Pitié, Juliette ! / Allez, Churros !

Pitié, Juliette ! / Allez, Churros !
Tristan Koëgel/ Raphaël Frier
Rouergue (boomerang), 2021

Point de vue animal, point de vue enfantin

Par Anne-Marie Mercier

Churros est un cochon d’Inde ; c’est son point de vue que l’on entend dans une moitié de ce livre (celui-ci fonctionne comme tous ceux de la collection boomerang, mettant chaque texte en vis-à-vis avec un autre). Il se sent vieux et fatigué ; sa « maîtresse » l’exaspère et les amies de celle-ci tout autant, sinon plus. Les situations dans lesquelles Juliette le met (tentative de reproduction, concours de beauté…) sont autant d’épreuves, cauchemardesques pour lui et très drôles pour le lecteur; Churros s’en sort de manière inattendue. Ce tout petit récit est plein de rebondissements et à en plus le mérite de finir bien.
Le point de vue de Juliette est bien différent : loin d’être, comme le croit Churros, en adoration devant son hamster bougon, elle se sert de lui, aussi bien pour tenter de combler sa frustration de ne pas avoir pu convaincre ses parents de l’inscrire à des cours d’équitation que pour entrer en relation de compétition avec d’autres filles. Et si tout finit bien, ce n’est pas de tout pour le motif que croit deviner Churros.
C’est drôle, surprenant, bien raconté (la « voix » du vieux hamster est très réussie, de même que celle de la pauvre Juliette) ; c’est aussi truffé d’exemples de malentendus entre gens qui ne se veulent que du bien, que ce soit entre les parents, entre eux et leur enfant, entre enfants et animaux…
Quant à ceux qui ne sont pas si gentils (copine pimbêche, jeune femelle cochon d’Inde prétentieuse… et même parfois Churros lui-même quand on l’énerve), ils sont joliment ridicules.
Cela fait beaucoup de belles petites choses pour un petit livre, et d’autres, pas si petites, à méditer : le traitement des animaux de compagnie, les relations de compétition entre amis, et la difficulté pour les parents de satisfaire les désirs de leurs enfants.

Les amoureux de Houri-Kouri

Les amoureux de Houri-Kouri
Nathalie et Yves-Marie Clément
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Le cercle rouge

Par Michel Driol

Il y a Nourh, qui vivait il y a 300000 ans. Elle assiste à une éruption volcanique qui détruit son clan, puis rencontre Dhib, d’une autre race humaine, avec laquelle elle fonde une famille. Il y a Aya, une jeune Ivoirienne, archéologue, préhistorienne, qui doit aller au Mali sur un chantier de fouilles nouvellement découvert, que doit explorer son professeur parisien. Il y a Oscar, un vieil homme du Burkina, qui doit rembourser la tontine qui lui a permis d’acheter des chèvres que le climat a tuées. Il y a enfin Kim, une orpheline malienne, enrôlée par un groupe islamiste armé. Et tout au long de la lecture, le lecteur se demande quand et comment ces protagonistes vont se retrouver. « Quand des hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et Ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inexorablement, Ils seront réunis dans le cercle rouge. » (Citation qui précède le Cercle rouge de Melville). Ce dispositif narratif ingénieux est tout à fait en lien avec le propos des deux auteurs.

En effet, écrit à quatre mains par Nathalie et Yves-Marie Clément, ce roman est entièrement tendu vers ce qui nous réunit, ou devrait nous réunir, quand tant de choses nous séparent.  Ce sont d’abord des personnages singuliers, bien typés et caractérisés, qui représentent, chacun à leur façon, un aspect et une génération de l’Afrique contemporaine. Aya, jeune femme instruite, « noire et fière de sa couleur », Oscar, incarnation d’une sagesse, de coutumes et de tournures orales traditionnelles, Kim enfin, enfant soldat victime de la vie, obligée de survivre dans un monde devenu hostile. Trois voix singulières qui prennent la parole, tour à tour, pour raconter leur propre histoire. C’est cette polyphonie qui permet de mieux saisir ce qui fait l’originalité de chacun des personnages, qui incarnent à la fois un destin individuel mais aussi une vision du monde particulière. A ces trois voix s’ajoute le récit – à la 3ème personne – de Nourh et Dhib, récit qui tient compte des plus récentes découvertes en matière de paléoanthropologie. C’est un récit qui accorde une grande importance à l’Afrique, on le voit (l’un des personnages ne dit-il pas avec un certain humour, que l’homme de Cro-Magnon devait être noir…), à la fois l’Afrique comme berceau de l’humanité, mais aussi l’Afrique contemporaine, avec ses problématiques spécifiques, mais aussi avec l’espoir de l’éducation et de la fraternité qui éclairent la fin de l’ouvrage. Ce n’est pas un hasard non plus si 3 des personnages principaux sont des femmes, façon de dire leur rôle à la fois dans les sociétés préhistoriques, plus matriarcales qu’on ne le pense habituellement, mais aussi dans le monde contemporain. Ainsi le personnage du journaliste, Célestin, ne se voit pas doté d’une voix particulière.

