Même les princesses doivent aller à l’école

Même les princesses doivent aller à l’école
Susie Morgenstern (texte et lecture) Sylvain Kassap (musique)
L’Ecole des loisirs (chut !)

Tout le monde à l’école, avec l’accent, et en musique !

Par Anne-Marie Mercier

Il n’y pas que les vampires qui aspirent à aller à l’école (voir la BD de J. Sfar) ! Le savoureux livre de Susie Morgenstern est lu par l’auteure (qui a encore plus d’accent américain que lors de ses interviews), et accompagné de soulignements musicaux. La caricature de la famille de la princesse (le père, Georges CXIV, déteste tout ce qui a un rapport à la République et la reine Fortuna ne met pas le nez dehors), la peinture de leur milieu de vie avant la vente de leur château médiéval et leur installation dans une tour moderne, l’habillement et les distractions de leur fille Alyestère, la princesse à qui on répète sans cesse de ne pas oublier qu’elle est « une princesse », sont très drôles.
Le désarroi de la princesse, son envie d’aller à l’école, de porter des tennis et d’être comme tout le monde sont une jolie leçon pour les petites filles qui de leur côté rêvent d’être des princesses sans penser à l’inconfort des vêtements avec lesquelles on ne peut pas courir, à la nécessité de paraître… Enfin, la jolie formule selon laquelle « toutes les petites filles sont les princesses » de leur papa devrait les satisfaire.

 

Mon Cher Voltaire

Mon Cher Voltaire
Jean René

Bulles de savon (« Mon cher… »), 2015

 

Les éditions Bulles de savon se sont fait une spécialité de l’exploration de la vie de créateurs, avec la collection « qui êtes-vous » ?, avec des romans biographiques (Moi, Stevenson, de Jean René lui aussi) et avec la collection dans laquelle s’inscrit cet ouvrage.

Le parti pris de la lettre, certes artificiel, a cependant le mérite d’impliquer le lecteur qui, avec le narrateur, s’adresse ainsi à l’auteur, recherche une proximité, est en connivence avec lui (voir Lettre à l’écrivain qui a changé ma vie). Chaque « lettre » présente un aspect de la vie de Voltaire, qui coïncide souvent avec une période de sa vie. Présentées sur fond blanc, en caractères à empâtements (du Didot ?), ces lettres alternent avec des chapitres imprimés sur papiers de couleur en typographie plus simple (proche du type Arial) dans lesquels on voit Voltaire agir, parler, écrire, se promener, manger, écrire…
Ses œuvres sont évoquées surtout par la notoriété qu’elles lui donnent ; les contes seuls sont un peu détaillés, uniquement par le sujet et peu par la forme. Le but de l’ouvrage étant de dire un peu de tout, le reste de l’œuvre fait l’objet d’allusions, de courts dialogues, d’extraits de lettres (la correspondance est très présente, ce qui est une bonne chose). Le corps est au centre du récit, avec les maladies réelles ou feintes, l’alimentation, la recherche de confort. L’accent est également mis sur les conditions matérielles de l’exercice d’une pensée et d’une expression libre et sur la recherche par Voltaire d’une indépendance financière indispensable.
Enfin, l’image de l’écrivain engagé domine, avec un développement sur l’affaire Calas et sur celle du chevalier de La Barre ; un accent particulier est mis sur les incarcérations de Voltaire à la Bastille, son exil, les dangers qu’il court et les précautions qu’il prend pour publier ses œuvres. L’ensemble est donc assez complet, d’une lecture facile et stimulante.

C’est ma mare !

C’est ma mare !
Claire Garralon
MeMo, 2016

Posséder ou profiter ?

Par Anne-Marie Mercier

Les jeunes enfants ont du mal à faire la différence entre prêter, donner, partager. Ce petit album est parfait pour la dernière de ces notions ; elle est présentée sous la forme d’une fable dont la morale resterait à construire.

Un canard arrive au bord d’une mare et la trouve belle : « quelle jolie mare ! c’est ma mare ! » Arrive un autre qui la veut lui aussi. Le premier propose de la partager en deux. Marché conclu. Arrive un troisième, puis un quatrième, etc. et chaque canard se trouve maître d’un petit bout de mare, coincé. Arrive un canard noir qui ne demande pas un bout de mare mais veut tout simplement en « profiter », s’amuser, nager… L’idée d’une mare qui serait « à tout le monde » surgit et le bonheur nait : tous les canards barbotent joyeusement et chacun est maître de profiter de la totalité de la mare… Quand arrive un hippopotame qui s’exclame « quelle jolie mare ! c’est ma mare ! »… et occupe la totalité de l’espace.

