Broadway Limited, t. 1 : Un diner avec Cary Grant

Broadway Limited, t. 1 : Un diner avec Cary Grant
Malika Ferdjouk
L’école des loisirs (« medium+, poche »), 2018

Lalaland 

Par Anne-Marie Mercier

Publié pour la première fois en 2015, ce « pavé » est passé en poche, pour le plus grand bonheur des amateurs de : Malika Ferdjouk
New York
Cinéma
Show business
Comédie musicale
Lala land
Soap opera
Sitcom (Friends)
Roman sentimental, etc.

Il y a un peu de tous ces éléments dans ce roman, porté en partie par le point de vue de Jocelyn, un français de 17 ans qui débarque à Manhattan en 1948 pour y étudier la musique, mais aussi par celui des jeunes filles qui, comme lui, séjournent dans la pension Giboulée :
– celui du personnage de la jeune Page, qui espère décrocher un rôle,
– de Manhattan, danseuse, qui espère la même chose mais cherche aussi son père disparu,
– de Hadley, ex-danseuse qui vit d’expédients en cherchant le jeune homme dont elle est tombée amoureuse dans le train Broadway Limited, en 1946, etc. On ne citera pas tous les personnages de ce roman foisonnant : musiciens, comédiens, agents, détectives, marchands de donuts, vendeurs de fleurs, tous un peu fous, et plein d’énergie.
C’est surtout la belle énergie de New York qui porte le livre, les espoirs, la fantaisie, l’envie de vivre à fond ses passions et son histoire, le Manhattan du Café Society, de l’Empire State Building et de l’université de Columbia. C’est aussi un jeu, avec des personnages aux noms étranges qui font de multiples clins d’œil : Humbledore, Plimpton, Hadley… et avec des chemins qui s’entrecroisent et se cherchent. Le deuxième volume est paru dans la même collection (à suivre !).

 

Guenon, Pierre-Antoine Brossaud

 

 

Guenon
Pierre-Antoine Brossaud
Rouergue, 2019

Harcèlement

Maryse Vuillermet

Guenon, c’est comme ça que tous les garçons et les filles du collège appellent Manon, parce qu’elle est grosse, qu’elle cache son corps, et qu’elle est très timide.
Elle est harcelée de vive voix et sur les réseaux sociaux ; mais bien sûr, elle ne dit surtout rien à ses parents ni à ses professeurs, ce serait pire, elle développe toutes sortes de techniques d’évitement et n’aspire qu’à la fin des cours.
Un jour, elle rencontre Amaury, un ado déscolarisé. Avec lui, elle vit une parenthèse de paix et d’échanges sympas.
Et même un émoi amoureux.
Ce roman excelle à décortiquer, par la voix de Manon, la terreur des autres, la solitude des ados différents, la violence des rapports entre jeunes au collège et puis la naissance du désir.
Mais pour moi, l’auteur a raté la fin.

 

Nos mains en l’air

Nos mains en l’air
Coline Pierré
Rouergue 2019

Eloge de la fugue

Par Michel Driol

D’un côté, Yazel, orpheline, sourde, adoptée par sa richissime tante … imbue d’elle d’elle-même et très antipathique à son égard. De l’autre, Victor, né et élevé dans une famille de braqueurs, obligé par un père tyrannique de suivre la voie familiale, mais ne désirant que d’y échapper. Lorsque Victor cambriole la maison d’Yazel, elle le surprend, lui indique comment ouvrir le coffre-fort, et lui demande de l’emmener loin de cet univers sans joie, en Bulgarie, pour y disperser les cendres de ses parents. Et Victor accepte… Les voilà tous les deux sur les routes d’Europe, d’Angers à la Bulgarie, en passant par Venise, le jeune homme de 21 ans et la jeune fille de 12 ans, l’un apprenant la langue des signes pour communiquer avec elle, l’autre demandant à ce presque frère, presque père de l’adopter…

