Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…

Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…
Sonia Chaine, Adrien Pichelin
Flammarion jeunesse, 2017-12-29

Conte en kit

Par Anne-Marie Mercier

Une histoire peut se passer de mots, du moins au début.
On connaît les histoires sans paroles, mais ici on est face à un dispositif qui emprunte à quelques trouvailles graphiques devenues courantes depuis Leo Lionni ou les Pré-livres de Bruno Munari (Les trois ourses). L’originalité de cette collection réside paradoxalement dans son absence d’originalité sur le plan des histoires : il s’agit d’appliquer le principe des formes géométriques à un conte connu. Un marque-page donne la légende des formes.

Dans le cas de « Boucle d’or », c’est très simple : chaque ours est représenté par un rond de même couleur mais de grandeurs différentes, même chose pour les lits et les bols ; il y a une maison stylisée, un triangle doré (façon jupe ?) pour l’héroïne, etc. Et puis beaucoup de vert pour la forêt, avec le trait blanc du chemin qui met en valeur les déplacements. Les passages dans la maison sont en revanche plus complexes, et plus drôles.

Pour « Le Chat botté » qui présente une intrigue plus complexe et des lieux plus variés, le pari est aussi réussi. C’est une belle idée de styliser non seulement les personnages et leurs différents états (ogre en lion ou en souris) mais aussi les lieux (forêt, champ, rivière, château) et les objets (bottes) ou animaux (perdrix).

Les auteurs proposent non seulement de mettre en mots, mais d’imaginer des paysages, émotions, dialogues… et d’ajouter des cris et des bruits, de quoi s’amuser…

 

Ma Planète

Ma Planète
Emmanuelle Houdart
Les Fourmis rouges, 2016

Terrestre, ma planète

Par Anne-Marie Mercier

Emmanuelle Houdart dessine, selon ses propres dires, « du merveilleux et de l’épouvantable » et cet album reflète parfaitement son style : richesses des coloris, subtilité de la ligne, jouissance de l’accumulation, inquiétude née de l’étrange, corps monstrueux, tout cela au service d’une histoire simple qui se prétend sans zone d’ombre, et en a pourtant.

L’histoire est racontée par un petit garçon qui se rêve en extraterrestre échoué sur la planète Terre et recueilli par un couple de terriens, s’ennuyant à l’école, adorant les weekends où avec son ami ils jouent aux super héros… et adorant sa vie. Les petits plaisirs, la beauté des choses et des êtres, font de cet album un éloge de la vie quotidienne, tonique et beau.

Le Cœur de la poupée

Le Cœur de la poupée
Rafik Schami
Traduit (allemand) par Irène Franchet, illustré par Gregory Elbaz
L’école des loisirs, 2015

Poupée philosophe

Par Anne-Marie Mercier

Pour la littérature adressée aux enfants, les « objets inanimés [ont] une âme ». Ce phénomène dépasse souvent la simple animation des objets à la Toy Story. Les nombreux ours en peluche aventureux malgré eux (Michka, Otto, les ours de Où vont les bébés ? d’Elzbieta, le récent ourson Biloute…) comme la poupée d’Elena Ferrante sont autant de figures vivantes qui ne s’autonomisent que par un abandon. Les histoires d’ours et de poupées ont donc peu à voir avec les « histoires de lapin » bien vivants dont parle avec mépris Christophe Honoré dans Le Livre pour enfants.

La poupée de Rafik Schami, Petitoi, est originale sous plusieurs aspects. Elle se nourrit des peurs des enfants, les goûte, les mâche. Elle guide une fillette, Nina, dans sa découverte du monde, des autres, de l’absurdité sociale. Elle lui révèle qui sont ses vrais amis (« un ami ne dénonce jamais »), l’aide à se révolter contre une maitresse injuste (« la note moins dix »). Elle la pousse à la transgression, aux fous rires, au repérage de l’absurde et des détails scatologiques. Chaque chapitre propose des situations variées dans lesquelles la poupée met la pagaille. Elle est même parfois franchement méchante. On l’aura compris, la poupée incarne l’enfant transgressif et affuté.

Mais c’est surtout une poupée philosophe.

