Un petit rien du tout

Un petit rien du tout
Cholé Bergheaud – Sara Prune
D’eux 2025

Veille de rentrée

Par Michel Driol

En cette veille de rentrée, en pleine nuit,  Céleste se dirige vers son école. Elle se souvient de l’année précédente, des mots chuchotés dans son dos, et de Firmin qui avait pris sa défense et avec lequel elle se sentait bien. Mais les vacances sont passées par là, et demain, il faudra de nouveau les affronter. Cette nuit-là, l’héroïne est seule dans un espace désert, au milieu d’un grand vide dont elle s’attend à ce qu’il soit occupé par ses persécuteurs, le lendemain.

Chloé Bergheaud propose ici un roman sur le harcèlement scolaire particulièrement touchant et troublant. Ecrit dans une langue parfaitement maitrisée, poétique d’une certaine façon, mais surtout dépourvue de tout artifice. Une langue épurée souvent aux groupes nominaux, une langue dans laquelle les anaphores font entendre ce qui hante la jeune fille, une langue dans laquelle le rythme des propositions se fait tantôt ample, tantôt plus saccadé, à l’image de la souffrance qui revient. Un roman qui dit sans fard les blessures que des paroles peuvent susciter, et l’extrême difficulté à les refermer. Un roman comme une nouvelle entièrement tendue vers sa chute.

En peu de mots, accompagnés, comme c’est de plus en plus la coutume, par une bande son pertinente, Chloé Bergheaud propose le portrait d’une adolescente semblable, hélas, à bien d’autres, dit sa douleur avec empathie et acuité, l’accompagne tout au long de ce parcours. Un roman bien loin des feel good novels, mais qui saura émouvoir à juste titre son lecteur ou sa lectrice, par sa pertinence, par son style, par la qualité de sa narration, par ses ellipses, ses retours en arrière, et peut-être surtout ses non-dits et ses implicites. Un roman qui accompagne son héroïne tout au long d’un chemin qu’on laissera le lecteur qualifier., afin de ne pas trop en dire dans cette chronique.

 

Le Pouvoir, c’est moi !

Le Pouvoir, c’est moi !
Caroloine Stevan – Elīna Brasliņa
Helvetiq 2025

Dictateurs, présidents, rois et autres leaders

Par Michel Driol

Les éditions Helvetiq proposent ici un riche documentaire consacré aux formes de pouvoir, à l’heure, signale l’introduction, où les démocraties actuelles paraissent plus fragiles que jamais. Un premier chapitre, plus philosophique, s’interroge sur la naissance du pouvoir, convoquant aussi bien Aristote qu’Hobbes ou La Boétie. Un second chapitre, plus historique et géographique, explore différentes formes de pouvoir, de la préhistoire à nos jours, passant par les seigneurs du moyen âge ou le consensus iroquois. Ce chapitre fait voyager dans le temps, mais aussi dans l’espace. Le troisième chapitre expose quelques monographies de dirigeants, d’Alexandre le Grand à Kim Jung-Un, en passant par la présidente de la confédération helvétique Ruth Dreifuss ou le pape François. Le chapitre quatre développe les ingrédients d’une dictature, tandis que la chapitre cinq se demande si la démocratie est le meilleur système, en dépit de ses imperfections. Quant au chapitre six, il se demande si un monde sans chef est possible, entre anarchisme et utopies à la surface du globe.  Des annexes enfin proposent des jeux et une bibliographie fournie, tant pour les enfants que pour les adultes.

