Des mains pour dire Je t’aime et Parle avec les mains.

Des mains pour dire Je t’aime. Petits mots doux en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2016

Parle avec les mains. Les premiers mots de bébé en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2018

Langue des signes

« Ma princesse », « mon cœur », « mon chou », « petite fleur », « petit clown », « ma cocotte »… Pour ceux qui verraient le monde des sourds comme un monde non seulement sans bruits mais sans style, ne possédant qu’une langue utilitaire, cet album offre un beau démenti. Tout autant manifeste que glossaire, il est adressé à tous, entendants et malentendants.

Dessiné à la plume sur fond blanc, il vise la lisibilité autant que l’esthétique. Un dispositif ingénieux de mise en page montre en page de gauche le « locuteur », une femme ou un homme, jeune, souriant, et esquissant le début du geste, et face à lui, donc à droite, sur un rabat, une image représentant le sens concret du mot, une poule, une fleur, un chou, un cœur… Le geste qui consiste à ouvrir le rabat imite le geste du personnage qui « ouvre » à la fois les mains et le sens. Dans l’album de 2016, « papa », « maman », dormir, bébé, bain, biberon, gâteau… tels sont les mots proposés au bébé pour se faire comprendre. Ici , on retrouve la tendance qui veut que l’on enseigne quelques signes au tout-petit qui ne parle pas encore afin qu’il commence avec un premier langage. Dans cet album, ce sont deux personnages qui signent, côte à côte, l’enfant et l’adulte, alternativement père ou mère.

A travers ces présentations, la langue des signes n’est plus une langue du manque mais une langue poétique, où la beauté réside à la fois dans la métaphore et dans le geste, comme une danse qui viendrait introduire de la musique.

Voir  Des mains

Voir Parle avec

 

La Fenêtre de Kenny

La Fenêtre de Kenny
Maurice Sendak
Traduction (américain) de Françoise Morvan
MeMo, 2016

Grandes questions

Par Anne-Marie Mercier

Les lecteurs français auront dû attendre plus de cinquante ans avant de pouvoir lire Kennys’window en traduction française, c’est étrange : il y aurait une étude à faire sur les œuvres d’auteurs célèbres que les éditeurs français n’ont pas osé proposer avant ces dernières années. Premier ouvrage de Sendak où celui-ci est à la fois auteur et illustrateur (merci Ricochet !), publié en 1956, cette traduction est sortie en 2016 aux éditions MeMo, choisies par la Fondation Sendak pour éditer ses albums inédits en France et rééditer ceux qui sont aujourd’hui épuisés.

Kenny est un petit garçon à sa fenêtre. Il semble totalement seul. Le monde des adultes apparait dans ses propos pour dire qu’il est inutile de leur raconter ce qu’il voit : ils prendraient cela pour un rêve. Ses seuls amis sont son ours (en peluche), son chien (en vrai) et deux soldats de plomb. Une nuit, il rêve d’un coq à quatre pattes qui lui pose sept questions. Chaque chapitre permet à l’enfant de répondre, et chacune cache une question plus vaste :
– Comment convaincre quelqu’un qui t’interdit quelque chose ?
– À quelle condition peux-tu dire qu’un animal t’appartient ?
– Quel est le pouvoir de l’attention, ou de l’imagination ?
– Peut-on réparer une promesse rompue ?
etc.
Dessins sobres à l’encre, fonds aquarellés de jaunes ou de gris, tout l’art de Sendak est déjà là. La chambre d’enfant (Cuisine de nuit, Max, mais aussi le modèle de Little Nemo)  s’ouvre sur la nuit et ses merveilles, mais elle sait aussi se refermer sur elle-même et sur la pensée en devenir de son occupant.

