Si l’on me tend l’oreille

Si l’on me tend l’oreille
Hélène Vignal
Rouergue (doado), 2019

L’alchimie des rebelles

Par Anne-Marie Mercier

Un monde qui semble appartenir à l’époque médiévale, un roi autoritaire, trois provinces, l’une maritime, une autre agricole, et la troisième, dite des Vents chauds, plus aride ; une décision du roi oblige les habitants à se cantonner à l’une des provinces, à rompre de ce fait tous les liens qu’ils avaient avec ceux qui vivent ailleurs et à renoncer à leur vie itinérante, pour ceux qui la pratiquaient (saltimbanques, marchands forains, artistes…). On pourrait se trouver face à un récit classique reprenant des motifs bien connus de contes, avec un ou des héros qui mènent une révolte, forcément victorieuse : les saltimbanques contre le pouvoir, etc.
Point du tout.
Il n’y a aura pas de héros victorieux, pas de victoire, juste une survie et un refus d’obéir chez une poignée de personnages : une diseuse de « bonne » aventure, une vieille, coiffeuse qui cherche à rejoindre son mari marin, un musicien ombrageux, un propriétaire-fabricant-animateur-sonorisateur de manège qui parle à ses animaux de bois, une enfant acrobate trouvée dans la forêt parmi les cadavres de ceux qui formaient sa famille… tous partagent pendant un temps la même roulotte, le même chemin ou le même abri et vivent la même précarité sous le regard hostile des sédentaires.
« Un mélange d’abattement et de colère, un cocktail de molécules incendiaires qui avait commencé à circuler dans leurs corps, passant par les kilomètres de vaisseaux, sous forme liquide ou gazeuse. Il était fait de bile, de sang frais et d’adrénaline, de vent iodé, de cortisol et de soufre. La chimie des Récalcitrants était en marche en eux et ils n’y pouvaient rien. Ils se croyaient abattus, vaincus et ils étaient en fait en cours de transformation et laissaient secrètement s’opérer l’alchimie des rebelles. Celle qui croît dans la solitude et le doute et ne connaît que l’évidence du refus pour la guider. » (p. 91)
L’histoire s’ouvre, après une brève présentation de la situation, par un viol, celui de l’héroïne, Grouzna, la devineresse, elle se poursuit avec la description de sa vie errante et solitaire, changée ensuite par la nécessité de s’unir pour survivre et arriver là où chacun le souhaite. Elle rencontre l’un après l’autre ceux qui formeront sa compagnie, sa famille de cœur. Dans leur route vers le littoral, chacun doit abandonner un peu de lui-même et devenir autre. Tous ne parviendront pas à bon port car ce monde est cruel pour les faibles. Le récit est inventif, sensible et poignant. Il est porté par des personnages originaux et attachants, et surtout par une belle écriture.
Cette petite troupe de Récalcitrants (comme les nomme l’administration) est portée par une chimie propre :

La Femme à sa fenêtre

La Femme à sa fenêtre
Maram al-Masri – illustrations de Sonia Maria Luce Possentini
Bruno Doucey – Collection Poés’histoires 2019

Pour redonner le sourire aux enfants de Syrie et d’ailleurs…

Par Michel Driol

La fenêtre : un topos fréquent en poésie, comme le lieu où s’articulent le dedans et le dehors, l’intime et l’extérieur, le protégé et le dangereux. La femme qui regarde par la fenêtre de Maram al-Masri est à la fois celle dont parle le poème et celle qui parle dans le poème, tantôt (par trois fois) troisième personne, tantôt, le plus souvent, première personne.

Elle observe la vie au dehors.  Elle se souvient du bébé qu’elle a porté dans son ventre, qui a grandi, qui n’est plus là. Puis sa rêverie s’étend à tous les enfants, et plus particulièrement aux enfants de Syrie. Ne restent qu’un nounours et un cheval de bois. Le propos devient alors la lettre d’une mère arabe à son fils, lettre qui est une ode à la liberté. Tristesse et espoir se mêlent avant l’apothéose du souhait d’un monde meilleur, naïf et sincère comme ce poème.

