La Plus Grande Peur de ma vie

La Plus Grande Peur de ma vie
Eric Pessan
L’école des loisirs (« Médium »), 2017

Massacre au collège ?

Par Anne-Marie Mercier

Un roman court, une illustration pleine page en couverture, un titre qui semble pasticher un sujet de rédaction à l’ancienne… tout cela pourrait faire penser à un ouvrage pour les très jeunes lecteurs. Mais non, c’est un titre de la collection « Médium », qui est donc destiné à des adolescents.
La peur dont il est question est effectivement une grande peur, et elle est partagée par beaucoup : il y est question de massacre possible en établissement scolaire, d’un désir de vengeance chez un adolescent harcelé par d’autres, de secrets partagés, et de responsabilités de groupe, donc de questions lourdes. Elles sont traitées ici sans pesanteur, avec le point de vue d’un adolescent qui raconte ce dont il a été témoin. Il le fait de manière empathique : le manipulateur d’explosif est d’abord son ami, un élève fragile un peu perdu, un être pris par un engrenage de circonstances. Chacun pourrait occuper l’un ou l’autre des rôles dans cette histoire.
C’est aussi une réflexion sur la passivité qui nous empêche parfois d’agir quand on le devrait : « quand on est témoin […] on est contaminé par la honte et la colère. On s’en veut de ne pas savoir comment réagir. On aimerait se lever […] Et je ferais mieux d’arrêter d‘écrire « on » pour oser écrire « je », parce que ces pensées sont les miennes. Norbert a beau être mon ami, je ne l’aide pas. Je me dis qu’il doit trouver la solution tout seul. Je me dis que si je l’aide […] Alexandre me harcèlera toute l’année »

Le récit ménage le suspens, commencé avec un prologue dans lequel le narrateur se présente : un garçon ordinaire, avec juste une touche d’originalité par le fait qu’il aime écrire des histoires.  Il a une histoire à raconter, mais comme elle est vraie, il peine à la dramatiser et il cherche ses mots, il les pèse. Chaque étape semble rapprocher du drame ; des retours en arrière ralentissent la réponse à cette attente. La description de la montée de l’angoisse  chez les quatre amis, élèves de cinquième est très réussie et illustrée par des effets typographiques originaux et éloquents.

La rédaction est réussie, elle obtient une note maximale pour son art du récit et sa vérité, pour ses personnages très caractérisés, pour la peinture fine de leurs relations, avec le portrait d’une vie scolaire et la mise en scène de questions très contemporaines, et pour l’évocation de questions difficiles comme la prise de responsabilité, la demande d’aide aux adultes, et le prix – et le coût – de la solidarité.

Lire le début

Si l’on me tend l’oreille

Si l’on me tend l’oreille
Hélène Vignal
Rouergue (doado), 2019

L’alchimie des rebelles

Par Anne-Marie Mercier

Un monde qui semble appartenir à l’époque médiévale, un roi autoritaire, trois provinces, l’une maritime, une autre agricole, et la troisième, dite des Vents chauds, plus aride ; une décision du roi oblige les habitants à se cantonner à l’une des provinces, à rompre de ce fait tous les liens qu’ils avaient avec ceux qui vivent ailleurs et à renoncer à leur vie itinérante, pour ceux qui la pratiquaient (saltimbanques, marchands forains, artistes…). On pourrait se trouver face à un récit classique reprenant des motifs bien connus de contes, avec un ou des héros qui mènent une révolte, forcément victorieuse : les saltimbanques contre le pouvoir, etc.
Point du tout.
Il n’y a aura pas de héros victorieux, pas de victoire, juste une survie et un refus d’obéir chez une poignée de personnages : une diseuse de « bonne » aventure, une vieille, coiffeuse qui cherche à rejoindre son mari marin, un musicien ombrageux, un propriétaire-fabricant-animateur-sonorisateur de manège qui parle à ses animaux de bois, une enfant acrobate trouvée dans la forêt parmi les cadavres de ceux qui formaient sa famille… tous partagent pendant un temps la même roulotte, le même chemin ou le même abri et vivent la même précarité sous le regard hostile des sédentaires.
« Un mélange d’abattement et de colère, un cocktail de molécules incendiaires qui avait commencé à circuler dans leurs corps, passant par les kilomètres de vaisseaux, sous forme liquide ou gazeuse. Il était fait de bile, de sang frais et d’adrénaline, de vent iodé, de cortisol et de soufre. La chimie des Récalcitrants était en marche en eux et ils n’y pouvaient rien. Ils se croyaient abattus, vaincus et ils étaient en fait en cours de transformation et laissaient secrètement s’opérer l’alchimie des rebelles. Celle qui croît dans la solitude et le doute et ne connaît que l’évidence du refus pour la guider. » (p. 91)
L’histoire s’ouvre, après une brève présentation de la situation, par un viol, celui de l’héroïne, Grouzna, la devineresse, elle se poursuit avec la description de sa vie errante et solitaire, changée ensuite par la nécessité de s’unir pour survivre et arriver là où chacun le souhaite. Elle rencontre l’un après l’autre ceux qui formeront sa compagnie, sa famille de cœur. Dans leur route vers le littoral, chacun doit abandonner un peu de lui-même et devenir autre. Tous ne parviendront pas à bon port car ce monde est cruel pour les faibles. Le récit est inventif, sensible et poignant. Il est porté par des personnages originaux et attachants, et surtout par une belle écriture.
Cette petite troupe de Récalcitrants (comme les nomme l’administration) est portée par une chimie propre :

