La Semeuse d’effroi

La Semeuse d’effroi
Eric Senabre
Romans Didier jeunesse 2022

Fantômette au Grand Guignol…

Par Michel Driol

A 14 ans, orpheline, fille d’un père français et d’une mère chinoise, Sophie est recueillie par son parrain Rodolphe dans le Paris des années 20. Lorsque ce dernier est accusé de meurtre, et qu’elle se retrouve au pensionnat des Alouettes, elle fait tout pour le faire innocenter. Grace aux cours d’acrobatie que sa mère lui avait donnés, elle se sauve par les toits toutes les nuits, rencontre la troupe du Grand Guignol, et, masquée, devient la Semeuse d’Effroi, le démon Thanaxas qui démasquera les vrais coupables.

Voilà un roman qui sonne comme un hommage à toute une littérature populaire de la fin du XIXème siècle ou du début du XXème siècle. Machinations, personnages hauts en couleur, jeune justicière populaire se battant contre la haute société corrompue, artifices et déguisements, faux-semblants, on a là tous les ingrédients d’une intrigue haletante et pleine de rebondissements. Le personnage principal s’avère être une jeune fille perspicace, courageuse, énergique, mue par un désir de justice, impertinente bien sûr et dotée d’un réel sens de la répartie : un vrai modèle d’héroïne capable de sauter de toit en toit ! Ajoutons-y une galerie de personnages secondaires attachants et originaux : une préceptrice digne de Mary Poppins, les vrais acteurs et actrices du Grand Guignol, Maxa et Ratineau, une bonne sœur qui cache bien des secrets, un policier sympathique et un boxeur au grand cœur. Sans compter les méchants aussi pleins de pittoresque. Cette aventure pleine de vie et de passion s’inscrit avec bonheur dans un arrière-plan historique bien dessiné. C’est le lendemain de la première guerre mondiale, dans une société marquée par l’antisémitisme et les préjugés racistes à l’encontre de Sophie. Une société dans laquelle les classes sociales sont bien marquées, entre une haute bourgeoisie et des milieux plus populaires, dont on entend parfois les parlers savoureux dans la bouche de la fille qui partage la chambre de Sophie au pensionnat. Le roman redonne vie au Théâtre du Grand Guignol, à ses actrices et acteurs, metteurs en scène, talentueux machinistes inventeurs de trucages dont Sophie profitera pour créer son personnage de démon oriental vengeur. Il y a là, dans ce lieu, comme en écho à tout le roman, un divertissement populaire propice aux émotions et aux sensations fortes, bien loin des bienséances du théâtre classique.

Un roman d’aventures qui s’inscrit parfaitement dans la lignée de la littérature populaire de qualité, celle des mauvais genres qui font le délice des lecteurs, celle des Eugène Sue, Pierre Souvestre, Marcel Allain ou Georges Chaulet à qui le livre est dédicacé.

Trois amis pendant la guerre – Alsace 1940

Trois amis pendant la guerre – Alsace 1940
Béatrice Mesnil
L’Harmattan 2022

Une enfance alsacienne pendant la seconde guerre

Par Michel Driol

Septembre 1940. A Thann, en Alsace, trois amis adolescents, François, Charles et Gauthier, ont du mal à supporter l’arrivée des Allemands, qui imposent une langue, de changer de prénom. Cette germanisation forcée va de pair avec un endoctrinement forcé. Chacune des trois familles va connaitre un destin différent. Celle de Charles se déchire entre le père pasteur démocrate et le fils ainé, acquis aux thèses des nazis. La famille de Gauthier est juive, et ses parents sont arrêtés. Mais lui réussit à s’enfuit. Quant à celle de François, le narrateur, elle entre dans la résistance.

