Sauveur et fils, 2

Sauveur & fils, saison 2
Marie-Aude Murail
L’école des loisirs, 2016

Troubles dans les âges et les genres

Par Anne-Marie Mercier

Marie-Aude Murail fait partie de rares auteurs qui intègrent dans leurs ouvrages le point de vue d’adultes, pas forcément jeunes, pas forcément méchants ou parfaits, les « vrais gens » de la « vraie vie ». Son personnage principal, Sauveur Saint-Yves, psychologue, en est la preuve : on le suit dans ses séances avec des enfants, des ados, des adultes largués, avec ses intuitions, ses erreurs et parfois son incapacité à transférer dans sa propre vie les conseils qu’il donne aux autres. Le personnage de Mme Dumayet est aussi intéressant, traité avec humour (on retrouve l’atmosphère de Papa et maman sont dans un bateau) : institutrice de CE1 depuis des lustres, elle se trouve en fin de carrière confrontée à l’obligation de prendre aussi des CP dans sa classe, sans bien savoir comment faire avec un double niveau et conduire vers l’écrit une classe très hétérogène. A travers elle, sont évoqués des sujets graves : l’addiction des enfants aux écrans, leur fatigue, le traumatisme subi par les enfants réfugiés ; le regard de Sauveur la sauve de ses complexes face aux collègues aux méthodes plus modernes : il cite l’exemple de Steve Jobs et d’autres personnalités « branchées » qui affirment la nocivité des écrans, la nécessité des livres et encourage les activités calmantes comme le coloriage et la lecture offerte (elle lit La maisons des petits bonheurs de Colette Vivier).

Chaque âge a ses soucis : être à 12 ans la sœur d’une suicidaire, être en proie au harcèlement scolaire via facebook, hésiter à 13 ans sur son orientation sexuelle, être à 17 ans tyrannisé par une mère étouffante, être en quête d’un père, être enfant d’alcoolique, de folle, ou de parents dits « ordinaires » qui se déchirent dans un divorce ou ne savent pas les écouter… le portrait de la vie faite à l’enfance est sombre et les adultes sont pris dans des relations complexes, prisonniers de TOC et d’illusions multiples sur les autres et sur eux-mêmes.

Mais le roman n’est pas sombre pour autant : Sauveur parvient à aider la plupart, à petits pas, avec parfois des reculs, sans grande reconnaissance chez certains, tandis que d’autres lui vouent un culte. Lui-même est pris dans des soucis divers : son amoureuse, Louise, est empêtrée dans ses relations avec son ex-mari, un ado a décidé de s’établir dans son grenier, un SDF dans sa cave… et Madame Gustavia, le hamster de son fils, a eu 7 petits : qu’en faire ? La « hamsterothérapie » joue sur tous les personnages et donne des scènes cocasses et charmantes : on passe alors du roman social proche du journal à une sit-com sympathique qui se déroule essentiellement dans la cuisine de Sauveur à heures et jours fixes et qui permet d’oublier un temps – comme il le fait lui-même, c’est dire si on est dans sa peau – les souffrances infligées aux êtres fragiles par les familles et la société en général. Le terme de « saison » désignant chaque volume correspond donc parfaitement au projet de l’auteur.

Pas d’intrigue policière dans ce tome, contrairement au premier; il peut se lire indépendamment de celui-ci car l’auteur a l’art de faire la jonction sans lourdeur, mais comme toute bonne sit-com, on a hâte de découvrir la saison suivante… Sera-ce la dernière ? pas sûr, tant ces personnages, attachants, sont pris dans des histoires à résolution qu’on devine longue et précaire.

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