Haïkus – Petits poèmes pour tous les jours

Haïkus – Petits poèmes pour tous les jours
Illustré par Mickaël Jourdan
Gallimard jeunesse 2022

L’éphémère à portée des enfants

Par Michel Driol

Les éditions Gallimard ont la bonne idée de rééditer ces Haïkus déjà parus en 2002, avec de nouvelles illustrations de Mickaël Jourdan. Une belle préface, signée de Guy Goffette, défend en termes simples une conception de la poésie très axée sur les mots, choisis tant pour leurs sons que pour leur sens, et qui font exister ce qui n’existe plus. La postface, le monde entier dans un haïku, propose une définition du haïku, en cite les principaux auteurs classiques japonais, de Bashô à Taneda, et donne enfin l’envie d’en écrire.

Au cœur du livre 40 haïkus, regroupés par 4 en dix pages, selon des thématiques proches. On parcourt ainsi les saisons, du printemps à l’hiver, on y trouve l’évocation des éléments naturels, comme les fleurs des arbres, les petits animaux, (fourmi ou escargots), l’eau, la pluie, le soleil, pour terminer sur quatre haïkus évoquant la nuit, peut-être de façon plus métaphysique, comme ce haïku de  Masaoka Shiki:

La nuit est sans fin –
je pense
à ce qui viendra dans dix mille ans.

Ces haïkus conjuguent l’éphémère et l’immuable, offrant ainsi une belle entrée en matière à la richesse de cette vision de la nature, finalement proche de l’émotion ressentie par le jeune enfant devant les beautés du monde qui le surprennent, belle façon aussi de lui faire comprendre ce qu’est essentiellement la poésie bien loin des concepts liés à la métrique : rimes et vers.

Les illustrations proposent des doubles pages à la fois épurées et parfaitement illustratives des haïkus qui leur correspondent. On trouvera ainsi la pluie, la mer, le cerf-volant dans des compositions qui manifestent à la fois le souci du détail et de l’atmosphère générale. Elles ne manquent pas non plus d’humour, toujours à chercher dans les détails !

Un beau recueil qui permettra aux plus petits d’entrer dans une certaine conception de la poésie et aux plus grands d’avoir envie d’écrire à leur tour des haïkus.

 

Pompon – Herbe de rosée et autres haïkus

Pompon – Herbe de rosée et autres haïkus
Compagnie Minuscropik
Trois petits points 2022

Pompon, comme un doudou tout doux

Par Michel Driol

Dans un coffret cartonné, on trouvera d’abord un dépliant de 5 feuillets carrés, à lire recto puis verso. Sur chaque page, un haïku et son illustration. Puis on trouvera un CD dans lequel ces haïkus sont lus, chantés, avec un accompagnement musical.

Les dix haïkus – écrits par Unn – obéissent aux règles bien connues du genre : évoquer, avec brièveté, un instant particulier, au sein de la nature, et l’émerveillement qu’il suscite. On croisera ainsi des animaux (renard, coccinelle, escargots…), des végétaux (marguerite, mousse), l’eau des gouttes de rosée ou de l’étang, et une saison, l’hiver, fait de givre et de neige, au milieu d’autres saisons plus difficiles à déterminer. Ce recueil tient du bestiaire dans lequel, avec délicatesse, chaque haïku célèbre un animal au sein d’une nature riche et variée qui va de la pierre à la lune. Douceur, humour et amour s’y conjuguent pour ouvrir le regard, l’aiguiser, le diriger vers ces choses minuscules qui disent la vie, le mouvement, mais aussi le spectacle (avec les trois coups) ou la musique.

Les illustrations de Yoyo Ich font voyager à travers les couleurs qui dominent chaque page. A chaque fois, un pompon de laine, de couleur différente, y côtoie l’animal évoqué par le haïku. Les couleurs ne cherchent pas un quelconque naturalisme ou réalisme (la page de la neige n’est pas blanche) comme pour offrir une autre vision de la réalité, vision plus ouverte sur l’imaginaire et les sensations que sur le réalisme. Le réalisme poétique, c’est celui du pompon et de l’animal.

On écoutera enfin bien sûr ces haïkus sur le CD, simplement et sobrement accompagnés au violon (Gwenaelle Chouquet) et à la guitare (Peache). Chaque haïku est dit ou chanté par Unn, plusieurs fois, tandis que l’accompagnement musical très aérien et apaisant incite à la rêverie, à la contemplation, à l’écoute d’harmonies qui souvent imitent la nature ou en reprennent certains sons (bruissements d’insectes par exemple). Chaque haïku devient ainsi le centre d’une petite pièce très originale qui le sublime.

