Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière

Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière
Mathilde de Lagausie
Rouergue 2026

De ferme en ferme…

Par Michel Driol

Il y a Sam Carson, un adolescent à la jambe mal réparée après une fracture. Il y a Walter Cobb, un colosse, immense, plein de bonté. Et puis, un jour, ces deux–là font la route ensemble, une route d’ouvriers agricoles aux Etats Unis, au début du XXème siècle. Réparer un toit, moissonner, ils survivent de petit boulot en petit boulot jusqu’au jour où ils sauvent Mercy, une jeune noire, de ce qui parait être une tentative de viol, en laissant ses agresseurs morts. Ils sont donc trois à faire la route désormais, et Mercy se révèle enceinte.

Voilà un roman épique qui fait songer, par ses personnages, par les lieux dans lesquels il s’inscrit, à l’univers de Steinbeck, celui de Des souris et des hommes, celui des Raisins de la colère aussi. Un Steinbeck qui, tout en assumant le réalisme des situations, des rapports sociaux, de la violence et du racisme, n’hésiterait pas à faire une petite incursion du côté de la magie et du fantastique. Car Walter Cobb détient des pouvoirs surnaturels, une force mystérieuse qu’il utilise pour les tirer de mauvais pas, mais une force qui ne peut pas tout. C’est un roman qui entraine le lecteur à la suite de ces personnages sur des chemins de poussière, vers un eldorado mythique, une sorte de paradis, un domaine nommé Jugement, où un juge accueille les gens comme eux. Sur des chemins d’or aussi, l’or résidant dans la qualité des relations tissées entre ces trois là, au-delà de la couleur de peau, du genre, de l’âge. Solidarité, entraide, amitié, amour aussi afin de ne laisser personne au bord du chemin. Mais ces chemins sont aussi jalonnés d’étapes bien différentes. Des fermes où les ouvriers agricoles sont traités comme des moins que rien. Des villages où se sont réfugiés des descendants d’esclaves noirs. De maisons accueillantes parfois. Se profile ainsi, en arrière-plan, toute une galerie de personnages bien représentatifs de l’humanité, avec ses bons côtés, ses mauvais côtés aussi : racisme, difficulté à accueillir l’autre.

Petit à petit, le narrateur révèle le passé des personnages et son propre passé, doublant ainsi le voyage géographique d’un voyage historique. Ce qu’ont été leurs vies, les blessures secrètes, les mépris des uns et des autres qu’ils ont dû subir., les personnages qui les ont marqués et fait souffrir. Car ces trois personnages ont tous été meurtris par la vie, de différentes façons. Peut-on se réconcilier avec son passé ? Peut-on pardonner ?

Tout le texte est porté par la voix de Sam, dans une langue souvent orale, parfois familière, bien à l’image de ce personnage. Une langue qui sait susciter les émotions chez le lecteur : peur, espoir, empathie pour ces trois-là qui ont à souffrir de la fatigue, du froid, de la faim, mais aussi de la hargne de ceux qui les poursuivent.

Un roman souvent bouleversant, aux multiples rebondissements, à la recherche utopique d’un lieu et d’un temps où blancs et noirs se mélangeront, construit autour de trois personnages à la fois bien ordinaires et pleins de force.

Préparer le bouillon

Préparer le bouillon
Lee Sang-kyo et Bamco – Traduction Charlotte Gryson
Cotcotcot 2026

Bon appétit !

Par Michel Driol

On connait peu en France la cuisine coréenne. Cet album est l’occasion de découvrir un classique, le bouillon de nouilles aux anchois, mais aussi un poème en coréen – heureusement traduit – qui clôt l’ouvrage.  Mais on est bien loin du livre de cuisine traditionnel !

Tout d’abord, trois pages montrent la préparation des anchois : des gros plans sur des mains qui retirent la tête et le filament noir, avant d’élargir le champ pour montrer les anchois, les uns entiers, les autres à l’état d’arêtes, sur un papier journal. Et c’est là que l’on passe dans une série débridée de pages où les anchois s’échappent, s’envolent au milieu des oiseaux, côtoient une ballerine sur la scène, visitent un musée dans lequel on reconnait des tableaux célèbres où les humains sont devenus des anchois, s’envolent dans l’espace, bronzent sur la plage. Mais une main se profile sur la page du journal, interpelée par un des anchois. Et l’on revient au début pour découvrir un père et son enfant vidant une quantité phénoménale d’anchois, tandis que la mère prépare le bouillon que tous dégustent en famille…

Deux parties bien distinctes donc pour cet étonnant album plein de drôlerie et de poésie.  Une partie bien réaliste qui plonge dans la confection familiale du bouillon, avec des rôles bien identifiés. Celui du père et de son enfant, petites mains se livrant à la préparation des ingrédients, non seulement les anchois, mais aussi les légumes (dont les carottes peu aimées des enfants coréens, carottes dont la traductrice a malicieusement modifié le nom…). Une belle façon de montrer le rôle de la cuisine comme lien familial, à la fois dans la préparation et dans la dégustation, avec le bébé à table. Faire la cuisine, manger, c’est partager des plaisirs, c’est aussi transmettre toute une culture d’une génération à l’autre, dans l’émotion d’un instant de complicté, quel que soit le pays.

