Les Longueurs

Les Longueurs
Claire Castillon
Gallimard Scripto 2022

Qui ne sait que ces loups doucereux / De tous les loups sont les plus dangereux.

Par Michel Driol

Depuis qu’elle a sept ans, que son père est parti aux Etats-Unis, Alice est sous l’emprise de Mondjo, un ami de sa mère. Il s’occupe d’elle, et, moniteur d’escalade, la fait participer à de nombreuses compétitions, avec l’assentiment de sa mère. Mais Mondjo est surtout un pédophile et un beau parleur séduisant, aux nombreuses conquêtes féminines, qui abuse d’Alice à laquelle il promet mariage et dont elle tombe amoureuse. Jusqu’au jour où Mondjo et sa mère veulent vivre ensemble.

On est tout au long du roman dans la tête d’Alice, la narratrice, qui se raconte sans faux-fuyants. On ne reviendra pas sur le côté psychologique et réaliste du roman : en postface, Béatrice Gal, psychiatre, atteste de la similitude entre ce qui est raconté et les situations cliniques qu’elle a connues. On dira en revanche tout l’intérêt qu’on y a trouvé, en tant que lecteur, dans la narration de la confusion mentale et, paradoxalement, de la logique absolue dans laquelle se retrouve enfermée l’héroïne. Elle est follement amoureuse de Mondjo, devient jalouse de sa mère. Tout cela est le résultat de la savante manipulation mentale effectuée par Mondjo, sont le lecteur perçoit la perversité que l’héroïne ne voit pas. Il lui ment, la subjugue, profite de son ascendant sur elle pour l’obliger à taire leur relation avec des arguments à la fois cruels et faux, mais auxquels elle croit.  On la voit donc mal à l’aise, et petit à petit rompre avec ses amies, avoir du mal à se situer dans une relation amoureuse avec les ados de son âge, et même couper les ponts avec son père.

Ce roman est écrit dans une langue à la fois crue et imagée, grâce à l’utilisation constante du point de vue d’Alice. C’est là sa force : on est dans la tête et dans la parole d’une enfant, d’une ado. Pas de description de scène que le lecteur pourrait trouver complaisante et malsaine : l’écriture sait être métaphorique, utiliser des néologismes enfantins pour suggérer plutôt que décrire les mauvais traitements que Mondjo fait subir à l’héroïne. La structure narrative, qui fait alterner les scènes de souvenirs (à 7 ans, à 8 ans…) et le récit de ce qui va conduire l’héroïne à parler – le fil narratif du présent – rend aussi compte de la complexité des sentiments éprouvés par Alice et la façon dont sa relation avec Mondjo évolue.

Bien sûr, on s’en doute dès le début, le récit ne peut se terminer que par la dénonciation de Mondjo. Il y a là à la fois ressort narratif puissant (le lecteur se demandant comment cela va advenir) et comme une leçon à destination de tous les adolescents car c’est à une amie de son âge – et non à sa mère, ou au personnel du collège – qu’elle va se dire, et cette amie aura le tact et la patience de l’écouter, de ne pas la brusquer, de lui laisser la liberté d’aller au bout de sa démarche.

Sur un sujet difficile, un roman sans complaisance qui utilise au mieux les ressources de la littérature et dont on ne saurait que trop conseiller la lecture pour aider à prévenir les agressions sexuelles et pour mieux comprendre ce qui se passe dans la tête des enfants victimes d’actes pédophiles.

 

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