Les papillons de Risha

Les papillons de Risha
Amarnath Hosany – Minji Lee-Diebold
HonFei 2018

Petite fille du silence

Par Michel Driol

Risha, une petite fille muette, part souvent dans son imaginaire pour échapper au monde où tout n’est que bruit désaccordé et solitude. Dans sa famille, on vit côte à côte, connecté à son ordinateur ou à son téléphone. Un jour une panne de courant oblige à s’éclairer à la bougie. Risha propose des ombres chinoises : une chenille qui devient papillon. Mais la magie est de courte durée car l’électricité revient, avant de s’éteindre, à nouveau. Cette fois ci, les doigts de mamans rejoignent ceux de Risha et la famille se reconstitue autour de ce moment de grâce et de poésie.

Son handicap, son mutisme, Risha le compense par une sensibilité et une présence au monde qui lui permettent de percevoir les harmonies ou disharmonies du monde : les bruits désaccordés de la cour de récréation ou de la rue et qui la conduisent à chercher ailleurs la beauté et l’harmonie, dans les nuages dont les formes évocatrices l’entrainent dans un imaginaire plus chaleureux et riche que la réalité. On voit dans cet album comme une métaphore de ce qu’est la création ou la poésie : une façon de faire naitre un autre univers pour réparer le monde.  Mais cet imaginaire vaut d’autant plus qu’il peut être partagé et devenir re-créateur du lien familial détruit par les technologies contemporaines de l’hyper connectivité qui tuent la vraie communication. Comment retrouver le plaisir de jouer ensemble, de façon gratuite, de s’émerveiller de choses simples, alors qu’il suffit pour cela de la flamme d’une bougie pour retrouver des ombres qui dansent sur les murs. La dernière image, dans ses teintes ocre, nous connecte avec les dessins sur les parois des grottes.

Les illustrations de Minji Lee-Diebold sont particulièrement expressives, qu’il s’agisse de montrer  les bruits ou l’agressivité qui entourent Risha ou de pénétrer dans son imaginaire – presque Chagallien. Les teintes chaudes et les couleurs explosent dans la page, de façon magique, et expriment le pouvoir de l’imaginaire qui fait sortir l’ombre chinoise de son noir et blanc originel.

Un bel album pour parler de solitude, de communication, de lien familial… de créativité, d'imaginaire et d’art plus que jamais nécessaires dans le monde actuel. En cela, Risha est quelque part la descendante de Frédéric, de Leo Lionni, qui faisait provision de soleil pour raconter l’été au milieu de l’hiver.

Ma Mamie en poévie

Ma Mamie en poévie
François David et Elis Wilk
CotCotCot Editions 2018

Tout est affaire de regard…

Par Michel Driol

J’ai de la chance, ma mamie, elle est poète.[…] Une merveilleuse magicienne. Tels sont les premiers et les derniers  mots de l’album. Petit à petit, le lecteur  découvre que cette poésie de la mamie est de la confusion, de la transformation de mots, bref, une maladie, Alzheimer. Mais l’album ne parle jamais de maladie.  Ce portrait, tout en bienveillance de la petite fille, livre quelques trouvailles langagières de la mamie, évoque ses conversations avec son mari, décédé, les chansons dont elle se souvient, du Temps de cerises aux Roses blanches, le sirtaki, les voyages immobiles à Venise.

Dans une langue simple, une langue qui se veut enfantine, le texte dit la tendresse et l’émerveillement de la petite fille devant cette mamie, qui s’avère une extraordinaire jongleuse avec les mots. L’ouvrage dès lors confine au merveilleux : merveilleux du regard de l’enfant, merveilleux de la grand-mère qui ne perçoit plus tout à fait le monde dans sa réalité. Là où la doxa médicale ferait voir décrépitude et perte de repère, le texte ouvre à une autre dimension, faite d’empathie, d’accompagnement dans l’imaginaire, dans la beauté de cette relation privilégiée entre les générations. Tout est transfiguré, et on passe du salon à Venise, du passé au présent, des vivants aux morts dans une espère de continuum qui donne à voir différemment le monde : ce qui est le propre de la poésie. Au lieu d’enfermer la malade dans sa solitude, le texte se fait atelier d’écriture et invite le lecteur à jouer lui-aussi avec les mots et lui propose quelques phrases à transformer.

