Le Fil de notre histoire

Le Fil de notre histoire
Fabian Negrin – Kalina Muhova
La Martinière jeunesse 2026

De Lucie … à Lucy

Par Michel Driol

A 90 ans, Lucie se souvient. Sa rencontre avec Giorgio, dans les années 50. Son enfance sur la plage. Puis elle évoque la rencontre de ses parents, celle de son grand père avec sa grand-mère. Et ce bijou qu’elle porte, bijou de famille, dans sa famille maternelle depuis les croisades, bijou hérité dit-on de Néfertiti elle-même… Mais, avant Néfertiti, des esclaves ou des marchands de fruits, jusqu’à cette lointaine ancêtre, Lucy.

Partant du proche, du présent, l’album remonte d’abord dans les souvenirs de Lucie, raconte sa propre vie, dit ce dont elle a hérité, bijou et histoire familiale telle qu’elle a été transmise. Une histoire familiale à la fois simple et complexe. Simple, car il n’y a pas de divorce, de famille recomposée. Complexe car elle se construit à partir de nationalités différentes : père italien, mère anglaise. Grand-mère chinoise. Et, lors des croisades, rencontre entre le chevalier anglais et une princesse arabe.  Des rencontres qui mettent en évidence l’amour comme lien entre les individus, hommes et femmes, enfants. Puis, faute de traces écrites ou de récit oral, l’album prend une dimension plus universelle, remontant l’arbre généalogique de Lucie jusqu’à cette lointaine ancêtre commune, trouvée en Ethiopie. Qu’est-ce qu’une famille ? Voilà la question à laquelle l’album apporte une double réponse. Une famille, c’est d’abord l’amour entre ses membres. Une famille, c’est aussi la rencontre de l’autre pour fonder un foyer avec lui, avec elle, et l’autre vient toujours, dans cet album, d’ailleurs.  De ces plus ou moins lointains ancêtres, on hérite les yeux en amandes ou les cheveux crépus, traces, vestiges de ceux et celles qui nous ont précédés. Une famille, ce sont des liens, des fils qui constituent notre histoire, pour reprendre le titre.

Tout cela est évoqué plus qu’expliqué à travers un texte volontairement succinct. Pour aider à se repérer dans le remontée du temps, la date des épisodes est indiquée sur certaines pages, avec sobriété. En quelques phrases, Lucie, narratrice, plante un décor, évoque une ambiance, donnant souvent la parole à ses parents, à son grand père. Façon de faire résonner leurs voix dans le présent, ou de prolonger ce qui est transmis, oralement, d’une génération à l’autre. Si le texte suggère les émotions, les sentiments éprouvés par les membres de la famille, il énonce aussi, de façon très factuelle, la profession, la biographie des aïeux.

Les illustrations suggèrent des atmosphères très différentes selon les époques. Maison de brique dans la forêt, qu’on dirait sortie d’un livre de contes, intemporelle. Plages en teintes douces, comme si la nostalgie voilait la lumière de l’Italie.  Londres sous la pluie et le brouillard. Tout baigne dans une palette pleine de douceur, comme pour mettre en évidence le rouge. Rouge des fonds sur lesquels se détachent les portraits en vignettes. Rouge de ces lignes, en pointillé, qui relient un personnage à l’autre, un objet à un autre. Lignes qui font, bien sûr, écho au fil du titre. Ces choix, dans l’écriture, dans les illustrations, laissent ainsi au lecteur toute une place pour imaginer, remplir les non-dits du texte ou de l’illustration, tisser à son tour les fils de cette histoire, faire converser, à son tour, le passé et le présent, mais aussi se questionner sur sa propre histoire familiale.

Un album tout en délicatesse qui joue sur les émotions, les sens, pour articuler la petite histoire familiale avec la grande histoire de l’humanité, montrant que nous sommes le fait de croisements, de métissages, que nous avons des racines multiples, mais que l’important, c’est, bien sûr, l’amour qui nous lie.

Akata Witch

Akata Witch
Nnedi Okorafor
Traduit (anglais, Nigéria) par Anne Cohen Beucher
L’école des loisirs (medium +), 2021