 

 

 

Le Zoo poétique

Le Zoo poétique
Bruno Gilbert

Seuil Jeunesse, 2018

Par Matthieu Freyheit

« Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète »

« Les animaux assistent au monde. Nous assistons au monde avec eux, en même temps qu’eux », suggère Jean-Christophe Bailly dans Le Versant animal. Le Zoo poétiquepublié chez Seuil Jeunesse tente de restituer cette coexistence en interrogeant la forme singulière de la parole animale lorsqu’elle s’incarne en poésie. La tradition est ancienne : elle consiste à trouver dans la poésie un espace de recherche pour donner un langage à ceux qui ne parlent pas et à ce qui ne parle pas. On y dit l’indicible, on y fait parler les silencieux, on y livre le parti-pris des choses, et des êtres.

Pas d’anthologie animale, ici, mais une proposition recueillant des textes de Charles Cros, de Jules Supervielle, de Francis Jammes ou d’Emile Verhaeren, entre autres, tous illustrés par Bruno Gilbert à qui l’on doit déjà, chez le même éditeur, un travail consacré à la poésie de Maurice Carême (La Poésie est un jeu d’enfant, 2015). La poule est faite d’automne, le cheval de blanc vide, la panthère faite de nuit ; l’écureuil se confond avec la feuille. La géométrie l’emporte, comme les remplissages simples de figures d’un seul tenant. Ainsi les animaux sont-ils formes et couleurs en plus d’être mots. Les écrevisses, élégantes dans leur costume, « s’en vont […] à reculons, à reculons ». Le merle, croquant le givre, « croit à la jeune saison ». La panthère tire la langue à la nuit, tandis que « les bruits cessent, l’air brûle, et la lumière immense endort le ciel et la forêt ». L’âne, bien sûr, porte ses charges, et trompe bien son monde : « Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète. » La langue et l’image ne font pas que révéler l’animal, mais se laissent également révéler par lui. C’est que « l’identité de l’homme comme celle de l’animal s’éclairent de leur mutuelle confrontation », précise Dominique Lestel dans L’Animalité. Cette complexité est en jeu dans le Zoo poétique, et en fait un objet de contemplation esthétique autant que de réutilisation pratiques avec des classes pour une exploration des relations texte-image, et des relations entre fond et forme.

Qu’y a-t-il derrière cette porte ?

Qu’y a-t-il derrière cette porte ?
Nicola O’Byrne
Traduit anglais) par Rose-Marie Vassallo
Flammarion (Père Castor), 2018

Action !

Par Anne-Marie Mercier

Sur le modèle des livres interactifs de Hervé Tullet ou de Cédric Ramadier et Vincent Bourgeau, cet album invite le lecteur à agir physiquement sur le livre pour faire avancer l’action, ou la faire dévier, l’orienter vers une étape plus satisfaisante…
A ce modèle, il ajoute un système de livre à découpes : celle de la couverture, en carton fort, inaugure la série ; les suivantes sont autant de portes que le lecteur aura « activées » dans la page précédente en traçant leur forme avec le doigt (carré, rond, losange, rectangle…). Chaque porte conduit le crocodile dans un milieu différent (mer, désert, neige…). De la sorte, le jeune lecteur peut aussi apprendre tout en s’amusant… beaucoup.

Pour feuilleter...

Une Vache dans ma chambre

Une Vache dans ma chambre
Dominique Cagnard et Aude Léonard

Motus, 2008

Par Matthieu Freyheit

Les vaches sauveront la poésie

La poésie sauvera le monde. Les vaches sauveront la poésie. Les vaches sauveront-elles le monde ? Nous connaissons les éloges et les hymnes, les élégies et les dithyrambes. Rien d’aussi solennel ou grandiloquent ici. Dans la poésie de Dominique Cagnard, les vaches se promènent, broutent et secouent les mouches. Elles attendent et elles dorment, et ne demandent rien : « […] nous sommes si bien / à regarder les boutons d’or. / Les vacances c’est pour les hommes. / Nous ne voulons rien que le ciel / et un coin d’herbe / pour abriter nos yeux. » Dans la poésie de Dominique Cagnard, les vaches donnent à vivre petitement, elles laissent deviner le silence, ruminent et rêvent sans savoir qu’elles font un paysage, et que d’ailleurs il « n’y a rien d’autre à faire / qu’à regarder les vaches ». Dans la poésie de Dominique Cagnard, les vaches visitent nos chambres, veillent la nuit et quittent la terre, remplissent et vident successivement le monde : « Au loin les vaches s’en vont / dans des camions / tassées dans la nuit / et personne n’y fait attention. »