Les illustrations d’Elis Wilk – jeune illustratrice française - utilisent différentes techniques mixtes (collage d’éléments photographiques, aplats de couleurs) et renforcent ce côté merveilleux en allant vers le surréalisme. Les couleurs vives et les formes naïves et simplifiées sont en harmonie avec le regard enfantin.

Un livre qui est loin d’être un livre médicament pour aborder avec des enfants le thème de la maladie d’Alzheimer de façon positive.

Pour en savoir plus : https://mamamieblog.wordpress.com/

 

Une histoire grande comme la main

Une histoire grande comme la main
Anne Herbauts
Casterman 2017

L’Enfant Branche et Grand-mère Ecorce

Par Michel Driol

De l’enfant, on ne connait que l’initiale, Y. D’où son surnom, l’Enfant Branche. Il habite en lisière d’une forêt qu’une marée remonte toutes les nuits, marée qui laisse un matin des bottes qu’il enfile avant de s’endormir. Il rêve alors qu’il marche, accompagné de Tigre, jusqu’à la maison de Grand-mère Ecorce et son Chat. Grand-mère Ecorce raconte alors cinq histoires.  Puis c’est le matin.

Sur un modèle bien connu – récit enchâssant, récits enchâssés – Anne Herbauts propose un tissage original par l’univers évoqué, le travail sur la langue et l’unité thématique autour de la main. Une histoire grande comme la main, cela fait cinq histoires décrète l’enfant. Mais tout dépend comment on compte, répond le Tigre. D’emblée est posé l’entre deux : entre certitude et incertitude, réalité et rêve. Le récit enchâssant  tient du conte, par ses personnages (l’enfant, la grand-mère), par ses lieux (la forêt enchantée où l’on se perd, au cœur de laquelle se trouve la maison habitée par une vieille femme), la perte des repères habituels (la marée de la forêt qui mêle le végétal et l’aquatique dans une sorte de symbiose merveilleuse). Les récits enchâssés tiennent d’avantage du récit initiatique dont la thématique commune est grandir, trouver sa place dans le monde quand on croit ne savoir encore rien faire ou être inutile. Ces histoires conjuguent des figures du minuscule et du géant, de l’inutile et de l’utile, sous des formes variées : végétales (arbres, graines…), aquatiques (rivière et océan).Toutes ces histoires sont enfin reliées par la thématique – ou la symbolique – de la main qui parcourt le livre : du Y initiale de l’enfant – comme la figuration du pouce opposé aux autres doigts à la main griffée par le Chat, de la petite graine qui roule dans la main aux mains qui peignent, écrivent ou parlent… Quelque part, l’album est un hommage rendu au pouvoir de faire des mains –l’étymologie grecque du mot poésie signifie faire, créer…

L’album est écrit dans une prose poétique essentiellement rythmée soit par la ponctuation, qui isole des segments de phrase, soit par le retour à la ligne. Cette langue fait la part belle aux énumérations, comme s’il s’agissait de dire le monde par les mots dans sa totalité, sa diversité. Les illustrations jouent du clair et de l’obscur, du simple et dépouillé ou du complexe, sans chercher à en dire plus que le texte.

Un album qui propose une certaine vision de la poésie qui, tout en plongeant dans l’imaginaire, le rêve, aborde une problématique universelle : prendre place au monde. Il fait partie de la sélection 2018-2019 pour le Prix de la Poésie Lire et Faire Lire.