Inspirée des souvenirs de Jean Eugène Muller racontés à l’autrice, voilà un récit qui tente de faire revivre, au plus près du vécu des personnages adolescents, ce qu’a été la guerre en Alsace, dans cette région qui, entre 1870 et 1918, avait déjà été allemande. Mais rien de comparable entre cette première annexion, dont, finalement, les protagonistes ne gardent pas de très mauvais souvenirs, et cette nouvelle occupation, marquée par la brutalité et l’idéologie nazie. Ce récit d’aventures vécues montre bien les façons de résister en secret, ou de se laisser endoctriner par la propagande. Il est vivant, et fait la part belle aux sentiments, émotions et peurs ressenties par le héros, permettant au lecteur contemporain du même âge de s’identifier à lui.

Un récit sobre, à la limite du documentaire narrativisé, pour mieux comprendre ce qu’a été l’occupation.

 

Bulldozer

Bulldozer
Aliénor Deborcq – Evelyne Mary
Cotcotcot éditions

Quand décline la ville …

Par Michel Driol

La narratrice habite avec sa famille dans la banlieue de Detroit, ville sinistrée depuis la crise des subprimes et le déclin des usines automobiles. Contrairement à leurs meilleurs amis qui décident de partir ailleurs, pour avoir une vie plus stable, ils décident de s’opposer à la démolition de leur maison qui doit faire place à des parcs et à de la verdure, maintenant que le centre-ville de Detroit s’est gentrifié et rétréci. Pourtant, il faudra bien se résigner à partir…

Court roman facile et agréable à lire, Bulldozer aborde et rend tangibles des problématiques urbaines actuelles, en prenant l’exemple de Detroit, la ville qui rétrécit. On est au plus près de deux familles, celle de la narratrice, et celle de leurs amis, Nancy et Bob, et leurs enfants. Deux familles dans lesquelles les mères sont enseignantes, écolo. Deux familles qui habitent une banlieue de Detroit, aux maisons en bois et qui s’y sentent bien. Très pédagogique sans être pourtant théorique, le roman montre comment la disparition des usines automobiles  qui faisaient la prospérité de Detroit a changé le quotidien des habitants. Bob, d’ingénieur automobile, s’est retrouvé réparateur de voitures au noir, Nancy, dont l’école va fermer, va se retrouver au chômage. Il oppose assez vigoureusement un « eux » et « nous ». Eux, ce sont les agents du gouvernement, qui entendent rénover la ville, en faire un centre de services, entouré de parcs et de verdure, mais  sans considération pour les plus démunis, ceux dont la formation ne leur permettra pas de s’insérer dans ce nouveau projet social. Très mûre pour son âge, la narratrice a la force de s’opposer à eux, par la parole, par les actes aussi (belle scène de destruction–décoration symbolique d’un bulldozer). Très documenté, le roman aborde aussi les traditions locales, comme le défile du Nain Rouge auquel participe l’héroïne. Mais que peut David contre Goliath ? C’est par le départ de la famille de la narratrice que se clôt le roman, comme un aveu d’impuissance de tous les appels à résister, à lutter pour une société plus égalitaire et plus juste portée par les parents de la narratrice (on sait que son père se bat pour défendre les plus pauvres, mais sans vraiment savoir quel est son métier). Si le roman fonctionne bien, c’est à la fois en raison de son arrière-plan social, urbanistique et politique, mais aussi parce qu’il sait s’appuyer sur des personnages attachants, une narratrice pleine d’énergie et de fougue, d’illusions et de convictions aussi, et une galerie de personnages secondaires bien représentatifs de l’Amérique et de ses problématiques (soldats morts dans les conflits du Moyen Orient…). Le roman se clôt par un dossier documentaire, qui associe un dictionnaire des termes américains de l’ouvrage, et une histoire de la ville de Detroit. Bulldozer est illustré par Evelyne Mary qui propose des compositions assez minimalistes, souvent à base de figures géométriques, jouant sur le plein et le vide,  et donnant à voir l’essentiel de l’action des personnages ou des objets symboliques que l’on rencontre dans le roman.

On suivra avec intérêt la collection Combats de Cotcotcot,  qui aborde des thèmes d’actualité autour de l’écologie ou de l’économie,  enutilsant avec intelligence et sensibilité la fiction pour aborder ces problématiques.

