La-Gueule-du-loup

La-Gueule-du-loup
Eric Pessan
Ecole des loisirs – Medium + – 2021

Souvenirs confinés

Par Michel Driol

Au début du premier confinement, pour éviter de rester au contact de leur père, infirmier, Jo, la narratrice, son frère et sa mère se rendent à La-gueule-du-loup, la maison isolée dans la forêt de ses grands-parents maternels, que Jo n’a pas connus. Cette maison est-elle hantée ? D’étranges bruits surviennent pendant la nuit, des phénomènes inexplicables se produisent, tandis qu’au dehors les dangers du Covid, et les attestations dérogatoires créent un nouveau monde inconnu, absurde et menaçant. Entre le sport, la connexion difficile avec le lycée, la rupture avec les amis, et l’écriture de sonnets, Jo découvre, par la lecture des notes que sa mère avait écrites en marge des Fleurs du mal, un bien lourd secret.

On est prévenu dès le début : citation de Bettelheim, réflexion liminaire de la narratrice sur l’omniprésence des loups dans les comptines et les contes, loups terrifiants à partir du moment où l’on en reconnait l’existence. Toute la force du roman est de retarder la révélation du secret, de se tenir sur la ligne étroite entre le fantastique, toujours sous-jacent, passant par la croyance aux fantômes dans cette maison bien inhospitalière, et la violence du réalisme pour tout expliquer. Petit à petit, dans les gestes de la mère, ses attitudes, ses silences, la narratrice et le lecteur perçoivent le drame de son enfance, drame enfoui profondément, que le séjour dans la maison va réveiller et révéler au grand jour. Car c’est bien d’un loup prédateur sexuel qu’il s’agit, et de la menace qu’il fait peser sur les enfants et du traumatisme permanent qu’il génère. Dans une discrète polyphonie, le roman fait alterner deux voix, celle de la narratrice, dominante, mais aussi une autre voix, imprimée dans un autre caractère, qui ne parle que de loup, de menace, voix dont on ne saura qu’à la fin à qui elle appartient. A cela s’ajoutent les sonnets de confinements, écrits par la narratrice, qui coulent dans une forme fixe son quotidien de plus en plus bouleversé.

La narratrice, âgée de seize ans, est attachante par sa voix singulière. Elle incarne assez bien les adolescentes de son âge, dans ses certitudes, ses fragilités, ses doutes, ses passions comme la course à pied. Elle dit son quotidien désorganisé par le Covid, dans cette maison hostile : Eric Pessan analyse assez finement les effets du confinement sur les jeunes, lorsque les repères (amies, relations…) ont disparu, et qu’on se retrouve, comme l’indique le titre de l’ouvrage, dans la gueule du loup, comme dans les contes, au milieu de la forêt, coupé de tous et de toutes. Mais, au-delà de ce quotidien, dans ce roman complexe, il est aussi question d’écriture et du rapport complexe entre la réalité et la fiction, tant dans les réflexions de la narratrice que dans l’écriture même puisque la maison hantée devient ainsi, peu à peu, métaphore du virus  et des blessures enfantines dont on a du mal à guérir.

Un roman qui réussit à tisser différents fils, les abus sexuels, le confinement, dans un roman qui emprunte au fantastique et au thriller leurs codes narratifs pour nous inviter à parler de notre présent, ainsi que le font la narratrice et ses parents à table, au lieu de regarder la télévision ou de se taire.

Maman les p’tits bateaux

Maman les p’tits bateaux
Claire Mazard
Le muscadier – Collection rester vivant 2020

Qui ne sait que ces loups doucereux de tous les loups sont les plus dangereux ?

Par Michel Driol

Maman les p’tits bateaux, une chanson enfantine dans laquelle Marie-Bénédicte, à 12 ans, se réfugie pour avoir moins mal, pour ne pas penser. Depuis plus de 6 mois, son oncle la rejoint tous les mercredis pour abuser d’elle sexuellement. Et lorsque ses parents lui offrent un ordinateur, ce dernier devient le confident à qui elle se livre.