La voix de Maram al-Masri, poétesse syrienne vivant en France depuis les années 80, est à la fois singulière et universelle. Il est question de l’amour d’une mère pour son enfant, d’un enfant arraché à ses bras, et d’un monde à réparer. Elle emprunte la voie du concret, des images physiques pour parler en termes simples des choses et des sentiments : le concret des jouets qui révèlent l’absence de l’enfant, le concret de la bave aux lèvres du nouveau-né, le concret de l’enfant qui se dandine comme un canard. La mort surgit avec la Syrie, avec cette image terrible et terrifiante des enfants
emmaillotés dans leurs linceuls
comme des bonbons enveloppés…

Ces images très concrètes n’empêchent pas le propos d’aborder et de nommer quelques concepts fondamentaux : la liberté, le mensonge, la paix, et de proposer quelques métaphores  qui ouvrent à un autre monde, celui du rêve et du désir :
faire tomber sur les enfants
un déluge de joie
et des papillons de baisers

Maram al-Masri qui dit ici un monde désespérant ne veut pas perdre l’espoir. Prise entre le elle et le je, entre la ville en paix et la ville en guerre, entre la joie et la tristesse elle dit l’étroite voie de l’écriture, à la manière d’Eluard dans Liberté, elle dit aussi la difficulté à trouver sa place en tant que femme. De la fenêtre, elle regarde le monde, les guerres, l’absence des enfants, et n’a que la force des mots pour préparer un monde plus fraternel. On songe encore à Eluard : le poète est celui qui donne à voir.

Le recueil est magnifiquement illustré par Sonia Maria Luce Possentine, dans un style très réaliste, proche de la photographie en sépia.  Sur la couverture, un beau visage de femme, encadré par des rideaux, les yeux tournés vers le ciel. Et sur la quatrième de couv’, loin au-dessus de rideaux, comme dans l’axe du regard de la femme, un oiseau dans le ciel. Images de calme, de paix, de rêverie… Sept doubles pages rythment le recueil, où revient, comme un leitmotiv, le rideau. Des images qui tantôt montrent la femme dans différents contextes : près de ses rideaux, enceinte,  puis elles laissent la place à des enfants dans des décors de villes bombardées,  avant de ne montrer qu’une ville détruite, des jouets abandonnés… Et enfin des enfants qui sourient, des jouets dans leurs mains, des oiseaux qui envahissent le ciel. On le voit, à leur façon, les illustrations accompagnent le mouvement du recueil avec leur propre poésie, et font naitre l’espoir.

Un beau recueil qui dit l’amour, la douleur, et la liberté, et qui désire  que le monde retrouve la paix, la liberté et la fraternité. Un texte fort, militant, d’une femme sincère dans sa recherche de la liberté et de la concorde.

 

Va te changer !

Va te changer !
L’Atelier du Trio : Cathy Ytak, Thomas Scotto, Gilles Abier
Editions du Pourquoi pas ? 2019

La journée de la jupe

Par Michel Driol

Le jour où Maïa présente les parents de son petit ami à sa famille, son frère, Robin, scolarisé dans le lycée où elle est surveillante, descend habillé d’une jupe qu’il a achetée à Londres. Et le lendemain, c’est en jupe qu’il se rend au lycée. Cet événement, le déclencheur d’une série de réactions diverses, va l’entrainer, ainsi que Jade, sa petite amie, et Selim, son meilleur copain, dans une spirale de haine et de violence qui ne les laissera pas indemnes… Chacun est-il libre de s’habiller comme il l’entend ? L’habit fait-il le moine ? Porter une jupe pour un garçon, cela fait jaser. Et les commentaires homophobes vont bon train au lycée.