On passe bien sûr sur toutes les péripéties, la recherche par les familles, les dangers : voilà un roman qui se lit presque comme un thrilleur, commençant par une scène nerveuse de braquage. Mais c’est surtout un roman qui parle de rencontre et qui s’intéresse à la psychologie, aux réactions, au ressenti de ses personnages avec beaucoup d’humanité. Yazel, sourde et lourdement appareillée,  que l’histoire familiale a fait passer d’un coup à cause de la mort de ses parents, d’un univers baba-cool et aimant à la sècheresse bourgeoise de la tante, a toute l’espièglerie, le don de répartie, la force et la fragilité d’une adolescente. Victor, personnage paradoxal, braqueur malgré lui et écoutant dans une association d’aide aux victimes, n’arrête pas de dire qu’il est désolé. Tous deux tentent de trouver leur place dans le monde, soit en rupture avec leur famille, soit pour continuer – par les lettres aux parents – le lien ténu avec les morts. La force du roman est démontrer comment ces deux-là vont s’apprivoiser avec pudeur, se découvrir dans leurs différences et leurs singularités. Le roman est fait de conversations tout au long de la route où chacun peut se dire et dire le monde qui l’entoure, en décrire les sons et les formes. Car la langue et le langage sont aussi au cœur du roman : la langue des signes, la langue maternelle, la langue du peuple, la langue de la bourgeoisie… Comment aller au-delà de ces différences pour apprendre la langue de l’autre et communiquer avec lui ?

Rien de mièvre ou de convenu dans ce roman qui reprend les thèmes du Bon Gros Géant ou du film Paper Moon dans l’exploration d’une relation entre un adulte qui devient protecteur d’une enfant, malgré lui, et cette enfant. Se trouver, se reconnaitre, c’est fuir, s’émanciper et échapper à sa famille, dans une complicité amicale et chaleureuse. Toutefois l’auteure porte deux regards différents sur les familles : autant la tante ne trouve pas grâce à ses yeux – caricaturée, excessive, mesquine, insupportable jusqu’au bout, autant le père de Victor devient petit à petit un personnage sympathique, humain dans son comportement pataud. Par ailleurs, le roman se tient sur une ligne étroite qui, par moments, dans la bouche du père, justifie ce travail de voleur. Les banquiers ne font pas un travail plus honnête, dit-il…

Le roman fait voyager dans des milieux et des lieux décrits avec le regard naïf des deux protagonistes : hôtel de luxe à Lyon – et assiettes gastronomiques !, lacs italiens, Venise en période d’acqua alta, frontière glauque entre la Roumanie et la Bulgarie, sans oublier les aires de repos des autoroutes. Ainsi c’est aussi à une découverte  du monde qui nous entoure que ce roman invite son lecteur.

Un roman riche qui aborde, sans didactisme, mais avec sensibilité, des thèmes très actuels.

Le Jazz de la vie

Le Jazz de la vie
Sara Lövestam
Traduit (Suède) par Esther Sermage
Gallimard jeunesse, 2018

Un roman qui swingue

Par Anne-Marie Mercier

On ne sait quoi admirer le plus dans ce roman : c’est en partie le portrait d’une adolescente suédoise un peu à part, qui ne s’intéresse ni aux garçons ni aux modes, pas non plus au travail scolaire, mais au jazz, et au jazz des années de guerre en Suède : elle est donc totalement isolée malgré des parents attentifs et aimants, et un peu aussi grâce à une sœur exécrable. Pas de quoi mobiliser les foules, direz-vous.

Mais c’est aussi le portrait de la vie dans un établissement scolaire dans lequel le harcèlement est massif, parfois avec la complicité des enseignants; on voit ce que subissent tous les jours ceux qui en sont les victimes à travers la vie de Steffi, tyrannisée par un groupe de filles de sa classe, physiquement, verbalement, sur internet, etc. On y voit aussi à l’œuvre un racisme larvé. On ne comprend que petit à petit que l’héroïne est d’origine étrangère – petit à petit car tout est vu de son point de vue et elle ne se vit pas comme telle – et que son malheur vient en partie de là. On y découvre l’homophobie rampante, surtout chez celles qui ont des doutes sur leur propre orientation sexuelle.
On a un début d’explication, à la fin du roman, de toutes ces maltraitances : les bourreaux ont eux aussi été des victimes d’autres victimes, etc. Dans la méchanceté crasse des Karro et des Sanja, il y a les mauvais traitements qu’elles ont subis dans l’enfance et qu’elles subissent parfois encore. Il y a toute l’histoire de la ville de Björke, des années de guerre à l’époque actuelle, avec ses secrets, ses quartiers de réprouvés mis à l’écart, de multiples Cosette et Gavroche. Tout cela n’apparait que petit à petit, encore une fois.
En effet, le récit est mené de main de maitre, guidant le lecteur d’un état d’innocence à une compréhension de plus en plus profonde des faits et de leurs racines. Ce n’est pas Steffi qui mène ce récit, bien que son point de vue soit central ; c’est un vieil homme, Alvar, qui lui raconte une partie de sa vie, par fragment, retenant certaines informations pour plus tard, laissant Steffi tirer ses propres conclusions. Alvar est en maison de retraite, très isolé ; il vit avec ses souvenirs de musicien : il a connu un certain succès à Stockholm pendant les années de guerre. Lors des visites de Steffi, il luit raconte par bribes sa très belle histoire d’émancipation et même d’amour,  fait son éducation musicale en commentant les disques qu’il lui fait écouter (et la « play list » du roman est impressionnante). Il est impuissant à la consoler et à la protéger contre ses bourreaux, mais il la guide dans sa pratique musicale et suit son évolution jusqu’à sa réussite à l’examen d’entrée dans un lycée musical de Stockholm où elle sera enfin au milieu de ses pairs et respectée comme telle.