Surf

Surf
Frédéric Boudet
MeMo (Grande Polynie), 2019

Orages sur Brest

Par Anne-Marie Mercier

Roman poétique, nostalgique, parfois furieux, plein des humeurs de la mer au loin, dans les décors ruinés de la ville portuaire ou ceux, mornes, de ses zones pavillonnaires, roman sombre, Surf est un livre sans surfeur hanté par cette image :

« Ce qui compte n’est pas de parvenir à surfer sur ces foutues planches, mais de déchiffrer ce qu’elles nous donnent à voir : des silhouettes dressées sur un morceau de carton, tentant de retenir l’eau qui fuit sous leurs pieds mais qui, découvrant soudain l’abîme, battent furieusement des bras et des oreilles pour se réveiller. Tu veux connaître la vérité ? Ces types n’oseront jamais aller jusqu’au bout du rêve — ce sont des canards qui ignorent qu’ils sont des anges. »

Adam, qui a abandonné pour un temps ses études et a quitté Paris pour rejoindre la maison de sa mère, son ami Nathan qui se fait appeler Jack et va de bagarres en abattement entre deux séjours à l’hôpital psychiatrique, Aeka la japonaise bruitiste, Katel, serveuse dans un bar de station-service, qui rêve de voyage, tous sont en équilibre instable, les uns en panne et tout proches de l’abîme, les autres sur une lancée encore incertaine.
L’amitié les réunit, ainsi que des passions communes autour du son. Cette amitié empêche Adam d’abandonner Nathan / Jack alors qu’il le devrait pour avancer enfin sur son propre chemin, comme elle pousse Jack à tenter de faire sortir Adam de son inertie, au prix de sa future solitude. La relation complexe qui unit Jack et Aeka, tous les deux murés dans leur singularité et tous les deux amateurs de musique concrète et bruitistes, l’amour qui nait entre Adam et Katel, le lien fragile qui unit douloureusement Adam à sa mère et celui qui le relie encore fortement à son père, tout cela tisse un réseau de douleurs intenses.
Quête du père (parti aux USA alors que le narrateur, Adam, était encore enfant), deuil (le livre s’ouvre avec l’annonce de la mort du père et la réception de trois lettres écrites par lui à différents moments de son éloignement), longue dépression de la mère, incapacité réciproque des adolescents et des adultes à se parler et à se comprendre, nostalgie de l’enfance, difficulté à rompre avec le passé…, le livre est riche de tous ces éléments et de bien d’autres (voir le bel entretien de Frédéric Boudet avec Chloé Mary). Il est surtout porté par une langue poétique, qui allie souplesse et densité, comme une vague : on est emporté.

Signé poète X

Signé poète X
Elizabeth Acevedo
Trad. Clémentine Beauvais
Nathan 2019,

 Naissance d’une poétesse, un roman slamé

Par Maryse Vuillermet

Harlem, Xiomara, 16 ans, est trop belle, trop pulpeuse,son corps est trop voyant, elle est harcelée par les garçons et les hommes,  alors elle se tait ou elle cogne. Elle a un jumeau, trop maigre et trop intello et une amie Caridad. Ses parents sont venus de la République dominicaine, son père se mure dans l’indifférence et le silence, sa mère s’use à faire des ménages et survit à ses dures conditions de vie en allant tous les soirs prier à l’Église.

Un jour, un jeune professeur parle d’un club de slam, Xiaomara aimerait y aller, en brûle  d’envie mais c’est à l’heure de sa préparation à la confirmation catholique, alors, elle n’y va pas. Et puis, elle rencontre Aman, elle lui dit ses poèmes, il aime mais leur relation doit s’arrêter, Xiamora n’a pas le droit de sortir avec des garçons.

