Le Voyage

Le Voyage
Caroline Pelissier, Mathias Friman
Seuil jeunesse, 2018

Safari chez les enfants

Par Anne-Marie Mercier

Trois amis sont las de philosopher en rond et décident de mener un voyage d’exploration afin de combler les lacunes de leur encyclopédie et rapporter à leur Académie de nouveaux savoirs.
Récit d’exploration à la manière des Derniers géants de François Place ?  Pas vraiment, car ces personnages sont un lion, une girafe et un hippopotame. Ils quittent leur savane dans le ventre d’un grand cétacé, qui vole… grâce à un assemblage de ballons ! Ils partent ainsi  à la recherche d’un être fabuleux… l’enfant.
Arrivés à Paris, ils enquêtent discrètement en se mêlant à la population d’un zoo. Ils découvrent ainsi, par l’expérience autant que par les témoignages des autochtones (les animaux du zoo), les mœurs de ces curieux animaux. On retrouve le renversement opéré par Alain Serres : si celui-ci l’avait fait de manière plus radicale et permettant de remettre en cause le regard porté par l’enfant sur l’animal — et l’usage des animaux dans les classes, dans Le Petit humain, cet album en propose une version rieuse et distanciée.
Les dessin à la plume avec quelques rehauts de couleurs sont d’une grande finesse, pleins de gaieté et de sérénité.

 

 

 

La Mer !

La Mer !
Piotr Karski
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
De La Martinière jeunesse, 2018

Sur place ou à emporter?

Par Anne-Marie Mercier

La Mer ! Tout un programme, plus encore qu’on ne croirait, même si ce n’est pas de saison ces jours-ci (aurant anticiper ou rêver aux prochaines vacances ensoleillées…) .
La mer n’est pas que la plage, c’est une immensité. Les pages de garde qui proposent au lecteur de retracer le périple de Magellan sur un double planisphère annoncent le propos : c’est sérieux et c’est un espace pour jouer, réfléchir, dessiner, rêver, apprendre…

Chaque double page ouvre un aspect autre de cet univers : on apprend (en les faisant!) comment faire des nœuds marins, comment repérer un phare, les bizarreries des animaux, les vents, on dessine les nuages et les intempéries, on trace son chemin dans les grands fonds, on observe ce qui vit dans les petites flaques ; on fabrique des jeux, des méduses, des sacs à mains pour des sirènes et des sacs de marin pour des navigateurs solitaires…

C’est beau, intelligent, inventif. Si vous êtes à la mer avec un enfant, et si les délices de la plage et des amis ne le comblent pas entièrement, il ne s’ennuiera jamais. Si vous n’y êtes pas, il en saura beaucoup plus qu’un autre qui y aura été sans rien voir.

Encyclopédie tout autant que livre-jeu, livre d’activité, de coloriage de bricolage, c’est un livre monde qui donne envie de voyager avec les explorateurs et de se rêver explorateur soi-même.

Le Jour où je suis devenu un oiseau

Le Jour où je suis devenu un oiseau
Ingrid Chabbert, Guridi
Gallimard jeunesse, Giboulées, 2017

L’amour donne des ailes

Par Anne-Marie Mercier

Un enfant est amoureux. Celle qui l’aime ne le voit pas et ne s’intéresse pas à lui, mais elle aime les oiseaux. Alors, lui aussi les regarde, tente d’en devenir un, se déguise, ne quitte plus ses ailes, jusqu’à ce que le miracle arrive et qu’un tendre geste le dépouille de son costume. C’est une histoire toute simple d’apprivoisement, racontée avec un ton sérieux comme il se doit et peinte en quelques traits qui suffisent à dire l’action et l’émotion.

Chevalier Ned et les braillards

Chevalier Ned et les braillards
Brett et David McKee
Kaléidoscope, 2017

Des vertus de l’harmonie

Par Anne-Marie Mercier

Un roi, une mission, un chevalier et le tour est joué : Ned, parti chasser ceux qui saturent le pays de leurs hurlements part dans les bois ; il trouve successivement un troll, une sorcière, un loup, quelle coïncidence ! Eh bien contrairement à ce qu’on voit dans de nombreux ouvrages qui font de la salade de contes un argument de vente, ici, la coïncidence est dénoncée et Ned apparaît bien comme ce qu’il est : un gros naïf : ces personnages se sont donné le mot pour lui tendre un piège dans le bois car ce sont eux les braillards.

Ned sort de l’épreuve par le chant : l’harmonie subjugue les sauvages, comme dans la chanson.

Ce n’est pas le meilleur McKee, mais difficile de rivaliser avec les chefs d’œuvre d’antan ! Les monstres sont affreux à souhait, Ned impassible comme il se doit.