A un poil près

A un poil près
Stéphane Botti
Calicot 2022

Ce changement-là…

Par Michel Driol

Le narrateur, élève de 5ème, s’aperçoit qu’il a un premier poil pubien qui pousse. Fasciné, il passe ses journées à le toucher, l’entourer autour de son doigt. Cette nouveauté à la fois le fascine et l’inquiète. Garçon solitaire, il n’a pas d’ami à qui en parler. Il voudrait bien que ses parents ne le sachent pas. Jusqu’au jour où sa mère dit qu’il a un long poil…

Voilà un court roman qui aborde la question des transformations du corps masculin lors de la puberté. Thème peu encore abordé en littérature jeunesse. Le héros est un garçon ordinaire, dans lequel nombre de lecteurs se reconnaitront sans doute. S’il connait les termes crus pour parler du sexe masculin, il répugne à les employer. Il semble fils unique dans une famille très classe moyenne : la mère est comptable à domicile, et le père président bénévole d’un club de natation. Il connait les problèmes des ados de son âge, aime qu’on le laisse tranquille, répond parfois par monosyllabes, et goute peu les efforts. Bref, il a bien un poil dans la main ! C’est sur cette méprise finale que se clot avec esprit le roman, plein d’humour dans sa façon d’aborder la difficile communication entre parents et ados sur la question de la sexualité et des métamorphoses du corps.

Un roman plein original, plein de finesse, pour aborder la question de la puberté masculine.

Mademoiselle vole

Mademoiselle vole
Laurence Gillot – Illustrations d’Emma Morison
Editions du Pourquoi pas 2022

Le musée comme abri

Par Michel Driol

Hana et sa mère sont réfugiées en France, sans domicile. La nuit, elles se réfugient au musée pour y dormir. Lorsqu’Hana est invitée à un anniversaire par une amie d’école, elle trouve qu’un mouchoir brodé par sa mère ne serait pas un assez beau cadeau, et elle vole, dans la boutique du musée, une broche représentant sa statue préférée qu’elle a surnommée Mademoiselle vole. Lorsque les déménageurs arrivent tôt pour emporter cette statue dans un autre musée, ils trouvent Hana et sa mère… Heureusement, la conservatrice du musée, émue par le lien entre la fillette et la statue, permettra une fin heureuse à cette histoire dont on se demande comment, dans le monde réel, elle se serait terminée…

Ce qui frappe d’abord dans ce roman, c’est l’empathie de l’autrice envers les deux personnages principaux, visible dans des petits détails comme les devoirs faits – mal faits, mais faits aussi bien que possible – sur les genoux, dans la salle d’attente de la gare en attendant d’aller au musée tandis que le gardien sort les poubelles. C’est la peur de se faire prendre, le conseil donné par la mère de se faire invisible… Tout cela vu à hauteur d’enfant par une fillette qui a fui son pays à cause de la guerre, ne sait pas ce qu’est devenu son père, et se réfugie dans les tableaux du musée qui forment comme un cadre protecteur, permettant de s’ouvrir au monde. Ce qui frappe ensuite, c’est ce dialogue entre la fillette et cette statue qui donne son nom à l’ouvrage, statue bien évidemment symbolique d’un monde sans frontières, déesse protectrice et rassurante. C’est bien, d’une certaine façon, le rôle de l’art qui et questionné ici : comment il aide à vivre, comment il unit aussi au-delà des cultures et des générations cette fillette et la conservatrice du musée. C’est aussi un dialogue muet qui se noue entre la broderie orientale traditionnelle, art pratiqué par la mère, et les œuvres d’art du musée. Avec intelligence et subtilité, les illustrations montrent souvent le fil et l’aiguille, à la fois symboles d’une pratique féminine qui se transmet de mère en fille, mais aussi, plus largement, symboles de ce qui reste à coudre ensemble pour faire société. Tout est toujours à remailler du monde, écrivait Yves Bonnefoy. A sa manière, ce roman invite les lecteurs à remailler l’ailleurs et l’ici, l’orient et l’occident, le migrant et l’autochtone. Ce n’est pas pour rien que les paroles d’Hana et de sa mère sont écrites en arabe (traduites en bas de page). C’est bien une façon de dire l’égale dignité des langues, des paroles dans leur authenticité, de dire le dissemblable et le semblable qui peuvent se dépasser dans la contemplation et l’appréciation des mêmes œuvres d’art, ou dans le partage des mêmes valeurs liées à l’éducation des enfants, à l’accueil et à la dignité. Sur un thème proche, il y a trente ans, Robert Boudet avait écrit la Ballade d’Aïcha, texte beaucoup plus sombre et sans doute beaucoup plus réaliste. Mademoiselle vole tient plus du conte qui finit bien avec dans le rôle de la bonne fée la conservatrice du musée. C’est un texte lumineux, soutenu par des illustrations qui ne mettent jamais l’accent sur le côté misérabiliste de l’existence d’Hana. « Il faut bien réenchanter le monde », écrit l’auteure avec justesse.

