrations pleines de vie et d’animation, un texte souvent caustique : voilà une belle façon de revisiter un conte bien connu !

Ararat
Davide Cali, Claire Zaorski
Sarbacane, 2025

« Encore heureux qu’il ait fait beau… » : les aventuriers de l’Arche échouée

Par Anne-Marie Mercier

L’arche de Noé est une ressource courante dans la culture d’enfance, surtout à cause des animaux qu’elle a transportés : effet de liste pour s’endormir dans L’arche que Noé a bâtie de Henri Galeron (Les grandes personnes, 2022, chroniqué sur lietje)) , de surprise dans Les Étonnants Animaux que le fils de Noé a sauvés, de Alain Serres et Martin (Rue du Monde, 2001). Ici, c’est tout autre chose, l’histoire se passe à l’époque moderne, sans animaux (ou presque) et l’album vise un lectorat bien plus âgé.
1927, c’est l’année de l’exploit de Lindbergh. Davide Cali choisit de nous raconter un autre exploit de cette année, imaginaire celui-là, et présentant un échec. Un jeune géologue, nommé Charles-Antoine Lemoine, publie une annonce pour recruter des coéquipiers afin de chercher des traces de l’arche de Noé sur le mont Ararat, lieu sur lequel on a traditionnellement supposé qu’elle avait échoué. De nombreuses expéditions ont poursuivi le même but avec cette montagne comme lieu d’enquête et l’on trouve en ce moment sur le net (sans garantie de vérité scientifique…) le récit d’un projet du même type qui pourrait servir de trame à un récit fantaisiste.
Trois femmes répondent à l’annonce, à la grande surprise de Charles-Antoine : une libraire astronome amateur, une écrivaine qui ne se sépare jamais de son chat, et une institutrice, illustratrice, un peu naturaliste et championne de tir à l’arc ; le pauvre Charles-Antoine est un peu désarçonné…
Un peu à la manière de la chanson « La Marie-Josèphe » des Frères Jacques, les quatre coéquipiers s’embrouillent dans les préparatifs autour de questions de hiérarchie et de compétences avant de commencer leur expédition qui relève plutôt de la promenade et leur permet de découvrir tous les charmes et les désagréments du camping. La naïveté des protagoniste fait penser à celle de certains personnages de Jules Verne et l’humour règne à toutes les pages, y compris dans la résolution de l’histoire par abandon.
Les images sont bien servies par le grand format de l’album. Les couleurs douces, le style japonisant aussi bien qu’années 20. Les effets de superposition et l’insertion de dialogues lui donnent une allure très originale. Ce pastiche de récit d’exploration est très réussi. Drôle et poétique, il donne une belle place aux femmes et à la rêverie.

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange

Eroline Martot Grande prêtresse de l’étrange
Aurélie Magnin
Rouergue 2025

Vous avez dit paranormal ?

Par Michel Driol

Eroline Martot n’a rien pour être dans la norme : d’abord son nom, ses vêtements, ses parents – sa mère en particulier qui peint des squelettes de chats – mais aussi le fait qu’elle parle à quelques fantômes qui squattent sa chambre. En d’autres termes, non seulement elle est loin d’être la plus populaire au collège, mais en plus elle est harcelée par la bande de Blandine. Quand arrive au collège Jacky-Jackie, tantôt vêtu en garçon, tantôt en fille, et qu’il devient à son tour objet de harcèlements, c’est toute la troupe de fantômes qui va voler à son secours.

Voilà un roman qui n’hésite pas à aborder des thématiques fortes, le harcèlement et la transition de genre à travers deux personnages. Eroline, d’abord, la narratrice, enfermée dans sa solitude, son sentiment d’étrangeté et d’inadaptation. Jacky-Hortense ensuite, qui ne sent avant tout fille, fortement soutenue par ses parents, mais en butte à l’hostilité des autres élèves. Si les situations respectives d’Eroline et de Jacky-Hortense se rapprochent, ce rapprochement n’a pourtant rien d’évident, et l’autrice saisit bien la relation complexe qu’entretient la narratrice avec celle qui veut devenir Hortense. Non pas parce qu’elle la rejette, mais parce qu’Hortense est la première à exprimer ce qu’elle ressent d’autocentré chez la narratrice, qui l’empêche de se consacrer pleinement aux autres. Au-delà de la question du harcèlement scolaire et social, c’est aussi la question de la quête de l’identité qui est abordée. Bien sûr, tout cela finira bien, dans un collège ouvert à toutes les différences, après de nombreuses péripéties, grâce aux fantômes, bien sûr, mais aussi grâce aux adultes, professeurs, parents qui prennent fait et cause pour Hortense et se montrent de vrais éducateurs. Tout ceci invite à s’interroger sur ce qui est normal…

