Zita la fille de l’Espace, t. 2 et 3

Zita la fille de l’Espace, t. 2 et 3
Ben Hatke
Rue de Sèvres, 2016 et 2017

Série spatiale

Par Anne-Marie Mercier

Encore de l’espace!

Zita est une fille comme les autres… mais depuis qu’elle a sauvé la planète Scriptorius (de scriptor, l’écrivain), pas question de la laisser rentrer chez elle : elle doit aller sauver d’autres mondes en péril. Pour échapper à la cohorte de ses admirateurs et à des obligations de super héroïne, elle laisse imprudemment sa place à un robot qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau… et qui part sauver une autre planète à se place. Traquant l’imposteur, elle se met au ban de la société spatiale et est désignée comme « la terreur de l’espace ». En fuite, arrêtée, emprisonnée, contrainte aux travaux forcés… elle rencontre aussi bien de nouveaux amis que des anciens.

Les deux volumes sont aussi inventifs que le premier, plein d’humour; les formes de vie rencontrées par Zita défient les lois de l’univers connu aussi bien de de la sage SF… Les retrouvailles avec Joseph dans le troisième volume sont pleines de surprises, comme leur retour (provisoire !) sur terre, chez leurs parents. Zita, « fille de l’espace », « terreur de l’espace », « aventurière de l’espace » est l’héroïne d’une vraie série qui ajoute d’épisode en épisode, de nouvelles complexités à son monde et de la profondeur à ses personnages, sans trop se prendre au sérieux. Les adultes se régaleront eux-aussi.

Un Goûter sur la lune


Un Goûter sur la lune
Dorothée de Monfreid

L’école des loisirs (Loulou et cie), 2017

L’espace à portée de toutous ?

Par Anne-Marie Mercier

La bande des toutous de Dorothée de Monfreid expérimente tout : ici, il s’agit d’une ballade sur la lune, comme on irait pique-niquer au bois près de chez soi, il suffit d’avoir une fusée, des combinaisons spatiales en nombre suffisant, et voilà.

Néanmoins, le réel rattrape la fantaisie : les combinaisons ne sont pas forcément conçues pour des grands chiens, et enfin, comment manger son goûter alors qu’on porte un casque ? Moralité, on est aussi bien chez soi ! On aura pourtant fait un charmant voyage qui évoque un peu la polyphonie harmonieuse des Caroline de Pierre Probst.

Le Facteur de l’espace


Le Facteur de l’espace
Guillaume Perreault

La Pastèque, 2016

Vive la poste et les postiers !

Par Anne-Marie Mercier

Cet album, entre roman graphique et BD, est un jalon dans l’histoire de la littérature de jeunesse en France : il a été le premier de son genre à recevoir un prix au Salon de Montreuil. De fait, le livre est si riche qu’il aurait pu recevoir plusieurs « pépites » d’un coup.

Bob, facteur « spatial », fait sa tournée régulière et y a pris ses habitudes. Un jour, on lui donne un autre circuit à faire et il ronchonne tout au long de cette journée, jusqu’à la fin, où son regard change. La pire journée de sa vie devient celle où il reprend un regard neuf sur les choses: il y a donc un zeste de philo dans cette petit e histoire.
Il salue ses amis les robots, son patron le poulpe, mange, et voyage dans un univers totalement futuriste mais aussi délicieusement daté, dans  un style de SF retro et humoristique. Ce voyage de planète en planète évoque celui du Petit Prince et justement c’est lui l’un des nouveaux clients de Bob, qui comme les autres a quelque chose à lui demander ou une épreuve à lui faire subir (dessiner un mouton, encore et encore, par exemple…).De la planète où il pleut à celle peuplée de chiens hurlants, il livre des objets divers : un parapluie, une théière, une lettre, un voyageur…

Tout cela donne peu à peu à ce facteur une grande humanité tout en faisant un beau portrait de ce métier qui relie véritablement les hommes. C’est drôle, surprenant, rythmé, et tendre.

 

Confucius. Toute une vie

Confucius. Toute une vie
Chun-Liang-Yeh, Clémence Pollet
HongFei, 2018

Vie d’un philosophe, philosophie de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Comme le titre l’indique, c’est bien la vie du sage chinois qui nous est racontée, déroulée de sa naissance à sa mort et fixée dans une chronologie à la fois chinoise (l’époque qui précède celle des Royaumes combattants) et mondiale (on apprend en fin de volume qu’il est né peu après Siddhârta (Bouddha), et mort peu avant la naissance de Socrate. Mais bien entendu, cette vie est aussi un parcours de la pensée : plusieurs épisodes montrent Confucius faisant des choix, répondant à des questions, évoluant. On est très loin d’une volonté d’héroïser ou de sublimer la vie du philosophe ; il est présenté comme un homme ordinaire, agissant, réfléchissant, lisant, conversant avec ses semblables.
L’histoire est portée par les belles images de Clémence Pollet, de type sérigraphique en quatre tons, très lumineuses. Elles inscrivent ce parcours dans la nature et insistent sur son aspect itinérant et son inscription dans le contact avec ses semblables (une quadruple page centrale montre un village bordé par une rivière où chacun vaque à ses occupations, contemple, passe…).
Les dernières pages proposent un texte faisant le point sur le personnage de Confucius et sa pensée aujourd’hui, son rapport à la tradition, à la liberté, à l’égalité, à la fraternité, à la sagesse et à la religion. C’est bref et clair et cela a aussi le mérite de souligner les différences de mentalité entre les cultures chinoises et françaises pour indiquer qu’il faut aller un peu plus loin si l’on veut vraiment comprendre. C’est une initiation ; elle se présente comme telle.
Pour la découvrir en musique...