Un court récit de vie dont la lecture est accessible à tous, simple et touchant, pour parler de ceux que la guerre a chassé de chez eux, et qui font ce qu’ils peuvent pour vivre ici et y éduquer leurs enfants, ainsi que du rôle rassembleur de l’art et de la culture dans notre monde.

 

 

 

Le Jour où tout a failli basculer

Le Jour où tout a failli basculer
Brigitte Smadja
Médium 2021

Sur chaque main qui se tend / J’écris ton nom / Laïcité

Par Michel Driol

En Valpaisie, il y a des Frotte-Oreilles, des Plumes-Jaunes, des Sur-un-Pied et des C’est-Selon. Chacun a sa manière de saluer la lune et le soleil, ses habitudes alimentaires. Mais de tout cela le narrateur, Raymond, n’a pas vraiment conscience car tout le monde vit ensemble en bonne harmonie, préparant la fête qui réunit tout le monde, Fête des Fleurs et de l’amour car on y va par deux. Raymond aimerait bien y aller avec Suzanne, mais n’ose pas le lui dire, et fait tout ce qu’il peut pour nager aussi bien qu’elle. Elle, en secret, fait tout ce qu’elle peut pour escalader aussi bien que Raymond. C’est alors qu’arrive le cousin de Suzanne, un Sur-un-Pied du Pôle, dont l’autorité, les connaissances, et le respect des règles risquent d’entrainer la Valpaisie dans une autre façon de vivre… et de menacer l’amour naissance de Suzanne et de Raymond.

Sans que les mots laïcité ou religion ne soient écrits, c’est bien de cela qu’il est question dans ce roman. La Valpaisie y apparait comme un pays calme, apaisé, où les uns et les autres peuvent vivre en bonne intelligence, quels que soient leurs rites ou coutumes. On y accueille volontiers l’étranger, on s’y entraide. C’est ce que montre la première partie du roman, peut-être un peu longue, consacrée à la naissance de la relation entre Raymond et Suzanne. Peut-être faut-il ce temps là pour convaincre les lecteurs que les peuples heureux n’ont pas d’histoires autres que ce que l’amour fait faire aux uns et aux autres… Les choses changent avec l’arrivée du cousin, véritable intégriste venu d’un autre pays, qui a réponse à tout, et exige une espèce de pureté dans le respect des traditions, des rituels, des interdits vestimentaires, alimentaires. Charismatique, il entreprend de transformer la Valpaisie, convainquant chacun de respecter les rites de sa « caste » interdisant à tout va les sports, les loisirs. C’est là l’une des forces de ce roman d’éviter de parler des croyances pour ne parler que de leurs manifestations extérieures, en particulier dans les interdits et les obligations qui prennent le pas sur tout le reste. Pour le cousin du Pôle, rien n’est pire que les C’est-Selon, qui n’ont pas de doctrine bien définie. Intéressant de voir aussi comment la venue d’un tel personnage auréolé de prestige transforme les mentalités, conduisant chacun à venir le voir pour l’interroger, et s’apprêtant aussi à suivre ses avis, comme s’il apportait quelque chose de plus à la façon de vivre. Reste que l’enjeu est bien la Fête des Fleurs et ce qu’elle symbolise. Est-il loisible de s’y rendre, de se fondre dans cette fête et d’y perdre son identité ? Le titre le dit bien : tout a failli basculer dans un autre modèle de société où, au nom d’on ne sait quelle pureté, convivialité et sens de la fête collective deviennent impossibles et impensables.