Lorsque le deuxième hippopotame arrive, que se passera-t-il ? Jusqu’où peut-on partager ? Quels autres modes de partage mettre en place lorsqu’il n’y a pas assez de place pour tous… Début de débats passionnants !

Pour ne rien oublier, disons aussi que ce petit album est charmant, ces canards qui ressemblent aux jouets de la « pêche aux canards » des forains sont tous de couleurs différentes. On peut aussi travailler les couleurs et les nombres : de quoi faire de la philosophie, du vocabulaire et des mathématiques en s’amusant !

Avis aux enseignants : les éditions Memo, belles et généreuses comme toujours (merci Memo!) donnent le début de l’album sur leur site, prêt à projeter pour donner envie de lire la suite.

 

 

 

 

 

Le Robinson suisse

Le Robinson suisse
Johann David Wyss
Adapté par Peter Stamm, illustré par Hannes Binder
Traduit (allemand) par Lionel Flechlin
La Joie de lire (Encrage), 2017

Impossibles Robinsons

Par Anne-Marie Mercier

On ne peut que se réjouir de l’initiative de La Joie de lire (éditeur à Genève) pour  transmettre aux lecteurs francophones une nouvelle adaptation de la célèbre robinsonnade du pasteur suisse allemand Johann David Wyss. Cette variation sur l’ouvrage de Defoe n’a plus rien à voir avec le lamento sur la solitude de son modèle : c’est une famille entière, les deux parents et leurs quatre fils, qui a trouvé refuge sur une île déserte après avoir fait naufrage (l’équipage du navire les a abandonnés et s’est enfui sur les chaloupes de sauvetage). Parvenant à rejoindre le navire grâce à des procédés simples et ingénieux, comme Robinson, ils vident l’épave de tout ce qu’elle contient et installent une micro société cueilleuse, chasseuse, pêcheuse, agricole et industrieuse : le père, instituteur, sait tout sur tout et a mémorisé tous les détails des livres de voyages qu’il a lus, détaillant les propriétés des plantes et les techniques des peuples sauvages…
Un campement sous une toile à voile est remplacé par une cabane dans les arbres, puis par une maison en dur creusée dans le roc. Chaque expédition est l’occasion d ela construction d’une nouvelle cabane. Arbre à pain, calebasses, autruches, buffles… tout est utile, tandis que les pitreries d’un petit singe apprivoisé égayent le tableau ; dans les derniers chapitres, l’ombre d’une jupe apparait enfin, pour le plus grand bonheur du fils ainé, précédant de peu la civilisation. Si les nouveaux Robinson ne se soucient guère de bien-être animal, ils sont attentifs à la nature et à sa beauté, refusent le gaspillage, et l’île est, grâce à leurs efforts, prête à la fin du volume à devenir la « Nouvelle Suisse » qui inspirera Jules Verne dans Seconde patrieJules Verne avait déjà réécrit l’histoire de la famille dans L’oncle Robinson (1861) et repris des éléments dans L’île mystérieuse). (pour les détails, voir la thèse de Anne Leclaire-Halté). C’est en somme une belle utopie familiale, où chacun participe à hauteur de ses moyens et de ses goûts et où l’on s’éduque et on s’instruit tout en agissant et en grandissant.
Ecrite par Wyss pour ses quatre fils qui lui ont servi de modèle, reprise par son fils Johann Rudolf et publiée en 1813 à Zurich, traduite immédiatement en français par Isabelle de Montolieu, cette histoire aurait aussi été popularisée par une deuxième traduction de la même traductrice (merci à Wikipedia pour ces indications !) largement revue, avec une suite, une autre paraissant peu après, de l’auteur lui-même pour lui faire concurrence… Cette œuvre fait ainsi partie des classiques maintes fois réécrits, raccourcis, trahis, expurgés (notamment des références à la religion et à la morale, très nombreuses) sans doute à cause de sa longueur, de son style désuet, et de son absence d’intrigue aventureuse. C’est un bonheur de retrouver ce livre, avec de nombreuses gravures, et c’est sans doute une bonne chose pour ses futurs jeunes lecteurs qu’elle ait été allégée de beaucoup de discours moraux qui aujourd’hui lasseraient. Néanmoins, l’abréviation n’est pas sans inconvénients et la lecture n’est pas toujours fluide ; les événements, fabrications diverses et décisions se succèdent à une vitesse confondante et un peu caricaturale; les dialogue, nombreux dans l’œuvre originale,  montraient une certaine conception de l’éducation et un souci de faire participer davantage les jeunes héros à l’aventure collective : ils manqueront à qui aura lu l’œuvre originale. L’ouvrage fait pourtant 243 pages : ce Robinson fait peut-être partie des œuvres impossible à adapter sans trahir le projet initial – comme l’original de Defoe.