Soulignons d’abord la clarté et la qualité de l’écriture, sa précision et son adaptation parfaite au public visé, pour l’essentiel des collégiens à qui ce documentaire fournit une véritable initiation à certains concepts politiques : pouvoir, dictature, fascisme, autoritarisme, démocratie, oligarchie. Il s’agit moins de convaincre le lecteur que de lui fournir des outils pour penser le monde par lui-même, le conduisant à s’interroger sur ses convictions, ses préférences, la meilleure organisation sociale selon lui. Soulignons ensuite la volonté de décentrement de l’ouvrage. Il s’agit de chercher partout dans le monde des modèles, tant positifs que négatifs, d’organisation sociale. C’est ainsi que des figures féminines peu connues sont mises en évidence, comme Nzinga en Afrique au XVIIème siècle, ou la présidente de la confédération helvétique. Mais ce sont aussi des formes d’organisation à l’échelle d’un village, d’un petit groupe, des façons d’atteindre un consensus qui font que l’on échappe à ce qui est trop souvent centré sur l’Europe et à la filiation entre la démocratie grecque, le siècle des Lumières, et notre démocratie come modèles indépassables. L’intérêt de l’ouvrage est aussi bien de montrer que les dictatures sont présentes sur tous les continents, mais que d’autres formes de pouvoir, plus démocratiques, y sont aussi présentes. Signalons enfin l’actualité de ce livre, qui aborde les figures de Trump, ou de l’oligarchie russe. Il s’agit bien de permettre de penser le présent dans sa complexité.

Les illustrations (pas de photos), les frises chronologiques, l’explication des mots difficiles en bas de page sont autant d’éléments qui rendent l’ouvrage accessible à tous. Quant à l’écriture, inclusive, elle attire aussi l’attention sur la place des femmes dans nos sociétés : s’il n’y a pas de femme dictatrice, il y a des figures féminines positives évoquées, mais aussi toute une réflexion sur ce pouvoir que représente le patriarcat.

Un ouvrage qui propose des éléments de philosophie politique à destination des adolescents, afin de les aider à mieux comprendre, par eux-mêmes, la société dans laquelle ils vivent, et les préparer à devenir des citoyens éclairés.

Mon petit Frère de glace

Mon petit Frère de glace
Irène Cohen-Janca – Giulia Vetri
Editions des éléphants 2025

J’ai traversé la forêt de bouleaux argentés, je n’ai cassé aucune branche.

Par Michel Driol

Juin 1941. Après l’entrée de l’Armée Rouge dans Riga, Nita est séparée de son père, instituteur envoyé au Goulag, et déportée avec sa mère dans un kolkhoze en Sibérie. Dans l’isba où on les loge vit aussi un petit garçon malade, Ivan, avec lequel elle devient amie, et qu’elle parvient à guérir du scorbut.

A hauteur d’enfant, Irène Cohen-Janca retrace avec émotion un épisode bien méconnu de notre histoire européenne. La narratrice observe et décrit de nombreux détails, s’interroge, ne comprend pas pourquoi sa mère découd son beau manteau et fait cuire du pain. Ce sont les petites peines – comme celle de ne pas pouvoir emporter son ours en peluche – , et les grandes peines, comme le moment où les soldats la séparent de son père. C’est la violence des soldats frappant à la porte, c’est le voyage interminable, en wagon à bestiaux. Le récit retrace avec réalisme cette déportation de plus de 17000 lettons dans des conditions inhumaines, n’épargnant rien des dures conditions de vie en Sibérie, des menaces tant d’animaux sauvages que des autorités, de l’endoctrinement à l’école en URSS. Mais le récit dit aussi la force des relations humaines comme source de résistance, amour entre la mère et sa fille, amitié entre Nita et Ivan, solidarité entre un vieux letton et cette famille.

Commençant au début de l’été, le récit se termine symboliquement au début du printemps suivant, après la traversée des rigueurs de l’hiver, avec la promesse de guérison d’Ivan, de renouveau. Que vont devenir les rêves des enfants de retrouver la vie d’avant, de voyager chez un oncle apiculteur ? Bien sûr le récit ne le dit pas, mais le texte montre bien cette violence de l’histoire, en explicitant bien toute l’amère déception liée à la promesse d’un monde meilleur que la Révolution russe avait fait naitre.

