Le Poémier

Le Poémier
Donatienne Ranc – Jeanne Mentrel
Editions du Pourquoi Pas ?? 2026

Le pommier et l’enfant

Par Michel Driol

Hugo est interne dans un collège. Il a perdu sa mère, conteuse. Quant à son père, pilote de ligne, il est toujours entre deux avions. Enfant rêveur, Hugo est harcelé par les autres, et trouve refuge dans les branches du pommier de la cour, avec un chat roux.  Un pommier un peu particulier, puisqu’Hugo s’aperçoit qu’il grandit chaque fois qu’il lui dit un poème.  C’est décidé. Hugo va fuir ce collège où il souffre, grâce à la poésie et à ce pommier magique.

Donatienne Ranc signe ici un récit qui utilise le merveilleux pour dire les pouvoirs de la poésie dans une société qui bafoue ses idéaux, pourtant inscrits au fronton du collège : Liberté, égalité, fraternité. Car, s’il est bien question de poésie tant dans la finalité du récit que dans son écriture, dans sa façon de citer Baudelaire, Hugo ou Eluard (ou l’autrice elle-même), il y est aussi question d’enfance meurtrie, d’enfance en souffrance. Harcèlement scolaire, enseignants peu bienveillants, le collège présenté ici est loin d’être un lieu d’accueil, d’épanouissement où l’on apprend à grandir et à vivre ensemble. Les élèves y deviennent, au gré des métaphores, horde de lions bondissants ou gastéropodes morveux. Loin de ce collège lieu de souffrance, Hugo se réfugie dans la nature et dans la poésie. Dans la nature, c’est chez sa tante, en Savoie, entre castors, salamandre et pins. Un lieu de bienveillance avec cette tante qui lui parle de sa mère, dont il a hérité le gout des mots. Car Hugo écrit aussi un peu de poésie, connait assonances et allitérations non pas comme des contenus d’enseignement dépourvus de sens, mais comme façon d’assembler les mots avec jubilation. Car Hugo est un amoureux des mots, comme l’autrice.

Que peut la poésie aujourd’hui ? Les mots des poètes ont-ils encore un pouvoir dans un monde plein de dureté ? Il suffit, peut-être, d’abord de lire les poèmes cités dans ce recueil, et voir comment et en quoi ils font écho à ce que ressent et éprouve Hugo.  Demain, dès l’aube, de Victor Hugo, comme un écho disant la douleur du deuil, de la mort, et l’incitation au voyage. L’Albatros, de Baudelaire, comme un écho à l’ostracisme dont est victime, comme le poète, Hugo. Poèmes miroir, qui disent le réel avec d’autres mots que ceux de tous les jours. Liberté, Paul Eluard, et le titre seul suffit à dire ce besoin fondamental ressenti par Hugo, enfermé dans ce collège. Et enfin un texte écrit par Donatienne Ranc, présenté avec malice comme une comptine transmise par les femmes, de génération en génération, comptine d’endormissement, symbole du lien entre mère et enfant, musique du soir, partage de mots.  Poèmes qui disent l’émotion d’un instant et les grandes aspirations, poèmes qui donnent à entendre une autre langue que celle de tous les jours, les invectives, les propos banals.

On apprécie enfin que ce récit d’évasion – au sens propre et figuré – soit un récit ouvert sur deux fins possibles, toutes deux aussi optimistes l’une que l’autre. Deux destins possibles pour Hugo, l’un marqué par l’ici, le retour à la tante, à la Savoie, au connu, l’autre marqué par l’ailleurs, le voyage, l’exploration. A l’âge d’Hugo, loin des fiches d’orientation, tous les possibles restent ouverts, c’est, en tous cas, ce que dit cette double ouverture finale.

Bien sûr, la langue du roman est une langue particulièrement travaillée, langue de conteuse, avec sa rythmique, sa façon de jouer sur les énumérations, les phrases nominales, langue de poète aussi avec ses  allitérations, sa poésie des listes, comme autant de façons de dire le monde sans en rien omettre. Avec des teintes chaudes, automnales, une dominante de roux et d’oranger, les illustrations permettent aussi une évasion dans ce monde de l’arbre, dans cet élan vers le ciel, loin du quadrilatère représentant le collège prison.

Un court roman illustré pour dire à quel point  la nature et la poésie sont fondamentales pour aider les enfants à grandir, voire leur permettre de s’émanciper des contraintes trop lourdes  qui pèsent sur leur mode de vie.

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