Un roman qui s’inscrit à la fois dans la lignée des grands romans sur la préhistoire (La Guerre du feu), un roman qui se permet un clin d’œil à Quasimodo et à Esméralda, mais surtout un roman pour apprendre à faire société, bien sûr, un roman pour aller vers l’Autre, quelles que soient les cultures, les idéologies, un roman passionnant qui invite et incite au métissage.

 

Là-bas

Là-bas
Gérard Moncomble – Zad
Utopique 2021

Un voyage immobile

Par Michel Driol

Dans une brocante, Max vend à un drôle de bonhomme un masque africain qu’a rapporté du pays son oncle. Il revoit ce masque dans la vitrine d’un coiffeur pour homme, avec lequel il va sympathiser. Ce dernier, homme solitaire, ne parle que d’Afrique, alors que, visiblement, il n’y a sans doute jamais mis les pieds. De là nait une relation improbable entre un vieil homme et un petit Africain, qui n’a jamais mis les pieds en Afrique non plus…

C’est d’abord le récit d’une amitié entre deux personnages attachants d’âges et de cultures différentes. L’un est un coiffeur traditionnel pour hommes, qui a sa vie derrière lui, et semble trainer sa solitude – à l’image de son salon désert. L’autre est fils d’Africains, relié au pays son oncle qui voyage, pris entre deux cultures, entre ici et là-bas. Mais, au-delà de cette amitié et de la façon dont la famille africaine va, en quelque sorte, faire une place et adopter le coiffeur, le récit met le récit en abyme.  En effet, il  met en scène deux personnages qui se racontent des histoires, autour d’une passion commune pour là-bas, une Afrique fantasmée. Si celle-ci est le lieu d’origine des parents pour l’enfant, lieu qu’il n’a jamais vu faute d’avoir les moyens d’y aller, que représente ce continent pour le vieil homme qui semble s’y inventer les souvenirs d’une autre vie ? Le récit laisse le lecteur échafauder ses propres hypothèses. L’Afrique devient alors, dans leurs discours, un lieu magique, fabuleux, peuplé d’animaux étranges : leur Afrique, érigée au rang de mythe, à laquelle eux deux semblent croire, comme un lecteur « croit » une fiction.

Zad illustre ce récit en donnant vie à ces deux étranges personnages, souvent saisis dans des décors qui leur donnent toute leur humanité, dans une palette colorée et sensible.

Une histoire à la fois émouvante et pleine d’humour, sur une relation à la fois intercontinentale et intergénérationnelle, pour évoquer les liens qui nous unissent.

La plus belle de toutes

La plus belle de toutes
Rachel Corenblit
Rouergue 2018

La téléréalité mise à nu

Par Michel Driol

La plus belle de toutes, c’est le nom d’une émission de téléréalité dans laquelle s’affrontent six candidates de 16 ans pour obtenir le titre. Chaque jour, les producteurs ont imaginé un scénario pour faire monter les rivalités entre filles, les ridiculiser, ou les magnifier. Sauf que tout ne se passe pas comme prévu…

Rachel Corenblid propose ici un roman très polyphonique, donnant la parole au présentateur, aux candidates, aux producteurs, aux assistants, pour démonter et exposer les mécanismes sur lesquels reposent les émissions de téléréalité, leur façon de construire des images et de montrer des personnages qui n’ont rien à voir avec les personnes réelles. On retrouvera ainsi un présentateur vedette, dont la copie conforme sévit toujours à la télévision. Dans ses petites phrases, ses tics de langage, il sera facile à reconnaitre. Chacune des candidates est la voix d’un chapitre. Ce sont sans doute les passages les plus émouvants du texte, où l’autrice montre le décalage entre la personnalité, les motivations des candidates, somme toutes des filles sensées et ordinaires (sans que ce mot ait quoi que soit de péjoratif) et dont le montage, les propos du présentateur, font des stéréotypes à mille lieues de ce qu’elles sont réellement : la princesse, la rebelle, la magnifique… C’est aussi ce personnage de Chocolatine, animatrice manipulatrice de l’émission, dont le grand talent est de monter les filles les unes contre les autres, alors qu’elle avoue simplement ne rien savoir faire d’autre.