Les illustrations, nombreuses, mettent l’accent sur les éléments importants et symboliques du récit, oscillant entre poésie et réalisme dans une facture naïve, à hauteur d’enfant elle aussi, dans la façon de jouer avec les perspectives. Elles ne cherchent pas à accentuer le sordide des conditions de voyage, le dénuement au kolkhoze, mais cherchent à mettre l’accent sur ce qu’il y a de dramatique dans le récit, mais aussi de lumineux dans la possibilité de cette amitié.

Un récit historique pour rappeler à tous l’une des nombreuses tragédies qui ont marqué le début de la seconde guerre mondiale, pour montrer comment des familles, des gens ordinaires, ont été broyés par des forces tyranniques et despotiques, des forces qui avaient dévoyé l’idéologie dont elles étaient issues. Le récit rappelle à juste titre à quel point le petit père des peuples était bien mal surnommé…

L’Homme qui plantait des cactus

L’Homme qui plantait des cactus
Rémi Courgeon – Vanessa Hié
Rue du monde 2025

Les nourritures terrestres

Par Michel Driol

Au sommet de la colline, sur une ile paradisiaque, le vieux Bacoco protège son manguier contre le makis – facile – les oiseaux – facile – et les enfants ! Là c’est bien plus difficile. Il entoure donc son arbre d’un labyrinthe de cactus redoutable, sauf pour une petite fille, Asna. En échange des mangues qu’elle lui vole, elle doit lui lire un livre, jusqu’au jour où elle découvre que Bacoco ne sait pas lire…

Belle parabole qui montre que la lecture adoucit les mœurs, ce récit vaut aussi pour la façon dont il reprend le thème récurrent en littérature jeunesse de la petite fille qui parvient à civiliser des méchants. On songe bien sûr à Zéralda, Tiffany (dans les trois brigands) et à bien d’autres. On a donc d’un côté un vieillard égoïste, gourmand, quelque peu avare et monomaniaque, inventif, bref un méchant assez typique. De l’autre une petite fille rusée, perspicace, pleine de malice, et capable de faire un chanter le vieil homme avec le secret qu’elle a découvert. Tout cela se déroule sur un double fond. D’une part le décor d’une ile paradisiaque, dans laquelle prospère le manguier, des oiseaux et des makis. Bacoco y apparait comme une sorte de Robinson, isolé sur sa colline, sans réel contact avec le reste de la population. D’autre part l’apprentissage de la lecture, comme mode d’entrée dans la bienveillance, dans un rapport positif aux autres. Là où n’existait qu’une nature (arbre, cactus, animaux) et des rapports de force à établir arrive petit à petit une culture, symbolisée ici par les livres que l’illustratrice multiplie plus l’histoire avance.

Cette fable prend les allures d’un conte plein d’humour. Conte oral avec les adresses du conteur aux auditeurs, à qui l’on demande d’imaginer le décor au début et à la fin, conte oral avec l’émergence du je final, qui tire la leçon de vie et le souhait d’un monde plus humain, conte oral avec des phrases bien rythmées, faites justement pour le plaisir de la lecture à voix haute. Les illustrations, à base surtout de papiers découpés, sont aussi pleines d’humour, dans la façon de croquer les attitudes, la menace de Bacoco, le plaisir des enfants ou leur douleur lorsqu’ils sont piqués par les cactus.  De ce fait, l’ensemble est très vivant et très coloré. Ajoutons à cela la pointe d’humour graphique dans les mots écrits par le vieil homme, écriture enfantine, pleine d’erreurs d’orthographe.

Savoir lire donne du pouvoir. Le pouvoir de sympathiser avec toute l’humanité, de partager des histoires, des rêves, entre générations.  S’il y a les nourritures pour le corps, les mangues, il y a aussi les nourritures pour l’esprit, les livres. Cet album montre, avec humour et fantaisie, la complémentarité entre les deux. Le paradis, finalement, ce n’est pas difficile de l’atteindre !