Le récit est construit avec un tempo parfait, qui ménage les surprises, avec un art du contrepoint,  des thèmes et des images récurrentes, des récits qui s’interrompent puis reprennent, des fils qui se tissent peu à peu, et tout cela l’air de rien. Récit musical, duo parfait entre celui qui a été et celle qui voudrait être, c’est aussi une belle histoire d’amitié et de respect mutuel, une démonstration des pouvoirs de la musique sur ceux qu’elle enchante et sur les autres, et enfin un récit plein d’espoir porté par une héroïne solitaire et obstinée, victorieuse de tous les obstacles, donnant autant qu’elle reçoit.

Sara Lövestam a obtenu en 2017 le grand prix de littérature policière 2017 pour Chacun sa vérité (Sanning med modifikation, 2015), « premier titre d’une série consacrée aux enquêtes de Kouplan » (Wikipedia). Dans une intrerview on voit que l’histoire de Steffi est un peu nourrie de la sienne

 

Brexit Romance

Brexit Romance
Clémentine Beauvais
Sabracane (« Romans »)

Le Brexit, romance, linguistique et fantaisie déjantée

Par Anne-Marie Mercier

Faire de la question grave du Brexit un roman (au sens de « romance ») comique et sentimental est osé pour qui, comme l’auteure, en connait bien les enjeux. Mêler à tout cela des éléments de politique (avec les personnages de Marine Le Pen et Jeremy Corbyn) l’est également. Et tisser sur tout le livre une réflexion sur les deux langues, l’anglais et le français, et les deux cultures, avec les difficultés pour se comprendre et s’accepter relève encore d’une autre ambition.
Tous ces paris sont réussis : Clémentine Beauvais livre un « roman de mariage » (ou Mariage plot, voir le livre de J. Eugenides) digne de ses devanciers victoriens (mais beaucoup plus déjanté) : on se demande jusqu’au bout qui va épouser qui et dans quel but, ce que deviendra la jeune orpheline méritante et son dévoué protecteur, et c’est là le cœur du roman.
Il est aussi porté par des personnages originaux et un peu excessifs (surtout les anglais !), des rebondissements, des quiproquos… C’est aussi un roman sur les mœurs contemporaines : le langage des jeunes et leurs obsessions, la culture (de l’opéra aux réseaux sociaux), le monde de l’aristocratie anglaise et celui de la débrouillardise des middle class ou des jeunes désargentés. C’est aussi un pastiche de Lewis Caroll, avec des duchesses hystériques, un cochon habillé en bébé, un jeu de croquet qui dégénère…  Mais c’est surtout un roman sur la langue, très drôle, avec des traductions littérales, des contresens et des faux amis, avertissement indispensable à qui veut apprendre l’anglais sur le tas.
Et c’est aussi un roman sur le Brexit, ses raisons avouées ou non, la fracture profonde qu’il installe – ou qu’il révèle – dans le pays et les difficiles relations franco anglaises, mêlant amour et haine.