Harry Potter Nigériane

Par Anne-Marie Mercier

Est-ce une traduction d’un ouvrage venu du Nigeria, comme l’indique la langue traduite ? Ou bien un ouvrage venu des États-Unis, écrit par une auteure née en Amérique du Nord mais de parents nigérians (ethnie Ibo), qui y a été élevée, y a fait ses études, jusqu’au doctorat, et y enseigne l’écriture créative à l’Université ? La deuxième réponse semble la plus pertinente, mais il est vrai que l’originalité de ce roman lui donne une touche particulière qui fait que ce n’est pas un ouvrage américain de plus.
L’histoire se déroule en Afrique, au Nigeria, elle est tissée avec les traditions, les langues (ibo, nsibidi…) et les mythes africains, mais certains des jeunes héros sont, comme l’auteure, à cheval entre les deux cultures, entre le village et Chicago. Le personnage principal, Sunny, est une Ibo albinos. Maltraitée au collège, peu considérée par ses frères, terrorisée par son père, elle ne peut pas s’épanouir et révéler ses talents.
Comme dans beaucoup de romans pour la jeunesse, le personnage déprécié sera magnifié. À l’exemple de Harry Potter (mais ici c’est une fille, et une fille noire et albinos), elle découvre son appartenance à un groupe doté de pouvoirs, les « léopards », qui se distingue de l’humanité ordinaire (les « agneaux »). Elle accède à leur monde, un monde à part, inséré dans le monde réel mais invisible aux agneaux (comme dans le livre de JK Rowling) et doté des ses propres règles, de sa monnaie, de son économie et de son école de sorciers que Sunny intègre en retard par rapport à ses camarades nés léopards. Elle fait un apprentissage difficile, tout en continuant en apparence sa vie normale, initiée par un groupe d’amis, puis luttant avec eux contre les forces du mal.
De nombreuses trouvailles, une bibliothèque fantastique, un bus fonctionnant au carburant de la magie, des personnages originaux et attachants, des professeurs un peu débordés, des traits d’humour, une belle réflexion sur l’amitié, une superbe description d’une partie de foot (où Sunny arrive à s’intégrer bien que fille et y brille), une quête des origines (d’où lui vient son pouvoir?), des passages terrifiants sur fond d’enlèvements et de meurtres rituels d’enfants (d’où la catégorie Médium +),… et une plongée dans les cultures d’Afrique, tout cela fait de ce roman une merveilleuse expérience d’étrangeté.
Nnedi Okorafor a reçu de nombreux prix pour ses ouvrages : prix Hugo, prix imaginales, prix des libraires du Québec, prix Lodestar du meilleur livre pour jeunes adultes (Lodestar Award for Best Young Adult Book) … Elle est une auteure reconnue de science-fiction qui intègre dans ses histoire une réflexion sur les questions de genre et de race.
voir son site : https://nnedi.com/books/

 

Noël et Léon

Noël & Léon
Eleonora Marton
Grasset jeunesse, 2022

L’un rit, l’autre pas

Par Anne-Marie Mercier

Noël, Léon, le même nom inversé (un palindrome, donc). Cet effet de miroir se lit dès la couverture où les deux visages, celui du clown Noël et celui du squelette Léon sont tête-bêche et s’opposent en tout : tignasse frisée de l’un, crâne chauve de l’autre, couleurs chez l’un, noir et blanc chez l’autre…
L’histoire développe cette thématique des contraires : l’un vient d’une famille où l’on fait rire, chez l’autre on doit faire peur. Celui qui doit faire rire est mélancolique ; celui qui doit faire peur est d’un naturel gai. Que faire ?
La rencontre de ces deux personnages pose et résout le problème, et tout cela en pages pleines de couleurs et de fantaisie.

Lotto Girl

Lotto Girl
Georgia Blain
Traduit de l’anglais (australien) par Alice Delarbre
Casterman, 2017

L’unicité, cette banalité

Par Matthieu Freyheit

La multiplicité des publications théoriques liées au posthumain et au transhumanisme laisse apparaître un écueil dans l’absence de prise en compte des productions pour la jeunesse, pourtant irriguée des questions de modifications, d’augmentations, peuplée de cyborgs et de mutants, nourrie de savants fous et d’hybrides. Or, les seuls mots de posthumain et de transhumain s’imposent de plus en plus dans le paysage et l’imaginaire collectifs, et il est attendu des publications pour la jeunesse qu’elles traitent ouvertement de sujets qui font l’actualité, surtout lorsque celle-ci consiste à évaluer nos capacités à modeler l’avenir.

Georgia Blain s’inscrit dans cette perspective avec Lotto Girl, dans lequel des parents gagnent à la loterie des modifications génétiques pour offrir à leurs enfants les meilleures chances dans une société réévaluée et réorganisée par les avancées de l’ingénierie génétique.