Motus agrandit avec Une Vache dans ma chambresa remarquable collection « Pommes pirates papillons », unique dans le paysage français pour son parti-pris et la qualité de ses propositions. Le volume issu de la collaboration entre Dominique Cagnard, poète, et Aude Léonard, illustratrice, est l’un des plus beaux de la collection, et un recueil rare. Les vaches immenses envahissent le monde d’un imaginaire nourri de prés et de vent. Mises bout à bout, elles déploient des territoires familiers qui ont nos mots à nous, sans hermétisme ni symboles, ou extravagances poussives. La langue et l’image reproduisent et inventent les vaches, leur donnent des formes et des pouvoirs qui sont, précisément, ceux de la poésie capable non pas de transformer l’univers, mais de modifier ou de nuancer le regard posé sur lui. Le travail de photographie et d’incrustation mêle alors la nostalgie rurale à l’onirisme des éléments et au temps de l’enfance : « Je n’ai que sept ans », assure celui qui écrit les vaches. « À chacun son lyrisme d’enfance », souligne Sophie Nauleau dans La Poésie à l’épreuve de soi. Le lyrisme des vaches, chez Cagnard, regarde le temps passer, se souvient peut-être de Petit Pierre partageant une danse avec sa vache préférée, secoue la neige et dîne tout le jour. Nulle obsession, mais observation d’une vie qui dit un rythme, celui de la contemplation de celles qui « ruminent pour ne pas oublier ». Ruminons, alors, à notre tour, ce que dit le reflet des vaches, ainsi que nous y invite l’admirable couverture d’Aude Léonard.

Un livre irremplaçable qu’on souhaiterait garder pour soi, n’était le sentiment de devoir partager sa valeur, la nécessité de le donner à lire, et à aimer.

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse, 2017

Construction d’un personnage

Par Anne-Marie Mercier

Sur le même principe que l’album en très grand format intitulé « À l’intérieur des méchants » dans lequel Clotilde Perrin explorait l’âme (et les poches) du loup, de la sorcière et de l’ogre, on nous propose de creuser un peu les personnages du petit enfant, de la fée, du prince et de la princesse: chacun a droit à un portrait en pied, revêtu de tous ses attributs. Un système de rabats divers permet d’explorer ce qu’ils ont sous leurs vêtements, dans leur poche, derrière la tête… Chaque portrait est issu d’une bibliothèque de 5 ou 6 contes, ce qui permet de donner au personnage de multiples aspects tout en soulignant les traits récurrents.

Un conte est donné en entier (plus ou moins) pour chaque personnage : « les fées » de Perrault, « Le Roi Grenouille » des Grimm, et « Volétrouvé », des Grimm également, un joli conte moins connu qui mériterait de l’être davantage. Sous ses dehors faciles et joueurs, cet album est une bonne mini encyclopédie des contes.

 

L’Histoire du chasseur

L’Histoire du chasseur
Adrienne Yabouza, Antoine Guillopé
l’élan vert, 2017

Rencontres

Par Anne-Marie Mercier

L’Histoire du chasseur est simple et ressemble à beaucoup d’autres : un jeune homme poursuit un animal et cette poursuite l’amène bien plus loin qu’il ne l’aurait pensé. Le texte est parfait par sa simplicité, laissant au lecteur le choix de l’interprétation et de la suite qui reste à imaginer. Le dessin de Guillopé est lui aussi simple, jouant sur les contrastes du blanc de la page et du noir des corps, des arbres, des collines. Comme la gazelle qu’il pourchasse, du jeune homme est tantôt blanc tantôt noir. Les touches de couleur de quelques oiseaux et papillons, le vert des feuilles, le rouge et le bleu des pagnes illuminent cette rencontre de ceux qu’on croit contraires.