Malgré la scénarisation programmée, l’émission ne se déroule pas comme prévu, et les candidates vont retrouver le sens de l’union, une certaine solidarité, et refuser de jouer le jeu qu’on entend qu’elles jouent, prouvant qu’il est possible de se révolter contre le mensonge, les faux semblants, les sentiments truqués. On ne révèlera pas ici la fin du roman, inattendue, qui ne laissera pas les lecteurs indifférents et leur donnera matière à réfléchir et à s’interroger.

Un roman où l’autrice met tout son talent à démonter les mécanismes de la téléréalité, non sans humour, et souvent avec brio.

Comment chasser les zombis de mon lit ?

Comment chasser les zombis de mon lit ?
Béatrice Fontanel – Loïc Froissart
Seuil Jeunesse 2021

Méfiez-vous des écrans !

Par Michel Driol

Le narrateur vit seul avec sa mère depuis le divorce de ses parents. Lorsqu’il récupère une télé pour la mettre dans sa chambre,  il y passe toutes ses soirées, devient accro aux jeux, aux émissions de télé-réalité et aux films. Par ailleurs, il adore les jeux vidéos… Jusqu’au jour où ses parents s’aperçoivent qu’il a décidé de passer une nuit avec un copain dans un club de jeux en ligne, et jusqu’au jour où une panne de courant lui permet de découvrir autre chose que les écrans.

Béatrice Fontanel propose ici un texte plein d’humour sur les dangers des écrans pour les jeunes enfants. L’humour vient pour partie du traitement du lexique : émissions et marques de produits alimentaires prennent des noms légèrement transformés, mais tellement plus évocateurs ! Il vient aussi de la position du narrateur, à la fois conscient de certaines choses (la dépression de sa mère, infirmière, depuis le divorce, ses rapports complexes à la nourriture), et complètement inconscient du danger que lui font courir les écrans et de ce qu’ils véhiculent. Tout est raconté à hauteur d’enfant, avec une certaine naïveté et des notations amusantes relatives aux rapports avec le collège, avec les camarades de classe et avec les adultes. Les illustrations, très colorées, ont aussi quelques traits naïfs et enfantins qui s’accordent parfaitement avec l’esprit du texte.

Sans moraliser, sans culpabiliser non plus les parents, ce petit roman aborde l’un des problèmes des enfants et jeunes ados d’aujourd’hui dans leurs rapports aux écrans, et propose des solutions. Reste à chacun à trouver le déclic pour les mettre en œuvre  en fonction de sa propre sensibilité pour aller sainement vers les autres.

Souvenirs de Marnie

Souvenirs de Marnie
Joan G. Robinson
Traduit (anglais) par Patricia Barbe-Girault
Monsieur Toussaint Louverture, 2021

Mémoire vive

Par Anne-Marie Mercier

Ce  roman célèbre dans le domaine anglais, paru en 1967 mais inédit jusque-là en français, est connu néanmoins du public français grâce à l’adaptation réalisée en 2014 par le Studio Ghibli. C’est, dit-on, un des livres favoris de Hayao Miyazaki. Rien d’étonnant à cela, à condition de lire le roman jusqu’au bout : la première partie, très classique, semble ne pas correspondre à l’atmosphère étrange et teintée de fantastique de ses films. Mais la seconde, la seconde… tient bien des promesses. C’est aussi un livre impossible à résumer car on risquerait de dévoiler tous ses aspects qui ne se montrent que les uns après les autres.
Au début, Anne, orpheline placée dans une famille d’accueil, se sent abandonnée par ceux qui sont morts en la laissant seule (ses parents, dans un accident de voiture, puis sa grand-mère qui l’avait recueillie) et se sent un peu responsable de cet abandon : autant dire que du côté de la confiance et de l’estime de soi elle est mal dotée. Elle est aussi incapable de voir les signes d’amour de sa famille d’accueil, s’obstinant dans l’idée que celle-ci s’occupe d’elle contre un salaire, donc uniquement par intérêt.
Elle passe quelques semaines chez un couple amie de cette famille, dans une maison située vers les dunes et les plages. Les paysages, la solitude, les légendes l’attirent, jusqu’au jour où une grande maison qu’elle croyait abandonnée s’anime et que surgit une petite fille de son âge, Marnie… Marnie apparait et disparait, fait des choses étranges, a des peurs étranges… Petite fille réelle, amie imaginaire? Est-elle folle ou née de la folie d’Anne ? on ne le saura que peu à peu, chaque mystère dévoilé en révélant d’autres. C’est un livre magnifique et sensible.
Marnie, sous toutes ses facettes est un personnage que l’on n’oublie pas et qui donne envie d’aller rêver vers les dunes aux lecteurs de tous âges.

