Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit (coréen) par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés 

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.

On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.

Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »

Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…

Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

L’Amour d’Aimé

Par Anne-Marie Mercier

Cet album a été chroniqué de façon très complète par Michel Driol le mois dernier. Je n’ajouterai donc que quelques éléments.
Marie Detrée est, depuis 2010, Peintre Officiel de la Marine (POM) ; à ce titre, le monde des eaux et des nuages lui est familier. Quant à celui de la littérature de jeunesse elle l’a abordé magistralement avec L’Invention des dimanches et elle le poursuit d’une façon tout aussi originale à travers cette fée insaisissable. Historiquement, on connait la fée Bleue de Pinocchio, figure maternelle et incarnation de la Loi. Ici, cette fée est plus évanescente ; on court après elle, comme Pinocchio.
Aimé est « dompteur (il en a l’allure) de nuages ». Muni d’un fouet, il les traque partout, dans des paysages variés, exotiques, où le bleu et le vert (et donc le jaune) dominent. Les couleurs, feutre ou aquarelle, sont superbes et se chevauchent parfois, comme dans les estampes anciennes. Le trait, à l’encre, est net et délicat, traçant de belles arabesques et construisant des feuillages luxuriants où se cache la belle.
L’album, poétique, est aussi un « cherche et trouve », à la manière des assiettes anciennes où il fallait trouver un personnage caché dans le dessin. C’est un beau voyage que celui-ci, amoureux et curieux.

5 questions à poser à un oiseau

5 questions à poser à un oiseau
Laurence Gillot – Guilin Braïda
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Pour faire le portrait d’un…

Par Michel Driol

Avec sa voix haut perchée, le narrateur est harcelé par la bande de Barnabé. Rentrant de l’école, il trouve un carnet où une écriture enfantine a écrit 5 questions à poser à un oiseau, mais aussi à la guerre ou à la neige qui fond. L’autrice ? Sa voisine, qui se fait reconnaitre en lui posant 5 questions.5 questions qu’il modifiera un peu sur le tableau noir  – 5 questions à poser à quelqu’un qui a une drôle de voix… Et le maitre de proposer qu’on écrive 5 questions à ceux qui se moquent…

Voilà un récit qui d’abord s’inscrit sur un fond de dénonciation du harcèlement. Un harcèlement qui vise un garçon, dont la voix de soprane attire les moqueries, dont la voix étrange est d’abord ce qui le caractérise, y compris pour la jeune voisine qui vient rechercher son carnet. Comment aller outre les particularités physiques qui échappent à la norme ? Faut-il les remarquer ? En faire abstraction ?

Mais, s’il aborde ces questions-là, cette souffrance ressentie par le héros, le récit le fait avec beaucoup de créativité, à travers cette forme à la fois poétique et politique des cinq questions. Cinq questions posées à ce qui nous entoure, tant  éléments naturels que réalités humaines. C’est en cela que la dimension poétique rejoint la dimension politique du vivre ensemble. Cinq questions qui, certes, invitent à mieux cerner l’autre dans son identité mais qui ne sont pas suivies des réponses dans l’ouvrage. Soit parce que les éléments à qui elles sont adressées n’ont pas la parole – oiseau, neige, guerre – soit parce que les questions sont plus importantes que les réponses, qui invitent à l’introspection et à la réflexion.

La thématique très prévertienne de l’oiseau parcourt tout l’ouvrage. Dans les illustrations où les oiseaux reviennent comme un leitmotiv, élément de moquerie dans la bulle disant les insultes adressées par Barnabé au narrateur, héron majestueux devant un ballon à la fin.  Dans le texte, avec le héron brodé sur le mouchoir ou devenu objet de jeu pour les enfants qui  peuvent enfin prendre leur envol.  Quoi de plus libre qu’un oiseau ?

Cet ouvrage qui s’empare d’une superbe idée et d’une forme très poétiques invite, évidemment, ses lecteurs et ses lectrices à le prolonger sur les pages blanches qui suivent le récit, les incitant à questionner le monde plutôt que de se contenter de réponses toutes faites, et à prendre leur envol, comme les deux héros à la fin du récit pour aller à la découverte des autres. Gageons que, dans les rencontres et les dédicaces, il y aura toujours 5 questions à poser à une autrice, à une illustratrice et à un éditeur. Pourquoi pas ?