 

Les Inoubliables

Les Inoubliables
Fanny Chartres
L’Ecole des Loisirs – Medium – 2019

On est sérieux quand on a 17 ans…

Par Michel Driol

2Parmi les EANA, soit, en clair, les Elèves allophones nouvellement arrivés, il y a Luca, le Roumain, venu pour perfectionner son violon, Chavdar, le fils de l’ambassadeur de Bulgarie, Tezel, dont les parents ont quitté la Turquie pour de raisons politiques,  Jae-Hwa, la coréenne du sud, aux ongles parfaitement manucurés et Marvin l’Anglais. Anna devient leur tutrice et les accompagne. Ils sont tous élèves de seconde à Créteil. On va suivre leurs parcours, leurs relations durant presque une année scolaire. On ne dévoilera pas ici la fin du roman, belle et surprenante.

Sur le thème de l’exil, voici un roman original par son point de vue et sa galerie de personnages. Le narrateur, Luca, est venu avec son père, professeur de français, érudit, amateur d’Alain Delon, devenu carreleur pour survivre en France, avec lequel il entretient une relation privilégiée. Le roman est d’abord l’histoire de cette relation, faite d’amour. Les personnages appartiennent à des familles structurées, qu’ils ont parfois quittées en s’exilant, les uns sans doute pour longtemps, les autres temporairement. Restent la nostalgie et des souvenirs du pays : des objets symboliques emportés, et surtout la musique comme un langage universel.

Roman d’amitié entre des personnages attachants, aux origines sociales et aux personnalités bien différentes, qui vont petit à petit maitriser le français, mais trouver d’autres codes et d’autres façons de communiquer et d’échanger sur leur pays. Tous partagent la même question : quel est leur pays ?, tiraillés qu’ils sont entre une origine, un présent souvent bien différent de ce qu’ils ont connu et l’image qu’ils avaient de la France, loin de sa réalité. Tous ont des rêves, devenir violoniste ou champion de Rubik’sCube, rêves qui les aident à surmonter le présent. Cette petite communauté se soude autour de quelques fêtes, comme celle de Noël.

Roman d’initiation en ce qui concerne Luca, qui rêve de devenir violoniste, et qui est confronté à un nouveau professeur de violon, assez peu expansif. Quel est exactement le pays qu’il a quitté ? Il va en découvrir l’histoire en remontant celle de la mère d’Anna, qui a quitté la Roumanie en 1989, et dont il lit le journal intime. Il comprend alors ce qu’étaient les années Ceaucescu, mais perçoit aussi ce qu’il y a de corruption aujourd’hui dans son pays, ce qui va le conduire à prendre de la distance avec son père. Roman d’un amour naissant avec Anna : l’auteur, avec beaucoup de délicatesse, montre les étapes de ce rapprochement entre les deux adolescents. Les personnages d’adultes sont particulièrement bien traités aussi, bienveillants, positifs, mais parfois, comme la mère d’Anna, meurtrie par un exil choisi.

Un roman lumineux qui conjugue la douleur de l’exil, et l’espoir d’un futur plus juste.

 

 

L’Homme qui faisait vieillir

L’Homme qui faisait vieillir
Rodrigo Lacerda
Traduit (portugais, Brésil) par Dominique Nédellec
La Joie de lire (encrage), 2012

Shakespeare, Victor Hugo, Raymond Carver, et nous, et nous, et nous

Par Anne-Marie Mercier

Pedro a seize ans au début du roman, et sans doute vingt à la fin. Il vieillit donc, mais pas tout à fait dans le sens où on l’entend habituellement. Tout commence lorsqu’il essaie de se faire passer pour plus vieux que son âge ; il rencontre un étrange personnage qui recroisera sa route par hasard à plusieurs reprises. C’est à lui qu’il a recours lorsqu’il s’interroge sur son orientation en licence d’histoire, avec l’impression qu’il n’est pas fait pour cela et une ignorance totale de ce qui lui correspondrait.

Avec ce vieux professeur qui lui propose des défis en apparence (et pour une part, véritablement) absurdes, il découvre la littérature : cela donne de beaux passages sur la découverte par un jeune lecteur de la poésie, de Shakespeare, Raymond Carver, Victor Hugo… On voit comment une mère peut éveiller ses enfants à la poésie (plus ou moins), comment un film peur débloquer une situation (une adaptation du Roi Lear au cinéma), comment l’amour peut faire lire autrement.