Ce roman, s’il est porté par un souci de respect des droits de toute la communauté LGBTQIA+ est aussi un formidable récit qui décrit un univers totalement farfelu. Farfelus, les fantômes qui habitent avec Eroline, chacun avec son histoire singulière souvent bien étrange et déjantée.  Farfelues, les situations bien improbables que ce récit enchaine, dans lesquelles les fantômes tentent d’agir pour aider les deux héroïnes… Le tout raconté par une héroïne qui ne manque pas d’humour et d’autodérision !

Un roman juste et sensible qui se sert du fantastique, de la fantasy, et de l’humour, pour plaider en faveur de celles et ceux qui se sentent différents, mal dans leur peau, un roman plein d’humanisme et d’optimisme qui dit haut et fort que tout le monde peut changer, en mieux !

Combien de temps ?

Combien de temps ?
Carine Prache
Seuil jeunesse, 2025

Initiation à la relativité

Par Anne-Marie Mercier

Bien que l’album s’ouvre sur une vision du cosmos, ce qui pourrait être une figure imparfaite de l’éternité, il nous dit que tout change et que tout passe (comme les planètes et les galaxies elles-mêmes) : la lune ne reste pleine qu’une nuit, un nuage change en quelques minutes, un éclair luit en une fraction de seconde, alors que les montagnes s’érodent lentement.
La durée de vie des plantes et des animaux, que l’on a vue dans un grand album récent intitulé Une si longue vie, de Giulia Vetri (La Partie), varie : la praire d’Islande et le ginkgo durent des centaines d’années, d’autres ont une vie éphémère. Le temps se mesure aussi avec celui qu’il faut pour construire un nid, pour naitre, ou pour apprendre à marcher, avec de grandes variations selon les espèces (une heure et demi pour un poulain). Le livre se clôt sur les petits instants essentiels à la vie, le temps d’un souffle ou d’un battement de cœur.
Les illustrations faites aux crayons de couleur donnent de l’épaisseur à cette durée : le temps de remplir la page, pour ne pas laisser de blanc entre ces teintes chaudes et éclatantes et pour donner de l’épaisseur aux formes. On voyage dans le temps et dans l’espace, de prairie en forêt, de lac en montagne, et la vie est partout, chaleureuse et douce.

 

Une si longue vie

Les P’tits Mythes – contes et légendes

Les P’tits Mythes – contes et légendes
Zélia Aït-Oufella
Les Editions de temps à autre 2026

Monstrueux humains ou monstres humains ?

Par Michel Driol

Une chronique un peu singulière car, sur Lietje, nous rendons compte le plus souvent d’ouvrages écrits par des adultes à destination des enfants. Aujourd’hui, c’est un recueil de contes écrits par une collégienne de 13 ans, 10 récits qui montrent la confrontation entre des monstres et des humains, et qui conduisent à s’interroger sur ce que c’est qu’être monstre, ce que c’est qu’être humain.

Chacun des récits raconte la confrontation entre des monstres, le plus souvent en famille, et des humains. Des monstres pacifiques, écologistes, sensibles, et des humains avides de profit, guerriers. Il s’agit de contrôler un territoire, d’accepter l’autre, de vivre avec – ou sans – les nouvelles technologies. Chaque récit conduit dans un monde différent, habitation troglodyte, école, planète lointaine, mais reprend un certain nombre d’invariants. D’abord le jeu avec les noms des monstres, proprement imprononçables, parfois clin d’œil à des personnages célèbres, ensuite le conflit avec les humains, qui montre que les monstres ne sont pas ceux qu’on pense. Monstres qui n’ont en fait de monstres que le nom : jamais décrits, mais toujours qualifiés de monstres par le récit.

