Vingt-quatre heures dans l’incroyable bibliothèque de M. Lemoncello

Vingt-quatre heures dans l’incroyable bibliothèque de M. Lemoncello
Chris Grabenstein
Traduit (anglais) par A. Riveline
Milan, 2017

Au cœur du catalogue

Par Anne-Marie Mercier

On songe au roman de Roald Dahl, Charlie et la chocolaterie, tout a long de ce roman touffu et plein de péripéties : un excentrique richissime convie dans son empire quelques enfants plus ou moins choisis par le hasard ; ceux-ci révèlent leur caractère et l’échec attend ceux qui sont trop sûrs d’eux, de leur culture, de leur famille, de leur richesse et qui pensent que tout cela leur donne un droit à dominer les autres. En revanche, les simples, les généreux, les sincères, se voient récompensés.

L’originalité du livre tient au lieu : une bibliothèque, et à l’utilisation des ressources du catalogue et de la classification Dewey pour construire – et résoudre – les énigmes. Celles-ci peuvent porter sur la fiction, les documentaires, l’histoire ou les sciences… Tous les savoirs sont ici réunis pour un grand jeu palpitant où chaque personnage évolue à la fois seul et avec les autres. Une belle aventure au pays du savoir et des classifications.

Le Jour où les ogres ont cessé de manger des enfants

Le Jour où les ogres ont cessé de manger des enfants
Coline Pierré, Loïc Froissart
Rouergue, 2018

Fable végétarienne

Par Anne-Marie Mercier

« Il y a très très longtemps, le monde était peuplé par des ogres. Ils menaient une vie paisible et passaient la plupart de leur temps à manger des enfants. Les enfants étaient élevés dans de grandes fermes et nourris avec de bons légumes bio, du chocolat et des céréales de petit déjeuner. »

On voit les ogres se délecter et déguster les marmots en plats assaisonnés, en glaces, pâtisseries…
Mais comme tous les bonheurs, celui des ogres n’a qu’un temps : une grave épidémie les rend malades et ils doivent éviter les enfants et se contenter de légumes, en somme, ils deviennent végétariens.
Alors, que faire des enfants des élevages ?
On les éduque et on leur apprend à faire pousser des légumes, tiens ! Ils grandissent, les ogres se rendent compte qu’ils leur ressemblent, et ne rêvent plus de manger des enfants, ni les leurs, ni ceux des autres. Eux-mêmes perdent leurs dents aiguisées… les deux populations se mélangent et les ogres sont parmi nous. Alors, comment faire pour reconnaître ?
La réponse est pleine d’humour et de bon sens… comme les illustrations qui présentent cette histoire loufoque comme un documentaire sur la vie quotidienne des ogres et son évolution, avec ce qu’il faut de distance.
Décidément, les ogres servent à toutes les époques pour dire les questions qui taraudent : la famine, les inquiétudes sur la qualité des subsistances la remise en cause des usages alimentaires et l’amour excessif porté à des enfants.

Judith et Bizarre

Judith et Bizarre
Benoït Richter

Nathan, 2018

Qui est le monstre ?

Par Anne-Marie Mercier

Les parents de Judith sont éleveurs, et celle-ci se prend d’affection pour un petit animal tout mignon, qu’elle cache et tente de sauver lorsqu’elle comprend le sort qui lui est réservé…
On sait le drame lorsque des enfants s’attachent à un petit animal alors qu’il est destiné à être abattu pour la boucherie. Mais ce récit échappe au réalisme sentimental pour s’attaquer conjointement à un autre sujet, très à la mode en ce moment, celui des clones, ou des donneurs d’organes, de l’immortalité, etc.  (voir un roman récent, La Déclaration) : Bizarre est, comme tout le “bétail” élevé dans la ferme, un minotaure, élevé pour fournir des organes aux humains. Mais il est exceptionnel par le fait que, au lieu d’avoir une tête de bovin sur un corps d’enfant, il a une tête d’enfant sur un corps de bovin. Il parle, il a des émotions…
Entre préoccupations sur le bien-être animal et débats sur la légitimité de l’élevage et de la consommation de viande, ce petit roman arrive à ne pas asséner de leçon, à ne pas prendre parti de façon abrupte, mais à poser les questions de manière simple, à travers une histoire touchante et prenante.
Les bons romans de science-fiction pour la jeunesse sont rares, celui-ci est donc le bienvenu, après l’Enfaon d’Eric Simar qui traitait de la tolérance des mutants.

