Moi devant, Le Petit Bonhomme de pain d’épice, La Sieste des mamans,Le Chat Bonheur

Moi devant, Le Petit Bonhomme de pain d’épice, La Sieste des mamans
Nadine Brun-Cosme et Olivier Tallec, Anne Fronsacq et Béatrice Rodriguez, Agnès Bertrond-Martin et Olivier Tallec
Flammarion-Père Castor (« Les histoires du Père Castor »), 2018

Le Chat Bonheur
Qu Lan

Flammarion-Père Castor (« Les P’tits albums du Père Castor), 2014

Retour aux classiques pour les petits

Par Anne-Marie Mercier

Depuis ses origines, le « Père Castor » s’est fait une spécialité des albums peu couteux pour les petits, mais de grande qualité graphique et littéraire, souvent repris sur des trames traditionnelles (comme ici le  Petit Bonhomme de pain d’épice et Le Chat Bonheur, qui donne l’origine de ces chats au bras articulé qui nous saluent dans les restaurants chinois).

Deux collections, « Les P’tits albums du Père Castor et « Les histoires du Père Castor » perpétuent cette tradition. La Sieste des mamans, album très coloré, avec un petit suspens qui valorise les petits, est également idéale en cette période de congés pour faire comprendre aux petits à quel point leurs mamans (et leur père peut-être ?) sont débordées par les soins qu’elles doivent leur donner pour les élever en sécurité : maman croco, maman éléphant et maman singe. Mon préféré est Moi devant, qui arrive à être fantaisiste et poétique tout en racontant une histoire de conquête d’autonomie face aux dangers de la rue.

C’était pour de faux

C’était pour de faux
Maxime Derouen

Grasset Jeunesse 2019

Du grand débat dont furent faites grosses guerres

Par Michel Driol

A l’école, Sophie la girafe est en pleurs. Pourquoi, demande la maitresse ? Parce que Bruno le crocodile lui a tiré la capuche. Mais c’était pour de faux, dit ce dernier… Le directeur consulte le règlement : rien sur les tirages de capuche pour de faux… Sentant leurs enfants en insécurité, les parents d’élèves manifestent. Le lion président doit prendre une décision… et s’en tire par un rugissement qui ne satisfait personne. Cela devient une affaire d’état, dont on parle à la télévision, dont les experts s’emparent… Jusqu’au moment où tout bascule dans la guerre civile. C’est alors que Bruno avoue que c’était pour de vrai, et que la réconciliation est possible.

Voilà un album qui parle de mensonge et d’honnêteté, et apprend en quelque sorte à être responsable de ses actes. Un album qui démonte et montre des mécanismes humains, trop humains, d’escalades dans la violence, de mésentente, et qui interroge que les comportements des adultes et des enfants, l’incapacité des uns à désamorcer ce qui est en train de se jouer, et la capacité des autres à se situer dans le vrai une fois les limites franchies, à avouer. Comment un fait divers peut-il mettre en péril l’équilibre d’une société ? Comment les politiques et les savants, les intellectuels s’avèrent-ils incapables de penser le monde et de gérer les conflits, à tout le moins de les apaiser ? Quoi qu’il en soit, la vérité sort de l’enfant responsable, qui, avouant sa bêtise, assume le pouvoir de rétablir la paix civile.

 Cette mécanique implacable est  accompagnée par un texte et  des illustrations pleins d’humour : humour des jeux de mots et du jeu avec la langue et les expressions figées (les larmes de crocodile, monter sur ses grands chevaux…), humour des illustrations qui montrent des personnages pleins d’expressivité, mi animaux, mi humains par les vêtements et les lieux montrés (l’école, la ville, le palais…).

Un  album pour apprendre ensemble à vivre ensemble et à gérer les conflits.