Notre feu

Notre feu
Alexandre Chardin
Rageot 2021

Un été, entre adolescence et âge adulte…

Par Michel Driol

A 17 ans, Colin est un athlète accompli. Il sort avec Luce, mais leur première relation sexuelle s’avère un fiasco pour lui. Il décide de rompre avec elle et part 3 semaines avec ses parents et son jeune frère sur une ile. Il y fait la connaissance d’Ada, qui a 20 ans, et de Tristan, un homme étrange, qui vit seul dans un phare, relève ses casiers de crevettes, et de homards, et semble en vouloir à la terre entière, et en particulier au maire. Eveil du désir et découverte de la sexualité, fin de l’adolescence et entrée dans l’âge adulte vont se conjuguer pour Colin cet été-là.

Alexandre Chardin propose ici un vrai roman d’initiation, celle de Colin, qui passe du cocon familial à la découverte d’un univers adulte, fait d’amour certes, mais aussi de relations complexes avec la vie. Colin est le fils ainé d’une famille aimante. Il a un frère plus jeune, avec lequel les relations ne sont pas toujours simples. Ces trois semaines-là sont pour lui la découverte de la sexualité et du désir avec  Ada, plus âgée et plus mure que lui, qui sera sa véritable initiatrice. C’est aussi la découverte de ce personnage étonnant qu’est Tristan : un ancien bourlingueur, marginal, bourru, que l’on sent à la fois fort et brisé par la vie, qui se prend d’affection pour lui et son plus jeune frère qu’il initie à la mer. Quelque part, c’est ici paradoxalement le roman de la sortie du cocon familial, des routines (Colin est un athlète accompli) sur une ile, lieu clos par excellence, pour découvrir la complexité des relations humaines et de la vie. Découverte de la sexualité, découverte d’un marginal attachant qui cache ses failles sous une apparence bourrue, dans une famille aimante, le tout sur une ile, lieu clos par excellence qui renvoie les personnages à eux-mêmes et ne leur permet pas de s’évader.

L’écriture d’Alexandre Chardin est à la fois pudique et sensuelle pour évoquer la découverte des relations sexuelles de son personnage principal. Il signe ici une éducation sentimentale, celle d’un personnage attachant, narrateur touchant et sympathique, soumis aux diktats du  monde contemporain (performance, plaisir, réseaux sociaux), qui reconnait aussi bien ses échecs que ses succès, et découvre en un été la complexité du monde des adultes dans lequel il s’apprête à rentrer. On ne révélera pas ici, bien sûr, le beau final du livre. On en dira simplement qu’il est à la hauteur du roman et marque vraiment pour son héros l’entrée dans l’âge d’homme, la fidélité à l’amitié, la sortie du cocon familial, la première vraie prise de responsabilité. On ne révélera pas non plus comment le titre du livre, polysémique, aux antipodes de l’univers maritime qui le baigne, résonne avec de nombreux passages.

Un roman qui montre aussi l’ouverture de la littérature jeunesse soumise à la loi de 1949 à des préoccupations et des thématiques qui touchent les adolescents d’aujourd’hui – trop soumis aux injonctions des réseaux sociaux, au culte de la performance dans tous les domaines, à la pornographie sur internet, au culte de la performance – pour leur parler, sans crudité, mais sans pudibonderie non plus, de l’éveil du désir et des relations amoureuses et humaines, dans leur complexité.