Génial, il a neigé ! (série Marco et Zélie)

Génial, il a neigé ! (série Marco et Zélie)
Arnaud Alméras et Robin
amaterra, 2013

Temps clair

Par Anne-Marie Mercier

Pas d’actualité, certes, vu la douceur de la météo et le moment. Pas récent non plus, car cet ouvrage date de 2013. Mais c’est une série que nous en connaissions pas et il était grand temps.
Question de temps, dans tous les sens donc : comme le dit le titre, “il a neigé”, et depuis il fait beau, le temps d’une promenade en famille dans le parc, avant la prochaine chute qui se produira une fois que tout le monde sera rentré ! Dans ce monde parfait, la famille est à l’unisson : les deux enfants, fille et garçon – ou plutôt renardeau femelle et renardeau mâle –, sont en harmonie, les parents renards aussi et les plaisirs de l’hiver sont déclinés : beauté du paysage, bonhomme de neige, luge, gaufre…
Cette perfection est rompue par l’intervention de deux “garnements” (des chiens alors que la famille est renarde) qui cassent par plaisir le bonhomme de neige. Le désir de vengeance de Marco est modéré par son père qui propose plutôt de reconstruire et de protéger leur œuvre : petite leçon de vie…
Cette série comporte 6 titres, publiés la même année. On ne les trouve plus sur le catalogue d’Amaterra: le temps de l’édition jeunesse est en accéléré…

La Petite Maison de bois

La Petite Maison de bois
Christofer Corr
Traduit (anglais) par Marie Ollier
Gallimard jeunesse, 2016

Crise du logement

Par Anne-Marie Mercier

A la manière du conte célèbre « La Moufle », cette histoire montre plusieurs animaux se mettant successivement tous à l’abri dans un même endroit, chacun demandant l’accord des présents avant d’entrer, jusqu’à ce que cet abri cède sous le nombre.
L’album de Christofer Corr propose des variations intéressantes : c’est une maison qui s’offre à ceux qui cherchent un abri, avec une porte rouge et neuf fenêtres – ces précisions sont répétées à chaque étape – et si cet abri cède c’est parce qu’un ours à qui on a refusé l’entrée s’est couché sur le toit et l’a fait s’effondrer : fable sur l’effet de la vengeance ou sur les conséquences du rejet d’autrui ?
Mais tout finira bien : cet ours est une bonne recrue finalement car il reconstruit la maison, aussi belle qu’avant, mais un peu plus grande : capable d’accueillir une souris, un lapin, une grenouille, un castor, un renard, un coq, un cerf, un écureuil, une chouette, deux pies, un pic-vert… et un ours. Tout cela est léger, coloré et naïf, et l’intérieur de la maison comme les bois qui l’entourent sont composés en palettes de couleurs variées, surprenantes, qui mettent en valeur le blanc des murs de la maison.

Pompon Ours dans les bois

Pompon Ours dans les bois
Benjamin Chaud
Hélium, 2018

« Boucle d’or » inversée

Par Anne-Marie Mercier

On se réjouit à chaque retour de l’ours de Benjamin Chaud, tant pour son caractère ingénu et les situations loufoques que suscite son insouciance, que pour l’univers de l’illustration, saturée de détails et organisant un parcours sinueux du regard, jamais complet .
Dans cet épisode, Pompon semble avoir grandi (de fait, ces albums se suivent puisqu’on trouve ici le petit frère, Tout Petit Ours, dont l’arrivée avait été célébrée dans un album précédent). Il se comporte en pré-ado boudeur qui s’ennuie et veut être ailleurs, être un autre,  un petit garçon par exemple.
Il se perd dans les bois et arrive dans une maison qui se trouve pour l’instant vide de ses habitants. Il la parcourt sans vergogne… Voilà « Boucle d’or » mise à l’envers. Mais la maison qu’investit l’ourson pour son plus grand bonheur est plus grande et pleine de ressources ; la double page le montre dans toutes les pièces de cette maison, ouverte comme une maison de poupée : de la cave au grenier, il y a de quoi s’amuser, jusqu’à ce qu’un bruit fasse lever les terreurs, toutes sortes de maxi-monstres imités de Sendak, qui précipitent la chute, cocasse et tendre.

Ruby tête haute

Ruby tête haute
Irène Cohen Janca, Marc Daniau
Editions des Eléphants (collection « Mémoire d’éléphant »), 2017

L’école pour tous !

Par Anne-Marie Mercier

Ce superbe album de très grand format est construit autour d’une exploitation pédagogique qui offre un mode d’emploi pour les enseignants tout en aidant à l’identification du lecteur, ou plutôt de la lectrice puisque le texte a deux narratrices, Ruby et une écolière d’aujourd’hui à qui on présente le tableau de Norman Rockwell, « The problem we all live with ». Dans ce tableau on voit Ruby aller à l’école sous protection policière : une foule haineuse l’attend ; elle a six ans, elle est noire et on est en 1960, en Louisiane. La Cour Suprême vient de décréter que la ségrégation doit cesser dans les écoles.