Guenon, Pierre-Antoine Brossaud

 

 

Guenon
Pierre-Antoine Brossaud
Rouergue, 2019

Harcèlement

Maryse Vuillermet

Guenon, c’est comme ça que tous les garçons et les filles du collège appellent Manon, parce qu’elle est grosse, qu’elle cache son corps, et qu’elle est très timide.
Elle est harcelée de vive voix et sur les réseaux sociaux ; mais bien sûr, elle ne dit surtout rien à ses parents ni à ses professeurs, ce serait pire, elle développe toutes sortes de techniques d’évitement et n’aspire qu’à la fin des cours.
Un jour, elle rencontre Amaury, un ado déscolarisé. Avec lui, elle vit une parenthèse de paix et d’échanges sympas.
Et même un émoi amoureux.
Ce roman excelle à décortiquer, par la voix de Manon, la terreur des autres, la solitude des ados différents, la violence des rapports entre jeunes au collège et puis la naissance du désir.
Mais pour moi, l’auteur a raté la fin.

 

même pas en rêve Vivien Bessières

même pas en rêve
Vivien Bessières
Rouergue, doado, 2019

Qui a dit que l’adolescence était le plus bel âge de la vie ?

Maryse Vuillermet

Pour Tim, adolescent, rien n’est facile et rien ne lui est épargné. Trop gros puis anorexique, timide, et rêveur, il est vite la proie et la victime des très méchants de l’internat.
Brimades, insultes, harcèlement, quand il croit apercevoir une lueur d’espoir sous la forme d’un petit mot de sa voisine de table, c’est encore pire, et il s’enfonce, il ne résiste plus, il subit.
Mais dans sa chambre, il y a Louis, le contraire de Tim, beau, fort, riche, impressionnant et Louis le défend, le protège et ils deviennent amis. Ensemble, ils sortent, se droguent, se battent…
Jusqu’au jour où Louis couche avec celle que Tim aime.
La trahison le fait replonger dans l’enfer, car,  sans protecteur, il touche le fond…
Mais Louis, le beau Louis a un secret, ou un problème, et si sa froideur n’était pas normale ?
On ne s’ennuie pas une seconde, les événements se succèdent à un rythme soutenu, mais c’est le thème de l’amitié qui rend ces personnages et cette histoire très attachants.
Un roman cru et réaliste pour ados avertis.

Festival de la Première Oeuvre de littérature de Jeunesse

Le Festival de la Première Oeuvre de littérature de Jeunesse, organisé par le CRILJ01, fête, cette année, sa dixième édition. Suite au vote des Comités de lecture sont invités :
Lisa Blumen pour Gros Ours (Kilowatt) dans la catégorie des 3-5 ans
Richard Petitsigne pour Le pirate le plus terrible du monde (P’tit Glénat) dans la catégorie des 6-9 ans
Gally Lauteur pour Ne m’appelez pas Blanche-Neige (Hachette) dans la catégorie des 13 ans et plus

Vous pourrez aussi rencontrer, dans le cadre d’un partenariat avec le Réseau de Lecture Publique la marraine du Festival, Florence HINCKEL et Alex SANDERS 
à la Médiathèque Vailland à 18h30 le vendredi 7 juin

Renversante

Renversante
Florence Hinckel
Ecole des loisirs –Neuf – 2019

Monde à l’envers ?

Par Michel Driol

Les deux jumeaux Léa et Tom vivent dans un monde où le féminin l’emporte sur le masculin, où la majorité des rues et des établissements scolaires portent des noms de femmes, et où ce sont les hommes qui s’occupent des enfants. Bien sûr ce sont les filles qui jouent au foot alors que les garçons jouent en périphérie de la cour à l’élastique. Et ainsi de suite… Dans le monde de Léa et Tom, nos stéréotypes de genre sont inversés, mais certains hommes pensent à un autre monde possible, tandis que Léa et Tom prennent conscience de ce que leur société a d’injuste.

Florence Hinckel propose là  un petit roman réjouissant  en prenant à rebrousse-poil notre langue et certains de nos comportements. Si la norme est le mot poétesse, certains trouvent le mot poète très laid, car il fait pouet, pouet… Il s’agit, on le voit, de proposer des contre stéréotypes dans tous les domaines : langue, vie quotidienne, travail, littérature, art…  pour nous conduire à réfléchir sur les nôtres, et s’interroger sur les inégalités entre hommes et femmes. Tout est vu du point de vue de Léa qui vit avec une double contrainte : assumer son rôle social de femme et défendre et protéger son frère. Une mention particulière pour les deux parents qui militent eux aussi pour établir d’autres relations, plus équilibrées, entre hommes et femmes. Car il est ridicule de vouloir une société qui fonctionne sur la domination des uns sur les autres.