L’intrigue dite comme ça semble classique, un conflit de générations et de cultures, mais ce qui fait la force de ce roman, c’est qu’il est rédigé en vers libres, il est slamé. En fait. Les mots sont lancés par la narratrice comme ses coups, ils sont lâchés pour toucher.  C’est aussi l’énergie de l’héroïne qui veut trouver sa route, sa liberté sans la foi à laquelle elle n’adhère plus, avec l’amour et les caresses d’Aman interdites dans son milieu, avec son art, le slam qui dit ce qui devrait rester caché.  C’est encore la relation avec son jumeau, très forte et très étrange et le trio inséparable qu’ils forment avec Caridad, et enfin, le personnage du prêtre subtil et profond.

Une belle surprise !

 

Ma Vie d’artiste

Ma Vie d’artiste
Marie Desplechin
L’école des loisirs, 2019

L’art, l’amour, la vie

Par Anne-Marie Mercier

Publié en 2003 chez Bayard, voici ce petit roman repris à L’école des loisirs. Il est assez classique dans la situation qu’il développe : une jeune fille, élève de troisième, déménage avec sa mère et se sent seule, ne connaissant personne dans la ville où elle s’installe. Mais il est original par la solution qu’il propose à son problème : en attendant le retour de sa mère après sa journée au collège, elle trouve refuge tous les après-midis  chez le voisin, un peintre un peu bohême, qui peint des corps morts, des gisants, ce qui choque profondément sa mère : Anne cache donc ces rencontres, et le secret devient de plus en plus gênant tandis que la relation s’alourdit de sous-entendus, du moins du côté de la jeune fille fascinée par l’artiste…
Mais on est dans un livre pour enfants : tout ce qui pourrait tendre, dans un autre contexte, vers une histoire compliquée s’illumine ici : tous les adultes sont bienveillants ; l’art pratiqué par le peintre n’a rien de provocateur, mais est relié à une émotion forte, et tout finit bien… Anne trouve un ami de son âge et découvre le plaisir de participer à un projet, le peintre convainc sa mère de l’intérêt de son travail, et tout s’achève par un beau vernissage.

Faites attention à moi

Faites attention à moi
Alyssa Sheinmel, Corinne Dianellot (trad.)
Casterman, 2019

Un danger pour elle-même ou pour autrui?

Par Christine Moulin

Dès le début, ce livre se révèle être un « page turner » (un « tourne-pages »?). En effet, la narratrice est enfermée quelque part, par erreur, dit-elle, sans qu’on sache vraiment où (une prison ? un hôpital psychiatrique ?) ni pourquoi. Elle révèle alors petit à petit des pièces du puzzle, ce qui, en soi, n’est pas une grande nouveauté narrative : non, ce qui est passionnant et troublant, c’est que le lecteur est en quelque sorte « forcé » d’adopter le point de vue d’Hannah, « un prénom de fille sage » et cela provoque en lui un malaise grandissant. On ne sait pas, en effet, si l’on a vraiment envie de s’identifier à cette  adolescente qui, au fil des chapitres, semble de plus en plus froide, manipulatrice, sans scrupules et sans empathie. Notamment quand elle évoque l’événement qui est à l’origine de sa présence dans l’établissement : l’accident qui a plongé dans le coma sa colocataire et « meilleure amie » (mais elle collectionne de façon inquiétante les « meilleures amies » à qui il arrive souvent des malheurs…).

On pourrait n’avoir affaire qu’à un banal thriller. Mais non: une fois certaines révélations consommées, le roman permet au lecteur d’expérimenter, de l’intérieur, dans une forme de vertige captivant les affres de la maladie mentale : le doute généralisé qui remet en cause jusqu’à la notion même d’identité (« Si je ne suis pas responsable de mes paroles et de mes actes, alors je ne suis rien. Sans libre arbitre, il n’y a plus de « moi »). Seul bémol : la peinture caricaturale des parents mais aussi l’incertitude et le flou, peut-être voulus, il est vrai, sur leur rôle dans le déclenchement de la maladie de leur fille.

Journal d’un amnésique

Journal d’un amnésique
Nathalie Somers
Didier jeunesse, 2019

En immersion

Par Christine Moulin

Il n’aura échappé à personne que les amnésies totales sont plus fréquentes dans les romans et les séries que dans la réalité. Voici donc, encore une fois, le récit, sous forme de journal intime, d’un adolescent, Romain, qui a été retrouvé inconscient dans un couloir de son lycée et qui se réveille sans plus rien savoir de son passé.