Une Histoire d’amour

Une Histoire d’amour
Gilles Bachelet
Seuil Jeunesse, 2017

Le roman du gant Mapa

Par Anne-Marie Mercier

Georges et Josette se rencontrent à la piscine, dansent ensemble, regardent le feu d’artifice du 14 juillet, s’embrassent, se marient, ils ont des enfants, puis des petits-enfants, ils tombent malades, se disputent ; l’un meurt, l’autre reste et raconte leur histoire… C’est la vie ordinaire de bien des gens qui est racontée là, et ce qui est peu ordinaire, c’est la manière de le mettre en images.

Un peu comme dans Mon chat le plus bête du monde, le décalage entre la platitude du texte et l’originalité des dessins crée la drôlerie et l’intérêt. Les personnages sont des gants en caoutchouc. L’homme est jaune, la femme rose, mais leur caractère nait aussi de leurs postures, de leurs accessoires, de leurs actions. La piscine où ils se rencontrent est un évier de cuisine, Venise est une gondole-souvenir posée sur une étagère du salon, le chien offert par Georges à Josette, « scottish terrier à poils durs », est une brosse à ongles, Georges pêche dans l’aquarium, leur mobilier est fait d’objets quotidiens à leur échelle. Chaque page est un régal de détails comiques ou charmants.

Le Roy qui voyageait avec son royaume

Le Roy qui voyageait avec son royaume
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2018

Le roi touriste, ou le touriste roi ?

Par Anne-Marie Mercier

Il était une fois… un roi. Mais on pourrait aussi bien dire « il était une fois l’envie du voyage » : ce roi se fait rapporter toute sorte d’objets de voyageurs qu’il envoie dans le monde entier pour ensuite entendre leurs aventures. Il finit par décider de voyager lui-même. Lors du premier voyage, il dort à la dure et mange froid, il y remédie pour le suivant ; lors d’un autre il est attaqué par les moustiques, puis tombe malade, ou bien s’ennuie sans ses livres… A chaque nouveau voyage il ajoute des objets pour son confort, son plaisir et sa sécurité, si bien que les expéditions deviennent de plus en plus lourdes et la rencontre de curiosités, d’étrangers et d’étrangetés de plus en plus rare…
Les images ajoutent au comique des situations, avec un roi au profil Louis-quatorzien impassible et des sujets hagards et affairés se promenant sur un fond où le seul vrai changement est celui de la couleur.
Fable moderne sur les dérives du tourisme, ce grand album est aussi un éloge du voyage rêvé ou lu : somme toute, les plus beaux des voyages seraient-ils ceux que l’on nous raconte ?

Ringard

Ringard
Emily Gravett
Kaléidoscope, 2017

De la mode

Par Anne-Marie Mercier

Le héros de l’histoire est un petit chien (du moins c’est ce qu’on croit au début) nommé Harbet. Sur le plan de la mode, il en est à la préhisotoire : il a un bonnet qui lui tient chaud et qui de plus a été tricoté par sa mamie : pratique et sentimental. Mais la mode n’a que faire de ces considérations et il est jugé « ringard » par d’autres animaux (un dinosaure vert, une autruche bleue, un ours ( ?) jaune). Toutes les tentatives de Harbet pour rejoindre la mode s’avèrent des fiascos : il est toujours en retard d’une étape.
La conclusion dit qu’il vaut mieux être soi-même… Les images d’Emily Gravett sont délicieuses d’emphase et de couleur et donnent beaucoup de légèreté à cette jolie leçon, éloge de la liberté et de l’affirmation de sa différence.