La Vie ne me fait pas peur

La Vie ne me fait pas peur
Maya Angelou – Géraldine Alibeu
Seghers jeunesse bilingue 2018

Résister et surmonter ses peurs

Par Michel Driol

Maya Angelou est peu connue en France dans les grandes figures de l’émancipation des femmes afro-américaines. Née dans une famille très pauvre du Missouri, élevée par sa grand-mère, elle parvient à entrer à l’université puis à devenir chanteuse et danseuse, poétesse et conteuse qui se bat aux côtés de Malcolm X et de Martin Luther King. Elle est décédée en 2014.

Revient, comme un refrain, le vers qui donne son titre à l’ouvrage, essentiellement en fin de tercets dont les deux premiers vers sont des évocations de choses qui pourraient faire peur. Peurs enfantines pour l’essentiel : liées à des choses concrètes comme les ombres, les bruits, les chiens, ceux qui tirent sur [sa] tignasse,  ou à des choses plus imaginaires comme les dragons, Mère l’Oie, les spectres. D’autres strophes  sortent de cette liste pour évoquer la résistance de l’enfant : rire, sourire, faire bouh, mettre un sort de magie dans sa manche. S’il y a bien des peurs, elles ne sont qu’en rêves. Le poème délivre alors une leçon de vie dans laquelle courage, rêve et imaginaire deviennent ainsi des armes pour lutter contre les terreurs.

L’album présente le poème de Maya Angelou en le découpant soit par vers, soit par strophes, cette adaptation imposant au lecteur un certain rythme de lecture et de respiration. Les illustrations envahissent les doubles pages, et donnent à voir une petite fille afro-américaine – à l’image de l’auteure. Les couleurs passent du gris et du sombre, au début,  aux couleurs  plus éclatantes de la fin. Elles accompagnent le texte, quitte peut-être à trop le commenter, ou à rajouter des détails (la petite fille qui danse, ou qui est montée sur des échasses). Certes, ces détails respectent le ton et l’intention du texte, mais imposent peut-être trop une certaine vision d’un monde relativement édulcoré aux lecteurs. On pourra les opposer aux illustrations proposées par Basquiat pour une édition américaine, dans un style beaucoup plus expressionniste, contemporain et violent

L’édition bilingue associe bien sûr le texte original à sa traduction et permettra d’évoquer la figure de l’auteure, dont la biographie est heureusement présente en fin d’ouvrage. Cet ouvrage fait partie de la sélection 2018-2019 pour le Prix de la Poésie Lire et Faire Lire.

Poèmes pour affronter le beau temps & profiter du mauvais

Poèmes pour affronter le beau temps & profiter du mauvais
Pierre Soletti Clothilde Staës
Le port a jauni  2017

Avec le temps…

Par Michel Driol

En quatre temps, le recueil évoque du temps qui passe, à la fois temps météorologique et temps chronologique. Quatre temps, comme les quatre saisons, ce qui pourrait fournir une clef de lecture au recueil parmi d’autres. Quatre temps articulés autour de quatre sujets – à la fois grammaticaux et thématiques : un « je » qui s’adresse à un « tu » dans le premier, le frigo dans le deuxième, l’automne dans le troisième, les arbres dans le dernier. C’est dire à la fois la variété formelle et l’originalité de ce recueil qui ne se laisse pas saisir facilement tant il semble jouer sur les variations et la combinatoire à partir de quelques mots pour mieux emporter le lecteur dans un tourbillon verbal où les sonorités comptent autant que le sens :

J’ai coincé pour toi / un bout de pluie / dans le vent
J’ai coincé pour toi / un bout de vent / dans la pluie
J’ai coincé pour toi / un bout de temps / dans le vent

Quatre moments pour affronter le temps qui passe, le temps qui s’étire, le temps perdu, ou le temps qu’on voudrait bien remonter avec une machine bricolée à partir de trois bouts de ficelle. Quatre moments qui invitent à être sensible à la nature : à la brume ou au soleil, au chahut des grenouilles…  Quatre moments qui questionnent aussi sur la place de l’homme au monde : maitre de temps d’abord, dans une relation quasi protectrice visant à arrêter le temps, il disparait ensuite complètement au profit d‘objets : le frigo dans une maison abandonnée,  l’automne qui se faufile partout dans la maison vide,  (on ne peut que songer à l’Hiver, dans la série Hulul d’Arnold Lobel), les arbres qui tentent de retenir les oiseaux.