Mais la partie centrale offre une plongée dans un imaginaire débridé et réjouissant, un univers dans lequel les anchois s’humanisent, prennent la place d’hommes et de femmes, dans un joyeux carnaval. Il n’est que de voir les anchois ballerines, les anchois chapeautés visitant le musée, ou allongés sur leurs serviettes de bains… tout cela comme illustration dans le journal, tandis que l’on peut lire des articles bien fantaisistes ou voir des publicités pour des films bien connus et délicatement anchoïsiés…  Est-on dans l’imaginaire de l’enfant qui s’évade, en rêvant, loin de cette tâche répétitive ? N’est-on pas aussi dans une sorte de critique sociale : ne sommes-nous pas quelque part ces anchois aux mains de plus puissants que nous, disposant de nous à leur guise ? L’intérêt de l’album est bien dans la subtile articulation entre ces deux propositions, entre le réel familial et l’imaginaire extérieur, entre la poésie minimaliste des mots qui disent la recette et l’exubérance du journal bavard…

Un album bien déjanté, entre la parodie du documentaire gastronomique – les cadrages pleins de vie et de rythme font penser à des émissions culinaires – et la lecture fantasmée d’un journal – entre fausses nouvelles du 1er avril et fake news. Un album, en tous cas, qui montre l’originalité de la production littéraire pour la jeunesse coréenne.

Le Fil de notre histoire

Le Fil de notre histoire
Fabian Negrin – Kalina Muhova
La Martinière jeunesse 2026

De Lucie … à Lucy

Par Michel Driol

A 90 ans, Lucie se souvient. Sa rencontre avec Giorgio, dans les années 50. Son enfance sur la plage. Puis elle évoque la rencontre de ses parents, celle de son grand père avec sa grand-mère. Et ce bijou qu’elle porte, bijou de famille, dans sa famille maternelle depuis les croisades, bijou hérité dit-on de Néfertiti elle-même… Mais, avant Néfertiti, des esclaves ou des marchands de fruits, jusqu’à cette lointaine ancêtre, Lucy.

Partant du proche, du présent, l’album remonte d’abord dans les souvenirs de Lucie, raconte sa propre vie, dit ce dont elle a hérité, bijou et histoire familiale telle qu’elle a été transmise. Une histoire familiale à la fois simple et complexe. Simple, car il n’y a pas de divorce, de famille recomposée. Complexe car elle se construit à partir de nationalités différentes : père italien, mère anglaise. Grand-mère chinoise. Et, lors des croisades, rencontre entre le chevalier anglais et une princesse arabe.  Des rencontres qui mettent en évidence l’amour comme lien entre les individus, hommes et femmes, enfants. Puis, faute de traces écrites ou de récit oral, l’album prend une dimension plus universelle, remontant l’arbre généalogique de Lucie jusqu’à cette lointaine ancêtre commune, trouvée en Ethiopie. Qu’est-ce qu’une famille ? Voilà la question à laquelle l’album apporte une double réponse. Une famille, c’est d’abord l’amour entre ses membres. Une famille, c’est aussi la rencontre de l’autre pour fonder un foyer avec lui, avec elle, et l’autre vient toujours, dans cet album, d’ailleurs.  De ces plus ou moins lointains ancêtres, on hérite les yeux en amandes ou les cheveux crépus, traces, vestiges de ceux et celles qui nous ont précédés. Une famille, ce sont des liens, des fils qui constituent notre histoire, pour reprendre le titre.

Tout cela est évoqué plus qu’expliqué à travers un texte volontairement succinct. Pour aider à se repérer dans le remontée du temps, la date des épisodes est indiquée sur certaines pages, avec sobriété. En quelques phrases, Lucie, narratrice, plante un décor, évoque une ambiance, donnant souvent la parole à ses parents, à son grand père. Façon de faire résonner leurs voix dans le présent, ou de prolonger ce qui est transmis, oralement, d’une génération à l’autre. Si le texte suggère les émotions, les sentiments éprouvés par les membres de la famille, il énonce aussi, de façon très factuelle, la profession, la biographie des aïeux.