On ne peut pas s’empêcher de trouver quelques naïvetés dans l’écriture, preuves de la jeunesse de leur auteur, mais une vraie réflexion sur le monde qui nous entoure et les valeurs que nous souhaitons défendre. Non, tous les jeunes ne sont pas fascinés par les écrans, par ni par les parcs d’attraction. Oui, ils veulent défendre notre terre, oui ils souhaitent plus d’intégration, de solidarité, d’accueil de tous. Oui, ils souhaitent un monde plus fraternel, plus humain. C’est le message véhiculé par ces monstres, un message universel d’ouverture aux autres, de tolérance, de respect. Et cela fait du bien à lire par les temps qui courent.

Un bel avant-propos de Philippe Meirieu met l’accent sur le lien entre les monstres, les mythes et l’enfance. On est tous le monstre de quelqu’un, parce qu’on ne pense pas de la même façon, parce qu’on n’a pas le même corps, les mêmes vêtements. Mais  voilà un recueil qui joue avec tout cela, nous invite à la fois au plus grand sérieux et au plus grand amusement, ce qui est bien le propre des jeux enfantins.

La Traversée

La Traversée
Mathilde Arnaud
(Les Grandes Personnes) 2025

Partir ou revenir ?

Par Michel Driol

Tout commence par une envie d’ailleurs du personnage, qui s’en va, sac sur le dos, quitte la ville, s’embarque sur un voilier, parvient dans un paysage exotique où l’attend un chien. Avec lui, il traverse la jungle, s’engouffre dans une grotte, en ressort dans une forêt, suit une rivière, et grimpe une colline, vers une maison où l’attend une vieille femme, dont le portrait figurait au mur de l’appartement du début de l’histoire

Le texte, minimaliste, en alexandrins, n’est présent qu’au début et à la fin de l’album. Il dit au début le désir d’ailleurs, mais surprend à la fin, car le personnage se dit attendu, retrouve quelqu’un – mère ? grand-mère ? – à qui il s’adresse. Le texte donne quelques indices, mais n’épuise pas le sens de cet album essentiellement graphique.

En effet, les pages de cet album, d’un format carré, se déploient et invitent à ouvrir les rabats à gauche ou à droite, pour faire apparaitre un large paysage. Au gré des pages, les rabats révèlent l’intérieur d’un appartement, des animaux cachés, le personnage, l’intérieur de la grotte… permettant ainsi au lecteur de poursuivre, à son rythme, l’exploration conduite par le personnage de cet univers presque géométrique. Les illustrations,  en deux couleurs, vert et noir, conjuguées avec le blanc de la plage, associent aplats et hachures, pointillés, pour donner à voir un univers foisonnant, quelque part entre le réalisme et une certaine abstraction.

C’est un voyage initiatique par certains aspects dans un univers du montré caché symbolisé ici par les découpes et les rabats. Ce qui nous est montré, explicité, cache autre chose. Ce voyage, présenté comme une envie d’ailleurs est en fait un retour aux sources, un retour vers un passé retrouvé, vers l’enfance, une enfance difficile à retrouver, éloignée, symbolisée ici par ce personnage féminin âgé dont l’identité n’est pas révélée. Il faut peut-être revenir sur le jeu entretenu par le titre et le sous-titre. La Traversée, le petit livre d’un grand voyage pour en apprécier les valeurs symboliques. Traversée de la vie, traversée du temps, à travers un voyage qui semble toujours orienté vers le futur – le petit personnage marche toujours de gauche à droite. Mais  ce voyage a des aspects d’odyssée., de retour au pays natal, avec un chien comme compagnon, tel Ulysse et Argos, avec une descente aux enfants, c’est-à-dire sous la terre, avant de retrouver une sorte de paradis perdu, verdoyant, fleuri, bucolique… Chacun pourra, à sa guise, interpréter le sens de ce périple.

Par son dispositif narratif, par son jeu de découpes et de rabats, l’album suscite la curiosité du lecteur, le fait progresser vers un ailleurs, lui permet d’interagir avec le récit, de découvrir ce qui était caché de façon à la fois poétique et graphique, dans une atmosphère d’émerveillement et de mystère.

