Objets trouvés

Objets trouvés
Vanoli
La Pastèque, 2017

perdu / trouvé…

Par Anne-Marie Mercier

Au dos de cet ouvrage – comment le définir : recueil de nouvelles graphiques ? – l’illustration montre des objets divers (lunettes, appareil photo, clefs…), ceux que l’on peut s’attendre à trouver dans un bureau des objets trouvés. Mais ici, bien que l’on retrouve à l’intérieur du livre ( tiens ! Pile au milieu…)  la même illustration associée au bureau de la gare de Victoria Station, il s’agit de choses plus graves ou étranges.

En effet, un objet trouvé a d’abord été un objet perdu… enfants perdus, êtres abandonnés, souvenirs enfuis, temps révolus… tout cela fait l’objet d’une rêverie sous la forme d’un récit en images, de une à quatre pages.

La fantaisie n’en est pas exclue, ni le comique ou l’énigme. Au centre de l’ouvrage on trouve le mystère de la disparition du personnage de Saint Jérôme hors du tableau de Patinir du musée de Londres, et partiellement dans des versions du même artiste dans d’autres musées, à Madrid, Paris… on aurait retrouvé Jérôme à la gare de la Victoria Station… c’est lui qui tient le bureau des objets trouvés.

Le Secret

Le Secret
Emilie Vast
MeMo, 2015

 » Renarde a un secret.
N’y tenant plus, elle le confie à Lapin.
 » Oh ! Extraordinaire « , dit Lapin.
Lapin a un secret.
N’y tenant plus, il le confie à Libellule.
 » Oh ! Formidable « , dit Libellule.  » « 

Polichinelles (*)

Puis vient le tour d’Ecureuil, de Hibou, de Chauve-souris… qui tous, après s’être exclamés (« merveilleux, prodigieux, grandiose »…) confient à leur tour le fameux secret, jusqu’à ce qu’il revienne à Renarde par qui tout a commencé. La chute est belle, la révélation du secret s’accompagnant d’un pardon général à ce qui n’est même pas une faute…

A cette randonnée simplissime par son texte et sa structure, s’ajoutent les images, en parfaite adéquation avec cette simplicité et avec la structure répétitive de l’histoire, avec son rythme. On trouve aussi de subtiles variations (un fond noir pour les animaux nocturnes, des plantes diverses comme décor, en organisation quasi géographique…).

En somme, un petit bijou… Secret à partager généreusement !

(* ) »secret de Polichinelle », « avoir un Polichinelle dans le tiroir »

Tu vois, on pense à toi !

Tu vois, on pense à toi !
Cathy Ythak

Syros (tempo), 2017

Quand l’épistolaire est un laboratoire de fiction

Par Anne-Marie Mercier

Dans la catégorie bien fournie des romans épistolaires scolaires, ce petit livre mérite d’être signalé à plusieurs titres. Il est tout d’abord assez bien écrit et ne cherche pas à imiter de trop près un parler enfantin ou pré-ado, ce qui sonne souvent faux quand c’est le cas. Il propose une situation d’écriture originale mettant en scène non pas deux mais trois scripteurs : deux amis sont en classe de mer alors que leur amie commune est hospitalisée; l’un des garçon écrit, pendant que l’autre lui souffle des idées. On devine assez vite qu’ils ne sont pas absolument d’accord et que la rupture se rapproche.
On devine aussi que le récit de leurs aventure et le mystère qu’ils découvrent et cherchent à résoudre sont quelque peu influencés par leurs lectures. On voit que leur amie est une fine mouche qui sait les manipuler. Tout cela pose bien la question de l’écriture, de la différence entre ce qu’on attend d’une lettre et ce qu’on aime dans un récit et propose une belle hybridation des genres.
Enfin, c’est aussi une belle histoire d’amitié et c’est sans doute ce que retiendront principalement les jeunes lecteurs si on ne les invite pas à aller plus loin.

Petit ogre veut un chien

Petit ogre veut un chien
Agnès de Lestrade, Fabienne Cinquin
La poule qui pond édition, (septembre 2014) mars 2017

Gare à l’appétit de papa ogre!

Par  Chantal Magne-Ville

Saluons la réédition de cet album qui attire d’emblée par des images aux couleurs vibrantes, dans lesquelles le rouge et le noir se disputent le blanc de la page, donnant un dynamisme joyeux à une histoire pourtant terriblement tragique. L’album séduit par son ton léger, ses dialogues enlevés, bâtis sur la même trame, mais très efficaces, et surtout par la vraisemblance de la psychologie enfantine, surtout dans ce contexte.