Rouge

Rouge
Jan de Kinder
Didier Jeunesse 2015

Lutter contre le harcèlement à l’école

Par Michel Driol

C’est la narratrice qui le remarque : Arthur a les joues toutes rouges. Et tout le monde se moque de lui, à commencer par Paul, qui fait peur à tout le monde. Mais la narratrice ne trouve pas le courage de dire que Paul harcèle Arthur. C’est alors la classe qui fait bloc pour dire ce qui s’est passé, et soutenir la narratrice.

Un album publié il y a dix ans déjà, mais qui n’a pas pris une ride tant le harcèlement scolaire est devenu un fléau. A travers les yeux d’une enfant, on parcourt toutes les phases, comment cela commence, le silence imposé par le caïd local, les questions qui se bousculent dans la tête de la fillette. Comment oser s’opposer, comment oser dire quand on se sent menacée à son tour, face à un danger vu, lui aussi, à hauteur d’enfant, disproportionné (elle se voit morte) et donc insurmontable. L’album dit aussi la force du collectif, de la classe, pour sortir de l’impasse, l’enchainement des petits faits, des petites actions, d’un courage partagé pour défendre la victime. Ainsi conçu, l’album qui raconte l’empathie d’une fillette pour un jeune garçon, est bien propre à susciter des débats en clase, pour à la fois se mettre dans la tête du harcelé, du harceleur et des témoins.

Le texte, justement imprimé en rouge, dit bien les hésitations, les états d’âme de la fillette, confrontant ses pensées à ses actes, et donnant à entendre les voix des autres : camarades, maitresse…  Les illustrations utilisent différentes techniques (gouaches, collages) pour donner à voir cette histoire, dans une dominante de rouge. Rouge, ce sont les joues d’Arthur, ce sont aussi les feuilles de l’arbre, c’est toute la ville qui se met à l’unisson d’Arthur, mais c’est aussi la représentation de Paul sous forme d’un monstre mythologique aux grandes dents, c’est enfin le rouge de la honte qui envahit la classe, lorsque la fillette n’ose pas lever le doigt…

Un album, dont la fiction au texte particulièrement réaliste utilise les ressources de l’imaginaire dans les illustrations, qui alerte sur le harcèlement à l’école, et montre que les enfants ont le pouvoir d’y mettre en terme en étant unis par la solidarité autour de la victime, en se désolidarisant du harceleur.

Sur la route du bled

Sur la route du bled
Karim Ressouni-Demigneux – Karine Maincent
Kilowatt 2025

Retours au Maroc

Par Michel Driol

Cette route du bled, c’est celle du retour au village marocain où vit la famille maternelle du narrateur. Chaque été, sa mère dessine les « commandes » passées par sa famille, qu’elle met toute l’année à acheter, au meilleur prix, qui s’entassent sur la voiture dans un voyage d’été vers le Maroc, voyage rituel et ritualisé jusqu’à ce que la modernisation du Maroc rende ces achats en France inutiles.

On est, avec les yeux d’un enfant, au cœur d’une famille marocaine vivant en France, avec ses rites, ses superstitions, et, par-dessus tout, l’expression de relations familiales joyeuses et affectueuses. Très colorées, les illustrations reflètent ce regard, avec cette perspective faussée des dessins d’enfant. Dans le texte, à l’imparfait, l’auteur évoque des souvenirs, souvenirs de sa mère, illettrée, souvenirs de ces voyages vers le Maroc, souvenirs des rituels d’achats, souvenirs des années d’enfance dont la temporalité est immuable, avec ses épisodes redoutés et ceux qui sont attendus. De fait, cette nostalgie attendrissante, sans mièvrerie, est comme l’écho d’une époque à jamais disparue. Pourtant, ’album s’inscrit dans une double temporalité. D’abord, longuement, celle d’une année, avec ses temps forts, les commandes, la recherche, les soldes, le départ, le voyage et l’arrivée. Une année où se succèdent des souvenirs qui mêlent des sentiments contrastés, joie et embarras (le chargement improbable de la voiture, le salon ressemblant à l’atelier du Père Noël). Puis le temps s’accélère avec l’irruption du passé simple : les années passent, la voiture est moins chargée, jusqu’à ce voyage ultime, celui des parents qui retournent vivre au Maroc, nouveau voyage dans une voiture à nouveau chargée d’une pyramide de paquets sur le toit. De fait, à la nostalgie du début succède une émotion, celle de toute une vie passée entre deux continents, celle de toute une vie passée à élever des enfants dans un grand ensemble. Celle d’un départ.