C’est donc un roman qui parle de ce qui nous menace et de la fragilité de ce que l’on appelle le « vivre ensemble ». Avec intelligence, le récit effectue le pas de côté de la fiction non pas tant pour montrer l’absurde des rites – et l’auteure pourtant donne libre cours à son imaginaire et à sa fantaisie pour les décrire – que la place qu’ils devraient occuper. Comment faire en sorte qu’ils ne prennent pas le pas sur le désir de faire société et de se retrouver dans des moments collectifs, comme cette Fête des Fleurs. Il conduit le lecteur à s’interroger sur les valeurs, leur hiérarchie,  le lien entre société et communautés, mais aussi sur les notions de pur et d’impur. Il invite aussi à résister aux fanatismes qui fracturent la société, à préférer ce qui rassemble à ce qui divise.

Un roman salutaire dont on ne saurait que trop recommander la lecture aujourd’hui !

Le Clown masqué

Le Clown masqué
Rozenn Desbordes
Editions courtes et longues 2022

Pour vivre heureux, vivons cachés ?

Par Michel Driol

Atteinte d’une rare maladie, Zélie voit son visage s’enlaidir de jour en jour, au point que sa propre famille l’a abandonnée, et que ses amies se détournent d’elle. Petite fille solitaire, rejetée et bannie de tous, elle découvre un jour dans une gare abandonnée une valise contenant un costume de clown, avec masque et perruque. Après l’avoir essayé, elle monte un premier numéro qu’elle va jouer à la gare voisine. Puis va animer la fête de l’école, et se rend de plus en plus souvent au parc où se retrouvent tous les enfants, ravis de jouer avec ce clown si inventif. Jusqu’au jour où le masque tombe par hasard, et où Zélie se retrouve encore plus ostracisée qu’avant. Heureusement, un petit cirque passait par là, dans lequel tous les artistes, qui ont une particularité physique, acceptent Zélie telle qu’elle est et lui promettent un bel avenir de clown.

Epousant au plus près le point de vue de Zélie, le roman plonge le lecteur dans les sentiments d’une petite fille de neuf ans que personne ne protège ou aime, mais qui aime tout le monde et n’a qu’un souhait, celui d’être acceptée par les autres. Le roman expose la cruauté ordinaire des adultes et des enfants, prompts à se détourner de ce qui est différent, ou leur fait peur. Cette violence est particulièrement bien montrée, avec ses répercutions psychologiques au travers du vécu d’un personnage attachant qui hésite, exprime son désarroi. SI le costume du clown masque celle qui le porte, il révèle aussi, comme un miroir, les réactions du public. Tout n’est-il qu’affaire d’apparence ? C’est ce que semble montrer le roman, qui met l’accent sur l’incapacité des habitants du village à s’intéresser aux sentiments, aux émotions, à la personnalité de Zélie pour ne s’en tenir qu’au rejet de la fillette et à l’acceptation du clown qui leur procure du plaisir dans sa maladresse, sa coquetterie, sa façon d’exagérer des traits de comportement. Si Zélie s’en tire, c’est grâce à son imagination, mais aussi à son amour des autres. Car il faut aimer les autres pour accepter de se mettre en danger, et de les faire rire. C’est ce que révèle à Zélie le clown du cirque qui l’accepte, dans une belle théorie du clown. Plus fondamentalement, le roman invite à s’interroger sur la place de Zélie : n’est-elle que parmi ceux qui vivent en marge, des circassiens tous différents, marginaux allant de ville en ville, ou dans la cité ? Jusqu’à quel point sommes-nous prêts à accepter ceux qui sont différents, et à nous enrichir de leurs différences ? Ce sont ces questions que le roman laisse à méditer au lecteur, sans y apporter de réponse.