Cette création poétique de qualité s’adresse d’abord aux tout-petits, qu’elle emmène dans un voyage sensoriel au cœur de la nature. Une belle façon de réaliser leur éveil sensoriel et poétique !

 

Le Poème de Fernando

Le Poème de Fernando
Eric Pessan
Thierry Magnier –Petite poche – 2022

Quand on prend soin d’un poème

Par Michel Driol

A 64 ans, Fernando trouve par terre un poème tout chiffonné. Ce dernier, petit à petit, reprend vie, et Fernando se promène avec lui dans tout le quartier et tous les deux deviennent célèbres. Mais un enfant, seul et triste, les regarde avec des yeux pleins de colère. Le lendemain, Fernando lui donne le poème, puis va le nourrir, jusqu’à ce que l’enfant parte ailleurs, et qu’il lui envoie un poème, jeune, vif et intrépide.

Que peut la poésie aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’un poème ? Ce sont à ces questions, en faisant appel à l’imaginaire, que répond ce court roman. La fable montre que le poème est vivant, qu’il échappe à tout, suit sa propre voie, mais surtout qu’il est capable d’apporter à chacun quelque chose d’essentiel. Avec un côté quelque peu brechtien, d’abord vient la bouffe, ensuite la poésie, le roman parle aussi de l’accueil des réfugiés, de la façon de prendre soin d’eux comme de la poésie, qui est définie aussi bien négativement, par ce qu’elle n’est pas, que positivement, dans ses multiples variations.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, qui indique la nécessité de la littérature, et plus particulièrement de la poésie pour vivre.

Aux filles du conte

Aux filles du conte
Thomas Scotto / Frédérique Bertrand
Editions du Pourquoi pas ? 2022

De la peur bleue à l’horizon rouge

Par Michel Driol

En 1975, dans sa chanson Une sorcière comme les autres, la regrettée Anne Sylvestre rendait hommage aux femmes en magnifiant et en banalisant la figure de la sorcière, et évoquait la place difficile des femmes dans le monde et le pouvoir du patriarcat. En 1981, Pierre Peju, dans La petite Fille dans la forêt des contes, proposait une poétique du conte. Il montrait comment, entre la maison paternelle et le château du prince charmant dont elle sera à jamais prisonnière, la fuite dans forêt constitue pour la petite fille l’espace qui l’entraine vers un ailleurs, l’état sauvage, la liberté, lui permettant, dans la parenthèse enchantée du conte, d’échapper aux rôles traditionnels. Le bel ouvrage de Thomas Scotto, qui cite Anne Sylvestre en exergue, se situe quelque part dans cette double filiation, en proposant  une sorte de manifeste porté par une voix de fille, archétype de toutes ces petites filles des contes, une voix qui fait écho avec la condition féminine encore aujourd’hui.

Elle évoque avec subtilité les mauvais traitements dont sont victimes les petites filles du conte sans jamais nommer les contes sources : un indice permet de reconnaitre Cendrillon, Raiponce, ou la Petite Fille aux allumettes, parmi d’autres qu’on ne citera pas ici. Des petits pois sous les matelas aux serrures… ce sont tous les supplices de papier qui sont ainsi évoqués. Elle évoque aussi la figure et le rôle des hommes dans les contes, qui décident à sa place, pour son bien, et ne lui laissent jamais le droit de mener la soirée à sa guise. Elle ne cache pas ses envies de s’ouvrir au monde, d’être autre chose, c’est-à-dire d’être elle-même, libre de ne pas toujours dire oui. Elle constate alors qu’entre ce pouvoir patriarcal, qui pourrait la contraindre à épouser son père, et son intégrité ne lui reste qu’une solution, la fuite. Et le texte se termine sur des futurs pleins d’espoir faits de liberté, d’invention, façon de tourner la page et de dessiner les contours d’un autre avenir possible, d’échapper tant à la maison paternelle qu’au château royal. C’est une ode à la liberté, un appel à vaincre ses peurs pour exister pleinement.