En effet, Petit Ogre veut un animal de compagnie, mais qu’il s’agisse d’un chien, d’un lapin, ou d’un poisson, son père ogre n’aura de cesse de le dévorer. Les scènes de même type, dans l’animalerie, montrent un Papa Ogre conseillant insidieusement à son fils de choisir l’animal le plus gros, tandis que le Petit Ogre opte toujours pour « le plus mignon ». Il apparaît toutefois assez vite que l’enfant, et, de ce fait, son jeune lecteur, ne sont pas dupes des mensonges du père quant aux prétendues disparitions des animaux. Petit Ogre opte donc en dernier ressort pour un éléphanteau, manière de mettre Papa Ogre  définitivement hors d’état de nuire, tout en permettant à Petit Ogre de revenir à son premier choix ! Les images d’ouverture et de clôture se répondent avec une scène de repas symétrique, mais où l’ogre est devenu végétarien.

L’illustration souligne la démesure du père, quand sa figure de Papa Ogre crève l’image, par des cadrages serrés sur les dents et des gros plans sur la bouche énorme. Les images de Fabienne Cinquin jouent avec de nombreuses références culturelles, littéraires et picturales. Elles sont  autant d’indices pour le lecteur débutant, comme  le nez allongé de Pinocchio quand le père ment, ou la plume dans la gueule du chat censé avoir mangé un poisson.

Cet album à la mise en page particulière pour le texte fait apparaître les syllabes en couleurs alternées (rouge et noir). Il signale les lettres muettes et  indique les liaisons obligatoires par une petite courbe de façon à faciliter le déchiffrage et la fluence de la lecture. Heureusement, cela n’empêche pas ce livre de rester une véritable œuvre littéraire, notamment par le sujet abordé et l’image, qui nécessite une exploration renouvelée. Idéal pour des lecteurs débutants.

 

C’est l’été…

Li&je se met au vert cette année et suspend ses articles jusqu’à la fin août.

Si vous êtes en manque  de lectures, savourez le troisième tome de la série de Carole Dabos, La Passe-miroirs, intitulé « La mémoire de Babel« . Comment? vous n’avez pas lu les deux premiers? Allez vite vous les procurer, ils sont parus en poche, en plus.

Et une autre bonne nouvelle, la sortie du tome 2 des aventures de La fille qui navigua autour de Féérie… de de Catherynne M. Valente : cette fois on passe sous Féérie et c’est encore plus magique, et toujours aussi bien écrit et traduit.

Bonnes lectures !

L’Empire des auras

L’Empire des auras
Nadia Coste

Editions du Seuil, 2016

Des rouges à l’âme

Par Matthieu Freyheit

On pourrait regretter quelques lourdeurs de style et des ficelles grossières, n’était la pertinence du propos qui permet au roman de Nadia Coste de gagner progressivement en intensité.

2059. Des scientifiques ont découvert l’existence d’une aura humaine, bleue d’abord, et passant au rouge chez une partie de la population. Si l’aura est là, les raisons de sa présence et de sa fluctuation (la « bascule » du bleu au rouge) ne connaissent quant à elles pas d’explication. Comme souvent, la découverte scientifique fait l’objet d’une appropriation sociale propre à installer de nouveaux comportements, de nouvelles habitudes, et de nouvelles hiérarchies. Quand l’aura bleue laisse supposer une conscience sans tache, l’aura rouge se voit criminalisée, offrant une nouvelle jeunesse et un nouveau visage aux passions dix-neuvièmistes pour les théories des criminels-nés. Le roman de Nadia Coste s’inscrit dans la lignée des fictions et travaux consacrés au posthumain à partir d’une réflexion sur les conséquences de notre poussé technologique et des questionnements induits quant à la définition de notre humanité. Au-delà de l’habituelle idylle adolescente, des conflits générationnels, et de la traditionnelle figure du savant fou, l’intérêt de la proposition de Coste est de produire un éloge de la culpabilité, à l’heure même où, en France notamment, le débat se cristallise autour de la question de la repentance. Que se passera-t-il, en effet, quand nous cesserons de regretter ? Sans culpabilité, Chloé, héroïne du roman, découvre cette insoutenable légèreté de l’être théorisée par Kundera.

Au-delà d’une forme somme toute très conventionnelle, c’est donc par le fond qu’il importe de se saisir de ce livre qui permet d’aborder des enjeux contemporains essentiels. Et si les ficelles sont parfois trop visibles, sans doute est-ce le signe d’un besoin de clarté et d’évidence quand les conséquences d’une rupture dans la société semblent parfois être oubliées.