La narration est habile: comme le veut le genre, le lecteur partage les angoisses du personnage et ses vains efforts pour évoquer quelques souvenirs. Et comme souvent, des indices dérangeants, qui soulèvent beaucoup de questions, sont distillés tout au long des pages: pourquoi son portable a-t-il disparu? Pourquoi l’atmosphère est-elle si pesante chez Romain? Pourquoi ses parents semblent-ils lui cacher des éléments de sa vie d’avant? Qui était vraiment Romain? Celui qui écrit ou un autre, moins « cool », plus renfermé (interrogation que résument assez bien ces quelques lignes de la page 34: « Je me rends compte que je viens d’écrire un truc complètement idiot. Qu’est-ce que ça veut dire « si j’étais quelqu’un d’autre » puisque je ne sais pas qui je suis? »)?

Ce sont ces  incertitudes sur l’identité qui font l’intérêt majeur du roman: finalement, l’amnésie de Romain, la seconde chance qu’elle lui propose, semblent en quelque sorte la métaphore de ce qu’exige l’adolescence, la lutte pour l’indépendance et la nécessaire affirmation de soi: il faut notamment apprendre à dire « non » quand c’est non, mais aussi tenter de se connaître et de se définir autrement qu’à travers le regard et le désir des autres.

Il est dommage que cette justesse dans l’enjeu de la quête de Romain ne se retrouve pas complètement dans la construction des personnages, un peu trop caricaturaux et stéréotypés parfois. Mais cela ne nuit pas à l’intérêt du roman, solidement construit pour faire durer le suspens et pour faire en sorte que le lecteur s’attache et s’identifie au héros.

 

Chère Fubuki Katana

Chère Fubuki Katana
Annelise Heurtier
Casterman, 2019

En immersion

Par Christine Moulin

C’est à une véritable immersion dans le Japon contemporain que nous invite Annelise Heurtier: évidemment, le mieux serait de pouvoir vérifier l’exactitude de ses descriptions (!) mais en attendant, on a vraiment l’impression d’y être. Tout est là pour créer l’illusion: le vocabulaire, la description des lieux (cela va du Mont Fuji, bien sûr, aux bars à thèmes – plus précisément, un bar à chats, qui joue un rôle important dans l’intrigue-); les boutiques; les odeurs, la nourriture, les coutumes.

Tout cela pourrait rester superficiel: mais le parti pris de l’auteure nous permet un réel dépaysement et une plongée passionnante dans l’univers japonais. En effet, nous adoptons le point de vue d’une adolescente, Emi, ce qui nous permet de comprendre de l’intérieur la vie familiale; l’univers scolaire, d’autant plus que l’héroïne est victime de harcèlement. Plus encore, ce sont les représentations sociales, les règles tacites, les tabous que nous découvrons: ainsi, à travers les lois d’airain qui obligent à taire ses émotions, on retrouve, décuplés,  les tourments de n ‘importe quelle adolescente (notamment un dramatique manque de confiance en soi et un sentiment de culpabilité incessant).

A cela s’ajoute un procédé particulièrement réussi: l’héroïne, pour s’échapper de la réalité quand elle devient suffocante, imagine la scène qu’elle est en train de vivre sous forme de mangas car elle est fan de ce genre.

Et enfin, l’intrigue est pimentée par une touche de mystère: des lettres énigmatiques adressées à la Fubuki Katana du titre émaillent le récit et créent un suspens qui rend la lecture fluide et prenante.

Bref, ce roman est une vraie réussite dans la mesure où il parvient à la fois à nous faire découvrir une culture très éloignée de la nôtre, sans lourdeur, sans explications indigestes, et à nous la rendre proche, en dégageant l’universalité des émotions.

 

 

L’année des pierres

L’Année des pierres
Rachel Corenblit
Casterman 2019, coll. « Ici/maintenant » dirigée par Vincent Vuilleminot.

 L’année où tout est arrivé

 Maryse Vuillermet

Dix adolescents français mal dans leur peau, envoyés de force par leurs parents ou volontaires,  partent étudier un an au lycée français de Jérusalem. Ils sont à l’internat,  en seconde.
Daniel, le narrateur semble nonchalant et passif mais rien ne lui échappe, Avec lui, Christophe, son compagnon de chambre veut se faire appeler Samson pour être plus juif, les jumelles Anna et Anaïs, Sonia, Benjamin, Rose et la lumineuse Lucille que son frère a précédée en tant que soldat de Tsahal.