Le Château des Papayes

Le Château des Papayes
Sara Pennypacker
Gallimard Jeunesse 2021

Un été dans le monde réel

Par Michel Driol

Lorsque Grand Manitou, sa grand-mère, tombe, et doit aller à l’hôpital, Ware doit passer l’été au centre aéré. Garçon rêveur, différent, il fait semblant d’y aller et trouve, dans un terrain vague, une fillette de son âge, Jolène, qui fait pousser des papayes près d’une église démolie. Ware entreprend de l’aider, mais le terrain va être mis en vente. Arrive Ashley, fille d’un conseiller municipal, qui ne veut pas que le sol reste bitumé car les grues le prendront pour de l’eau et s’y casseront les pattes. Ware et Jolène entreprennent alors de transformer l’espace bitumé en douves emplies d’eau. Mais qui achètera le terrain ? Un promoteur pour y construire un centre commercial ? Ou la mairie pour agrandir le centre aéré ?

Situé en Floride, le roman est fortement inscrit dans une culture et une approche très américaine du monde : Ware, le personnage principal, s’interroge sur sa propre normalité. Est-il asocial ? Il semble dans son monde qu’il transforme, et perçoit à sa façon, et devrait aller au centre aéré pour s’y socialiser, faire des rencontres enrichissantes. Enfant de la classe moyenne, ses parents font de nombreuses heures supplémentaires pour acheter leur maison. Ses problèmes semblent bien superficiels au regard de ceux de Jolène, dont la mère l’a abandonnée à sa tante, portée sur la bouteille. La fillette est bien plus mure que Ware, lui reproche de vivre dans un monde de Bisounours, et pense que le monde réel est noir, cruel, injuste et sans espoir. C’est sans doute là l’un des intérêts majeurs de ce roman, l’opposition entre deux visions du monde, celle de Ware, rêveur, sans doute destiné, d’après son oncle (dans le milieu du cinéma), à devenir artiste, et celle très désespérée de Jolène qui fait pousser ses papayers pour tenter de gagner un peu d’argent. Sa vision désespérée est sans doute plus proche de la réalité que celle de Ware et permet ainsi à l’autrice une réelle critique du mode de vie américain : l’ancienne église deviendra sans doute un centre commercial, temple de la consommation et de la pollution. Si Ware se prend pour un chevalier servant, défenseur des nobles causes, il y a aussi Ashley, qui, par ses contacts avec les défenseurs des oiseaux, avec la municipalité par son père, semble incarner une sorte de pouvoir fragile et limité, à la fois politique et écologiste. Deux autres personnages d’adultes sont intéressants : Grand-Manitou, la grand-mère, et le serveur du bar, deux personnages qui sont réellement à l’écoute des autres, et tentent de résoudre leurs problèmes autant – sinon mieux – que la mère de Ware, directrice du centre d’action sociale. Le roman, qui s’inscrit sur une durée brève, un été, dans quelques lieux bien définis (le terrain vague, un bar, la maison de Ware, le centre de rééducation) s’apparente aux romans d’initiation : Ware s’y découvre, y découvre ses potentiels, retrouve l’estime de lui-même, s’avère altruiste et fortement changé par rapport à sa propre image au début du roman, grâce à sa découverte d’un autre monde, d’un autre univers que celui de ses propres rêves.

Entre rêves, utopies, monde réel (c’est le titre original anglais), rôle de l’art et rapports inter individuels, ce roman plein de douceur et de sensibilité parle de l’Amérique contemporaine, mais trouvera aussi des échos chez les lectrices et lecteurs français qui s’attacheront à ces personnages à la fois lointains, différents, et proches par leurs aspirations.

Broadway limited – Tome 2 Un Shim sham avec Fred Astaire

Broadway limited – Tome 2 Un Shim sham avec Fred Astaire
Malika Ferdjoukh
Ecole des loisirs 2021

Un hiver à New York

Par Michel Driol

Comme dans le tome 1, on retrouve le cadre, la désuète pension Giboulée, et ses pensionnaires. Nous  sommes en janvier 1949, et le français Jocelyn, Page, Hadley, Manhattan, Chic et Etichika vivent, entre petits boulots de liftier ou de taxi girl et leurs rêves de gloire et de célébrité dans ce New York où tout semble possible.