Ce manifeste féministe passe par l’imaginaire pour toucher et faire réfléchir sur des personnages et des situations durablement inscrits dans la mémoire collective de toutes celles et ceux qui ont entendu ces contes, et les invite donc à les questionner, en se demandant quelles valeurs ils représentent et si les principes qui les font agir ont vraiment changé. Cette relecture intelligente des contes ne passe pas par la théorisation, mais par la poésie afin de s’adresser au plus grand nombre, aux enfants en particulier, qui s’identifieront à l’héroïne des contes qui s’exprime tout au long de l’ouvrage, qui donne à entendre son point de vue, et non celui du conteur – Perrault, Grimm, ou Andersen. Les illustrations de Frédérique Bertrand montrent d’abord une petite fille bleue, petite dans la page, dans un monde fait d’escaliers sans fin, de volutes infinies – écheveaux de laine ou cheveux ?-. Puis, après la couture du livre, apparait le rouge et, avec lui, les sourires et la joie. A la page bleue du début correspond une page rouge. A chacun d’interpréter, bien sûr, ce symbolisme des couleurs, porté tant par le texte que les illustrations. Chacun choisira de la lecture qu’il veut faire des riches valeurs représentées par le bleu et le rouge. On se gardera ici d’en dire plus que les auteurs…

Un texte poétique, qui prend appui sur le puissant imaginaire du conte traditionnel, pour parler des aspirations très contemporaines à la liberté de toutes et tous, et à l’égalité entre hommes et femmes.

Toujours souvent parfois

Toujours souvent parfois
Simon Priem – Illustrations d’Emmanuelle Halgand
Motus 2022

A la recherche d’un temps jamais perdu

Par Michel Driol

Trois adverbes de temps, qui définissent trois modalités dans la fréquence de la répétition des actions ou des faits. L’album évoque ainsi une succession de petits faits  qu’on dirait sans importance, un oiseau qui se pose sur un arbre, une fleur que l’on cherche, un papillon qui vole vers une maison, un vieux monsieur qui répare une chaise… Mais lorsqu’on repense à toutes ces choses, elles ne disparaissent pas dans l’oubli, et attendent qu’on les retrouve…

Simon Priem propose ici un texte poétique, comme une rêverie contemplative autour du temps et du souvenir, dans laquelle le passé et le présent s’entremêlent. Le texte invite à regarder par la fenêtre, à poser son regard d’une chose à l’autre, de l’oiseau à l’arbre, de l’arbre à la fleur, du papillon à la maison, à la manière de certaines comptines enfantines qui décrivent le monde de proche en proche. Cela tant que l’on peut voir, tant qu’il fait jour. Mais survient la nuit, le moment de regarder en soi, de penser à tout ce qui s’est perdu pour lui conférer une sorte d’éternité. C’est une poésie du présent, de la sensation à la fois immédiate et fugitive que la mémoire peut conserver, pour peu qu’on prenne le temps de la figer. Il y a là quelque part comme un art de vivre, voire un art poétique qui vise à faire sortir de l’oubli le temps vécu pour en faire un temps revécu, retrouvé. C’est là que se situe la force de l’introspection, de la pensée, mais aussi des mots dont la vertu est de faire surgir des réalités qui ne sont plus là. Quant à la reprise de la première phrase à la fin de l’album, elle semble signaler un mouvement perpétuel qui va de la réalité à la pensée, dans la permanence des choses et des souvenirs.

Les illustrations d’Emmanuelle Halgand apportent une autre dimension à ce texte. En effet, elles se jouent des contraires, des oppositions, de la réalité et de la fiction, comme pour mieux accompagner le texte dans ses brouillages de la temporalité. Ainsi le papier peint qui orne les murs de la maison représentée se retrouve-t-il à la fin dans la fenêtre, façon de passer de l’intérieur à l’extérieur, à la manière de ces nuages qui envahissent l’intérieur des pièces tandis que le papier peint prend la place du ciel. De la même façon, une photo encadrée sur un mur représente deux fillettes vêtues de robes bleues, et ce sont ces fillettes qui, en quelque sorte, sortent du cadre pour jouer à la balançoire sur l’arbre ou chercher la fleur. Sommes-nous dehors ? Sommes-nous dedans ? Sommes-nous dans la vie ? Sommes-nous dans les souvenirs ? Voilà le beau contrepoint qu’apportent ces images au texte, dans une perspective très surréaliste (on songe à Magritte ici dans l’utilisation du ciel et des nuages).