On a évoqué les sonorités : reste à évoquer aussi une poésie visuelle dans laquelle les mots prennent la forme de ce dont ils parlent : les deux n du tunnel, l’allongement  du verbe s’allongent miment par leur forme leur référent et renforcent le coté jeu et humoristique du recueil qui, à partir d’un vocabulaire d’une grande simplicité, par le biais des associations, des métaphores ou des comparaisons recrée un monde d’une étrange familiarité.

Le texte est traduit en arabe, présenté en version bilingue, et illustré d’encres rehaussées de couleur qui invitent aussi à voir différemment le monde qui nous entoure. Cet ouvrage fait partie de la sélection 2018-2019 pour le Prix de la Poésie Lire et Faire Lire.

Si j’étais une souris

Si j’étais une souris
Mapi – Susumu Fujimoto
Grasset 2018

Bestiaire chinois

Par Michel Driol

L’album commence par une série de 12 portraits chinois – une formule d’ouverture « si j’étais », suivie d’un animal – qui reprennent avec bonheur les 12 signes de l’horoscope chinois. Puis une chute, avec  un animal qui n’appartient pas à cet horoscope : mais je suis un chat. Chaque double page comporte à la fois un court texte, évoquant les qualités et l’imaginaire liés à l’animal en question, et une illustration, dans un style dépouillé, simple et rétro. A noter le sens particulier de lecture de ce livre : format  à l’italienne qui se lit verticalement (texte en haut, illustration en bas).

Les textes – sous forme de comptines – évoquent les qualités des animaux : la discrétion de la souris, la fidélité du chien, la générosité de la chèvre…, mais aussi des associations étonnantes (le cochon poète, noble et distingué). Cet ouvrage renoue avec la tradition du bestiaire, qui vise à donner une valeur allégorique et symbolique aux animaux : on parcourt ainsi les grandes qualités humaines, dans des domaines variés (morale, comportement, savoir, transmission…), avant que la chute, avec l’intrus qu’est le chat, conduise à se contenter et à se satisfaire de sa condition (Et je me sens très bien comme ça). Les plus petits verront dans cet album une façon de parcourir les animaux, sauvages ou familiers, représentés tantôt au naturel, tantôt habillés et dotés d’accessoires (une mention spéciale pour le singe troubadour), tantôt dans les postures traditionnelles avec des humains.  Mais, bien sûr, les plus grands liront dans cet album la question de l’identité : Qui suis-je ? Qui rêverais-je d’être ? Quel totem pourrais-je choisir ? A quel animal m’identifier ?

Un ouvrage poétique proposant dans une langue simple une réflexion sur les différences entre les espèces et le rapport ancestral entre les animaux et nous.

 

Demain les rêves

Demain les rêves
Thierry Cazals / Daria Petrilli
Møtus 2015

Faire face à la crise

Par Michel Driol

Agathe est une petite fille qui, depuis la mort de ses parents, vit avec son Oncle Jean dans un monde en crise. Les signes de la crise ont bien là : usines qui ferment, arbres qui n’ont plus la force de faire pousser des feuilles, adultes qui jouent à la dinette faute d’avoir de vrais repas, l’oncle Jean qui perd son emploi. Il imagine des tas de métiers sans avenir : dompteur de papillons, facteur qui refuse les lettres de licenciement ou les factures… Mais la crise gagne… Alors Agathe sort à la rencontre des autres : un homme et une femme qui hurlent et griffent les murs, puis un garçon qu’elle embrasse. Avec ce garçon et Oncle Jean, il feront une équipe de choc pour devenir écouteurs de rêves et faire renaitre les jeux, la vie, l’espoir.