Si j’étais une plante

Si j’étais une plante
Gaia Stella
Grasset jeunesse, 2025

… je serais un arbre

Par Anne-Marie Mercier

Ce joli album documentaire propose de voir la plante en se mettant à sa place. Mais tout d’abord il faut choisir celle qui sera le support de l’imagination : cactus, tulipe, pissenlit, plante carnivore ?
Ce sera un chêne. Mais cela n’empêche pas de traiter de toutes les plantes, avec leurs points communs (comment elles se nourrissent, par exemple – certaines uniquement de lumière et d’eau, d’autres d’insectes…), comment elles communiquent entre elles et même «entendent» l’eau.
On voit la démonstration de l’utilité des plantes, leur diversité, leur nombre. A cela s’ajoute le caractère indispensable des insectes pollinisateurs et des oiseaux pour la dispersion des graines. La leçon est légère, illustrée par des dessins schématiques et des dialogues souvent comiques portés par toute sortes de bestioles.

 

 

 

Partir ?

Partir ?
Julia Billet
Le Calicot 2025

Il existe près de la route / Un bas quartier des bohémiens…

Par Michel Driol

Depuis 6 ans, des gens du voyage se sont  installés en périphérie de la ville. Mais la municipalité décide de vendre ce terrain pour le lotir, et leur donne 3 mois pour partir, en proposant des logements sociaux pour les familles avec enfants. Faut-il reprendre la route ou se sédentariser ?

Le personnage principal  est Jaime, lycéen de première, bon élève, amoureux d’Ana, qui, comme tous ses camarades de classe, ignore qu’il est Manouche. Il est déchiré entre son amour pour une fille qui ne partagera jamais son nomadisme, et sa fidélité à sa communauté. Pour cette réédition, l’autrice a eu l’excellente idée  de faire de Jaime le narrateur de son propre récit, lui donnant ainsi plus de présence dans la façon de faire percevoir son point de vue dans ce récit initiatique.

Initiatique, car il s’agit à la fois d’une éducation sentimentale et d’une transmission, autour d’un secret lié à l’écriture des Manouches, secret que la vieille Yaya, rescapée des camps de la mort, transmet à son petit-fils, sous forme d’un livre. Car c’est bien de transmission qu’il est avant tout question dans ce petit roman. Transmission d’une tradition au sein d’une famille élargie, transmission de ce que signifie être nomade, prendre la route, comme signe de liberté. Transmission d’une langue, orale, ou écrite ?Mais aussi transmission au lecteur d’une façon de vivre, de penser, de sentir propre à une communauté, pour rompre avec certaines représentations ou préjugés. Ainsi le récit montre toute la richesse des valeurs portées par les Manouches, la force des liens familiaux, la structuration de la famille, le poids de la parole des anciens. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin c’est Jaime qui prend la plume pour raconter ce mode de vie, ce qui l’institue comme véritable auteur de ce premier récit, dans une langue à la fois concise et imagée, pleine de trouvailles, comme cet incipit, abrupt, incisif, qui donne le ton au récit : Dehors, c’est barbelé.

Il faut bien sûr évoquer la montée dramatique tout au long du récit, les affrontements avec les forces de l’ordre, la solidarité avec les associations, la duplicité des services municipaux. Il faut évoquer le désarroi si bien décrit au moment de choisir entre le renoncement à une tradition et la reprise, douloureuse, de cette dernière, entre la fidélité à un mode de vie et le renoncement à l’école, à l‘instruction, à la stabilité. Il faut aussi évoquer la richesse et la complexité de personnages secondaires, la vieille Yaya, déjà mentionnée, grand-mère tutélaire, protectrice, le vieux Solémo,  garant d’une certaine tradition, le père de Jaime, devenu alcoolique.

Un récit sensible et touchant qui permet de mieux connaitre et comprendre un milieu peu connu, objet de bien de fantasmes, celui des gens du voyage, récit qui explore une situation de crise très cornélienne où le héros doit choisir entre la possibilité d’un amour partagé et la fidélité à une tradition qui ne peut que l’en éloigner.