Cabanes

Cabanes
Aurélien Débat
(Les Grandes personnes)

Les 15 petits cochons

Par Anne-Marie Mercier

L’histoire des trois petits cochons est célèbre, mais un peu courte : paille, bois, brique sont certes des matériaux de base, mais on aurait pu en trouver bien d’autres… Aurélien Débat imagine quinze configurations différentes avec de nouveaux matériaux : feuilles, rochers, blocs de glace.

Munis de ces « formes simples » qui sont autant de motifs qui se répartissent différemment sur chaque double page à fond blanc, les petits cochons font des choix divers : construire léger ou construire en dur ; faire un mur ou un pont ; construire pour soi seul ou à deux, pour jouer ou expérimenter, en hauteur ou en beauté… et le loup arrive ! que se passera-t-il ?

Ce jeu se joue à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le jeu de l’histoire et de sa chute, celui des listes, des contraires ou des complémentaires. Et puis il y a un vrai jeu de construction, proposé en fin d’album par une planche de stickers à découper qui donne les éléments de bâti en plusieurs exemplaires et qui permet soit de reproduire les maisons des cochons, soit d’inventer à l’infini.

Cabanes a été offert à tous les enfants de la Nanterre pour Noël 2017.

Même les princesses doivent aller à l’école

Même les princesses doivent aller à l’école
Susie Morgenstern (texte et lecture) Sylvain Kassap (musique)
L’Ecole des loisirs (chut !)

Tout le monde à l’école, avec l’accent, et en musique !

Par Anne-Marie Mercier

Il n’y pas que les vampires qui aspirent à aller à l’école (voir la BD de J. Sfar) ! Le savoureux livre de Susie Morgenstern est lu par l’auteure (qui a encore plus d’accent américain que lors de ses interviews), et accompagné de soulignements musicaux. La caricature de la famille de la princesse (le père, Georges CXIV, déteste tout ce qui a un rapport à la République et la reine Fortuna ne met pas le nez dehors), la peinture de leur milieu de vie avant la vente de leur château médiéval et leur installation dans une tour moderne, l’habillement et les distractions de leur fille Alyestère, la princesse à qui on répète sans cesse de ne pas oublier qu’elle est « une princesse », sont très drôles.
Le désarroi de la princesse, son envie d’aller à l’école, de porter des tennis et d’être comme tout le monde sont une jolie leçon pour les petites filles qui de leur côté rêvent d’être des princesses sans penser à l’inconfort des vêtements avec lesquelles on ne peut pas courir, à la nécessité de paraître… Enfin, la jolie formule selon laquelle « toutes les petites filles sont les princesses » de leur papa devrait les satisfaire.

 

Petit Vampire, acte 1 : le serment des pirates

Petit Vampire, acte 1 : le serment des pirates
Joann Sfar
Rue de Sèvres, 2017

Les enfances d’un vampire

Par Anne-Marie Mercier

Même si les vampires ne vieillissent pas, ils ont une histoire. Et même si les séries ont des « saisons », elles peuvent être rétroactives.  On découvre ici comment le héros auquel Joann Sfar a consacré 7 albums (de 1999 à 2005) publiés chez Delcourt, est devenu, en même temps que sa mère, un « mort-vivant ». Sfar reprend donc l’intrigue du délicieux  Petit Vampire va à l’école en la modifiant un peu et en anticipant sur son début.
On retrouve la fantaisie de l’univers de la série : monstres en tous genres, en général sympathiques, ennemi terrifiant,  dessins qui ignorent la ligne droite et créent de belles atmosphères aux couleurs évocatrices. Les séances de ciné-club  (consacrées à des films de monstres) sont parfaites… L’album offre un beau contrepoint entre le héros et le « vrai » petit garçon, Michel, et présente une belle histoire d’amitié entre deux êtres qui ne sont pas du même monde, et n’ont pas les mêmes rythmes – et en devraient pas se rencontrer.