Fern Marlowe fait partie de ces ‘lotto girl’ et grandit dans la certitude de sa valeur et de son unicité au sein d’un monde à deux vitesses aux allures de Gattaca : les modifiés qui réussissent, et les autres qu’unit une même paupérisation technologique. Le livre aborde évidemment la question de la perfectibilité de l’individu par les biotechnologies, faisant du posthumain le passage de la perfectibilité indéfinie rousseauiste à une forme nouvelle de perfectibilité définie, voire programmée : qui pour être musicienne, qui pour développer des talents de communicante, qui pour prendre soin des autres, etc. Ce faisant, Georgia Blain interroge non seulement la fonctionnalisation de l’individu, qui au titre d’un destin non plus probable mais programmatique se voit voué à jouer un rôle précis dans le collectif, mais également celle, essentielle et peu abordée, des nouvelles formes de verticalité qui viennent remplacer la traditionnelle ascendance parentale. De fait : que vaut encore l’affranchissement comme structuration du sujet dès lors que le pouvoir dont il convient de s’affranchir n’est plus identifiable ? De quoi ou de qui se libérer et comment produire du ‘grandir’ quand la naissance devient un processus économique, social, politique et technologique dont les enjeux nous échappent ?

Sans simplifications ni réponses toutes faites, le roman de Georgia Blain est une œuvre singulièrement intelligente et ouverte qui donne la mesure des enjeux que nous sommes collectivement en train de dessiner. Et dont il n’est pas inutile de parler à nos adolescents.

Blood family

Blood family
Anne Fine
L’école des loisirs (Médium), 2015

Etre ou ne pas être du même sang

Par Anne-Marie Mercier

Ce nouveau roman d’Anne Fine évoque une catégorie de faits divers qui ont bouleversé les esprits, celle d’enfants séquestrés qui ne connaissent du monde que leur chambre, leur appartement ou même un placard, tantôt cloitrés par la folie d’un adulte sur-protecteur, tantôt par la violence un tyran. Le héros et narrateur de l’histoire, Eddie (ou Edward) raconte son histoire à partir du moment où la police force l’entrée de l’appartement qu’il occupait avec sa mère, réduite à un corps soufrant sans volonté, rendue folle définitivement, et un homme, Bryce Harris, dont ne sait quel lien il a avec eux, sinon celui du bourreau à ses victimes.

D’abord placé dans une famille d’accueil après avoir subi toutes sortes d’interrogatoires, Eddie découvre le monde, apprend à lire, à se comporter petit à petit comme un garçon de son âge, mais jamais tout à fait. Adopté ensuite dans une famille aimante, il semble que tout aille bien, jusqu’au jour où tout bascule et où le roman, lumineux, montrant comment la rencontre de personnages généreux, de tous âges et de toutes conditions, aide l’enfant et comment il s’ouvre à la vie, vire au thriller. La question de savoir de qui il est le fils se met à le hanter et l’entraine dans une chute qui semble devoir être sans fin : drogue, alcool, violence, délinquance, fugue, errance… jusqu’à une renaissance : qu’on se rassure (on est dans un livre pour enfants).

Mais cela n’empêche pas un certain réalisme, et si Eddie s’en sort à peu près c’est grâce à un adulte qui l’a accompagné tout au long de ses années de claustration, ou plutôt à une image d’adulte  : celle d’un présentateur de documentaires dont il a visionné, avec sa mère, toutes les émissions grâce aux vieilles cassettes video abandonnées dans leur appartement par les précédents locataires. Grâce à elles il a découvert le monde, s’est inventé un père, et a été bercé par une chansonnette célébrant l’optimisme et les ressorts de la volonté. De beaux second rôles qui livrent leur point de vue sur Eddie donnent au roman toute son épaisseur : policier, personnels des services sociaux, psychiatres, père ou mère d’accueil, père ou mère adoptifs, soeur (adoptée elle aussi), enseignants, camarades… pour tous comme pour lui-même Eddie est un mystère et le texte suit ces hésitations pas à pas.

On retrouve ici une part de la situation du narrateur du Passage du diable du même auteur, dans lequel ce sont des livres qui permettent à un enfant, enfermé dans la maison par sa mère, de connaître le monde. Entre ces lumières et le suspens lié aux interrogations de l’enfant, ses découvertes progressives et l’angoisse qui le saisit, le lecteur est pris, attaché à un personnage touchant, et balloté dans des courants de forts contrastes.

Celle qui sentait venir l’orage

Celle qui sentait venir l’orage
Yves Grevet
Syros, 2015

Savant fou, jeune fille sans défense

Par Anne-Marie Mercier

Celle qui sentait venir l’orageLe cadre de ce roman historique est l’émergence de l’idée de « l’homme criminel », élaborée, après les travaux de Lavater sur la physignomonie au 18e siècle, par Cesare Lombroso (1835-1909) qui a tenté de définir le faciès du criminel.

L’héroïne, fille d’un homme accusé de meurtres est recueillie par un médecin qui se sert d’elle pour ses expériences. Il y a tous les ingrédients du bon roman classique pour la jeunesse : une orpheline, un jeune homme, un savant fou, des marécages, un arrière plan historique qui permet des costumes et des décors un peu différents, des idées généreuses, mais malheureusement (pour moi du moins), la sauce ne prend pas et le roman ne trouve pas son rythme.