Newton et la confrérie des astronomes

Newton et la confrérie des astronomes
Marion Kadi et Abram Kaplan, Tatiana Boyko
Les Petits Platons, 2018

Le rêve de Newton

Par Anne-Marie Mercier

Faire découvrir à de jeunes lecteurs les grandes figures de la physique cosmique et leurs théories est une tâche qui pourrait sembler un peu trop ambitieuse. Pourtant, Marion Kadi et Abram Kaplan s’y sont essayé et ont créé un petit livre beau, inventif et réussi qui réunit les figures de Newton, Kepler, Copernic, Galilée, Ptolémée (qui est ici une femme, tiens ?), réunis en confrérie sur la lune. Ils débattent de leurs théories sur la gravitation, la pesanteur, la gravité, la densité, les comites, le système des planètes, etc. dans des dialogues percutants, brefs, et souvent drôles.

Pour arriver sur la lune, Newton et son ami Haley voyagent par différents moyens, un peu comme Cyrano de Bergerac (le « vrai », ou plutôt le narrateur de son livre, États et empires de la lune) :  comme Alice, passant à travers le cœur de la terre et au-delà (où l’on rencontre le pingouin des antipodes), avec une catapulte, en bateau sur les tourbillons (au passage, on rencontre Descartes et Leibniz), ou accroché à une comète…

Poétique, scientifique, plein d’humour, c’est un régal d’intelligence et de beauté. Les couleurs éclatantes rappellent parfois que Newton a inventé l’optique, comme on le voit au début du livre. Le fond de ciel nocturne constellé de planètes ou d’objets insolite donne envie de s’y promener.

 

Calpurnia

Calpurnia
Daphné Collignon, d’après le roman de Jacqueline Kelly
Rue de Sèvres, 2018

Un nouvelle vie pour un personnage

Par Anne-Marie Mercier

Daphné Collignon s’est emparée du personnage du roman de Jacqueline Kelly sans se laisser impressionner par les illustrations existantes (celles des couvertures – Calpurnia est une série) et a créé une jolie silhouette, une brunette dynamique et sympathique, au milieu d’une fratrie composée par ailleurs de garçons. Son rapport à la nature, son rapport à son grand-père, tout cela est très charmant et narré avec poésie.

On assiste à la naissance d’un esprit scientifique, né de l’observation de petites choses, de patience, et d’indépendance, et à des exercices d’affirmation de soi, face aux garçons mais aussi aux amies plus timorées. Calpurnia est une belle héroïne qui incarne l’émancipation des jeunes filles par la connaissance à la fin du XIXe siècle.

Big Nate, vol. 7 : « C’est ma fête »

Big Nate, vol. 7 : « C’est ma fête »
Lincoln Peirce

Gallimard jeunesse (folio junior), 2017

Amis/ennemis de toujours et d’hier

Par Anne-Marie Mercier

Lorsqu’on est chargé de servir de mentor à un nouvel élève
tout juste débarqué au collège, on doit faire face à de nombreux défis :
le protéger des brutes auxquelles on ne sait pas résister soi-même, le
renseigner sur les difficultés (profs tyranniques, cantine redoutable, élèves
fourbes…), mais aussi le supporter, même si on le trouve insupportable et si on
n’a rien en commun : voilà le défi de Nate, qui s’en sort plutôt bien
grâce à son amie Dee-Dee (vive les filles !) après bien des dérapages.

Un autre sujet est abordé en parallèle : l’anniversaire du collège, et la découverte du journal illustré d’une élève qui le fréquentait cent ans plus tôt. Cela permet d’informer les jeunes lecteurs sur ce qu’était l’éducation autrefois (plutôt plus sévère et très austère), sur les changement et les invariants (profs tyranniques, cantine redoutable, élèves fourbes… et humour des élèves dessinateurs).

Les Cités obscures, livre 2

Les Cités obscures, livre 2
François Schuiten, Benoît Peeters
Casterman,
2018

« Bloc ici-bas chu d’un désastre obscur »…

Par Anne-Marie Mercier

 