Pour les puristes, les historiens, ou les lecteurs que de gros volumes ne rebutent pas, on peut aussi lire l’œuvre en ligne dans son intégralité, dans une version traduite en français par Frédéric Muller et publiée en 1870, disponible sur la bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents, Volume 541 : version 1.0 (merci le Québec!). Pour les autres, cette adaptation offre l’essentiel d’une belle robinsonnade (merci Genève !).

 

 

Le Mystère des Nigmes

Le Mystère des Nigmes
Claude Ponti
L’école des loisirs, 2016

… et boule de gomme

Par Anne-Marie Mercier

Cet album de Claude Ponti est une énigme. C’est un jeu de piste mené par des souris, les souris archivistes du square Duronquarré, qui tentent de trouver qui est à l’origine de l’effacement de leurs livres. C’est aussi un jeu pour l’amateur d’album de Ponti qui verra dans cet effacement et l’arrêt du mouvement qu’il provoque un écho de L’Ecoute-aux-portes, et dans ce square celui de Georges le Banc. Il retrouvera avec émotion la fourmi à grosse voix (de Blaise) et des monstres qui ont un petit air de déjà-vu.
Pour le lecteur novice, les choses sont un peu plus compliquées : le texte est touffu, l’histoire décousue au fil des rencontres, la temporalité trouée, la logique un peu lâche. Reste à se laisser guider par le récit en images sans trop se préoccuper dans un premier temps du texte, quitte à y revenir ensuite pour tâcher de résoudre tous les micro-mystères qui parsèment les doubles pages. L’histoire semble avoir été faite après-coup, pour mettre un peu de lien entre des séries de belles images.

La fin, explosive, renoue avec la simplicité et l’efficacité des récits plus classiques. Elle fera certainement beaucoup rire les jeunes lecteurs avec la libération des gros mots (scatologie enfantine) et des images fourmillant de détails. L’éloge de la lecture qui suit, puis le retour au calme du square à nouveau désert montrent un Ponti soucieux de créer de l’apaisement après avoir plongé ses lecteurs dans le délire et la fête: les parents le remercieront d’avoir pensé à l’après de l’aventure et du jeu déchainé de ses albums.

Par le bout du nez

Par le bout du nez
Loes Riphagen
Didier Jeunesse 2017

Un éléphant, sa trompe…

Par Michel Driol

Cet album est une adaptation réussie du conte étiologique de Rudyard Kipling, L’Enfant d’éléphant. On y apprend pourquoi l’éléphant a une longue trompe. Petit éléphant, trop curieux, n’arrête pas de questionner les autres animaux, jusqu’au moment où il demande au crocodile ce qu’il mange. Le petit éléphant s’approche alors imprudemment trop près du crocodile, qui se saisit de sa trompe. Il faut alors la force de tous autres animaux pour tirer en arrière le pauvre éléphant, qui bien sûr, voit son nez s’allonger avant de découvrir les bienfaits d’avoir  une trompe.

Peu de texte dans cet album, qui fait la part belle aux illustrations et aux découpes laser dans un premier temps. Dès la couverture, qui se présente comme un cadre de scène, on voit à travers les découpes les différents protagonistes de cette histoire : l’éléphant, les bosses du chameau, le cou de la girafe… On progresse ensuite dans l’univers noir et blanc de la jungle, où seuls les animaux sont colorés, et bienveillants envers le héros. Changement de technique graphique lorsqu’arrive la confrontation avec le crocodile : le fond devient rouge, il n’y a plus de découpes, mais au contraire des pages qui se déplient à la façon du nez de l’éléphant tandis que les animaux, toujours très colorés et expressifs, lui viennent en aide. Humour enfin d’une page finale qui montre une théorie d’éléphants venant se faire tirer le nez par un crocodile devenu coopératif.