Les illustrations suggèrent des atmosphères très différentes selon les époques. Maison de brique dans la forêt, qu’on dirait sortie d’un livre de contes, intemporelle. Plages en teintes douces, comme si la nostalgie voilait la lumière de l’Italie.  Londres sous la pluie et le brouillard. Tout baigne dans une palette pleine de douceur, comme pour mettre en évidence le rouge. Rouge des fonds sur lesquels se détachent les portraits en vignettes. Rouge de ces lignes, en pointillé, qui relient un personnage à l’autre, un objet à un autre. Lignes qui font, bien sûr, écho au fil du titre. Ces choix, dans l’écriture, dans les illustrations, laissent ainsi au lecteur toute une place pour imaginer, remplir les non-dits du texte ou de l’illustration, tisser à son tour les fils de cette histoire, faire converser, à son tour, le passé et le présent, mais aussi se questionner sur sa propre histoire familiale.

Un album tout en délicatesse qui joue sur les émotions, les sens, pour articuler la petite histoire familiale avec la grande histoire de l’humanité, montrant que nous sommes le fait de croisements, de métissages, que nous avons des racines multiples, mais que l’important, c’est, bien sûr, l’amour qui nous lie.

La Moustache de grand

La Moustache de grand
Alexandre Juza
Didier Jeunesse 2026

Ras le bol des règles !

Par Michel Driol

Dur, dur d’être un enfant pour le narrateur : on peut ni manger autant de madeleines qu’on veut, ni quand on veut. En revanche, on est obligé de finir son assiette de petits pois… Les adultes, eux, font ce qu’ils veulent et quand ils le veulent. Pas de règle pour eux ! Le signe distinctif des adultes ? Les poils… il suffit donc de se fabriquer une moustache pour être grand et faire ce qu’on veut. Oui mais voilà, n’y a-t’il que des avantages à grandir si vite ?

Avec beaucoup d’humour, l’album montre un héros qui, comme tous les enfants de son âge, vit douloureusement les nombreuses règles qu’on lui impose. Plein de malice, quelque peu insubordonné, il fait preuve d’un certain sens de l’observation et de déduction. Les moustaches ne poussent-elles pas comme les plantes ? Mais surtout, il a envie, lui aussi, de faire ses propres choix avant de découvrir qu’ils peuvent être lourds de conséquence : mal au ventre, aux pieds…

L’album vaut par le lien amical qui existe entre le narrateur et une autre rebelle, Sarah. Elle, c’est la douche quotidienne qu’elle ne supporte pas. Sa technique pour se faire une moustache fonctionne moins bien que celle du narrateur, et elle reste petite… mais son amitié reste indéfectible et précieuse !

C’est donc un sujet sérieux qui est abordé par cet album, le désir de devenir grand, de s’affranchir des règles, le désir de jouir d’autant de libertés que les adultes. Mais il est traité de façon particulièrement comique. D’abord en raison de la naïveté bien enfantine du narrateur, de sa vision pleine d’innocence du monde qui l’entoure, qui passe aussi bien par le texte que par l’image. Une langue orale, tant dans le récit que dans les dialogues, vivante, familière, bien à l’image de ce petit garçon déluré. Quant aux illustrations,  elles le montrent sous une tignasse blonde,  avec des yeux et une bouche très expressifs, au milieu de décors envahis d’une foule de détails pittoresques : le désordre de la chambre, la scène de petit déjeuner où tout déborde, ou les enfants sagement alignés dans les couchettes. Tout est là pour faire ressentir la singularité de ce garçonnet, pas plus haut que trois pommes, mais finalement bien décidé à prendre son temps pour grandir !

Un album qui explore avec tendresse le désir de grandir, de s’affranchir des règles, un album qui sait choisir un bon angle de narration, autour d’un personnage attachant entre candeur et malice !