On apprécie en particulier la démonstration par l’absurde et la façon dont le roman rend compte d’une idéologie à l’envers de la nôtre, qui trouve donc naturel que les hommes s’occupent des enfants – en le justifiant par des arguments  qui paraissent solides – et nous conduit à nous interroger sur ce qu’il y a de culturel dans la construction du genre dans notre société.

Un roman facile à lire qui permettra d’engager la discussion sur les relations filles –garçons, et qui plaide pour une société plus égalitaire.

Laughton

Laughton
Stéphane Jaubertie
Editions Théâtrales Jeunesse

L’automne, et puis…

Par Michel Driol

La naissance de Laughton  a lieu entre la scène 1, où l’on assiste au départ de l’Homme, et la scène 2, où on le voit revenir un peu moins d’un an plus tard. Mais il ne reconnait pas Laughton. Laughton grandit, entouré de la femme, sa mère, qui passe son temps à écrire, de l’Ours – qu’il appelle Papa – , qui ramasse les feuilles mortes, de son petit frère – personnage absent – et de Vivi, une fillette de son âge, qui n’a pas la langue dans sa poche. Seul dans sa famille, cherchant l’amour de ses proches, Laughton s’en va… si l’on en croit la mère, à la fin, dans une maison de santé

Après Létée et Livère, voici Laughton. Les deux premières pièces avaient comme héroïnes des filles qui, pour différentes raisons, changeaient de famille. Laughton, lui, est un garçon, malaimé par les adultes qui n’écoutent que leurs peurs ou leurs désirs. Laughton cherche à exister dans cette famille, à attirer l’attention sur lui, à aider. Mais, avec brutalité, les adultes le rejettent. Quant à Vivi, qui dira à la fin s’appeler Marie Antoinette, elle le surnomme Plouc. Elle se veut unique, prétend habiter une grande et belle maison, appartenir à la bonne société… Mais est-ce si sûr ?

On le voit, le texte met en scène les relations familiales, sociales, et la parole, à travers une alternance de scènes et de monologues de Laughton. A défaut de pouvoir parler aux autres, Laughton se parle et se dit. Le texte montre une parole refusée, une parole tentée, une parole sur le théâtre aussi dans une étonnante scène où Vivi donne son point de vue très négatif sur le théâtre : ça raconte mal, on n’y comprend rien, ils gueulent comme des vaches. Où se trouve la vérité ? Que peut-on en saisir ? Sommes-nous condamnés à la solitude ? Et pourtant la fin est optimiste : la mère semble avoir compris qu’elle doit parler, raconter à Laughton, révéler les secrets… Mais le pourrait-elle ? la pièce ne le dit pas.

Avec Laughton, Stéphane Jaubertie continue son exploration sensible de ce qu’est trouver sa place au monde…

Les Mystères d’Héraclite

Les Mystères d’Héraclite
Racontés par Yves Marchand, ill. de Donatien Mary
Les Petits Platons, 2015