Pedro se découvre surtout lui-même, découvre l’amour, la mort, la patience, l’attention aux êtres et aux choses, et surtout au temps.

Ce roman figure sur la liste des œuvres conseillées par l’éducation nationale pour le collège.

J’ai avalé un arc-en-ciel

J’ai avalé un arc-en-ciel
Erwan Ji
Nathan, 2017

Ne pas se fier aux apparences!

Par Christine Moulin

Que voilà un roman surprenant ! A priori, on croirait qu’il a été écrit par une jeune fille américaine: en effet, il se présente comme la transcription d’un blog d’une certaine Puce, qui, en fait, s’appelle Capucine. Bien sûr, on ne fera pas l’erreur de confondre auteur, narrateur et personnage. Mais quand même… On se demande comment un homme, d’une trentaine d’années, breton, sait tant de choses sur les mœurs très particulières d’un lycée américain huppé (un établissement du Delaware, réservé à ceux qui ont les moyens de se le payer: si Capucine peut y être inscrite, c’est que sa mère y est enseignante de français). Il semble ne rien ignorer de l’enseignement qui y est délivré, des méthodes pédagogiques, du quotidien  des élèves, de leurs rites, de leurs fêtes, de leurs lois, implicites ou non, des codes qui régissent leurs relations. Il est vrai qu’un auteur peut se documenter… Il est vrai aussi qu’il faudrait vérifier la véracité de sa description…

Mais ce qui est plus intrigant,  c’est la façon dont il sait décrire, avec une finesse qui laisserait croire qu’il se sert de souvenirs personnels, les émois, les pensées, les angoisses, les sentiments, les joies d’une ado mi-française mi-américaine. La surprise est d’autant plus grande que, quand on aborde les premières pages, on se dit qu’on a encore affaire à un de ces ouvrages trouvés par l’éditeur sur Internet, écrits par des jeunes filles bavardes, qui, avec un style de rédaction de 3ème, accumulent les clichés et les situations convenues: « Si vous lisez ces lignes, vous êtes tombé sur mon blog ». Mais très vite, certaines dissonances indiquent qu’on fait peut-être fausse route: « On ne peut pas se plaindre de vivre dans le Delaware quand il y a des endroits qui s’appellent Gaza, Soudan ou Corée du Nord. » ou « Je ne sais pas pour vous, mais quand mon réveil sonne, si le diable arrivait et m’offrait dix minutes de sommeil en plus contre la vie de mon père ou de ma mère, je pense que ça me ferait réfléchir. Je ne dis pas que je dirais oui, mais je ne dirais pas non avant d’avoir pesé le pour et le contre. » Autrement dit, on a l’impression d’entendre une voix, drôle, ironique, généreuse, vivante.

Si bien qu’on continue et qu’on ne lâche pas ce livre qui, pourtant, ne raconte pas vraiment d’histoire: il ne se passe pas grand-chose mais l’ensemble s’apparente à une chronique (on suit Puce sur une année scolaire) attachante, changeante, nuancée, qui mène tout doucement l’héroïne au bord d’une autre vie, celle où l’on doit quitter ses parents, son cocon, pour aller vers l’âge adulte. On ne s’ennuie jamais avec elle et on prend beaucoup de plaisir à suivre sa douce évolution, son éducation sentimentale, sa maturation, d’autant plus que l’écriture de ce premier roman est tonique, originale, grâce à un mélange d’anglais et de français, qui ne freine jamais la lecture  et pleine d’humour. On peut se faire une idée du ton de l’auteur dans sa biographie dont on peut supposer qu’elle est née de sa plume: « Erwan Ji est né en 1986 à Quimper. Il aime les feux de cheminée qui crépitent, l’odeur du blé noir, quand la tête d’un bébé kangourou sort de la poche de sa maman, et les descriptions de pique-nique dans Le Club des cinq. Il n’aime pas quand la mousse du bain s’est envolée, les gens qui chantent faux mais qui chantent quand même, ceux qui demandent « Ça va ? » sans écouter la réponse, et abandonner devant une pistache trop fermée. Lorsqu’il avait sept ans, il a mangé du sable en pensant pouvoir obtenir les pouvoirs de son idole, Superman. »

 

Ulysse 15

Ulysse 15
Christine Avel
L’école des loisirs (« neuf poche »), 2018

Partir, rester ?

