La Vie, même pas peur
Maya Angelou – Jean-Michel Basquiat
Traduction de Lisette Lombé, Julie Lombe, Joëlle Sambi
Cotcotcot 2026
Surmonter ses peurs
Par Michel Driol
Les éditions Cotcotcot ont l’excellente idée de republier un ouvrage paru aux Etats Unis il y a un quart de siècle, faisant dialoguer le poème de Maya Agelou Life doesn’t frighten me avec des tableaux de Jean Michel Basquiat, un recueil édité par Sara Jane Boyers. Quant à la traduction, elle est assurée par 3 poétesses et slameuses belgo-congolaises, militantes afro féministes et performeuses. A la suite de l’ouvrage, on trouvera une biographie de Maya Angelou et de Jean-Michel Basquiat, ainsi qu’une postface de Sara Jane Boyers.
Rappelons d’abord qui était Maya Angelou, à la fois activiste, écrivaine, poétesse, militante des droits civiques aux États-Unis, décédée en 2014 à l’âge de 86 ans. Son texte, la Vie ne me fait pas peur, est extrait d’un recueil publié en 1978 : Pourtant je m’élève. Quant à Basquiat, il est sans doute plus connu en France que Maya Angelou comme graffeur, peintre américain d’avant-garde populaire et pionnier de la mouvance underground. Les deux ne se sont jamais rencontrés, et c’est l’éditrice Sara Jane Boyers qui a eu l’idée de réaliser un ouvrage pour la jeunesse à partir des tableaux de Basquiat, pour lesquels elle a cherché un texte d’accompagnement, et ce fut comme une évidence : le poème de Maya Angelou dialoguait merveilleusement avec les œuvres du peintre.
Et, de fait, ce dialogue fait résonner les deux œuvres dans une complémentarité bien signifiante. L’univers puissant de Basquiat est rempli d’un sombre chaos mais aussi d’une innocence toute enfantine. On y retrouve des squelettes et des cranes, des individus inquiétant car tout désarticulés, aux dents visibles, comme agressives, mais aussi des animaux. Ce monde inquiétant dialogue avec les peurs exprimées par Maya Angelou. Un dialogue tout en finesse, parfois explicite avec les figures du chien ou du dragon en écho direct aux contenus du texte, parfois moins explicite avec un geste, une attitude qui répond aux propositions du texte. Cela invite à prendre le temps de lire le texte, quelques vers par page, et de contempler les peintures de Basquiat pour chercher, éprouver, ressentir les correspondances. Ce dialogue n’a rien de figé, mais il est déclencheur d’une énergie, d’une envie d’aller de l’avant qui ne peut que renforcer la signification du poème.
La vie, même pas peur, c’est en effet à la fois un catalogue des peurs et terreurs enfantines, depuis celles liées à l’imaginaire jusqu’à celles, profondément vécues, des violences subies, et ce refrain, insistant, rythmant le texte, qui sonne comme une victoire sur soi-même, la Vie, même pas peur, façon de balayer ses craintes, et de foncer dans la vie. Le poème renvoie à la fois à la vie de Maya Angelou, à ses combats contre le racisme et la ségrégation aux Etats Unis, mais aussi invite tous les enfants – mais pas que – à ne pas avoir peur pour oser agir, avec force et énergie, contre toutes les forces du mal.
Il faut bien sûr dire un mot de l’époustouflante traduction, une traduction qui ose bouleverser la syntaxe dans le titre, qui ose les belgicismes (crolles), les cultures africaines (tchipe), les anglicismes (curly). Une traduction faite pour l’oralité et la profération dans le travail sur les rythmes, les sonorités, les rimes, une traduction pleine de vie et de vigueur.
Belle découverte que cet album qui retrouve ainsi une seconde vie, un album qui invite à trouver en nous-mêmes le courage et la force pour se confronter à nos peurs, de quelque nature qu’elles soient. Résistance, émancipation, confiance en soi, puissance d’agir sont aux antipodes de la terreur qui paralyse.
Il y a 25 ans, aux Etats Unis, c’est la situation politique qui avait conduit Sara Jane Boyers à réaliser ce projet contre un mouvement puritain de désengagement des activités culturelles… 25 ans plus tard… force est de constater qu’en Europe aussi, cet anniversaire rend bien nécessaire de telles entreprises artistiques pour proposer aux enfants, aux adultes de demain, le meilleur de la littérature et de la peinture comme ode à la vie et à l’émancipation.