Ecrit à six mains pour une lecture théâtralisée, le texte se divise en 10 tableaux, précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue. Comme dans le théâtre classique, les trois unités sont quasiment respectées : une ville, une journée, une action. Ceci confère de la densité au texte, qui procède à la fois du récit, du dialogue, et du monologue intérieur. Quelques personnages se détachent : deux professeurs, dont l’un s’avère être un modèle positif de tolérance et de bienveillance. Jade, l’amoureuse, qui accepte la tenue de Robin, et dont les réflexions montrent un esprit curieux ouvert sur les problématiques du monde actuel. Nolan, le bad boy de la bande, homophobe, qui s’oppose à Selim, le bon copain. Robin, enfin, personnage principal qui prend en charge les monologues du prologue et de l’épilogue. L’une des forces de ce texte, c’est d’être dans l’action et de ne pas révéler, avant l’épilogue, les motivations de Robin. Dès lors le lecteur ne peut que s’interroger sur ce qu’il cherche. À transgresser des normes ? À provoquer ? À faire rire ? Le sait-il lui-même ? Il est embarqué dans une histoire qui le dépasse, mais qui met en jeu, au-delà du regard des autres, l’identité qu’il recherche et que cherche avec lui le lecteur. Ce n’est pas pour rien que l’épilogue reprend, vers sa fin, l’intégralité du prologue, qui tourne autour des verbes connaitre et reconnaitre. Peut-on connaitre quelqu’un si on ne le reconnait pas parce qu’il a changé d’habit ? Notre identité se réduit-elle à notre apparence ? Qui sommes-nous réellement ?

Un texte remarquablement écrit, touchant et juste, qui interroge le droit de chacun de vivre sa vie comme il l’entend et propre à ouvrir le débat sur les stéréotypes de genre et les préjugés.

Le Voyageur du doute

Le Voyageur du doute
Maud Tabachnik
Flammarion 2019

Sombre road trip…

Par Michel Driol

C’est d’abord l’histoire d’un homme, Simon, et de son chien Black, deux amis, désabusés et pessimistes. Lorsque leur route croise 5 jeunes qui vivent de mauvais coups et de cambriolages, Simon ne peut s’empêcher de vouloir les aider, malgré le désaccord de Black. Et lorsque la route des 7 croise celle de Konk et d’autres malfrats, cela devient de plus en plus dangereux pour tout le monde.

Le Voyageur du doute laisse aussi le lecteur en plein doute. Publié en jeunesse, avec la mention de la loi de 1949, il permet de mesurer à quel point les conceptions de la littérature jeunesse ont évolué. Car voici un polar sanglant, faisant parfois l’apologie de la marginalité, du vol, et montrant une société future dystopique. Certes, on retrouve l’amitié entre l’homme et l’animal, l’animal qui sauve les hommes, mais le roman cultive les ambigüités : que veut exactement Simon ? Tout à la fois vivre avec d’autres marginaux, agir par amour pour Sonate et les empêcher de se salir encore plus les mains en agissant à leur place… Ces ambiguïtés ne sont pas une faiblesse du roman, mais sa force, car il oblige le lecteur à réfléchir, à se positionner, à se questionner.

Le roman s’inscrit dans un futur particulièrement sombre : si, politiquement, l’Europe semble unie et prête à se désigner un président, la pollution est omniprésente (l’eau du robinet n’est plus potable), et les tensions entre communautés ont atteint un paroxysme. Politiciens et truands sont de mèche (c’est l’un des ressorts de nombreux polars…). Dans cette société inhumaine, se marginaliser et vivre hors la loi devient pratiquement une preuve d’humanité.  Du passé de Simon, on ne sait pas grand-chose, mais ce qu’on en sait le présente comme un individu qui a fait de la prison – sans que l’on sache pourquoi. Les 5 jeunes gens sont tous plus ou moins issus de « bonnes »familles, et ont rompu avec elles. Reste donc la route, qu’ils parcourent en moto, façon Easy Rider…, les plages et les chambres d’hôtel. Se marginaliser, c’est vouloir être libre, mais quel est le prix à payer pour cette liberté ?