Ramson & Aki

Ramson & Aki
Aurélie Wilmet
CotCotCot éditions 2026

L’ours qui aimait la forêt et la forêt qui aimait l’ours

Par Michel Driol

Deux personnages pour cet album : un vieil ours qui adore l’ail des ours, et une forêt boréale, Aki. Et, pour lier l’un à l’autre, le vent, sorte d’esprit de la forêt, peut-être. Tout commence au printemps, quand Ramson émerge don long sommeil hivernal, les narines chatouillées par l’odeur de l’ail des ours. Puis arrive l’été, avec les baignades. Et enfin survient l’incendie, qui détruit la forêt. Mais, au printemps, l’ail des ours est encore là, et Ramson le premier à se réveiller…

Ramson et Aki propose un album qui articule différents registres. Un registre très poétique d’abord, avec cette amitié entre un ours et la forêt qui l’abrite, le protège, avec laquelle il échange, il parle. Forêt qui se souvient aussi des légendes anciennes. Avec ce vent, représenté comme un simple trait oranger, véritable souffle de vie, force spirituelle. Avec ce passage des saisons, reprenant un motif  poétique, pictural, musical, bien connu.  Avec cette langue du narrateur, aux phrases souvent longues et enveloppantes, et celle des personnages, parfois dans l’urgence, parfois presque dans la préciosité…. Mais aussi un registre plus écologique, qui illustre la symbiose entre milieu naturel et animaux, qui alerte sur les dangers si actuels des grands feux de forêts, qui atteignent aussi les forêts boréales. Et enfin un registre plus philosophique, l’ours, animal qui ressemble le plus à l’homme, le symbolisant ici dans un milieu dont la fragilité n’est plus à démontrer. Pour autant, les illustrations ne jouent pas sur l’anthropomorphisme, ou la tentation de faire de ce grizzly un nounours bien gentil. Certes, il possède un nom propre, mais on le voit mâcher à belles dents l’ail, se baigner, ruisseler, la fourrure comme mal léchée… Tel qu’il est, il permet néanmoins de susciter l’empathie du lecteur.

Un album qui raconte une histoire simple, avec peu de personnages, accessible aux plus jeunes, mais un album optimiste dont les sens symboliques mettent en valeur la force vitale de la nature, capable de se régénérer après une catastrophe.

La Cité des lettres

La Cité des lettres
Jonas Tjädeer, Maja Knochenhauer
Traduit (suédois) par Catherine Renaud
Rue du monde, 2025

Habiter les lettres

Par Anne-Marie Mercier

Les éditions Rue du monde méritent bien leur nom, ici c’est à plus d’un titre.
Quelle bonne idée tout d’abord, d’avoir traduit du suédois ce bel album ! C’est aussi un abécédaire qui ne se contente pas de lister les lettres accompagnées de noms d’animaux commençant par chacune d’elles (Ara, Baleine, Eléphant, etc.). Il ouvre sur une véritable «cité»: chaque lettre, présentée en grand sur la page, a la forme d’un bâtiment et prend le nom de celui-ci : A comme atelier, B comme bibliothèque, C comme château, D comme dépôt-vente, E comme Électrique (centrale), F comme Ferme… On s’éloigne donc de la liste préconçue et éloignée du quotidien des enfants pour rejoindre le réel et l’élargir (la centrale électrique ne fait pas partie de l’horizon de tous, et pourtant…).
L’intérieur de la lettre-bâtiment est présenté en coupe, comme une maison de poupée. L’atelier est un espace lumineux sous un toit pointu comme un A, les rayonnages s’empilent dans les différentes branches du B de la bibliothèque, un escalier monumental épouse la courbe du C château… Ces espaces sont peuplés de petits personnages en accord avec le lieu.
La tradition est pourtant respectée, comme un clin d’œil : on trouve aussi des animaux parfois incongrus dans le lieu, comme le flamant rose dans la ferme – on devine pourquoi : ils reprennent ainsi la tradition de l’abécédaire et un autre jeu consiste à cherche l’animal insolite et à vérifier la correspondance de son nom avec la lettre du lieu.
L’ensemble est fin et délicat, extrêmement élégant.

Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

TKT

TKT
Fabien Arca
Rouergue 2026

Se souvenir des belles choses, et des moins belles

Par Michel Driol

Tristan attend, une heure durant, que la professeure de français rende les copies du brevet blanc. Si le résultat n’est pas bon, il devra aller en seconde professionnelle. Une heure à se souvenir du rendez-vous avec ses parents et cette professeure, de ses essais au club théâtre, et surtout de sa liaison avec Ava, et du moment, dans la forêt, où il l’a perdue. Une longue heure pour l’adolescent.