Ecrit dans une langue simple, vraiment à la portée de tous les enfants, ce riche album aborde des thématiques complexes à la façon des plus grands auteurs pour la jeunesse, donne à percevoir différentes formes de temporalité, de répétitions, pour illustrer avec force la permanence des souvenirs. Chacun pourra s’arrêter plus ou moins sur les différents motifs et symboles qui l’animent. On retiendra ici pour conclure celle de ce vieil homme qui toujours répare une chaise, comme si tout était toujours à réparer au monde avant que la nuit ne tombe.

Les Yeux fermés

Les Yeux fermés
Catherine Latteux – Célina Guiné
D’eux 2021

De la musique avant toute chose

Par Michel Driol

Moe joue de la musique pour son amie Lily, qui, soudain, se lève pour aller voir qui pousse de petits cris plaintifs. C’est un jeune lapin. Pour retrouver les autres lapins, il faut écouter le vent, et tous les bruits de la nature. Ainsi l’album les évoque successivement, jusqu’à entendre la lapine et ses petits qui font des bonds. Et Lily, guidée par son amie, s’en va rapporter le lapin, sans sa canne blanche…

Bien sûr, c’est de handicap qu’il est question dans cet album, de cécité, si l’on lit bien le titre, si l’on regarde bien l’illustration de couverture, si l’on sait s’interroger sur l’étrange représentation graphique de Moe, l’ami musicien, sorte de plante sur sa tige, ce qui fait que la dernière page n’est pas vraiment une révélation. Pour autant, l’angle choisi n’est pas celui du handicap, mais celui d’une hyper sensibilité à la musique de la nature à laquelle est attentive Lily. C’est cette dimension poétique, renforcée par les rimes (ou les échos sonores) qui accompagnent les évocations de chacun de ces sons, et qui invitent le lecteur à écouter plutôt qu’à voir. Végétaux, insectes, cours d’eau… se succèdent ainsi, et font, tour à tour, entendre leur musique particulière. Clapotis, appel, bourdonnement… le vocabulaire se diversifie aussi pour donner au lecteur, dans les propos de Lily, à percevoir comme elle cette symphonie aux timbres variés. C’est donc à une attitude poétique d’écoute active du monde de la nature que cet album invite, pour en apprécier l’extrême diversité dans le silence évocateur de tant de choses, si l’on sait lui prêter l’oreille.

Les illustrations ne visent ni au réalisme, ni à une quelconque imitation musicale. Elles montrent aussi un monde très divers, mais animé. En effet, les végétaux se métamorphosent souvent en visages humains, les animaux prennent des poses humaines aussi, façon de réduire la distance entre l’homme et la nature, d’en faire une espère de grand tout vivant, sonore, animé, devant lequel s’émerveiller.

Un album qui prend des formes poétiques pour apprendre à ne pas se contenter du regard rapide sur les choses, sur le monde, mais à écouter les plus infimes bruits d’une nature luxuriante.

 

 

 

 

Par-delà les vagues

Par-delà les vagues
Catherine Grive Illustratrices Anouk Alliot et Seunhee Choi
Editions du pourquoi pas ? 2021

Sur la plage, abandonné

Par Michel Driol

Le personnage héros du récit est un enfant qui passe une journée à la plage avec sa famille. Quoi de plus banal, direz-vous… Sauf que le personnage est atteint de troubles bipolaires, et que le récit tente de faire éprouver par le lecteur ce qu’il ressent. Il passe ainsi par une période de peur panique devant la mer, ses dangers puis par une autre période d’exaltation incontrôlable.

La bipolarité est une maladie psychique qui se manifeste par des variations extrêmes de l’humeur : tristesse, profonde mélancolie (phase dépressive), agitation et exaltation (phase maniaque), avec répercussions graves sur la vie familiale et professionnelle, et qui peut résulter de facteurs génétiques, d’une hypersensibilité psychologique ou des évènements de la vie.