Les Deux Oursons

Les Deux Oursons
Jean-Louis Le Craver, Chloé Malard
Didier jeunesse (col. « à petits petons »), 2025

Encore un rusé renard

Par Anne-Marie Mercier

Deux oursons quittent leur mère pour courir le monde. Elle leur donne à chacun un baluchon contenant les mêmes choses pour leur premier repas.
Pour le second repas, ils tombent providentiellement sur un fromage tout rond, tombé sur la route et commencent à se disputer pour savoir comment faire deux parts égales. Renard survient… vous devinez la suite.
Ces oursons sont bien mignons. Ils sont très expressifs, le renard aussi.
Voilà un conte de plus où le rusé renard mange et les autres pas, quand ce n’est pas lui qui mange son interlocuteur (comme dans Roule Galette).

Les Oiseaux de Barbara

Les Oiseaux de Barbara
Ludovic Lecomte – Andrea Espier
La cabane bleue 2025

Rappelle-toi, Barbara…

Par Michel Driol

Barbara, dont le mari marin-soldat est parti au loin, s’assied tous les jours face à la mer et attend. Un jour elle achète un serin, qui lui redonne la joie de vivre. Mais, au matin, l’oiseau seul ne chante plus. Barbara comprend qu’il est enfermé, et elle ouvre la porte de la cage. Dès lors, chaque jour, Barbara achète un oiseau et le libère. Elle a retrouvé le sourire.

Un album dans lequel les plus âgés reconnaitront comme un hommage à Prévert. Il pleut sans cesse sur Barbara dans l’illustration, comme il pleuvait sans cesse sur Brest... Et quant à l’ouverture de la cage, elle résonne comme un écho au poème bien connu, dans lequel il faut effacer tous les barreaux de la cage. Même sens de la liberté, même façon de dire quelle connerie la guerre, avec d’autres mots, avec une autre histoire. Les vers libres du texte, libres de rimer ou pas, sont aussi comme un hommage à Prévert, avec quelques jeux de mots, comme ces larmes qui pleuvent, mais surtout dans leur façon de s’intéresser à Barbara, une de ces petites gens meurtries par la vie que l’on regarde passer. Que l’on regarde passer dans le texte – on, les autres habitants – , alors que l’auteur s’intéresse à elle, à son histoire, à sa vie, et à sa façon de lui redonner du sens en rendant leur liberté aux oiseaux, en comprenant le lien entre son propre enfermement dans ses souvenirs et celui des oiseaux dans leur cage.  C’est un album qui montre une double libération, elle des oiseaux, celle de Barbara avec beaucoup de tendresse pour le personnage, et de poésie à la fois dans la fiction racontée, dans le texte, et dans les illustrations. Celles-ci passent des couleurs froides de la tristesse aux couleurs chaudes de la vie retrouvée, de la pluie qui envahit tout au soleil éclatant, montrant ainsi le parcours effectué par Barbara, sa façon de se donner un but dans la vie.

Un album qui raconte une histoire toute simple, avec beaucoup de douceur et d’humanité envers son personnage,  et qui évoque la solitude et la mélancolie, montre le pouvoir des oiseaux et donne, symboliquement, leur liberté ou leur libération en exemple. Nul ne peut vivre en cage, qu’elle soit réelle ou psychologique.

L’autre fois

L’autre fois
Henri Meunier
Rouergue 2025

Perrault cross-over

Par Michel Driol

Dans les rues de New York, en 2003, les 7 frères Poucet sont abandonnés par leurs parents. Ils vont rencontrer plusieurs personnages célèbres issus des contes de Perrault, qui vont les entrainer avec eux, ou les faire disparaitre. Et, quand le plus jeune se retrouve seul, c’est Perrault lui–même qui lui donne deux tickets de métro pour rentrer chez lui.