Le roman pose aussi une relation particulière entre un homme et un chien, philosophes désabusés tous les deux. Ils conversent, et le chien a un point de vue sur le monde, une capacité à réfléchir mais aussi à agir. L’auteure a la subtilité de ne pas faire « parler » le chien. Mais l’écriture montre qu’ils se comprennent, et rend compte des positions du chien, à travers ce que Simon comprend, ou ce que les autres perçoivent de cette relation. Et par bien des aspects, le chien se révèle plus humain que nombre de personnages…

Ce roman vaut enfin par son écriture, qui, paradoxalement, dans un polar où l’action prime, joue abondamment de l’imparfait. C’est dire que l’arrière-plan – la société, les pensées des personnages – passe souvent au premier plan. Il y a là un ton particulier, une langue particulière, qui installent une distance propre à la réflexion du lecteur.

Un polar qui ne laissera pas indifférent, et qui pose de nombreux problèmes liés à notre monde.

Thésée et le minotaure – Atalante la princesse des bois

Thésée et le minotaure
Pierre Beaucousin – Eric Héliot
Père Castor 2019

Atalante la princesse des bois
Pierre Beaucousin – Eric Héliot
Père Castor 2019

Deux grandes figures de la mythologie

Par Michel Driol

Le Père Castor lance une nouvelle série consacrée aux personnages forts de la mythologie, dont voici les deux premiers. Les deux se présentent comme des biographies, commençant par la naissance et racontant la vie des personnages dans une langue simple et accessible à tous. De nombreux éléments favorisent l’identification du lecteur avec eux : le fait de les présenter dès la naissance, de les montrer enfants, accentue la proximité avec eux. Il s’agit par ailleurs de deux figures d’orphelins, ce qui accroit la sympathie du lecteur pour eux. Le texte, au présent, est animé par de nombreux dialogues. Les illustrations, tout en respectant certains codes liés à l’Antiquité – en particulier dans les arrière plans urbains – montrent des personnages à l’allure sympathique, presque contemporains dans leurs visages et dans leur expressivité, en particulier en ce qui concerne Atalante. On est ainsi parfois à mi-chemin entre l’album, avec une mise en page qui privilégie les doubles-pages,  et la BD ligne claire.

Les deux personnages ne sont pas choisis au hasard : une femme et un homme. L’une apparait comme une figure de la liberté et de l’émancipation féminine, qui clame que personne ne lui prendra sa liberté. L’autre apparait comme l’incarnation du courage et de la force physique, face au lion de Némée ou face au minotaure. Pour autant, la dimension tragique est bien respectée : ces deux personnages sont les jouets des dieux. L’amour d’Atalante et d’Hippomène est en fait l’enjeu de la lutte entre Artémis et Aphrodite.  Quant à Thésée, il est victime d’Athena, qui l’oblige à abandonner Ariane à Naxos. Ainsi le jeune lecteur peut découvrir la force des mythes antiques, et percevoir ce lien particulier entre les hommes et les dieux caractéristique de cette période. Un court dossier documentaire, en fin d’album, prolonge la lecture en donnant des informations sur tel ou tel épisode ou aspect de l’histoire, voire le futur des personnages.

Souhaitons de découvrir ou de redécouvrir d’autres personnages, d’autres mythes antiques dans ce qu’ils ont à nous dire grâce à cette nouvelle collection prometteuse.

Les Vacances de mon amie Carla

Les Vacances de mon amie Carla
Stéphane Kiehl
Grasset Jeunesse 2019

Liberté à deux…

Par Michel Driol

Au fil des pages, on suit les vacances d’une petite fille et de sa chienne Carla. Vacances d’été et vacances d’hiver se mêlent, bord de mer et montagnes enneigées, jardin du grand père, entre une page d’ouverture et une page de clôture symétriquement inversées : le retour de l’école, et le départ pour la rentrée des classes. Anonyme, la petite fille se raconte et parle de sa chienne, de sa capacité à se faire des amis, de l’interdiction des chiens sur les plages : autant d’images d’un bonheur passager, de questions sur l’amour, de réflexions sur la vie de chien : rêver de voyager, c’est déjà voyager… Le temps passe, le tracteur chez le grand père est devenu trop petit, mais il fait bon vivre et profiter de l’instant, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Tout l’album se centre sur la relation entre la fillette et sa chienne, les parents et grands-parents ne faisant que de la figuration dans le texte.