Voilà un album magnifique, qui ne cherche pas expliquer rationnellement la crise, mais à donner l’espoir. Tous les enfants entendent aujourd’hui parler de la crise. La voilà personnifiée, puissance maléfique qui a volé à Agathe ses parents et désespéré le monde entier, humains comme végétaux. Aura-t-elle le dernier mot ? Comme dans les contes, on croit un instant que le mal va l’emporter. L’imagination seule ne suffit pas à s’en tirer : Oncle Jean a beau inventer des métiers poétiques et fabuleux (éleveur de feux follets ou cultivateur d’étoiles filantes), la crise a tellement fait mourir les espoirs et les intérêts qu’il échoue. Il faudra se mettre ensemble et non pas proposer, mais écouter les rêves pour redonner l’espoir, découvrir ce que l’on a en partage, guetter le moindre souffle de vie, redonner confiance, lutter contre la peur. On le voit, c’est la poésie et le rêve qui seront capables de lutter contre la crise, l’attention patiente à chacun. Et, dans ce rôle-là, ce sont les enfants qui sont porteurs d’espoir. La crise n’aime pas les enfants qui rêvent…

L’album traite donc de façon poétique la crise, avec courage et audace : poésie du texte qui traite la crise de façon métaphorique, extraordinaire qualité des illustrations dont l’univers est proche de celui de Magritte et permettent aussi de sortir de donner une représentation surréaliste. Tout vole, des gâteaux aux oiseaux, des feuilles aux papillons, des lettres aux personnages, montrant une réalité étrange et inquiétante, jusqu’à ce qu’un bouquet de fleurs naisse dans la tête de l’oncle. L’illustration de couverture, comme un clin d’œil aux éditions Larousse (je sème à tous vents), que l’on retrouve sur les pages de garde, est porteuse de l’espoir que les fleurs s’épanouissent.

Un album en forme de conte philosophique pour nous aider à lutter contre la résignation.

Rouge volcan

Rouge volcan
Eric Battut
L’élan vert  2017

L’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini…

Par Michel Driol

Au milieu de l‘océan, un volcan se réveille et fait naitre une ile. Deux petits personnages, des vulcanologues, s’en approchent, en commencent l’ascension au milieu des laves, malgré les gaz toxiques. Ils effectuent leurs mesures et atteignent le sommet. Face à la montagne en furie, il faut redescendre, vite et repartir dans une mer rouge volcan. La dernière illustration envoie à la première, mais la dominante blanche est devenue une dominante rouge…

Étrange album, qui tient tout à la fois de la poésie, de la science et de la philosophie. Poésie du texte, qui parle d’apogée, de montagne en furie, de colère de la montagne. Poésie de l’illustration, qui ne recherche pas le réalisme, mais, utilisant des papiers découpés, rend compte de la puissance tellurique des éléments et leur confronte la petitesse des deux hommes. Discours scientifique aussi, qui convoque des termes précis, comme mesures, densité, qui emploie les termes techniques, magma, bombes volcaniques, mission à accomplir. Le tout est au service d’une approche philosophique : qu’est-ce que l’homme dans une nature qui peut se réveiller et se révéler dangereuse, mortelle, inhospitalière ? Un être fragile, un petit rien, menacé, impuissant. Pourtant, il lui faut continuer à aller calmement, presque paisiblement, à l’ « extrême limite » du monde, de soi et du savoir, non pas pour la  gloire, ni pour dominer la nature, mais pour la connaitre.