Un roman juste et touchant, drôle et plein de sérieux, pour dire à hauteur d’enfant le poids du jugement des autres et de l’apparence, et inciter à accepter l’autre dans ses multiples différences..

Sombre

Sombre
Patrice Favaro
Le calicot 2022

Ce qui reste de l’enfance

Par Michel Driol

Le narrateur vit avec ses grands-parents dans une ville du sud de la France. Il prend des cours d’orthographe avec une jeune étudiante. Un jour, il est la cible d’un pédophile au scooter jaune. Apeuré, pour se défendre, il récupère le révolver de ses grands-parents, en parle à un de ses copains qui l’incite à aller, avec lui, attaquer quelques homosexuels. Puis le copain, qui garde le révolver, attaque un commerce… Quelques années plus tard, écrivain, il revient sur les lieux de son enfance.

Le narrateur donne toujours un nom aux gens qu’il rencontre. Sombre, c’est lui, la Ridée et le Trembloteur ses grands-parents… Des surnoms qui disent en fait la vérité profonde de ceux qu’il croise. Victime du divorce de ses parents, il se souvient des jours heureux, se dédouble parfois : je et il. Deux rencontres le marquent : celle de Clara l’étudiante, comme un premier amour inavoué, celle de Flamme, l’homosexuel, qui trouve les mots pour lui parler et le faire progresser. Grandir  sans ses parents, pris dans une ville sans intérêt, solitaire, quand on est Sombre, mais qu’on va aller vers la lumière et la reconnaissance finale de l’écrivain, voilà le parcours que propose dans une écriture dépouillée et expressive ce petit roman, plus complexe qu’il n’y parait à premier regard. Complexité des thèmes qu’il aborde : solitude de l’adolescence, l’enfant victime d’un sadique, des préjugés du copain, confronté à l’homosexualité, à d’autres différences. Complexité de l’écriture, en particulier dans les incipits des chapitres, phrases courtes, groupes nominaux, allant à l’essentiel. Complexité du regard de l’adolescent sur le monde, marqué en particulier par les surnoms sans complaisance qu’il donne à son entourage.  Complexité du temps qui passe, qui évoque aussi bien le passé glorieux de docker du grand père que la réussite du héros dans un domaine où on ne l’attendait pas. Le dernier chapitre, en particulier, après une belle ellipse, le conduit à décrire ce qui a changé dans cette ville du sud en quelques années.

Un beau roman dans lequel nombre d’adolescents, solitaires, mal dans leur peau, sombres eux aussi, dans des familles désaccordées, se reconnaitront, pour les inciter à réfléchir et leur donner l’espoir de la lumière à venir.

Les Longueurs

Les Longueurs
Claire Castillon
Gallimard Scripto 2022

Qui ne sait que ces loups doucereux / De tous les loups sont les plus dangereux.

Par Michel Driol

Depuis qu’elle a sept ans, que son père est parti aux Etats-Unis, Alice est sous l’emprise de Mondjo, un ami de sa mère. Il s’occupe d’elle, et, moniteur d’escalade, la fait participer à de nombreuses compétitions, avec l’assentiment de sa mère. Mais Mondjo est surtout un pédophile et un beau parleur séduisant, aux nombreuses conquêtes féminines, qui abuse d’Alice à laquelle il promet mariage et dont elle tombe amoureuse. Jusqu’au jour où Mondjo et sa mère veulent vivre ensemble.

On est tout au long du roman dans la tête d’Alice, la narratrice, qui se raconte sans faux-fuyants. On ne reviendra pas sur le côté psychologique et réaliste du roman : en postface, Béatrice Gal, psychiatre, atteste de la similitude entre ce qui est raconté et les situations cliniques qu’elle a connues. On dira en revanche tout l’intérêt qu’on y a trouvé, en tant que lecteur, dans la narration de la confusion mentale et, paradoxalement, de la logique absolue dans laquelle se retrouve enfermée l’héroïne. Elle est follement amoureuse de Mondjo, devient jalouse de sa mère. Tout cela est le résultat de la savante manipulation mentale effectuée par Mondjo, sont le lecteur perçoit la perversité que l’héroïne ne voit pas. Il lui ment, la subjugue, profite de son ascendant sur elle pour l’obliger à taire leur relation avec des arguments à la fois cruels et faux, mais auxquels elle croit.  On la voit donc mal à l’aise, et petit à petit rompre avec ses amies, avoir du mal à se situer dans une relation amoureuse avec les ados de son âge, et même couper les ponts avec son père.