Claire Mazard a choisi de traiter le sujet en laissant parler son héroïne. Récit à la première personne, qui permet au lecteur de mieux comprendre les affres, la douleur, le dégout de soi que ressent l’enfant, abusée sexuellement, par un membre de la famille, un oncle adoré de tous. Elle montre bien à quel point culpabilité et silence vont de pair. Comment cette souffrance entraine une dégradation des résultats scolaires, des relations familiales, la mutilation (ici l’héroïne se fait raser les cheveux pour être moins belle), sans que ces signes ne soient perçus par les enseignants, les parents, l’entourage  pour ce qu’ils sont, tant il est simple de se dire que c’est la crise de l’adolescence… Et pourtant, nombreux sont ceux qui tentent de comprendre, mais l’héroïne est trop emmurée dans sa culpabilité, la peur aussi de détruire cet oncle et les relations de sa mère avec son frère, qu’elle ne peut rien dire. Même lorsque l’enseignante de français invite une auteure qui a écrit sur le sujet.  Pourtant, tous ces petits riens, ces attitudes permettront à l’enfant d’oser parler, ou plutôt écrire. La médiation de l’écriture devient pour Marie-Bénédicte le moyen de se raconter, et constituant ainsi l’élément déclencheur qui permettra de retrouver un nouvel équilibre. Cet équilibre qui passe par un changement de prénom et par une volonté de venir à son tour écrivaine. C’est, pour l’auteur, une façon de poser la nécessité de l’écrit et de la littérature qui, à la différence de l’oral, permet la mise en distance, permet de nommer les choses, permet l’empathie avec des personnages de papier qui révèlent que l’on n’est pas seul au monde.

Voilà un court livre qui se lira sans doute d’une traite comme un témoignage implacable sur l’inceste, un livre dont l’écriture est au diapason de la souffrance de l’héroïne : phrases courtes, souvent sans verbes, constituant parfois à elles seules un paragraphe, phrases coup de poing que le lecteur reçoit, comme des uppercuts. C’est une façon de dire la colère (dans les phrases exclamatives), la sensation brute qui envahit l’héroïne et l’emmure dans une révolte qui la laisse quelque part avec une voix qui ne parvient pas sortir d’elle. Il faut aussi souligner la construction du livre, qui quelque part se met en abyme avec les ouvrages de l’auteure invitée en classe et qui, par les retours en arrière, montre à quel point il est impossible de sortir du passé qui revient sans cesse,

Un court roman, qui aborde sans détours un sujet difficile, mais avec beaucoup de sensibilité et de pudeur, dans une écriture travaillée : un vrai objet de littérature de jeunesse contemporaine comme on les aime.

Les Anges de l’abîme

Les Anges de l’abîme
Magnus Nordin
Rouergue

Celui qui combat des monstres doit prendre garde à ne pas devenir monstre lui-même.

Par Michel Driol

Les-anges-de-labîmesLes Anges de l’abîme sont un groupe de 3 adolescents (deux filles et un garçon), victimes de violences sexuelles, et réunis par une de leurs enseignantes qui leur donne comme mission de traquer les délinquants sexuels qui, sur Internet, se font passer pour des ados de l’âge de leur victime.  Une fois ceux-ci pistés, ils les enlèvent et vont les séquestrer dans un hôpital désaffecté, avant de les livrer à la police. Mais, lors du second enlèvement, les choses tournent mal et le violeur meurt. L’enseignante est arrêtée, mais les trois ados continuent leur traque, qui se révèle de plus en plus dangereuse.

Voici un roman sombre, qui dresse un tableau sans concession des violences sexuelles faites aux adolescents des deux sexes, de la pédophilie et de la cyber-pédophilie, se tenant sur le fil du rasoir, décrivant des scènes crues, mais sans tomber dans le voyeurisme, mais sans avoir non plus une simple attitude de mise en garde à l’égard du public ado à qui il s’adresse.

Ce thriller plein de suspense ne simplifie pas, ne tombe pas dans le manichéisme. Les bourreaux sont des hommes bien installés dans la société, utilisant leur pouvoir, même sur leurs anciennes victimes, qui deviennent leurs complices. Les Anges ont tous été marqués par une agression, qui a pu leur laisser des traces physiques, et qui se mettent en marge de la loi pour prévenir d’autres agressions. Ces zones d’ombre se révèlent peu à peu. Les parents, souvent séparés ou absents, ont perdu toute raison de vivre, comme la mère d’Alice. En opposition, un personnage de policière constitue une figure  positive incarnant l’ordre et la légalité.

Un roman sans concessions, qui pourra choquer certains lecteurs, mais qui devrait susciter des débats sur le réel et le virtuel, sur le bien et le mal, sur les relations adultes – ados…, sur le pouvoir et la liberté.