Les images à fond perdu sur la page de droite, des pastels gras aux couleurs éclatantes et épaisses, illustrent de manière forte un texte sobre et émouvant qui relate la première année d’école de Ruby Bridges, qui a fait partie des premiers enfants noirs à fréquenter une école de blancs. Le récit qui suit le récit qu’en a fait Ruby elle-même, devenue une héroïne malgré elle, présente un point de vue d’enfant qui tarde à comprendre ce qui se passe et les raisons de la solitude qui l’entoure.

C’est à la fois un superbe album, une histoire utile et un biais intelligent pour faire saisir aux générations actuelles le chemin parcouru – et celui qui reste à faire.

Autisme, surdité, temps, mort…

Autisme, surdité, temps, mort…

Cette année, de bons mémoires de Master 2 sur la littérature de jeunesse ont porté sur des questions thématiques plus que sur les questions de compréhension/lecture.
Deux mémoires sur l’inclusion des élèves à besoins particuliers (dits autrefois “handicapés”), développant l’un le cas particulier de l’autisme, l’autre celui la surdité.
Un mémoire sur la structuration du temps en petite et très petite section avec des albums de E. Jadoul ; un autre sur la littérature pour parler de la mort, un sujet qui intéresse beaucoup les stagiaires chaque année.

D’autres mémoires suivront, en fonction des réponses des étudiant/es sollicité/es.

Ces mémoires sont consultables dans “l’espace étudiants” de lietje.

Miss Pook et les enfants de la lune

Miss Pook et les enfants de la lune
Bernard Santini
Grasset jeunesse, 2017

Sombre terre, mystérieuse lune

Par Anne-Marie Mercier

Depuis Le Yark (2011), jusqu’au tout récent Hugo et les secrets e la nuit, Bernard Santini explore avec brio les terreurs enfantines tout en revisitant les classiques de la littérature. Ici, c’est le personnage de Mary Poppins qui est repris : elle en est très proche au début par sa complicité avec la petite Elise, sa fantaisie, sa tendresse, qui s’oppose à la rigueur des parents, bourgeois caricaturaux. Elle vole aussi, ce qui est un autre trait commun – mais non grâce à un parapluie ; c’est un dragon qui l’emporte avec la fillette, jusqu’à la lune. Entretemps, Miss Pook aura fait croire à Elise que ses parents voulaient la manger…

Sur la lune, on retrouve les atmosphères étranges des premiers récits d’anticipation et Elise, fuyant le domaine de Miss Pook quand elle comprend qu’elle a affaire à une sorcière, découvre sur la face cachée de la planète les autres « enfants de la lune ».

Ce sont d’autres enfants enlevés par Miss Pook, pour d’obscures raisons dont on devine qu’elles ont un trait commun, trait qui ne sera révélé qu’à la fin (et que l’on de dévoilera pas ici). Ils se sont enfuis comme Elise et, comme elle, ont été capturés à nouveau. Elle rencontre aussi d’autres créatures fabuleuses, Sphinx, Vampires, Faune, qui sont l’incarnation des nombreux dangers qui guettent les enfants.

Les mystères s’ajoutent aux mystères, le bien devient le mal, l’inquiétant le rassurant… La cruauté est partout présente, subtile et ambiguë. Cette série commence fort bien et promet de beaux rebondissements à ceux que n’effraient pas les récits subtilement noirs mais non dépourvu d’humour (souvent « noir » aussi !).

Le Jardin du dedans-dehors

Le Jardin du dedans-dehors
Chiara Mezzalam, Régis Lejonc

Les Editions des Eléphants, 2017

Un jardin en Iran

Par Anne-Marie Mercier

Cet album est une vraie curiosité, tant par son esthétique impeccable et légèrement surannée que par son histoire qui se situe entre le récit d’enfance classique (une rencontre de deux enfants que tout oppose) et le témoignage sur un pays dont on ne parle pas en littérature de jeunesse, pour toutes sortes de raisons : l’Iran des années 1980 : chute du régime du Shah, révolution islamique, affaire des otages, début de la guerre Iran-Irak…

Ces évènements, résumés dans un avant-propos autobiographique, n’apparaissent dans l’album que comme des échos lointains de ce qui se joue « dehors », dans la ville qui fait peur, Téhéran. Le « dedans », c’est l’immense jardin princier de l’ambassade d’Italie où la narratrice a vécu avec sa famille : les aventures des enfants qui explorent leur domaine sont teintées d’inquiétude par le rappel de l’existence du monde extérieur et parfois son intrusion Les image de Lejonc qui semblent venir d’une autre époque passent du bleu et vert aux rouges et noirs selon les circonstances, faisant alterner plaisirs et souffrances.