Mon Cher Voltaire

Mon Cher Voltaire
Jean René

Bulles de savon (« Mon cher… »), 2015

 

Les éditions Bulles de savon se sont fait une spécialité de l’exploration de la vie de créateurs, avec la collection « qui êtes-vous » ?, avec des romans biographiques (Moi, Stevenson, de Jean René lui aussi) et avec la collection dans laquelle s’inscrit cet ouvrage.

Le parti pris de la lettre, certes artificiel, a cependant le mérite d’impliquer le lecteur qui, avec le narrateur, s’adresse ainsi à l’auteur, recherche une proximité, est en connivence avec lui (voir Lettre à l’écrivain qui a changé ma vie). Chaque « lettre » présente un aspect de la vie de Voltaire, qui coïncide souvent avec une période de sa vie. Présentées sur fond blanc, en caractères à empâtements (du Didot ?), ces lettres alternent avec des chapitres imprimés sur papiers de couleur en typographie plus simple (proche du type Arial) dans lesquels on voit Voltaire agir, parler, écrire, se promener, manger, écrire…
Ses œuvres sont évoquées surtout par la notoriété qu’elles lui donnent ; les contes seuls sont un peu détaillés, uniquement par le sujet et peu par la forme. Le but de l’ouvrage étant de dire un peu de tout, le reste de l’œuvre fait l’objet d’allusions, de courts dialogues, d’extraits de lettres (la correspondance est très présente, ce qui est une bonne chose). Le corps est au centre du récit, avec les maladies réelles ou feintes, l’alimentation, la recherche de confort. L’accent est également mis sur les conditions matérielles de l’exercice d’une pensée et d’une expression libre et sur la recherche par Voltaire d’une indépendance financière indispensable.
Enfin, l’image de l’écrivain engagé domine, avec un développement sur l’affaire Calas et sur celle du chevalier de La Barre ; un accent particulier est mis sur les incarcérations de Voltaire à la Bastille, son exil, les dangers qu’il court et les précautions qu’il prend pour publier ses œuvres. L’ensemble est donc assez complet, d’une lecture facile et stimulante.

Le Château des étoiles, vol. 2 et 3

Le Château des étoiles, vol. 2 et 3
Alex Alice
Rue de Sèvres, 2017

De la terre à Mars via la Lune

Par Anne-Marie Mercier

Alex Alice, auteur de l’adaptation en BD de la saga de l’Or du Rhin (Siegfried, La Walkyrie, Le Crépuscule des dieux parus chez Dargaud) poursuit son parcours mythique en plaçant la conquête de l’espace sous les auspices de Louis de Bavière, en 1870. Tous les ressorts du roman populaire sont également sollicités : le manuscrit volé, le thème du complot politique contre le savant pur et visionnaire, la trahison, l’enfance malheureuse, la quête d’une disparue… L’intrigue est complexe, les personnages multiples, le suspense permanent, ce qui n’empêche pas une pointe d’humour.
Comme le précèdent volume, ces deux tomes sont vertigineux par la succession des événements, la multiplication des points de vue, l’originalité des inventions proches d’un imaginaire Vernien. On y retrouve le roi de Bavière et, brièvement mais de façon déterminante), sa cousine Elisabeth d’Autriche (Sissi), Bismarck, et l’on se retrouve sur la lune, Mars… en compagnie des trois héros et de leur grand-père (cette fois c’est leur père qui a disparu). Jusqu’où ira-t-on ?
Revoir pour l’occasion le merveilleux Une Femme dans la Lune, film muet de Fritz Lang (1929), qui a bien des points communs avec l’intrigue.

Banquise blues

Banquise blues
Jory John, Lane Smith
Gallimard jeunesse, 2017

Philo pour les manchots  

Par Anne-Marie Mercier

 

Encore une histoire de grognon ! Ici c’est un petit manchot qui trouve la nuit trop noire, la neige trop blanche (et froide), qui aimerait voler comme d’autres oiseaux, être différent, unique… Un gros morse s’adresse à lui pour lui indiquer, sinon le sens de la vie, le moyen d’être heureux : contempler le monde autour de soi, voir sa beauté, sentir l’affection de ses proches… et le morse conclut « jamais je n’échangerai ma vie avec celle d’un autre, et je sais parfaitement que vous non plus. Je suis convaincu qu’en y réfléchissant vous comprendrez que vous êtes exactement à votre place ici ».
Que le morse s’exprime sur un ton un peu vieillot et que le petit manchot s’exclame, après avoir entendu cette longue leçon, « Mais qui c’est ce type ? ! » casse un peu le côté édifiant de l’album, de même que la fin : on ne change jamais vraiment même après avoir écouté les meilleures leçons du monde – mais on sait qu’on peut essayer…
Les images sont délicieusement touchantes et drôles : ce manchot est très expressif tout en ne l’étant pas ; son ennui, ses interrogations et son sentiment de solitude parmi la foule des ses très-semblables sont rendus à la perfection, comme ses cauchemars qui nous font bien comprendre que non, ce n’est pas toujours facile, la vie – sur la banquise comme ailleurs, mais quand même…