Bien qu’œuvre de commande, le texte a son autonomie littéraire propre, qui permet de le lire sans forcément être concerné a priori par le sujet traité. Le texte lui-même oscille entre deux pôles, un pôle poétique – la poésie étant une façon de faire percevoir le monde autrement – et un pôle clinique dans sa description précise du vécu, des pensées, des émotions du personnage. Ainsi, le personnage, anonyme, est-il toujours désigné par un « il » qui à la fois l’éloigne du lecteur, en fait un étrange étranger,  et renvoie au mystère de sa personnalité diffractée et anonymée. Ce texte est entrecoupé, à la façon d’un refrain, par des groupes nominaux qui associent le mot « vagues » d’une part  à un adjectif et d’autre part à un autre mot, de l’ordre de l’attitude ou du physique de personnage, comme une façon d’impulser un rythme en indiquant les états que traverse le personnage. Le lieu, la plage, et surtout  l’image récurrente des vagues renvoient, bien sûr, aux hauts et aux bas qu’il traverse. Trois phénomènes récurrents traversent l’écriture. D’un côté, on est frappé par l’importance et le nombre des négations (il n’entre pas, il ne sait pas) comme autant de façons de marquer l’empêchement, l’impossibilité d’agir ou de se comprendre. D’un autre côté, reviennent régulièrement les notations psychologiques liées à la conscience de la souffrance et du tourment causés aux autres. Enfin, ce sont les conditionnels présents (il aimerait, il voudrait…) qui marquent le désir d’une autre vie. On le voit, toutes les ressources de la langue sont mobilisées et maitrisées pour rendre sensibles les états et les émotions qui envahissent le personnage, jusqu’à la dernière partie du texte, qui évoque, comme un espoir de sortie de crise, l’aide médicale possible, ou celle des autres, avec la nécessité de l’acquiescement du personnage.

Les deux illustratrices proposent un travail tout en finesse et en douceur, dans des couleurs froides (bleu) qui se réchauffent à la fin, pour culminer dans un arc en ciel porteur d’espoir.

Un ouvrage qui donnera envie d’en savoir plus sur les troubles bipolaires, et qui répond bien à l’une des fonctions majeures de la littérature, qu’elle soit de jeunesse ou pas, qui est de permettre, par l’imaginaire, à chacun de faire un pas vers l’Autre et de mieux le comprendre avec empathie dans sa diversité, comme une façon de faire connaitre des mondes différents.

 

Pourquoi tu pleux ?

Pourquoi tu pleux ?
Anne Crahay
Didier Jeunesse 2021

La joie venait toujours après la peine

Par Michel Driol

De nos jours, les émotions sont au nombre des sujets les plus traités par la littérature de jeunesse. Cet album prend le parti du pas de côté, du jeu avec la langue, du dialogue imaginaire entre une petite fille et son chat pour aborder, sans les nommer, les sentiments et émotions. Aux questions du chat qui voit qu’elle pleut, la petite fille répond par un vocabulaire météorologique : averse, orage, bourrasque, tempête… jusqu’au cri libérateur et intralinguistique qui met un terme à l’émotion et permet de se consoler avec une tempête de bisous…

Ce dialogue improbable met en scène deux personnages bien caractérisés : un chat naïf et plein de sagesse, une petite fille qui n’a pas les mots pour dire ses émotions, et passe donc par des métaphores. Au lecteur de décoder s’il s’agit de colère, de fatigue, de tristesse, d’ennui… à travers les illustrations expressives et colorées : d’un côté les yeux grand ouverts du chat, de l’autre le visage quasi stylisé de la fillette. Avec poésie et humour, l’album dramatise puis dédramatise donc les larmes. La poésie est bien sûr liée au jeu avec la langue, aux métaphores, à l’amplification ; l’humour vient du dialogue avec le chat, mais surtout des illustrations, dans lesquelles on suivra avec attention les métamorphoses d’un parapluie. Usant de techniques variées (dont le papier découpé), les illustrations entraient les personnages dans des situations tout à la fois quotidiennes et imaginaires.

Un album sensible et poétique dans lequel les lecteurs reconnaitront sans doute différents moments de leur vie.

Quand Dehors t’appelle

Quand Dehors t’appelle
Deborah Underwood – Cindy Derby
Seuil jeunesse 2021

La nature est partout

Par Michel Driol

On suit, avec cet album, une petite fille dans différentes circonstances, en différents lieux : une forêt, chez elle, dans la voiture, assise sur une chaise ou regardant couler l’eau du robinet. A chaque fois un texte s’adresse à elle – ou au lecteur- pour mettre en évidence les multiples liens qui existent entre elle et le Dehors, entendons par là la nature au sens large. Ces liens sont parfois paradoxaux, car, même dehors, on peut être enfermé dans la voiture, et, inversement, à l’intérieur, un escargot ou une araignée sont des traces de l’extérieur à l’intérieur.