Cet album est donc un magnifique hommage rendu aux parents du narrateur. La figure du père, plus en retrait, présent. La figure de la mère, dont l’auteur dresse un portrait plein d’admiration, une femme forte, attachée à ses superstitions, débrouillarde.  Cette mère qui enterre quelque chose avant chaque voyage, comme un talisman, trésor caché que les enfants, devenus grands, iront déterrer après le départ des parents.

Un album émouvant, chargé de la nostalgie de l’enfance, qui donne à voir les émotions, les plaisirs, les souvenirs d’un enfant franco-marocain dans une famille pleine d’affection, mais aussi qui s’inscrit dans le temps qui passe.

Le Casting

Le Casting
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse 2015

A la recherche de la nouvelle star

Par Michel Driol

Quand un auteur, Gilles Bachelet, est à la recherche d’un nouveau personnage pour son prochain album, cinq de ses précédents héros se réunissent afin d’organiser un casting. Défilent donc sous nos yeux une soixantaine de candidats, kangourou, ornithorynque, tortue, bonobo, raton laveur…, tout au long d’une journée chargée,  parfois éprouvante pour le jury, toujours jubilatoire pour le lecteur !

Ce casting présente une série de saynètes désopilantes, tant dans l’illustration que dans le texte, réduit à une seule ligne, qui l’accompagne, le commente.  Un texte où abondent les bons mots, les jeux de mots, mettant souvent l’accent sur les caractéristiques des candidats de façon inattendue. A la façon de la bande dessinée, les personnages parlent aussi, se présentent, ou jugent les candidats. Comme toujours chez Bachelet, le dessin est expressif, précis, plein de trouvailles et de détails savoureux. Si le récit fait se succéder les candidats, l’un sert quelque peu de fil rouge, le bébé panda rouge, dont on suit la progression depuis sa lettre de motivation, la manifestation extérieure de ses fans, et soin entrée remarquée, façon star juste avant le coup de théâtre final.

L’album vaut aussi par son intertextualité : avec Gilles Bachelet, bien sûr, par les cinq personnages qui assurent le casting, mais aussi par les dernières pages, qui évoquent une histoire d’amour et Xox et Oxo. Références aussi à d’autres, le mouton dans sa boite du Petit Prince, traité de mythomane par un membre du jury quand il annonce ses 145 millions d’exemplaires, Mickey, renvoyé impitoyablement  par le jury en raison de son accoutrement qui « n’amusera personne ». Deux scènes qui montrent les limites de ce jury dans sa culture ou dans sa capacité à découvrir de nouveaux talents ! Mais aussi un personnage de loup, qui devait venir accompagné d’un agneau, qui a eu un empêchement, allusion amusante bien sûr à La Fontaine…

Pour autant, l’album brouille les codes à la façon d’un Tex Avery ou d’un Pirandello. Qui a le pouvoir ? les personnages ou l’auteur ? C’est bien ce dernier qui, à la fin, tranche et s’impose. Où est le réel ? Où est l’imaginaire ? Les frontières se brouillent mais donnent à voir une démarche de création, faite de recherches, de doutes, de tentatives avant le choix final.

Gilles Bachelet propose une galerie de personnages sur lesquels il jette un regard plein d’affection, les caricatures n’étant jamais méchantes ou malveillantes. Ses héros animaux sont humains, si humains, dans leurs problèmes de couples, dans leur timidité, dans leurs prétentions, dans leurs défauts. Quant à l’auteur, il fait son portrait en pied, de façon quelque peu mégalomane, tout au début !