Un album en aller-retour, qui pose la question de la connaissance scientifique, de la place de l’homme dans l’univers, de l’esprit de géométrie, rationnel, et de l’esprit de finesse, qui joue sur l’émotion. Un album pascalien…

Un temps pour tout

Un temps pour tout
Lucile Lux
Soc et Foc, 2014

Avec le temps…

Par Christine Moulin

 Dans ce petit album au format de presque carnet, le texte égrène une liste (Il y a des secondes, des minutes, des jours etc. où…) qui s’éclaire grâce aux illustrations, faites de dessins et de collages: par exemple, les minutes où l’on se sent “abominablement seule”, ce sont celles où l’on voit, à l’arrêt d’un bus, des mères et leurs enfants, visiblement heureuses et épanouies. Chaque page permet au lecteur (mais il est vrai plutôt à la lectrice, adulte, il est vrai aussi) de se reconnaître et de se sentir moins incompris avec ses émotions, ses sentiments, ses déceptions, ses joies et ses tristesses. Cet ouvrage est donc précieux, au-delà de son apparence ténue et discrète. Cela dit, on peut penser qu’il parle plus aux trentenaires qu’aux enfants ou même aux adolescents (sans toutefois être hors de leur portée), à l’instar d’un album dont on peut le rapprocher, J’attends, de Davide Cali.

Quand on n’a que l’amour

Quand on n’a que l’amour
Sabine Péglion et Bruno Doucey (Une anthologie établie par)
Éditions Bruno Doucey, 2015

Rien que la force d’aimer

Par François Quet

Avec la collection Poés’idéal, les éditions Bruno Doucey (https://www.editions-brunodoucey.com/collections/) proposent des anthologies thématiques « engagées » de « poèmes rassemblés autour d’un idéal », (Guerre à la guerre, Vive la liberté, etc.). Le livre est divisé en cinq sections pour évoquer l’absence de l’amour, sa naissance, sa plénitude, puis sa perte. La dernière partie fait passer de « l’horizon d’un homme à l’horizon de tous » (Paul Eluard) : « Aimer un être, c’est aimer à travers lui l’humanité toute entière » écrit B. Doucey dans la postface.

Chaque poème est suivi d’une brève biographie de l’auteur, et il est parfois accompagné d’un texte « en écho », le plus souvent en prose. Ainsi, un extrait de Sylvie (de Nerval) entre en résonance avec un poème de Pedro Salinas ; une adresse de Pierre Seghers à sa femme, Colette, « répond » à un poème de celle-ci ; une lettre de Diderot à Sophie Volland joue avec une chanson de Léo Ferré. Chaque partie est introduite par une double page où, sur un fond orangé, s’impriment en blanc ou en caractère gras, des vers isolés, phrases ou aphorismes qui précisent l’orientation donnée par le titre du chapitre : « Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout où je suis » (Victor Hugo). Ces citations condensent le propos en même temps qu’elles éveillent la curiosité du lecteur.

L’originalité de ce florilège tient essentiellement à la variété des textes proposés : Jacques Brel côtoie Elytis, Baudelaire et Gaston Miron. Autant dire que les voix de l’amour sont aussi bien celles de poètes classiques (de Marie de France à Aragon), que de chanteurs (Trenet, Brel, Ferré) ou d’auteurs considérés comme mineurs (Carco). La poésie francophone est très présente (citons au hasard Anthony Phelps qui est haïtien, le syrien Adonis ou la québécoise Denise Boucher) mais des poètes traduits du monde entier (Akhmatova, Darwich, Neruda… des poètes coréens, australiens ou arabes, ) sont convoqués dans ces pages (avec une petite préférence pour la poésie grecque contemporaine). Enfin si on remarque que plus d’un quart de ces textes sont écrits par des femmes, on notera aussi qu’une dizaine de ces poètes sont nés après 1960.

Saluons donc ce beau travail, saluons l’ouverture qu’il apporte à chaque lecteur, allons à la rencontre du verbe aimer qui se conjugue toujours de la même manière, quelle que soit la langue, le lieu, la personne ou le temps qui le fait chanter.