Lotto Girl

Lotto Girl
Georgia Blain
Traduit de l’anglais (australien) par Alice Delarbre
Casterman, 2017

L’unicité, cette banalité

Par Matthieu Freyheit

La multiplicité des publications théoriques liées au posthumain et au transhumanisme laisse apparaître un écueil dans l’absence de prise en compte des productions pour la jeunesse, pourtant irriguée des questions de modifications, d’augmentations, peuplée de cyborgs et de mutants, nourrie de savants fous et d’hybrides. Or, les seuls mots de posthumain et de transhumain s’imposent de plus en plus dans le paysage et l’imaginaire collectifs, et il est attendu des publications pour la jeunesse qu’elles traitent ouvertement de sujets qui font l’actualité, surtout lorsque celle-ci consiste à évaluer nos capacités à modeler l’avenir.

Georgia Blain s’inscrit dans cette perspective avec Lotto Girl, dans lequel des parents gagnent à la loterie des modifications génétiques pour offrir à leurs enfants les meilleures chances dans une société réévaluée et réorganisée par les avancées de l’ingénierie génétique.

Fern Marlowe fait partie de ces ‘lotto girl’ et grandit dans la certitude de sa valeur et de son unicité au sein d’un monde à deux vitesses aux allures de Gattaca : les modifiés qui réussissent, et les autres qu’unit une même paupérisation technologique. Le livre aborde évidemment la question de la perfectibilité de l’individu par les biotechnologies, faisant du posthumain le passage de la perfectibilité indéfinie rousseauiste à une forme nouvelle de perfectibilité définie, voire programmée : qui pour être musicienne, qui pour développer des talents de communicante, qui pour prendre soin des autres, etc. Ce faisant, Georgia Blain interroge non seulement la fonctionnalisation de l’individu, qui au titre d’un destin non plus probable mais programmatique se voit voué à jouer un rôle précis dans le collectif, mais également celle, essentielle et peu abordée, des nouvelles formes de verticalité qui viennent remplacer la traditionnelle ascendance parentale. De fait : que vaut encore l’affranchissement comme structuration du sujet dès lors que le pouvoir dont il convient de s’affranchir n’est plus identifiable ? De quoi ou de qui se libérer et comment produire du ‘grandir’ quand la naissance devient un processus économique, social, politique et technologique dont les enjeux nous échappent ?

Sans simplifications ni réponses toutes faites, le roman de Georgia Blain est une œuvre singulièrement intelligente et ouverte qui donne la mesure des enjeux que nous sommes collectivement en train de dessiner. Et dont il n’est pas inutile de parler à nos adolescents.

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