C’est un album très ludique par le texte, les illustrations, et le scénario. Un texte particulièrement travaillé, qui flirte avec l’oralité du conteur s’adressant à son public, qui multiplie termes et expressions familières, comme pour dédramatiser ce qu’il y a d’horrible dans ces disparitions progressives. Un texte dont la mise en page et la typographie, soignées, mettent en évidence le rythme, les phrases nominales. Un texte qui donne la parole à ses différents personnages dans une langue fleurie, aux expressions souvent populaires créant des effets comiques, ou des effets de surprise. Les illustrations montrent une grande ville, New York, avec ses gratte-ciels, ses rues en damier comme un immense labyrinthe. Peintures, sérigraphies, et papiers découpés s’associent pour créer un univers graphique très expressionniste dans lequel on suit les frères, bien visibles dans leur tenue rouge. Ici ou là, on y trouvera des citations de l’arche de Noé, des illustrations de Gustave Doré, ou des gravures de catalogues des années 1900, comme un immense pêle-mêle où tout se mélange.

Le scénario propose une relecture originale du Petit Poucet et des autres contes de Perrault. Que sont devenus les personnages, les lieux, 300 ans après ? La famille Poucet est devenue le clan de la petite débrouille : pas de grande pauvreté pour les parents, mais une envie de pizza ou de ciné, et on abandonne les enfants ! Le marquis de Carabas et le chat botté s’en vont à Wall Street…  Le Petit Chaperon rouge est devenue une écolière espiègle, et Cendrillon une femme fatale. Quant à Perrault, il ne peut que se désoler de voir ce que sont devenus ses personnages, laissés seuls pendant 300 ans…

Un album qui propose un certain nombre de décalages, sensibles dès le titre et sa polysémie : autre fois, autrefois : la forêt des contes est devenue un New York plein de dangers redoutables, la fin heureuse des contes traditionnels s’éloigne, au fur et à mesure qu’un décompte (macabre ou pas) accompagne le héros vers une fin solitaire, l’auteur source, Perrault, devient à son tour personnage, non pas deus ex machina, mais adjuvant nécessaire pour réparer ce qui peut encore l’être. Comme si le démiurge, le créateur des personnages, prenait conscience qu’ils ont pris leur autonomie, qu’ils lui ont échappé complètement, pour le grand plaisir des lecteurs. On pourrait y lire comme un hommage à la littérature : le fait que les personnages continuent de vivre en chaque lecteur, longtemps après qu’ils aient été couchés sur le papier.

Le Loup en slip : les Lopins du lapin

Le Loup en slip : les Lopins du lapin
Wilfrid Lupano – Mayana Itoïz
Dargaud

La propriété, c’est le vol…

Par Michel Driol

Alors que dans la forêt, on se la coule douce, Maitre de Garenne, notaire, fait le tour des habitants pour leur vendre des titres de propriété. Le loup en slip se retrouve alors enfermé chez lui, car chacun a clos sa nouvelle propriété. Comment circuler ? Tout devient alors marchandise : même l’air qu’on respire, que Robert l’écureuil prétend détenir…

Entre album et bande dessinée, cette série ne manque pas d’humour. En voici la neuvième livraison, qui n’hésite pas à s’attaquer au concept de propriété, pour conduire, à travers des situations bien absurdes, à réfléchir sur les relations entre individu et société. Qu’est ce qui fait la possession ? L’usage, comme cela se pratiquait dans la forêt ? Ou le titre, qui incite aussitôt à s’enfermer chez soi ? Y-a-t-il des biens dont personne ne peut réclamer la possession ? L’air, ici, dont on mesurer la consommation individuelle avec des appareils  bien évidemment vendus par le propriétaire… On songe bien sûr à d’autres biens essentiels dans notre civilisation, l’eau, par exemple.

C’est donc à une satire bien affutée de notre monde capitaliste et du libéralisme sauvage que se livre l’album : éloge de la petite propriété, entreprises profitant de la crédulité des consommateurs, forces de l’ordre, culte du papier timbré… tout cela au prix d’une dégradation des rapports sociaux, de la bonne entente, de la solidarité et du vivre ensemble. Rien de théorique pourtant dans cet album à l’allure de fable absurde, c’est-à-dire poussant jusqu’à l’extrême son point de départ, pour mieux en dénoncer les aberrations. Le tout est vu, bien sûr, par le loup, personnage de naïf qui ne comprend pas le monde dans lequel il se retrouve entrainé, et qui trouve la force de résister.

Un album qui reprend bien la définition de la comédie : elle corrige nos mœurs par le rire !