Elle sait que les enfants viennent d’une planète autre ; c’est pour cela qu’ils parlent tous la même langue, tant qu’ils sont bébés. Les adultes sont étranges. Le pays des poupées est un pays froid : « c’est le pays de la raison et c’est pour cela que les poupées ne font jamais d’erreur – logique ». (Petitoi conclut toujours ses phrases par un « – logique ! », ça agace beaucoup Nina).

Lorsqu’elle rencontre Flo, un nouvel ami, Nina est très excitée, Petitoi s’interroge :

« Cela devait être une excitation très agréable, car on voyait bien que Nina voulait absolument demeurer dans cet état. Petitoi ne connaissait pas ça. Peut-être les êtres humains en avaient-ils besoin pour se trouver ? se demandait-elle. Peut-être qu’il leur manque à tous quelque chose et qu’ils cherchent sans cesse l’être humain qui possède cette chose ? Ca devait être beau […] Les poupées étaient parfaites ; il ne leur manquait rien. »

Petitoi se met à ressentir le désir du manque, le désir d’avoir un cœur, des émotions autres que celles qu’elle peut ressentir. La révolte de Petitoi devant la dureté du monde des humains, sa bêtise et son manque de « logique », est contrebalancée par sa mélancolie et ce désir de rejoindre sa chaleur. Le lien entre l’enfant et la poupée est une belle histoire, presque une histoire d’amour. Les pages racontant la perte de la poupée sont superbes, comme celles des retrouvailles. On rit, on s’émeut, et cette quête du cœur (comme celle de l’âme pour la petite Sirène ou de la chair pour Pinocchio ?) est une belle aventure « humaine ».

 

 

 

Passagers d’exil

 

Passagers d’exil
Anthologie présentée et établie
par Bruno Doucey et Pierre Kobel
Editions Bruno Doucey 2017,

De quoi faire aimer la poésie aux ados
Par Maryse Vuillermet

Cette anthologie vient enrichir la collection Poes’idéal « une collection engagée de poèmes rassemblés autour d’un idéal » dirigée par Mireille Szac qui a déjà publié Guerre à la guerre, Vive la liberté !, Chants du métissage, Quand on a que l’amour.
Elle rassemble soixante poètes d’âges, de nationalités et de sensibilités très différentes, comme Mahmoud Darwich, le Palestinien, Mohamed Cherfi et Soprano, les rappeurs d’origine algérienne et comorienne, les romanciers français Laurent Gaudé, Didier Daeninckx , les poètes classiques comme Jacques Prévert, Herman Hesse ou plus contemporains comme la Mauricienne Ananda Devi, Gaël Faye…
Elle se structure en cinq parties qui sont les étapes du parcours de l’exil :
I Il a fallu partir,  parle de l’arrachement, du départ et de ses causes, la misère, la guerre, la persécution.
II Maintenant il faut traverser Les poèmes disent les dangers et les douleurs du voyage.
III Cet endroit n’entend pas, décrit la douleur et la surprise d’arriver dans un lieu indifférent, hostile, froid, d’être rejetés
IV Et les portes se referment, disent l’exil, l’errance, la solitude et l’anonymat.
V Parle-leur d’espoir Là, on nous parle de fraternité, de collectif, de langue et de paroles pour s’exprimer.
Entre chacune des parties, une double page de citations, phrases percutantes et fortes.

L’anthologie est accompagnée d’une introduction et d’une conclusion de Bruno Doucey, poète et éditeur, qui rappelle avec ses images, son histoire personnelle et de manière poétique, le contexte historique et politique.
Et enfin, chaque poème ou texte est accompagné d’une courte biographie de l’écrivain mettant l’accent sur sa relation au thème, personnelle, familiale,  politique, ou d’engagement personnel.
Bibliographie, discographie, filmographie ainsi que des références bibliographiques de chaque extrait permettent d’aller plus loin.
C’est vraiment un très beau travail que l’illustration de Bruno Clarke,  subtile et forte,  sert avec justesse, les textes sont émouvants, le choix est varié, le propos n’est jamais larmoyant mais toujours, les mots des poètes parviennent à dire mieux que tous les documentaires l’humain, le singulier et l’inacceptable de cette actualité.