Les Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters font partie du patrimoine européen (et peut-être mondial) de la bande dessinée : ce qu’on peut désigner sous le nom de « série » bien que les choses soient plus complexes (onze albums publiés, à partir de 1983), propose une rêverie architecturale évoquant à la fois la beauté et la grandeur des villes, leur monstruosité et leur fragilité. Ces villes sont souvent nées de projets portés par l’Hubris, la démesure (comme celui de le tour de Babel) ou la soif de pouvoir, mais aussi parfois par des idéaux esthétiques, politiques et sociaux qui font la grandeur de l’homme.
Tous ces récits, sous la forme de fables fantastiques se déroulent dans des
univers parallèles qui communiquent parfois avec notre monde, mais ont toujours un rapport avec celui-ci. « La Tour » évoque tout à la fois la tour de Babel et l’Italie de la renaissance (à travers l’architecture des étages élevés et à travers les personnages : le « mainteneur » maçon Giovanni et la belle Milena – et peut-être la Prague de Kafka à travers elle ?) puis par un saut dans le temps, les guerres européennes du XIXe ou XXe siècle ; « La Route d'Armilia » nous fait voyager vers le grand nord à bord d’un zeppelin, tandis que tout au long de leur voyage les personnages voient sous leur vaisseau Brüssel envahie par des lianes à croissance fulgurante, Bayreuth désertée de ses habitants, Kobenhavn aux mille tours menacée… Dans "Brüsel", on découvre la folie d’un projet immobilier (proche de celui qui a détruit une partie de l’ancienne ville du même nom) et la catastrophe qui va engloutir la ville sous les eaux. "Le Dossier B", qui reprend des éléments d’un faux documentaire produit pour la télévision en 1995. "Les Chevaux de Lune", récit sans texte, est plus directement orienté vers un jeune public (il est du moins paru en 2004 dans une collection qui leur est destinée, les « Petit Duculot », toujours chez Casterman et "La Perle", jolie réécriture de la « Princesse au petit pois » dans un univers qui fait penser Monaco du prince Albert et Grace Kelly (voir le film d’animation, qui suit plus fidèlement le conte et ne donne pas à la mère du prince le mauvais rôle) .

Des dossiers permettent de mieux comprendre l’architecture imaginaire (à tous les sens du terme) de cet ensemble : l’inspiration d’artistes comme Bruegel et Piranèse (les Prisons), Orson Welles (qui a servi de modèle à la figure de Giovanni) ; une « encyclopédie des transports présents et à venir » montre les prototypes qui ont servi à la dynamique des déplacements. Enfin, ce lourd et épais volume, comme les autres (4 volumes parus) est une pierre essentielle à l’édification de l’ensemble,

Tortues à l’infini

Tortues à l’infini
John Green

Traduit (USA) par Catherine Gibert
Gallimard jeunesse, 2017

Policier psy

Par Anne-Marie Mercier

Étrange roman que celui-là, bien différent de Qui es-tu Alaska ?, mais avec des points communs : une étude des relations et façons de communiquer de lycéens pleins de vie et d’espoir et mal dans leur peau, incompris par les adultes et par leurs camarades. Le roman repose lui aussi sur un mystère et les deux amies qui sont au centre de celui-ci, Aza, la narratrice, et Daisy son amie auteure de fanfiction sur Star Wars (de beaux passages assez drôles sur le sujet !) tentent de le résoudre en se faisant détectives à la manière des romans pour enfants d’autrefois (la série des « Alice », par exemple).

Le père richissime de Davis (un ami d’enfance d’Aza), s’est enfui alors qu’il allait être arrêté pour escroquerie ; personne, pas même ses enfants, ne sait où il se trouve. Une récompense est offerte… C’est l’occasion de confronter différents modes de vie : celui de Daisy qui est
serveuse pour se faire un peu d’argent de poche (et sans doute survivre) et n’est pas assez riche pour espérer entrer à l’université, celui d’Aza et de sa mère, de classe moyenne, et celui de Davis et de son frère qui vivent dans une maison au luxe extravagant – maison que leur père destine par son testament, avec toute sa fortune, à un animal, une espèce rare de lézard. Tant que le père n’est pas retrouvé, il est supposé être vivant, ce qui protège les enfants…
Les relations entre les jeunes gens sont complexes, finement présentées avec leur part de mystère et ne sont décryptées qu’à la fin du roman. Aza est atteinte d’une phobie des microbes, une peur de l’infection qui engendre une panique mortifère ; ce sont des pensées obsessionnelles qui se déroulent en spirale et l’enferment. Des atteintes à son propre corps sont le seul moyen qu’elle ait trouvé pour y échapper mais
contribuent à l’y replonger. Pourtant, elle arrive à suivre les cours, à avoir une amie (celle-ci finira d'ailleurs par lui faire comprendre qu’elle doit sortir d’elle-même), un ami, un amour (difficilement) et à mener l’enquête (on pense au roman  Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit qui propose un autiste détective).
Avec un récit porté et habité par une narratrice qui se juge elle-même folle, ce livre milite implicitement, puis explicitement pour l’acceptation des personnes atteintes de maladies mentales et affirme qu’elles peuvent être soignées, même si c’est difficile, hasardeux et long ; il propose des adresses en fin de volume. La part autobiographique est ici assumée douloureusement ; l’intrigue policière est davantage un prétexte qu’un enjeu, ce qui ne veut pas dire qu’elle manquerait d’intérêt : sa résolution est et inattendue, comme les conséquences qui en découlent et les choix auxquels sont confrontés les adolescents, loin de toute mièvrerie.