Un album où l’absurde se conjugue à la tendresse, où l’humour est omniprésent,  dans ce jeu subtil entre le texte et l’illustration, une galerie de personnages hauts en couleurs, potentiels héros d’un jour…

Avant toute chose

Avant toute chose
Carl Norac & Eléonore Scardoni
Cotcotcot 2025

La musique et le paysage

Par Michel Driol

Tout commence par une note de musique qu’on attend, un texte imprimé sur un calque révélant-masquant une page jaune illustrée d’un rectangle noir, et un autre texte, remontant au big bang. Puis le voyage commence, page après page, autour d’un incipit qui évolue : la première fois que je suis entré en musique, la deuxième fois que je suis entré en musique… jusqu’à la septième fois. On est alors au centre du recueil, où se font face le paysage et la musique.  Alors commence le retour, avec un incipit la septième fois que je suis entré dans un paysage, puis la sixième fois… Et enfin la page jaune, et son rectangle noir, et le calque final qui clôt le texte sur une ultime question.

Album, recueil , ou livre d’artiste, ce livre est tout cela à la fois, dans sa construction, dans sa conception, pour entrainer le lecteur, le « tu » du texte, dans un voyage expérimental entre les mots de Carl Norac et les lithogravures Eléonore Scardoni. Ces dernières transcodent, en fait, des perceptions auditives où l’on reconnait le motif des ondes sonores sur des fonds colorés, dans une belle abstraction figurative. En fin de livre, une page précise où ces sons ont été entendus, volière, marais, jardin, et identifie les sons : oiseaux divers, mais aussi travaux ou train qui passe, donnant ainsi à voir cette fabrique des œuvres dans lesquelles s’inserre le texte de Norac.

Le texte propose ainsi un aller et retour, tant dans le temps que dans l’espace. Espace du paysage, bien sûr, paysage tantôt maritime avec la vague et le sable, domestique avec le lit ou le jardin, paysage habité de grenouilles ou d’oiseaux.  Paysage sonore, où se mêlent  bruit de la nature, instruments de musique, et surtout silence. Mais aussi voyage dans le temps, aussi bien à l’échelle de l’univers (avant le big bang) qu’à l’échelle individuelle, celle des souvenirs, marquée par l’anaphore la première, deuxième… fois.

Avec Verlaine en arrière-plan, de la musique avant toute chose, le texte s’interroge sur les origines, sur ce qu’il y avait avant toute chose : la musique ou le silence ? Mais le silence n’est-il pas aussi de la musique ? Un recueil qui joue sur le crescendo – decrescendo, sur le voyage aller-retour, dans lequel il convient de s’immerger afin de se laisser emporter par les textes et les œuvres graphiques qui renvoient à notre propre expérience du monde, de la musique et de l’observation des paysages. Si la poésie est ce qui donne à voir, elle est aussi ce qui se tait pour donner à entendre, dans de grandes marges de silence…

A 20 000 lieues de la carotte bleue

A 20 000 lieues de la carotte bleue
Sébastien Telleschi
Little Urban 2025

Jules Verne au pays des lapins

Par Michel Driol

De 2015 à 2020, Sébastien Telleschi a publié trois cherche et trouve géants, à la Recherche de la carotte bleue. Il revient, avec un ouvrage bien plus ambitieux.

Sur ordre du roi, la professeur Otto Lapinenbrock qui a consacré sa vie à l’étude de la carotte bleue, est sommé de trouver cette dernière, en moins de 3 mois. Le voilà parti, avec quelques compagnons, au nombre desquels Passepartout, le champion de lutte gréco-romaine Ned Lapinobalez, le major Lapinobellum, la chanteuse Miranda Lapinobella, et le journaliste Marcus Lapinopulitzer. Mais leur bateau est accosté par un sous-marin, et les voilà aux prises avec le capitaine Nemo, qui s’est débarrassé de la fameuse carotte en la jetant sur une ile. Ils parviennent à s’évader, et se retrouvent bien au Nord, où on les persuade que la carotte bleue est au fond du volcan Háröúntázzieffärlf. Et les voilà au centre de la terre… Toujours à la recherche de la carotte, ils vont ensuite traverser l’Afrique en ballon, rentrer à Londres, faire le tour du monde pour finalement rencontrer l’inventeur d’un canon géant….