Memo 657

Memo 657
Thierry Robberecht
Mijade (zone J), 2016

Ho, les Inco?

Par Anne-Marie Mercier

Mystères, mystères : quelle est la cause de l’accident dans lequel est mort un ancien élève du collège, conseiller auprès du président américain ? Quel est ce fichier nommé « memo 657 » que Jonas, qui est super fort en informatique doit trouver en hackant l’ordinateur de son collège – ultra protégé, mais pas assez pour lui ?  Qui sont vraiment Jonas et ses amis, tous orphelins et adoptés comme lui ? Quels sont ces hommes armés qui les pourchassent ? Lorsque les adolescents se découvriront une nature androïde, leurs parents les aimeront ils toujours ? Quel est leur avenir après cela ?

Tous ces « mystères » sont à peine indiqués qu’ils sont aussitôt éventés. Quant au suspens il n’a pas le temps de s’installer car nos héros ont plus d’un tour dans leur sac et ont une réponse immédiate à tout (fuite dans un jeu vidéo, trucs qui pourraient être empruntés à la série MacGiver…, réparation de leurs petits camarades). Les dialogues (et le reste aussi…)  semblent avoir été écrits par un ado…

Ce point est peut-être la réponse au seul vrai mystère de ce petit roman : il a eu le prix des Incorruptibles, et c’est une réédition. Si l’on regarde quelques avis de lecteurs sur Babelio, on voit que beaucoup partagent mon avis. Ceux qui sont favorables à l’ouvrage avancent l’argument qu’il y a peu de romans de SF pour les jeunes, et que celui-ci est court et facile  : est-ce une raison pour leur donner de la mauvaise SF, pleine de clichés et mal écrite ?

En attendant que la science fiction pour la jeunesse fasse des progrès, relisons les Chroniques martiennes de Bradbury, ou lisons Méto d’Yves Grevet et, pourquoi pas (si on veut des androïdes), la série de Jimmy Coates de Joe Craig ?

 

 

Pline, t. 1 L’appel de Néron

Pline, t. 1 L’appel de Néron
Mari Yamazaki, Tori Miki
Traduit (japon) par Bureau des Copyrights Français,
Casterman, 2017

Le manga « à l’antique » : entre Péplum et Encyclopédie

Par Anne-Marie Mercier

Le manga Thermae Romae de Mari Yamazaki avait fait sensation à l’époque (en 2008) en introduisant dans le manga des éléments de culture antique. Dans ma chronique, j’avais exprimé ma déception : si le dessin était beau, l’histoire développait un propos relativement trivial avec des plaisanteries lourdes et des relents nationalistes (l’amour des bains du héros et un voyage dans le temps lui permettaient d’« améliorer » la civilisation romaine en introduisant des trouvailles japonaises dans ce domaine).

Ce nouvel ouvrage s’est délivré de la comédie et des gags forcés (voir les propos de Mari dans la postface qui déclare elle-même que cela lui « pesait ») tout en gardant l’idée d’une proximité entre les civilisations japonaise et romaine, marquées par les tremblements de terre et imprégnée d’une certaine forme de sagesse stoïque, mais aussi par la présence d’Histoires naturelles antiques : celle de Pline et celle de l’antiquité chinoise, le Shanhaijing, ou « Livre des monts et des mers » (IIIe siècle avant notre ère) qui toutes deux mêlent descriptions géographiques, conseils de médecine et créatures fantastiques.

Il est rare de voir une écriture-dessin à quatre mains ; ici elle est réalisée de manière parfaite, Tori se chargeant des paysages, bâtiments et décors, Mari des personnages. Dans la même postface, ils décrivent leur travail et relèvent un moment où le manga a des pouvoirs que la littérature ne possède pas et cultive ses propres ressources : il permet de « Voir ». Ainsi, un monstre que Pline évoque dans son œuvre est montré, détaillé, et revient à plusieurs reprises pour hanter l’ouvrage. L’exemple est convaincant.

Le premier tome montre une éruption du Vésuve et les images en développent tous les aspects, tels qu’on les retrouve souvent dans les récits de témoins de catastrophe : la première stupeur, les réactions des uns et des autres, les diverses tentatives de fuite ou de protection, l’avancée de la lave, l’état de la mer et des vaisseaux… Pline reste impavide et dicte à son secrétaire Euclès diverses pensées. Euclès se remémore sa rencontre avec Pline, en Sicile (« Grande Grèce ») juste après une éruption de l’Etna qui a détruit la maison du jeune homme et tout ce qui lui restait, hormis les tablettes de cire de son père. L’orage qui éclate lors de leur rencontre montre le courage physique de Pline et son insatiable appétit de connaissances : « Celui qui fuit une occasion de s’instruire est la lie de l’humanité ! », crie-t-il à celui qui cherche à fuir par crainte de la foudre.