La quatrième de couverture est géniale et donne une idée de la complexité de ce roman :
« Ce n’est pas parce qu’on est paumés loin de chez nous qu’on se ressemble
Ce n’est parce qu’on devient amis que les choses seront plus simples
Ce n’est pas parce qu’ils nous prennent pour cibles qu’ils sont nos ennemis
Ce n’est pas parce qu’on est montés dans ce bus qu’on redescendra indemnes »

Ce roman est en effet remarquable
– par la narration qui va et vient dans le passé de chaque jeune pour nous expliquer son parcours et chaque raison différente de se retrouver là, dans le futur de leur vie d’adulte ils se reverront ou pas, dans le temps de leur vie à Jérusalem et dans le temps de l’attaque de bus, temps dilaté car c’est là que tout se joue
– par la richesse des vies de ces ado, ils s’aiment, se fuient, se détestent, sont riches ou pauvres, croyants ou pas…
– par l’événement qui bouleverse leur vie, leur présent mais aussi la relation qu’ils avaient avec leur passé et leur famille.
Le roman s’ouvre par une attaque de pierres qui s’abat sur le bus scolaire qui les emmène en voyage culturel. Le chauffeur est tué, l’accompagnateur blessé, les élèves terrifiés. Mais coup de théâtre, l’armée intervient et arrête tous les lanceurs de pierres, c’est lé début de l’intifada, la guerre des pierres de 1987.
On revient alors par de longs flash back sur l’arrivée des jeunes, leur rencontre et la formation d’une amitié très profonde. « Tous les dix, nous sommes liés, rien ne peut nous briser ».
Puis retour à l’attaque, l’armée place les hommes du village en ligne et fait défiler les jeunes du car, un par un, pour qu’ils désignent ceux qui ont lancé les pierres.
Certains le font avec rage et haine, d’autres s‘y refusent car ça leur rappelle des histoires qu’ont racontées les grands parents,  des histoires de dénonciation qui les ont envoyés à la mort.
On a aussi une autre intrigue, Daniel retrouve à Jérusalem son grand-père Daniel qu’il ne connaît pas,  dont sa mère ne lui a jamais parlé, il faudra attendre la fin du récit pour découvrir une vérité effroyable, qui a un lien avec l’affaire du bus.
Au début, je trouvais le roman un peu trop univoque, un peu pro juifs, mais peu à peu, l’équilibre se fait grâce à Daniel qui a un regard juste et intelligent.
C’est un roman d’ados parce qu’ils en sont les personnages principaux mais sa richesse et sa complexité sont d’une profondeur sans âge.

La Fille cachée du roi des Belges

La Fille cachée du roi des Belges
Brigitte Smadja, illustrations de Juliette Bailly
L’école des loisirs (neuf), 2018

Mystère à l’école

Par Anne-Marie Mercier

Lorsqu’une nouvelle élève, nommée Bérangère, arrive dans la classe de CM2 de Noisy-Le-Sec, c’est la révolution : certains garçons, dont Mehdi, le narrateur, tombent sous son charme et perdent tous leurs moyens; ils en oublient leurs autres ami.es et leurs comportements habituels. Certaines filles sont entre désir d’imiter et détestation. Tous finissent par vouloir son départ tant elle aura troublé les habitudes de la classe.
Le fait qu’on ne sache pas d’où elle vient, pourquoi elle est autorisée à arriver en retard tous les matins, pourquoi elle mange à l’école mais pas à la cantine, et pourquoi elle est accompagnée par un homme en costume qui a une allure de chauffeur dans une voiture de luxe, tout cela reste mystérieux et le restera jusqu’à la fin malgré les hypothèses intéressantes émises par Mehdi et ses ami.es.
Si le personnage du narrateur est touchant et timide, et d’autres de ses amis et amies bien campés (des jumeaux, une copine énergique qui fait du skate, etc.), l’intérêt du livre tient surtout à la situation dans laquelle se trouve Bérangère : elle déchaine sans le vouloir une agressivité qui dégénère en violence, le maitre perd son autorité, tout menace de virer au drame.
La réponse à la question « qui est Bérangère ? » n’est sans doute pas qu’elle est la fille cachée du roi des belges; elle est peut-être proche des hypothèses faites par Mehdi et ses ami.es à la fin du volume, l’auteur ne conclut pas, ce n’est pas le plus important. Ce qui est important, c’est le mécanisme de la rumeur, des comportements grégaires, de la curiosité excessive. Cet engrenage est ici mis en évidence mais la gravité du propos n’interdit pas l’humour et les situations cocasses ne manquent pas non plus.