Ce roman est écrit dans une langue à la fois crue et imagée, grâce à l’utilisation constante du point de vue d’Alice. C’est là sa force : on est dans la tête et dans la parole d’une enfant, d’une ado. Pas de description de scène que le lecteur pourrait trouver complaisante et malsaine : l’écriture sait être métaphorique, utiliser des néologismes enfantins pour suggérer plutôt que décrire les mauvais traitements que Mondjo fait subir à l’héroïne. La structure narrative, qui fait alterner les scènes de souvenirs (à 7 ans, à 8 ans…) et le récit de ce qui va conduire l’héroïne à parler – le fil narratif du présent – rend aussi compte de la complexité des sentiments éprouvés par Alice et la façon dont sa relation avec Mondjo évolue.

Bien sûr, on s’en doute dès le début, le récit ne peut se terminer que par la dénonciation de Mondjo. Il y a là à la fois ressort narratif puissant (le lecteur se demandant comment cela va advenir) et comme une leçon à destination de tous les adolescents car c’est à une amie de son âge – et non à sa mère, ou au personnel du collège – qu’elle va se dire, et cette amie aura le tact et la patience de l’écouter, de ne pas la brusquer, de lui laisser la liberté d’aller au bout de sa démarche.

Sur un sujet difficile, un roman sans complaisance qui utilise au mieux les ressources de la littérature et dont on ne saurait que trop conseiller la lecture pour aider à prévenir les agressions sexuelles et pour mieux comprendre ce qui se passe dans la tête des enfants victimes d’actes pédophiles.

 

L’Enquête à paillettes

L’Enquête à paillettes
Rémi Giordano
Thierry Magnier – Petite poche 2022

Du déguisement considéré comme un des beaux-arts…

Par Michel Driol

Les parents de Valentin ont divorcé, parce que son père s’est aperçu qu’il aimait les garçons, mais ils vivent en bonne intelligence de part et d’autre de la même rue. Lors d’une fête chez son père, Valentin croit apercevoir une fée, qui s’enfuit en laissant un peu de paillettes au sol et sa baguette magique. Cela suffit pour que Valentin, avec l’aide d’un de ses copains, se mette sur la trace de cette fée… et découvre alors son père sous un autre aspect, complètement épanoui.

Ce court roman aborde la question de l’homosexualité masculine et du transformisme à hauteur d’enfant qui n’a aucun préjugé. Valentin accepte les préférences sexuelles de son père, ainsi que sa transformation en fée sur la scène d’un cabaret. Il est heureux de voir son père heureux.  Ecrit avec beaucoup d’allant, narré par Valentin, qui se prétend esprit scientifique et entend donc conduire une enquête rigoureuse, ce roman montre que même les adultes peuvent aller à la poursuite de leurs rêves, opposant ainsi esprit géométrique (caractéristique des parents au début) et fantaisie poétique la plus totale qui transfigure le père à la fin. C’est un beau texte sur l’acceptation des autres tels qu’ils sont, un texte qui utilise les armes de l’humour de son narrateur pour parler des autres et de lui-même pour célébrer la quête d’identité et le sens de la fête. On notera une fois de plus que ces petits textes de la collection Petite poche n’hésitent pas à aborder des réalités  très contemporaines, parfois de l’ordre du tabou, avec une infinie délicatesse et sans aucune volonté de choquer, mais plutôt de faire comprendre et accepter que l’on puisse être tous différents par nos gouts, nos tenues, nos orientations sexuelles, notre mode de vie.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, qui aborde avec tact et ouverture d’esprit la question du divorce, du genre, de l’homosexualité, du transformisme… et de l’amour entre un père et son fils au travers de personnages bien dessinés, sympathiques et positifs.