Par Anne-Marie Mercier

Le héros s’appelle Ulysse, mais il n’a rien du héros, malgré les désirs de ses parents hyper actifs et amoureux de voyages. Ce petit roman raconte pourquoi et comment il est contraint de sortir de son apathie – et de sa coquille : son chat a disparu et il parcourt le quartier à sa recherche, interrogeant les uns, espionnant les autres, affrontant la bande qui le terrifie, se faisant des amis, etc. Jolie histoire : donnera-t-elle des idées à ceux qui sont plus amoureux des livres que du dehors ? En tout cas, le chat donne l’exemple.

Les Etrangers

Les Etrangers
Éric Pessan et Olivier de Solminihac
L’école des loisirs, Médium +, 2018

Le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé…

Par Michel Driol

Toute l’histoire du roman tient en une nuit, la première nuit des vacances d’été. Basile, qui vient de terminer ses années collège, n’a pas envie de rentrer chez lui. Il se retrouve dans une gare désaffectée où il rencontre Gaëtan, un de ses anciens camarades d’école primaire, puis quatre adolescents qui ont fui le centre de mineurs isolés. et que Basile surnomme le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé. Ils suivent Nima, plus âgé qu’eux. Ce dernier, presque sous leurs yeux, se fait enlever par une mafia de passeurs, dirigée par un certain Soliman, que personne n’a jamais vu. Commence alors la recherche de Nima pour le délivrer, avec l’aide de Mamie, une ancienne sagefemme et de son étrange compagnon, Pesrić.

Le roman respecte tous les codes du thrilleur, et cela dès la couverture : les décors, la nuit, la gare abandonnée, les tunnels, la maison isolée, les dangers provenant tant des gendarmes que de la mafia, le camp constitué de conteneurs, les cachettes secrètes. Dès lors il fonctionne comme un page turner entrainant le lecteur au plus près de Basile, narrateur à la première personne de ce récit haletant. Mais ce serait réducteur de n’y voir qu’un thrilleur. D’une part à cause de l’arrière-plan familial de Basile dont le père, qu’il adore, a des oublis, se retrouve soudain perdu en Belgique, disparait pendant plusieurs jours.  D’autre part en raison de l’identité de Gaëtan, qui se révélera petit à petit au cours du texte, révélant une blessure, une déchirure dans un autre tissu familial. Enfin, bien sûr, car ce roman court (124 pages) évoque la situation des migrants dans une ville portuaire du Nord, leurs relations avec les passeurs mafieux et ceux qui tentent de les aider. Basile sait bien qu’il y a des migrants dans sa ville. Mais sans les avoir rencontrés. Et le voici confronté à un devoir de solidarité envers Nima, qu’il n’a vu qu’un bref instant. Le roman permet alors de faire place à des micro histoires de réfugiés, depuis celle des ados jusqu’à celle de Pesrić, d’une guerre à l’autre, rendant visibles aux yeux de Basile ceux qui lui étaient cachés depuis presque toujours. Le héros se pose de nombreuses questions sur le courage, la solidarité, les relations familiales, éveillant la conscience du lecteur et le renvoyant à ses propres réponses avec finesse et intelligence. Le roman appartient donc aussi à la catégorie du roman d’apprentissage à travers une nuit qui fait figure d’initiation, et le sentiment d’un point de non-retour à partir duquel l’enfance se termine, et la conscience de la lourde imperfection du monde. Quant au titre, comme au écho à celui de Camus, au singulier, il invite aussi à faire travailler la polysémie : au delà de l’aspect administratif du terme, il invite à s’interroger sur tous les sens de ce pluriel.

Le roman enfin est servi par une écriture à quatre mains. Les chapitres sont écrits en alternance par chacun des deux auteurs. On peut le sentir au début,  en percevant des décalages liés à la longueur ou la complexité des phrases, mais ce sentiment s’estompe progressivement lorsque l’intrigue se met en place. Le roman aborde dans une forme originale un sujet qui reste d’actualité. Il ne cherche pas à analyser la question, et, en ce sens, on regrettera peut-être qu’il n’aille pas assez loin. Ce serait ne pas percevoir ce qui en fait la richesse : au-delà du portrait en creux de milieux familiaux fragiles, la nécessité de la solidarité, de l’éveil des consciences, de la générosité et du dépassement de soi et de ses peurs.