Tout comme dans le tome 1, Malika Ferdjoukh propose un roman choral dans lequel tous les personnages, qui ont globalement le même âge, tentent de conjuguer leurs amours et leurs aspirations, sans grand succès. Tous et toutes fréquentent les gens célèbres, ou en passe de le devenir. A côté d’Elia Kazan, on croise le jeune Paul (Newman) ou un Marlon Brando à l’accent trainant. De riches héritiers aussi. Des personnages louches comme ce vendeur de couteaux qui séduit la servante de Giboulée, mais lui pose de nombreuses questions sur les pensionnaires. Est-il un agent du FBI ? L’Amérique de 1949 dépeinte par l’autrice est celle de la chasse aux sorcières, de la lutte contre les communistes qui n’épargne personne, mais aussi celle où règne un antisémitisme farouche. C’est une Amérique où les riches côtoient les pauvres, dans les mêmes lieux, mais de part et d’autre du comptoir d’un vestiaire. Pourtant, comme dans les plus pures comédies, en particulier musicales, de l’époque qui inspirent toujours l’autrice, Hadley finira par danser à nouveau avec Fred Astaire. Et c’est sans doute là l’un des plus grands charmes de cette série, la rencontre des personnages romanesques avec les actrices, acteurs, et chanteurs réels que l’on prend plaisir à reconnaitre : Billie Holiday, interdite de chanter dans les cabarets à l’époque, le jeune Woody Allen et bien d’autres. C’est sans compter avec les escapades hors de New York, pour une tournée théâtrale à Cuba, dans le Vermont enneigé ou dans le passé, toujours à bord du Broadway Limited, pour mieux connaitre l’histoire d’une des deux sœurs qui tiennent la pension Giboulée. Roman optimiste, même si encore rien n’est joué, à l’image de nombreuses comédies américaines, roman plein de la fougue de la jeunesse, roman où se jouent les espoirs de toutes ces jeunes filles, à la fois semblables et différentes, et de ce drôle de frenchie from Paree qui écrit des lettres si touchantes à sa sœur… Les destins s’entrecroise et le roman suit les personnages soirée après soirée, jour après jour, les montrant parallèlement dans un restaurant, un night club, une salle de théâtre, un plateau de télévision dans un montage simultanéiste assez époustouflant.

A suivre, bien sûr…

 

Le Château des papayes

Le Château des papayes
Sara Pennypacker
Traduit (anglais, USA) par Faustina Fiore
Gallimard jeunesse, 2020

Faire société

Par Anne-Marie Mercier

Ce roman est un beau cadeau pour tous les enfants mal dans leur peau, mal en société, décalés par rapport aux attentes de leurs parents, solitaires, rêveurs, un peu potelés et allergiques aux collectivités d’enfants. Au début du roman, Ware dont on vient de lire le portrait est en vacances chez sa grand-mère, et c’est du fond de sa piscine où il rêve qu’il assiste sans rien comprendre à l’arrivée des secouristes qui viennent pour elle, beau résumé de son attitude de retrait involontaire. La suite le montre chez ses parents, qui l’inscrivent à un centre de loisirs pour l’été, horreur absolue pour lui (la description des hurlements et des mouvements réglés des enfants, l’injonction à voir un projet de vie et à être positif, tout cela  est raconté avec un bel humour grinçant).
Très vite, il feint de s’y rendre chaque jour et se réfugie dans un terrain vague où s’active une fille de son âge, Jolène, qui a bien d’autres difficultés avec la vie, familiales, économiques et sociales. Elle y plante des papayers afin de récolter et vendre les fruits. Son organisation pour amender et irriguer le terrain, protéger les plants, réfléchir aux problèmes lorsqu’ils se présentent fait un beau contraste avec le comportement enfantin de Ware, d’abord tout occupé à se construire un château du moyen âge dans les ruines de l’église qui borde le terrain.
Mais progressivement les enfants s’apprivoisent l’un l’autre et Ware, tout doucement, évolue : c’est un autre enfant, beaucoup plus mûr que découvriront ses parents lorsqu’ils finiront par le voir vraiment, à la fin de l’été, un enfant qui restera non conforme, mais qui se sera affirmé dans sa posture et dans son regard : un futur artiste ? Entretemps, Ware et Jolène, aidés d’une jeune écologiste auront tenté de faire front contre un projet immobilier qui menace leur terrain. Et comme le dit Jolène, puisqu’on n’est pas dans le monde des Bisounours, ils échoueront, mais quand même pas sans quelques victoires.
C’est l’une des qualités de ce beau roman qui part de peu, et procède pas à pas, en chapitres très courts mais tous chargés de sens à l’intensité croissante : il montre que la littérature de jeunesse peut refuser le monde des Bisounours sans désespérer pour autant la jeunesse et sans lui mentir.