Une si longue vie

Une si longue vie
Giulia Vetri
La Partie, 2025

Un an, c’est…

Par Anne-Marie Mercier

Pour les enfants qui aiment les records, les échelles de grandeur et comprendre ce qu’est le temps et notamment la durée de la vie (plus délicat), cet album documentaire est parfait, progressant pas à pas sur ces questions.
Un an, c’est… quatre vies de moustique, 2 vies d’éphémère, une vie de demoiselle géante des forêts… 3 ans pour une hirondelle, 7 pour un écureuil roux, 10 pour la mésange, 12 pour une poule, 15 pour un chien, 20 pour un paon, 30 pour un ours polaire ou un cheval… jusqu’à plus de 1000 ans (un pin, un corail) et même l’éternité avec l’exemple de la méduse immortelle qui « sous l’effet du stress, peut inverser son cycle de vie et rajeunir en repassant au stade du polype ». Chaque page représente plusieurs animaux sur fond blanc ou coloré, comme dans une encyclopédie.
Discrètement, des humains passent au milieu de tous ces animaux : une enfant a 3 ans et va à l’école, une femme à 30 ans fait du sprint et de l’endurance, un autre à 70 ans peut apprendre une autre langue. Une autre nage à 100 ans alors que la moyenne d’âge des femmes est de 83 ans…
La simplicité n’empêche pas la rigueur scientifique : une première page indique les partis-pris pour le calcul de la durée de vie (espérance de vie, paramètres…), les choix de représentation pour les animaux (femelles à l’état sauvage) et en fin d’album quelques notions sont éclaircies (prédation, genre et reproduction, sauvage vs civilisé…). Instructif et beau.

Maman sur le fil à plomb

Maman sur le fil à plomb
Hélène Gloria – Barroux
D’eux 2025

Garder l’équilibre…

Par Michel Driol

Le narrateur fait le portrait de sa mère, maçonne. D’abord au travail, il la montre dans un univers masculin, montant des murs, grutière,  ou faisant le béton. De retour chez elle, elle est blanche, comme un clown et raconte à ses enfants des histoires pleines de châteaux. Elle s’inspire de la nature, des castors, s’excuse auprès des pierres de leur fendre le cœur et devient tailleuse de pierres ou camionneuse.  Quant à leur maison, biscornue, sans portes, elle n’a que le ciel pour toit.

Avec ses rimes, le texte est un petit bijou, montrant le regard admiratif de l’enfant devant cette mère extraordinaire. Un texte qui n’hésite pas à user des mots techniques, parpaing, truelle, tuffeau ou linteaux pour mieux plonger le lecteur dans cet univers à la fois très matériel, mais aussi rempli de l’imaginaire de la mère et de l’enfant. Cela se traduit par des comparaisons, celle du béton avec la béchamel, ou par l’évocation des histoires du soir de cette mère, histoires qui empruntent à l’histoire des bâtisseurs d’œuvres qui ont résisté au temps.

Barroux illustre joliment ce texte, à l’aquarelle et l’encre, mettant en évidence par ses longs cheveux roux cette maman toujours active et dominante, même lorsqu’elle semble si petite et fragile dans sa grue qui devient un géant aux longues jambes. Des images qui font voyager le lecteur du chantier à la maison, du jour à la nuit, du réel à l’imaginaire des histoires du soir jusqu’à cette page, presque la dernière, qui illustre le tire, montrant une femme au milieu d’un réseau de lignes sur lesquelles, comme un équilibriste, elle avance. Et le contraste n’en est que plus saisissant avec la maison familiale pleine de fantaisie.

Au-delà du portrait de cette mère, c’est un hommage à toutes les mères qui travaillent, concilient vie familiale et métier difficile – un métier d’homme diraient certains -, nourrissant l’une par l’autre, et construisant un bonheur familial plein de joie, de bonhomie, de fantaisie et de créativité. Il s’agit bien de déconstruire des stéréotypes de genre, de montrer la complexité d’un personnage admirable, et de dire comment elle se maintient en équilibre entre tous les rôles qu’elle assume, en mettant l’accent sur l’imaginaire – tant celui de la mère que celui de l’enfant narrateur, comme pour donner à voir et à entendre cette transmission d’une certaine conception de la vie et du bonheur.