A chaque étape du récit, Pline délivre son savoir sur les causes des tremblements de terre, de l’orage, sur les propriétés des plantes… mais le récit est aussi rythmé par l’aventure : on voit Néron à Rome, hanté par la culpabilité depuis l’assassinat de sa mère et la mort de Sénèque, réclamer la présence de Pline et celui-ci retarder autant qu’il peut son retour à la grande terreur de ses compagnons qui le pressent d’obéir…

Nulle et Grande Gueule

Nulle et Grande Gueule
Joyce Carol Oates
Gallimard (folio), 2002

Adolescence obsidionale

Par Anne-Marie Mercier

Joyce Carol Oates n’est a priori pas un auteur pour enfants, mais ce livre est une si belle histoire de rencontre entre deux adolescents qu’il semble bon de le signaler à l’attention de ceux qui cherchent des livres pour les ados.

Prenez deux adolescents d’une même classe de première d’un lycée américain banal. L’un est « grande gueule », garçon populaire, président de ceci ou de cela, directeur de la rédaction de la revue du lycée, insouciant et apparemment entouré de plein d’amis. L’autre est La Nulle, mal dans sa peau, agressive, persuadée qu’elle est… nulle et que ceux qui font comme si elle ne l’était pas sont des hypocrites. Elle est à vif, il ne se méfie pas.

Chacun vit un drame au début du roman, mais l’un a plus de conséquences que l’autre : l’adolescent est appréhendé par la police et interrogé, puis exclu du lycée en attendant les résultats d’une enquête.

Incapable de ne pas faire une plaisanterie quand elle se présente à lui, il a évoqué l’idée de faire un massacre au lycée et a été dénoncé comme un futur terroriste. L’attitude du chef d’établissement, des professeurs, des parents, et surtout des amis est épinglée de manière acide. La droiture de La nulle sera le seul rempart contre la bêtise et la lâcheté de l’ensemble d’une communauté.

Le livre nous dit que le monde est ainsi fait : en situation dangereuse, tes amis se détourneront de toi, ta famille parfois. Et tu seras heureux si tu trouves quelqu’un pour  te tendre la main – quelqu’un qui pourrait fort bien être une personne que tu ne voyais pas ou dont tu te moquais – . Sombre ? Comme les ados aiment: sombre avec la lumière au bout du tunnel et l’idée que l’avenir, le courage, l’amitié vraie, c’est eux. Dans un monde replié sur ses peurs, ils se font une île où vivre, seuls contre tous, ou plutôt loin de tous, étrangers à ces haines et frilosités.

Cache cache

Cache cache
Song Hyunjoo
Editions amaterra 2017

Un livre pour jouer

Par Michel Driol

Un petit chien blanc s’adresse  à un enfant – le lecteur : Si on jouait à cache cache. Après quelques pages destinées à identifier les éléments graphiques du corps du chien (ses yeux, son museau, sa queue…), le jeu peut commencer. Il s’agit pour le lecteur de trouver sur la page le petit chien. Non sans malice, on le trouve ici ou là, en train de faire pipi, de jouer sous l’eau, perdu au milieu des feuillages. Des pièges, parfois, comme un petit chat. Enfin le chien enfile le short de l’enfant, se réfugie dans sa niche, et veut recommencer à jouer…

On se souvient bien sûr de « Où est Charlie ? ». En voici une version bien plus épurée, et graphiquement plus intéressante.  Mises à part quelques taches de couleur, l’album joue avec les gris, les blancs et les noirs,  dans une stylisation quasi abstraite des décors et du chien. Dès lors, les traces de l’animal sont quasiment minuscules et se confondent avec les éléments du décor, ce qui renforce la difficulté du jeu, mais reste fidèle à son esprit : ne pas se montrer, se fondre dans le paysage. Certaines pages sont d’une perfection formelle remarquable, comme le jet d’eau qui arrose les poivrons. On est dans une esthétique orientale de la suggestion, qui laisse une grande place au blanc, au non-montré. Ainsi chèvres et biquets sont réduits à une corde, des cornes, des yeux, un museau et des oreilles : des signes plus que des représentations réalistes. Ainsi des points de taille variable suggèrent le chien qui s’ébroue.

Un album original qui devrait séduire les jeunes lecteurs et, peut-être, leur montrer que la lecture est un jeu, que le lecteur est actif dans la construction du sens, et qu’il s’agit, pour lire, de chercher des indices…