Regarde-moi !

Regarde-moi !
Gabrielle Mattei et Pierre-Yves Cézard
éd. Utopique (“Alter Egaux”), 2017.

Regarde-moi !

Par Fanny Lignon

Créée en 1992, la « cabane » des éditions Utopique abrite des ouvrages jeunesse dont « l’ambition [est] de transmettre des valeurs et d’ouvrir le dialogue, en abordant avec sensibilité des sujets rares. » La collection Alter Egaux réunit quant à elle « des livres pour s’éveiller aux thèmes de la tolérance et du vivre ensemble. Des albums pour apprendre, comprendre, partager et débattre, à la maison comme à l’école ! » (ibid.) C’est dans ce contexte on ne peut plus clairement défini que s’inscrit l’album Regarde-moi ! écrit par Gabrielle Mattei et illustré par Pierre-Yves Cézard.

La première de couverture nous apprend, comme souvent, beaucoup de choses sur l’album qu’elle introduit. La scène se passe sur un terrain de football. Un enfant, vêtu d’une tenue rouge et or, s’apprête à frapper la balle sous le regard réjoui de ses coéquipiers mais réprobateur de son entraîneur. Le jeune joueur, situé au centre de l’image et au premier plan, est deux fois plus grand que les autres personnages en raison de la perspective. C’est visiblement le héros de l’histoire. Mais qu’a-t-il donc de si spécial pour que les regards qui se portent sur lui soient à ce point discordants ? Lui reproche-t-on d’être gaucher ? Sont-ce ses cheveux, roux et mi-longs, qui posent problème ? Et pourquoi demande-t-il qu’on le regarde alors même que tous les yeux sont déjà sur lui ?

La quatrième de couverture répond en partie à ces interrogations. On y voit, sur un fond bleu ciel (le lecteur attentif notera que cette image est la même que celle de la page 8 mais que le fond, initialement rose, est devenu bleu), le même enfant que sur la première de couverture. Il porte cette fois une salopette verte et s’amuse à même le sol avec une grue, une voiture et un camion de pompier. Les indices visuels ne permettent pas de déterminer son sexe avec certitude. Il faut lire le pitch de l’album pour comprendre de quoi il retourne :

“Quand Papa a vu sa fille à la maternité, son cœur s’est rempli de fierté. Après le fils aîné, il avait la petite princesse qu’il attendait.
– Et si on l’appelait Rosie ?
Oui mais voilà… Rosie a grandi, et elle n’aime ni le rose ni les poupées ! Elle préfère construire des avions, jouer aux voitures ou au ballon…”

Ce texte invite à reconsidérer les deux images que je viens de commenter. Il permet d’émettre des hypothèses quant aux raisons des tensions perceptibles sur la première de couverture. Il permet de se rendre compte que tout ce qui aurait pu amener le lecteur à identifier une petite fille a été soigneusement gommé, le dessinateur ayant par ailleurs utilisé sciemment des signes renvoyant au masculin. Autrement dit, les mots révèlent un problème qui à l’image ne se voit pas… suggérant par là-même que ce problème n’est peut-être pas un vrai problème.

A la lecture de l’album, on comprend rapidement que le malaise que ressent Rosie est dû au regard que son père (l’entraîneur) porte – ou plutôt ne porte pas – sur elle. Tous les autres personnages, en effet, que côtoie la fillette la respectent et l’apprécient sans se poser de questions. Sa mère, qui pour lui faire plaisir entreprend de redécorer sa chambre selon ses goûts, lui achètera, pour son anniversaire, la tenue de football qu’elle désire tant. Son frère, qui a plaisir à s’entraîner avec elle dans le jardin, l’intègrera par la suite dans son équipe. Les autres joueurs, tous des garçons, l’accueilleront avec enthousiasme, reconnaissant ses compétences.

Le père de Rosie, à l’inverse, très heureux au départ d’être papa d’une petite fille, va progressivement se détourner de son enfant. Déçu puis contrarié, il commencera par l’ignorer avant de la rejeter pour la seule et unique raison qu’elle ne correspond pas à l’idée qu’il se fait de ce que doit être une fille. Pour traduire cela, les auteurs de l’album jouent, entre autres, sur les couleurs. Au début de l’histoire, Rosie porte une grenouillère rose et dort dans une chambre rose. Lorsque le père comprendra que « sa petite princesse » préfère vivre dans une chambre bleue et jouer au ballon, il s’inquiètera de la voir revenir… avec des bleus. Ce n’est qu’au prix d’une longue maturation, et après qu’elle aura démontré son savoir-faire footballistique, qu’il se décidera à aimer sa fille pour ce qu’elle est. L’image qui clôt l’album le montre qui la regarde (enfin) et la prend dans ses bras, comme lorsqu’elle était bébé.

Le monde, pour Rosie, bascule lorsqu’elle voit ses parents se disputer à son sujet et entend son père la traiter de « garçon manqué ». Cette expression, qu’elle ne connaît pas, la blesse. Après un temps d’incompréhension (« Pourquoi est-ce qu’il me traite [traitait] de garçon ? ») et une période d’intense cogitation (« Et qu’est-ce qu’il me manque [manquait] ? »), elle arrive à la conclusion que son père considère très certainement qu’il l’a « ratée » et qu’elle est « nulle ». Cette explication lui paraît logique eu égard à son attitude, de plus en plus distante, alors même qu’elle ne fait rien de mal si ce n’est laisser libre cours à ses préférences ludiques. Les auteurs de l’album mettent ainsi à nu, par l’exemple et très simplement, une mécanique discriminatoire. Face à l’injustice, Rosie, plutôt que de réagir en miroir, va faire en sorte d’amener son père à réviser son jugement. Elle y parviendra pleinement puisqu’il finira par lui dire qu’elle est « drôlement bien réussie ». Expression là encore choisie avec soin, qui fait écho à celle qui avait précédemment choquée l’enfant sans pour autant nier qu’elle est un peu différente.

Le titre du livre, a priori ancré dans le concret, doit donc, également, être entendu de façon plus abstraite. Car en définitive, ce que Rosie attend de son père, lorsqu’elle lui dit « regarde-moi ! », c’est aussi et surtout, sans nul doute, qu’il regarde son moi, son être, sa personne.

Néanmoins, si l’album atteint les objectifs visés par la collection dans laquelle il est publié, deux points à mon sens atténuent la portée du discours. D’une part le fait que le père doive faire un effort surhumain pour changer d’attitude envers sa fille, d’autre part le fait que celle-ci doive faire montre d’un talent exceptionnel pour qu’il l’accepte enfin telle qu’elle est. Ces quelques réserves mises à part,« Regarde-moi ! » me semble un très bon outil pour aborder la question des stéréotypes de sexes avec des enfants, et ce justement parce qu’il n’est pas tout-à-fait parfait.

 

Une réflexion au sujet de « Regarde-moi ! »

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