Fabien Arca dresse ici le magnifique portrait d’un adolescent ordinaire, touchant par bien des aspects, un adolescent rabaissé par ses parents, ses enseignants, en plein désarroi. Un adolescent qui découvre l’amour mais qui, sous l’influence d’on ne sait trop qui ou quoi, se montre trop empressé avec Ava, n’écoutant que son désir à lui, dans un comportement machiste, incarnant, malgré lui, une masculinité toxique de mâle dominant. Cette histoire d’amour perdu est le double, dans le récit, du mythe d’Icare, mythe que Fabien, conduit au club théâtre par Océane, interprète dans une flamboyante improvisation. A trop se rapprocher du soleil, certes, on se brule les ailes, mais Fabien en propose une autre interprétation, que, par timidité, il garde secrète, y voyant le signe de la libération du père. Dans quelle mesure Fabien est-il Icare, parvenant à se libérer, à force d’introspection, non seulement de la pression paternelle, mais aussi de ses angoisses, de son absence de confiance en lui ? Et ce n’est pas pour rien que le texte se termine sure l’image du labyrinthe qu’est le collège, qu’est la vie aussi. A chacun d’y trouver sa voie.

Avec réalisme, et avec sobriété, dans une langue qui enchaine les phrases souvent courtes comme autant de flashs sur le monde qui entoure son héros, Fabien Arca dépeint avec justesse les questionnements des adolescents d’aujourd’hui, donne à entendre leurs souffrances, l’absence de modèles valorisants et positifs. Ce n’est pas un texte pessimiste, au contraire, mais un texte qui laisse émerger la prise de conscience du héros, qui comprend ainsi l’impact de ses actes, choses qu’il apprend à ses dépens, mais qui apprend aussi à revoir son jugement sur les autres, sur Mme Lallier, la professeure de français, sur Océane, sur Ava aussi, qu’il a perdue à jamais.

Entre  roman d’apprentissage et éducation sentimentale, dans un court récit qui respecte avec brio la règle des 3 unités, TKT attire avec empathie l’attention sur ces garçons en manque de modèle positif, qui cherchent leur voie, en pleine adolescence, en plein désarroi.

Le Presque Dernier Dinosaure

Le Presque Dernier Dinosaure
Barroux
Seuil jeunesse, 2025

L’ancêtre d’Elmer

Par Anne-Marie Mercier

L’album de Barroux présente ce qui pourrait être les derniers jours du dernier des dinosaures. On le voit se promener dans les feuillages, discuter avec des oiseaux, se faire rincer par la pluie, grelotter de froid… Sa solitude n’a rien de triste.
Le corps du dinosaure, juste tracé et répété à l’identique de page en page, varie : rayé par la pluie, entouré de brouillard ou de nuit, incliné… Ce corps apparait aussi comme ce qui enveloppe un squelette. Il peut aussi devenir bleu de froid, rouge à pois (à cause des piqures de moustiques), rayé les jours de fête… Il ressemble un peu à l’éléphant Elmer avec ses couleurs variables. Ainsi, l’album est autant un jeu graphique qu’une histoire pour les  petits (c’est un album cartonné).
Finalement, on voit Dino se dédoubler, avec l’apparition d’un autre lui-même : même silhouette, même taille, couleur différente. Dino 1 et 2 se multiplient ensuite, avec des petites silhouettes identiques mais réduites, fondant une famille très nombreuse. Voilà que les dinos pullulent alors, faisant mentir l’extinction annoncée. Ainsi, l’art reconstruit ce qui s’effondre et la vie demeure quand elle s’efface dans le réel. Belle leçon, merci Barroux !

 

Le Manteau

Le Manteau
Clarisse Lochmann
Seuil jeunesse, 2025

Le hasard en poches

Par Anne-Marie Mercier

Chien, facteur en vélo chaudement vêtu, rentre chez lui. Il cherche sa liste de courses dans la poche de son manteau et ne la trouve pas, premier mystère. Deuxième mystère : dans ses poches il trouve des objets curieux, ronds, blancs, durs, striés et salés qu’il n’identifie pas ­– le lecteur aura reconnu des coquillages.
Que s’est-il passé ? On voit Chien enquêter, retourner ses poches, surveiller son manteau qui semble vivre sa vie indépendamment, et enfin, rêver de choses inconnues, de paysages marins. Au réveil, son monde a changé, s’est élargi, adouci… comme si ces petits objets dans ses poches infusaient quelque chose en lui.
Le mystère est levé lorsque Chien se rend à la piscine et comprend qu’il y a eu un échange de manteau : l’emprunteur, un ours, a trouvé la liste de courses. Ours lui raconte la mer, la sensation des bains. Chien et ses enfants préparent leurs vêtements pour de futurs échanges en glissant des objets dans leurs poches. Lors de la séance suivante de piscine, les vêtements s’échangent et ouvrent les perspectives de chacun. Les dernières images montrent Chien et les petits découvrant la mer avec Ours.
Les belles aquarelles saturées d’eau juxtaposent des couleurs vives sur fond de sable, construisant un monde chaleureux et gai, fait de sensations et d’ouverture vers l’ailleurs.