 

Petit Escargot rouge

Petit Escargot rouge
Rascal
L’école des loisirs (Pastel), 2017

Mouvement perpétuel

Par Anne-Marie Mercier

Qu’est-ce qu’une histoire d’escargot ? C’est une histoire qui avance… très lentement, donc pas vraiment une histoire, mais un trajet, dans un espace pas très vaste, pas très varié…

Sur les doubles pages blanches de cet album de format carré, Rascal place quelques éléments de décor en encrages noirs. Chacun laisse la place à un autre, se décalant progressivement vers la gauche tandis que l’escargot progresse vers la droite, jusqu’au moment où il sort de la page, et revient à son point de départ, tout à gauche, devant un caillou noir. On se retrouve alors au début de l’histoire.
Bel outil de méditation !

La reine Neigeneige

La reine Neigeneige
Alex Sanders
Gallimard jeunesse Giboulées

Plaisirs d’hiver

Par Anne-Marie Mercier

On retrouve avec plaisir le folklore habituel de la série des Rois et des Reines, ses farces, ses personnages récurrents (le roi Vroum Vroum arrive à pic, le roi Doudou est très câlin et la Reine ChocoChoco fait des délices…), et son concentré de clichés.

Ici, on l’aura deviné, il s’agit des plaisirs de la neige : de la beauté des paysages, des joies et mésaventures des pistes de ski, de l’abominable homme des neiges, du téléphérique, de la fondue… Tout y est (ou presque) sur le mode blague et délice.

Incroyables nids

Incroyables nids
Gaëlle Lasnes
Editions Amaterra, 2017

Quel génie du bâti !

Par  Chantal Magne-Ville

Vous ne connaissez pas l’arachnothère ou la rémiz penduline, ou encore le républicain social ? (si ! si ! Ils existent véritablement!). Ne vous laissez pas effrayer….  Ces noms d’oiseaux résonnent bizarrement aux oreilles… mais que dire de leurs nids ? Leur ingéniosité est absolument sidérante. Certains ménagent de fausses entrées pour leurrer les serpents, d’autres cousent point par point des feuilles pour faire des cornets, d’autres encore mettent plusieurs années à bâtir des tours.

L’intérêt du livre réside d’abord dans la variété des architectures, individuelles, parfois collectives, dont on ne découvre pas moins de 38 déclinaisons. Une brève présentation suffit à comprend le choix des matériaux et leur ingéniosité. Le lecteur peut même s’approprier la forme du nid puisque un cache permet d’en découvrir l’intérieur, si nécessaire.

Bien que le contenu scientifique soit pointu, ce livre frappe par son esthétisme, et le soin apporté à la composition de chaque double page, comme un véritable tableau. Les oiseaux sont saisis dans leur mouvement de façon souvent très expressive : la qualité des couleurs sur fond blanc n’a d’égale que la beauté des lignes. Un véritable régal pour les yeux et pour l’esprit.

On peut feuilleter le livre sur le site de l’éditeur, Amaterra ou voir l’autre album, époustouflant lui aussi, publié chez eux par les mêmes auteurs, Des racines à la cime.

L’Art à table

L’Art à table
Benjamin Chaud
Helium, 2016

Art (dé)coupable ?

Par Anne-Marie Mercier

Jeu sur les objets (la pipe de Magritte), sur les noms (les œufs au bacon de Francis Bacon), sur les mots (les « poules » de Toulouse-Lautrec), mais surtout jeux sur les styles graphiques et les idées, ces petites scènes de restaurant sont extrêmement cocasses et inventives. Mais elles ne sont pas destinées aux enfants (la mention de la loi de 1949 n’y figure pas, à juste titre) : ceux-ci auraient du mal à saisir le sel de l’ensemble – comme du détail. Mais le fait qu’il soit publié par un auteur et un éditeur qui s’adressent en général pour les enfants est intéressant.

Chaque double page présente sur un fond crème et dans un format carré un artiste à table ou se préparant à manger. Le texte sur la page de gauche commente, plaisante. C’est à la fois un résumé d’histoire de l’art et une suite de calembours, de la farce saine et vigoureuse qui donne envie de croquer dans tous ces mets, même dans l’énorme araignée (qualifiée de « bestiole ») qui sort de l’assiette de Louise Bourgeois…