Si le texte est assez simple, et se suffit pour raconter l’histoire, les illustrations sont beaucoup plus complexes et riches. Tantôt elles sont l’illustration du texte, tantôt elles s’en éloignent dans des codes narratifs différents : celui de la BD, pour raconter une petite histoire en quelques strips, tantôt celui de la peinture, avec de magnifiques doubles pages particulièrement oniriques, pleines de fleurs rouges sur fond noir, traversées par des chevaux ou la fillette et Carla. Parfois c’est Carla qui se multiplie sur les pages, dans différentes attitudes. Cette diversité graphique fait la véritable richesse de l’album, et l’on cherchera à reconnaitre les légumes du jardin du grand père… Fonds colorés, fonds blancs, tout est significatif dans cet album qui prend plaisir parfois à isoler les personnages, tantôt à les fondre sur un fond de nature.

Un album drôle et attendrissant, ludique, pour dire le lien entre une fillette et une chienne, mais aussi le plaisir du dépaysement et le sentiment de liberté que donnent les vacances.

 

L’Ile

L’Ile
Lorenzo Palloni
Sarbacane, 2016

La liberté ou le crime

C’est bien connu, les lieux insulaires sont est un terreau fertile pour les utopies… ou pour les cauchemars (voir le film Shutter Island, par exemple, ou L’Ile du Dr Moreau…). Vu la couverture, on penche plutôt pour le deuxième : un soldat (si on regarde bien, on voit que c’est une femme) se tient debout au milieu d’un ruisseau, dans un décor de forêt tropicale où la lumière filtrée par les arbres répand une même couleur verte sur tous les éléments du paysage y compris l’uniforme, Kaki, du soldat.

Pourtant, le début de l’histoire fait croire à une utopie heureuse : cette ile est peuplée d’anciens prisonniers politiques qui ont pu se libérer de leurs geôliers. Ils les ont exterminés, fondant ainsi leur société par le sang. Pourtant, ils étaient pacifistes et avaient été emprisonnés et déportés sur l’île pour cela, parce qu’ils avaient refusé de participer à la guerre générale, sans doute mondiale, que se livraient le Nord et le Sud. Ils vivent en autarcie, en démocratie, depuis 40 ans ; deux nouvelles générations y ont grandi en paix et en ignorant la partie sanglante de l’histoire, développant les valeurs de paix, de tolérance.

Lorsqu’un soldat arrive sur l’île, c’est la panique : il se dit déserteur mais il pourrait être un espion des armées du Nord, il en sait trop, il cherche quelque chose. Très vite, l’île se divise entre ceux qui veulent suivre les valeurs de l’île et ceux qui ont peur d’une attaque. Une famille est au centre de l’intrigue et révèle les différentes façons d’accueillir ou non l’étranger.

Dans cette fable philosophique sur le poids de l’histoire, l’accueil et la cohésion sociale, le désir et l’amour jouent leur jeu. Mais c’est avant tout une belle BD où les couleurs paradisiaques du début virent au kaki et au noir ou à l’orangé dans les scènes violentes et où l’alternance des angles de vue mène la danse à un rythme endiablé. C’est un formidable récit plein de suspens et de rebondissements : les relations entre les êtres se dévoilent, en même temps que l’histoire cachée de l’île, faite de violence et de mensonge. Quant à la « morale », chaque lecteur se fera la sienne.