Un album empreint d’humour et de folie douce, comme un théâtre de papier où les détails et les surprises abondent, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Le Grand Ecart

Le Grand Ecart
Thomas Scotto, Lucie Albon
Le Diplodocus, 2015

Fille déplacée, garçon suspendu

Par Anne-Marie Mercier

« Je m’appelle Anya,, ici ce n’est pas ma ville normale ».

Anya raconte le déracinement : ses parents ont trouvé du travail dans un pays qui n’est pas le leur, ils sont logés très petitement, elle ne connaît personne, n’arrive pas à se faire des amis, ne parle pas la langue, jusqu’au jour où elle rencontre un garçon qui danse…
La rencontre des deux solitudes est belle, et bien préparée par l’expression du dépaysement d’Anya : perdue entre étonnement et inquiétude, devant la ville immense, les mots « en confiture » qu’elle ne saisit pas, les rires dont elle ne sait s’ils sont de moquerie ou de joie…
Pas de misérabilisme, juste quelques notes sur le sort de exilés ordinaires, avec un graphisme épuré qui joue avec les bruns-kraft, les formes simples mais fait la part belle à quelques échappées de couleurs.

Créées en 2015 par Floriane Charron, les éditions Le Diplodocus se présentent , à l’image de cet animal, « Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles ». « Implantée dans le Gard (…) elle n’en reste pas moins tournée vers le monde, vers la création et souhaite vous faire découvrir de nouveaux auteurs ou redécouvrir des auteurs d’aujourd’hui. »

Pari réussi !

 

 

 

 

 

Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…

Raconte à ta façon… Le Chat botté, Boucle d’or…
Sonia Chaine, Adrien Pichelin
Flammarion jeunesse, 2017-12-29

Conte en kit

Par Anne-Marie Mercier

Une histoire peut se passer de mots, du moins au début.
On connaît les histoires sans paroles, mais ici on est face à un dispositif qui emprunte à quelques trouvailles graphiques devenues courantes depuis Leo Lionni ou les Pré-livres de Bruno Munari (Les trois ourses). L’originalité de cette collection réside paradoxalement dans son absence d’originalité sur le plan des histoires : il s’agit d’appliquer le principe des formes géométriques à un conte connu. Un marque-page donne la légende des formes.

Dans le cas de « Boucle d’or », c’est très simple : chaque ours est représenté par un rond de même couleur mais de grandeurs différentes, même chose pour les lits et les bols ; il y a une maison stylisée, un triangle doré (façon jupe ?) pour l’héroïne, etc. Et puis beaucoup de vert pour la forêt, avec le trait blanc du chemin qui met en valeur les déplacements. Les passages dans la maison sont en revanche plus complexes, et plus drôles.

Pour « Le Chat botté » qui présente une intrigue plus complexe et des lieux plus variés, le pari est aussi réussi. C’est une belle idée de styliser non seulement les personnages et leurs différents états (ogre en lion ou en souris) mais aussi les lieux (forêt, champ, rivière, château) et les objets (bottes) ou animaux (perdrix).

Les auteurs proposent non seulement de mettre en mots, mais d’imaginer des paysages, émotions, dialogues… et d’ajouter des cris et des bruits, de quoi s’amuser…

 

Ma Planète

Ma Planète
Emmanuelle Houdart
Les Fourmis rouges, 2016

Terrestre, ma planète

Par Anne-Marie Mercier

Emmanuelle Houdart dessine, selon ses propres dires, « du merveilleux et de l’épouvantable » et cet album reflète parfaitement son style : richesses des coloris, subtilité de la ligne, jouissance de l’accumulation, inquiétude née de l’étrange, corps monstrueux, tout cela au service d’une histoire simple qui se prétend sans zone d’ombre, et en a pourtant.

L’histoire est racontée par un petit garçon qui se rêve en extraterrestre échoué sur la planète Terre et recueilli par un couple de terriens, s’ennuyant à l’école, adorant les weekends où avec son ami ils jouent aux super héros… et adorant sa vie. Les petits plaisirs, la beauté des choses et des êtres, font de cet album un éloge de la vie quotidienne, tonique et beau.