Amateurs d’histoires de lapins et du Jules Verne, ce livre est pour vous. Car si tous les personnages sont des lapins, le récit enchaine la trame – ou des épisodes –  de plusieurs romans de Jules Verne et s’amuse à donner à ses personnages des noms qui sont autant de clin d’œil aux héros verniens. Il n’est pas jusqu’à l’écriture qui se fait parfois pastiche de l’auteur de science-fiction, avec quelques notations techniques, scientifiques ou éducatives… Rien de trop cependant, car le récit est enlevé et l’on suit avec plaisir les héros dans leur course folle à travers le monde, à la poursuite – comme souvent chez Jules Verne ou dans les contes – d’un défi, d’une quête. Ici c’est une carotte bleue, que l’on croit initialement dotée de tous les pouvoirs, mais dont on découvre petit à petit qu’elle ne sert à rien, avant le rebondissement final. Objet dont on suit la trace, objet qui, dans ce récit en randonnée, est passé de main en main, et dont les différents propriétaires se sont débarrassés. Quête de l’inutile ? L’important est la constance avec laquelle les personnages se lancent dans cette aventure rocambolesque.

Quant aux lecteurs… ils retrouvent, pour les plus âgés, l’univers de Jules Verne qui s’accorde à merveille avec celui de Sébastien Telleschi : même sens du détail, même gout pour les machines étranges, même attrait pour les aventures aux multiples rebondissements et pour les personnages hauts en couleur. Les plus jeunes y trouveront comme un avant-gout des romans verniens, se perdront peut-être parfois dans la densité du texte (un long texte, ce qui est rare aujourd’hui dans l’album), mais seront sensibles aux illustrations. Pas de tentation de se faire le pasticheur des illustrations parues chez Hetzel, mais des illustrations riches en couleur, pleines d’humour, de détails précis, qui plongent le lecteur dans cet univers si cosy des clubs anglais – revus à la sauce lapin, bien sûr – ou auprès de machines volantes, sous marines, terrestres qui sentent bon l’ingéniosité du XIXème siècle. Ah ! J’oubliais : la sagacité du lecteur est mise à rude épreuve dans chaque chapitre où il faut trouver une carotte bleue… ce qui n’a rien d’évident !

Un album de très grand format pour un cherche et trouve revisité : on trouvera certes une carotte bleue par chapitre, mais on retrouvera aussi des romans de Jules Verne, et le plaisir d’aventures incroyables jusqu’à une chute qu’on ne révélera pas ici…

Comment fonctionne une maitresse ?

Comment fonctionne une maitresse ?
Susanna Mattiangeli – Chiara Carrer
Rue du Monde 2013

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur les maitresses

Par Michel Driol

Si vous voulez apprendre quelles sont les différentes sortes de maitresses – les courtes, les larges et les minces –, ce qu’il y a à l’intérieur des maitresses – des tables de multiplication, des fleuves, des montages –, ou à quoi ressemblaient les maitresses préhistoriques, ce livre est pour vous !

Avec beaucoup d’humour et d’originalité, tant dans l’approche textuelle que dans les illustrations – cet album évoque ce personnage si important dans la vie de tous les enfants, la maitresse (parfois un maitre, pourtant, selon l’album). A une époque où il est de bon ton de dénigrer les enseignants, mais à une époque aussi où leur recrutement se fait de plus en plus difficile, pour de nombreuses raisons, voici un livre à conseiller à toutes et à tous. Un livre pour que les plus âgés se souviennent de leurs maitresses, de celles – et de ceux – qui les ont marqués, qu’ils rencontrent aussi dans la rue. Un album pour évoquer la nostalgie de ces années d’école, et pour dire ce qu’on éprouve souvent en retournant en classe : la salle est devenue plus petite, la maitresse aussi. Façon de dire comment ils étaient perçus avec des yeux d’enfants…

Pour les enfants qui liront cet album, ce sera l’occasion de reconnaitre leur maitresse parmi celles présentées, sa façon de s’adresser à eux, en chantonnant, en détachant les syllabes, ou en hurlant… Sa taille, ses vêtements. Ce sera l’occasion de retrouver tous les savoirs qu’elle possède, la relation qu’elle entretient avec eux, car l’album, on l’aura compris, donne une vision très positive des maitresses, de l’ambiance de l’école.