 

 

Intemporia –Tome 3 : La clé des Ombres

Intemporia  –Tome 3 :  La clé des Ombres
Claire-Lise Maguier
Rouergue 2017

L’ultime bataille

Par Michel Driol

On avait lu et apprécié les deux premiers tomes de cette trilogie. (Le Sceau de la reine Le Trône du Prince). Le troisième et dernier volume clôt la série et on le lit avec autant de plaisir que les deux premiers. On retrouve les personnages, le nouveau roi Yoran, son ami Tadeck, sur lequel plane la menace d’un annoncement tragique, la reine Yelana et son frère, et tous les personnages secondaires, pittoresques, altruistes ou égoïstes, porteurs chacun d’une part de secrets. On retrouve aussi la géographie, la plaine sous son bouclier, le port de Causédalie, et la ville royale de Térendis-la-noire, mais aussi la forêt où règnent les Ombres que seul le roi légitime peut voir, et le lac de pierres  des Tectites. Géographie qui renvoie bien sûr au genre, l’heroic-fantaisie, avec ses lieux qui peuvent être sordides ou fantastiques et magiques. On retrouve enfin le même souffle épique dans les combats entre les forces opposées.

Toutefois, ce volume approfondit une dimension philosophique et métaphysique qui s’inscrivait en filigrane dans les premiers volumes. C’est la question de la liberté de choix et de la mort qui se pose, plus que celle du pouvoir absolu. Ce que veut la reine, ce n’est pas le pouvoir absolu, c’est l’immortalité – intemporia, on a enfin la clé du titre. Quelle est la valeur de la vie ? La question éthique de la mort se pose : belles morts, morts cruelles, morts acceptées pour sauver quelque chose : comment accepter sa condition de mortel ? Jusqu’où va ce sort ? Tout est-il écrit – ou à tout le moins décidé d’avance ? De nombreux retours en arrière – l’heroic-fantaisie a cela de pratique qu’elle donne à certains personnages le pouvoir de (re)voir des scènes passées – conduisent les héros à s’interroger sur les plans de leurs parents : le père de Yoran, la reine, Yélan ont programmé dans les moindres détails ce qui allait se passer. Dans ces projets-là, quelle est leur part de choix ? Ce dernier volume complexifie encore la relation entre Yoran et la reine, faisant d’elle un personnage pus humain que ce que les premiers volumes montraient.

On quitte donc à regret cette série, comme on avait quitté Harry Potter. Certes, si leurs univers sont différents, ce sont les mêmes questions qui s’y posent : comment le passé conditionne-t-il le présent ? Quelle est la part de la liberté humaine ?

Sang-de-Lune

Sang-de-lune
Charlotte Bousquet
Gulf Stream éditeur 2016 – Collection Electrogène

Sombre futur…

Par Michel Driol

A Alta, les femelles, les Sang-de-Lune, sont soumises à l’autorité implacable des Fils-du-Soleil. Elles doivent leur obéir, épouser l’homme que leur père leur a choisi, et porter ses enfants. A la moindre incartade, c’est la condamnation à mort par lapidation. Dans cet univers, Gia est attachée à sa petite sœur Arienn, qui découvre une carte d’un monde inconnu. Pour échapper au mariage promis avec l’homme brutal responsable  de la mort de sa cousine Dana, elle part avec Arienn, qui trouve la mort dans la fuite. Elle se retrouve alors avec les rebelles, dans un monde encore plus souterrain, tentant à la fois d’affronter son propre passé et de  comprendre comment l’humanité en est arrivée là.

Le monde dépeint par Charlotte Bousquet est un univers de science-fiction post apocalyptique. Des champignons fluorescents éclairent les cavernes. Des restes de galeries, mines, tunnels, systèmes d’éclairage subsistent, mais on vit de l’élevage des moutons et de la cueillette. La force de ce roman est d’y dépeindre une idéologie complexe et simple, dans laquelle les ténèbres – féminines pour l’essentiel –  sont source d’angoisse et de menace pour la lumière, incarnée par les hommes.  Cette idéologie s’y impose à tous, à toutes devrait-on dire, car les femmes, les mères, sont les premières à vouloir garantir l’ordre social qu’elle organise, à de rares exceptions près.

Le monde souterrain, celui des rebelles, des Noctes, n’est pas plus optimiste : conflits pour prendre le pouvoir, violence, suspicion, et dangers courus de toutes parts entre lesquels Gia tente de survivre avec l’aide d’une ancienne amie d’Alta, qu’elle retrouve par hasard.