Un album de grand format, qui donne à voir le monde du travail manuel (c’est rare dans la production actuelle des albums jeunesse) sans opposer travail manuel et créativité. Un album qui se tient sur le fil des sentiments de l’enfant, entre joie et émotion…

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli

Nifle et Renifle : Les Manuscrits de Madame Patchouli
Aurélie Magnin
Rouergue Dacodac 2023

Superhéros canins

Par Michel Driol

Accompagnée de ses deux bassets, Joe, 8 ans, se veut détective privée dans la cabane au fond du jardin. Sa seule cliente, Madame Patchouli, vient déclarer le vol de précieux manuscrits. De la littérature pour les chiens, qui permet entre autres choses de leur donner de super pouvoirs. Et voilà que deux malfrats se sont emparés de ces ouvrages !

Voilà de la littérature légère et bien déjantée, où les péripéties s’enchainent dans une ville où l’on confond volontiers les adresses. Ne cherchez pas la vraisemblance, ni psychologique, ni logique, mais plutôt une série d’épisodes tous plus farfelus les uns que les autres. C’est divertissant et facile à lire.

Entre Ehpad et cour des grands, entre aéroport et cabane au fond du jardin, entre éditeur scolaire et escrocs de haut vol, une héroïne  bien déterminée à prouver que la valeur n’attend pas le nombre des années.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

Comme un cherche et trouve…

Par Michel Driol

La Fée bleue, c’est l’amour invisible d’Aimé, le dompteur de nuages. Il la cherche partout, et demande  tant à Agathe la contremaitre de la carrière de pierre qu’aux gallinacées ou au tigre où elle se trouve. En vain…

Ce récit en randonnée est aussi très poétique. Une poésie qui joue sur les sonorités, les homophonies, les  rimes parfois, les rythmes souvent. Une poésie qui joue aussi sur les mots, qui s’associent de façon parfois inattendue, parfois à la limite du clin d’œil ou du double sens. Une poésie qui joue aussi sur la situation, nous proposant le monologue d’un improbable dompteur de nuages et qui côtoie le merveilleux de l’univers du cirque à l’ancienne.

Les illustrations sonnent comme un hommage à ces vieilles images d’Epinal dans lesquelles il fallait trouver un personnage bien caché dans des feuillages ou un motif. C’est le cas ici, le lecteur étant invité à trouver la fée bleue qu’Aimé, le mal nommé, ne voit pas. Elle se dissimule un peu partout dans les images, parfois de façon évidente, parfois de façon plus subtile.  Autant qu’un clin d’œil à l’imagerie d’Epinal, les illustrations ont un aspect retro qui plonge dans le monde du cirque du début du XXème siècle, avec ce personnage de colosse dompteur dont les moustaches et le marcel évoquent bien les hercules de foire. Qu’on soit dans la jungle ou sous la mer, elles multiplient les animaux, les végétaux dans une luxuriance proche de la naïveté du douanier Rousseau, techniques mises à part, puisqu’ici tout est stylisé et fait au feutre, et à l’aquarelle.

Au final, cet album dit la quête de l’être aimé par une sorte de géant lunaire pas très malin. Quête universelle de l’amour d’un être inaccessible magique, merveilleux. Quête qui entraine les quolibets des autres, leur moquerie. Quête qui pourtant se clôt sur deux leçons de sagesse. La première, que chacun est caché sous un masque, comme la fée cachée dans les images. La seconde, c’est que cette quête d’un être extérieur est peut-être bien celle d’un moi profond. La Fée bleue se cacherait-elle en Aimé, comme un contraire ou un complémentaire, une autre vérité ?

Un album en forme de cherche et trouve, poétique et sensible, qui aborde de façon originale la quête de l’autre et de soi même.