Cet hommage aux enseignants est porté par un texte qui  joue sur la poésie, mais aussi sur le côté scientifique, avec ses classifications loufoques, ses descriptions à la fois réalistes et pleines d’humour. Faites surtout avec des collages, les illustrations utilisent le matériel scolaire, les cartes, le papier millimétré, pour entrainer dans un univers assez surréaliste où les maitresses peuvent être enracinées au sol. Si le texte et l’illustration se moquent parfois gentiment des travers des maitresses, c’est, au final, un grand sentiment de reconnaissance qui se dégage de l’ensemble.

Un album qui ne s’est pas démodé pour dire  l’importance des enseignants dans la vie de tous, mais aussi pour évoquer, avec nostalgie, les années d’école, quand le monde et les adultes paraissaient immenses…

Pavel et Mousse

Pavel et Mousse
Aurore Petit
Les Fourmis rouges 2025

Prendre un enfant part la main…

Par Michel Driol

Lorsque Pavel le lapin se promenant dans la forêt trouve une drôle de petite chose, il ne se doute pas que c’est un bébé, un bébé panda qui plus est. Ce dernier ne sait que dire mui-mui. Pavel le recueille, le nomme Mousse, et, avec l’aide de ses voisins à la famille très, très nombreuse, apprend à prendre soin de lui. Mousse grandit, entouré de l’amour de Pavel et de l’affection de la famille voisine. Piques niques en forêt, fêtes d’anniversaire, la vie suit son cours et Mousse dépasse en taille Pavel.

C’est d’abord un livre au format et à l’épaisseur assez rares en littérature jeunesse. Format d’un livre de poche, une bonne centaine de pages, un signet, un découpage en treize chapitres, voilà un livre qui raconte une enfance en prenant le temps de la raconter, de rendre sensible le temps qui passe, et ce qu’il faut de patience pour élever un enfant et devenir parent. Pour autant, on retrouve les caractéristiques de l’album, texte le plus souvent en page de gauche, et illustration en page de droite. Avec quelques exceptions qui vont du côté de la BD, pleine page et bulles pour les paroles, ou vignettage montrant la succession des actions.

C’est ensuite un livre à la fois drôle et émouvant. Drôlerie des situations, en particulier lorsqu’on voit la famille voisine envahie par des enfants tous plus agités les uns que les autres, ou lorsqu’on se voit avec humour Pavel peinant à nourrir – laver – nettoyer – cette drôle de petite chose. Mais émouvant aussi à plus d’un titre. Lorsqu’on voit les peines prises par Pavel pour s’occuper de Mousse, l’affection réelle et sincère qui les lie, la solidarité entre voisins pour conseiller et profiter ensemble des moments de la vie. Aurore Petit prend le temps de retracer ainsi les premiers pas dans la vie d’un enfant, la répétition des soins à lui donner, le premier apprentissage de la langue, avec ses erreurs créatrices, mais aussi les premières crises de l’adolescence.

C’est enfin un livre qui questionne sur l’identité et la parentalité. Mousse se sent lapin – une autre sorte de lapin dit-il, ou un être à moitié lapin, à moitié panda lui répond Pavel. Belle façon de parler du métissage, de l’adoption, de ce qui est naturel et de ce qui est acquis, de la construction complexe de l’identité individuelle. Quant à Pavel, il devient parent, père. Qu’est-ce qui relie un parent et son enfant ? La ressemblance ? La filiation biologique ? Non, répond l’album, c’est l’amour qui constitue ce lien, les peurs du parent, la confiance de l’enfant. Mousse et Pavel forment ainsi, au fil des pages, un duo sympathique et attachant, auquel vient se joindre une petite lapine voisine, Bénédicte, seul personnage féminin bien identifié, caractérisée par son affection pour Mousse et son ingéniosité !

L’album, qui a été justement récompensé par la Pépite du livre illustré en 2025 à Montreuil, aborde, avec humour et une grande simplicité dans le texte ou dans les illustrations très explicites, des thèmes forts et sensibles, comme la parentalité, l’adoption, le temps qui passe et fait grandir les enfants.