L’intérêt de ce roman vient à la fois de l’imaginaire de son auteure, un imaginaire à la fois sombre et violent, mais aussi de sa complexité : complexité du récit, qui mêle l’histoire de Gia avec des extraits de contes d’Alta, de textes de lois d’Alta, mais aussi les découvertes faites par une érudite, Rovina, relativement à l’origine d’Alta. Complexité de l’arrière-plan social et philosophique, qui illustre la condition de la femme dans certains pays aujourd’hui, mais aussi plus largement, et montre comment la force des idéologies est de faire endosser par les victimes le souhait de ne pas changer leur condition, même si elles en souffrent.

Un seul regret : la fin un peu rapide et elliptique de ce roman – qui fait pourtant plus de 300 pages. On y devine comment Alta est née d’une utopie, d’une volonté de vivre en paix, qui a mal tourné, à l’issue d’une catastrophe, mais c’est peut-être là aussi que l’on aimerait en savoir plus sur les mécanismes qui ont fait basculer l’histoire dans ce qui deviendra une  tragédie pour les femmes.

Des personnages attachants, complexes au service d’un roman qui parle des relations hommes femmes dans notre monde, de la soif de liberté et de la révolte contre ce qui apparait insupportable. A lire d’urgence…

 

 

Graines de liberté

Graines de liberté
Illustrations : Pascale Maupou Boutry –Texte : Régis Delpeuch
Utopique – Collection il était une voix

Ces artistes qu’on emprisonne

Par Michel Driol

graines-de-liberteDans un pays imaginaire, une conteuse va de village en village, munie de son seul bâton de marche, de sa flute en bambou et d’un carnet. De place en place, les gens se rassemblent, et elle les fait voyager par la magie de son instrument et de ses mots, en échange  de quelques pièces, du gite ou du couvert. Jusqu’au jour où tous les rassemblements sont interdits… A l’abri des regards indiscrets, accompagnée d’une fillette, elle continue de semer ses graines d’espoir, dans les maisons amies. Mais les soldats emprisonnent la conteuse, puis brisent sa flute, parce qu’elle faisait naitre l’espoir dans la prison. Elle confectionne alors, avec les pages de son carnet, un cerf-volant qui lui permet de s’évader, puis de retrouver la fillette, 20 ans plus tard, dans un pays « où les graines qu’elle avait semées ont germé pour que fleurisse la liberté ». On découvre alors que cette fillette est la narratrice de l’histoire, preuve vivante que les récits ne s’arrêtent pas et qu’elle est prête à reprendre le flambeau.

Avec des mots simples et des situations bien posées,  cet album dit le pouvoir des mots et de la musique non seulement pour divertir et faire voyager, mais aussi libérer chacun.  Il dit également l’importance du « spectacle vivant », autour de la conteuse, aussi bien la nécessité du public pour l’artiste (« Rester prisonnière sans plus partager ses histoires allait la tuer »), que la nécessité de l’artiste pour le public : plaisir du voyage immobile, fascination et rêve qui emportent ailleurs. Les illustrations, de qualité, sont autant de tableaux qui renforcent le texte : voyage au travers des quatre saisons pour la première double page, cadrages expressionnistes de la conteuse à l’abri d’une maison, et regards émerveillés du public, gros plan sur la botte du soldat écrasant la flute. Les illustrations portent aussi le message d’universalité de l’album : si les costumes évoquent plutôt l’orient, on y croise aussi un village aux toits de chaume et deux personnages coiffés de bérets.  Elles commencent sur des teintes lumineuses avant de s’assombrir de plus en plus, au fur et à mesure de la montée des périls, avant un final éclatant de couleurs.

Un CD accompagne l’ouvrage : le texte y est lu par Pascale Bouillon, avec un accompagnement musical de qualité.

Un bel album, malheureusement toujours d’actualité, qui  a reçu le soutien  d’Amnesty International. La liste des « modèles » serait longue, de Miguel Angel Estrella à Nazim Hikmet, d’Aléxandros Panagoúlis à Victor Jara… hélas.