L’album met en évidence notre dépendance par rapport à la nature, qu’il s’agisse du bois des chaises, de la nourriture, ou du coton dont on fait les vêtements.  Pourtant, profitons-nous de cette nature ? Tu me manques, dit le Dehors personnifié, inversant en quelque sorte l’attente du lecteur qui penserait, à voir l’album, que c’est le Dehors qui lui manque, mais façon aussi de montrer le lien indissociable entre homme et nature. Pour aborder cette thématique, pas de grand discours, mais des petites notations poétiques, qui font appel aux cinq sens, mis en éveil à chaque fois par un élément de la nature. C’est donc une approche sensorielle que propose l’album pour nous inviter à être ouverts et sensibles à la nature dans sa totalité, nature sans laquelle nous ne pourrions pas vivre. Les illustrations de Cindy Derby, à partir d’aquarelle, de poudre de graphite utilisent aussi des lignes tracées à l’aide de tiges de fleurs séchées. Autant dire que la technique mise en œuvre est en adéquation avec l’intention du texte. Ces illustrations – en pleine page, voire en double page – donnent à voir un monde particulièrement coloré et chaleureux, magnifiant la nature sous tous ses aspects (forêts, animaux, alternance du jour et de la nuit…).

En ces temps de confinement, un album qui incite à aller dehors pour profiter, par tous ses sens, d’une nature généreuse.

 

La Révolte de Sable

La Révolte de Sable
Thomas Scotto – Mathilde Barbey
Editions du Pourquoi pas ? 2021

Personne n’est trop petit pour faire la différence – Greta Thunberg

Par Michel Driol

Sable est une jeune renarde qui joue souvent avec le narrateur, dont on ne connait pas la race exacte, jusqu’au jour où, prenant conscience d’un dérèglement climatique en voyant le printemps arriver trop tôt, et s’inquiétant pour la Terre, elle s’enferme dans le silence. Rien n’y personne ne peut l’en faire sortir. Sable sort pourtant de sa tanière plus forte et déterminée, entraine à sa suite ses parents et le narrateur, et se rend en ville pour gronder contre les hommes qu’elle tient pour responsables de la situation. Si les adultes sont moqueurs et indifférents, les enfants, eux, sont sensibles à ce discours, et relaient auprès de leurs parents un message pour avoir une planète vivante.

Bien sûr il est question ici de Greta Thunberg – présente à la fois dans l’épigraphe et représentée en dernière page aux cotés de Sable. Mais ce serait réducteur de ne voir dans cet album qu’une fable sur cette jeune fille. D’abord en raison de la poésie du texte de Thomas Scotto, poésie de l’écriture, qui introduit dès les premières lignes le lecteur dans un univers où la syntaxe est bousculée pour faire le portrait de Sable, façon de dire qu’elle est unique. Ce travail poétique de l’écriture se poursuit tout au long du texte, et en fait la qualité : travail sur le rythme des phrases, sur l’utilisation de la phrase nominale, sur l’évocation de la nature. Ce travail sur l’écriture accompagne un récit métaphorique dont le narrateur, le compagnon de jeu de Sable, est le témoin un peu craintif, moins fin que sa compagne, à l’image d’un lecteur lambda qui voit les choses sans forcément en prendre conscience ou en mesurer les dangers potentiels : il voit bien que les litières sont plus sèches et que de plus en plus d’animaux viennent se réfugier de ce côté-ci de la forêt… Le récit fait aussi un beau portrait de personnage révolté, capable de s’indigner et d’accuser. Portrait en trois phases : l’une consacrée au jeu et à l’insouciance, l’autre liée à la prise de conscience qui isole et condamne au silence, silence dont l’auteur a la sagesse de ne pas donner les raisons, et la dernière consacrée à l’action qui prend forme d’un discours magnifiquement évoqué par le narrateur à travers les attitudes et le regard de Sable, autant que par ce qu’il croit avoir compris de ses mots. C’est finalement le regard qui prend la place de la parole : regard de Sable, regard des enfants, mais aussi regard sur la nature, façon paradoxale de souligner l’insuffisance des mots dans un texte hautement littéraire.

Mathilde Barbey accompagne ce texte plein d’esprit de juste révolte par des illustrations à base de papiers découpés, illustrations jouant sur le contraste entre un ciel bleu et froid et la chaleur de la robe de Sable, ou des couleurs des arbres, des plantes, des animaux, ou, à la fin, des banderoles portées par les enfants.

La poésie engagée de Thomas Scotto invite donc à ne pas baisser les bras, et à ne plus assister avec passivité à la destruction de la nature.