Philosophie du flux et du feu

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce nouvel ouvrage des Petits Platons, nous rencontrons Héraclite, le philosophe de l’instabilité des choses. Héraclite d’Éphèse raconte sa vie. Son père est riche et partisan des traditions; il augure le meilleur pour son fils, s’il suit ses traces et honore Déméter. Héraclite part à Éleusis pour être ainsi initié aux Mystères, gagner l’immortalité, ce qui lui donnera un accès aux hautes sphères de la société, et par là l’acceptation du père de sa belle pour leur mariage. L’initiation est terrifiante, et suivie d’hallucinations. La plus persistante lui fait voir les humains en animaux.
« Chacun a des désirs selon son espèce. Et certainement, dans les parties chaudes de nos pelages les poux et les puces ont-ils des temples avec des initiés qui font des demandes de poils. Mais nous les hommes, sommes-nous différents quand nous demandons de l’or, des moissons abondantes ou des victoires militaires ? Nous donnons des formes humaines à nos dieux pour leur mettre dans la bouche des paroles humaines. »
Il retient cette leçon de la déesse : « Moi, la déesse de la nature, je ne suis pas dans ce sanctuaire » et cette réflexion pour la suite de sa vie : « Nous voyons la nature par l’étroite lucarne de nos plaisirs. Nous voulons le meilleur sans le pire, une vie de luxe et de plaisir. La nature est un mouvement incessant entre des contraires, mais nous prions Déméter pour qu’elle se fige en fonction de nos intérêts ». Pensée, arts, musique, tout est soumis au flux, à l’équilibres des contraires, tout passe et la nature est partout. Elle joue avec la vie des hommes, sans colère.
Héraclite abandonne le monde qu’il a trop percé à jour et part écrire ce qu’il a découvert. Le début de son récit était plein d’allant et d’espoir, à la fin est désabusée mais serein, itinéraire de toute une vie à philosopher. Ce petit texte captive par la voix de son narrateur, un jeune homme en proie au doute et en quête de vérité.

Le Voyage

Le Voyage
Caroline Pelissier, Mathias Friman
Seuil jeunesse, 2018

Safari chez les enfants

Par Anne-Marie Mercier

Trois amis sont las de philosopher en rond et décident de mener un voyage d’exploration afin de combler les lacunes de leur encyclopédie et rapporter à leur Académie de nouveaux savoirs.
Récit d’exploration à la manière des Derniers géants de François Place ?  Pas vraiment, car ces personnages sont un lion, une girafe et un hippopotame. Ils quittent leur savane dans le ventre d’un grand cétacé, qui vole… grâce à un assemblage de ballons ! Ils partent ainsi  à la recherche d’un être fabuleux… l’enfant.
Arrivés à Paris, ils enquêtent discrètement en se mêlant à la population d’un zoo. Ils découvrent ainsi, par l’expérience autant que par les témoignages des autochtones (les animaux du zoo), les mœurs de ces curieux animaux. On retrouve le renversement opéré par Alain Serres : si celui-ci l’avait fait de manière plus radicale et permettant de remettre en cause le regard porté par l’enfant sur l’animal — et l’usage des animaux dans les classes, dans Le Petit humain, cet album en propose une version rieuse et distanciée.
Les dessin à la plume avec quelques rehauts de couleurs sont d’une grande finesse, pleins de gaieté et de sérénité.

 

 

 

La Mer !

La Mer !
Piotr Karski
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
De La Martinière jeunesse, 2018

Sur place ou à emporter?

Par Anne-Marie Mercier

La Mer ! Tout un programme, plus encore qu’on ne croirait, même si ce n’est pas de saison ces jours-ci (aurant anticiper ou rêver aux prochaines vacances ensoleillées…) .
La mer n’est pas que la plage, c’est une immensité. Les pages de garde qui proposent au lecteur de retracer le périple de Magellan sur un double planisphère annoncent le propos : c’est sérieux et c’est un espace pour jouer, réfléchir, dessiner, rêver, apprendre…

Chaque double page ouvre un aspect autre de cet univers : on apprend (en les faisant!) comment faire des nœuds marins, comment repérer un phare, les bizarreries des animaux, les vents, on dessine les nuages et les intempéries, on trace son chemin dans les grands fonds, on observe ce qui vit dans les petites flaques ; on fabrique des jeux, des méduses, des sacs à mains pour des sirènes et des sacs de marin pour des navigateurs solitaires…

C’est beau, intelligent, inventif. Si vous êtes à la mer avec un enfant, et si les délices de la plage et des amis ne le comblent pas entièrement, il ne s’ennuiera jamais. Si vous n’y êtes pas, il en saura beaucoup plus qu’un autre qui y aura été sans rien voir.

Encyclopédie tout autant que livre-jeu, livre d’activité, de coloriage de bricolage, c’est un livre monde qui donne envie de voyager avec les explorateurs et de se rêver explorateur soi-même.