Le Livre de la jungle

Le Livre de la jungle
Claude Clément – Sanoe & Anita Oum
Larousse Jeunesse 2025

Mowgly entre deux mondes

Par Michel Driol

Claude Clément adapte les principaux épisodes du livre de la jungle, de Rudyard Kipling, dans une langue accessible aux plus jeunes. On retrouve ainsi la présentation de Mowgly au Conseil du clan, son éducation effectuée par Baloo et Bagheera, son enlèvement par les singes, sa capture du feu, son séjour parmi les hommes, au cours duquel il vient à bout de Shere Khan, son retour dans la jungle, et le combat contre les dholes.

Pas de découpage en chapitres, mais une mise en page qui permet de lire un épisode complet sur une page, au milieu d’une somptueuse illustration pleine de vie et de couleurs, montrant des animaux au cœur d’une jungle très orientale, et un Mowgly, toujours vêtu d’un pagne blanc, que l’on voit grandir quelque peu au fil de l’album. Ajoutons à cela l’arrière-plan très indien, avec les saris, ou le temple en ruine envahi par la végétation. On est très loin de Disney : pas d’humanisation des animaux, pas de recherche de comique, mais, au contraire, une fidélité à Kipling et à cette création d’un monde entre le conte et le réel, au service d’une vision du monde et d’une morale.

La morale, enseignée par Baloo et Bagheera, est d’abord celle du respect de l’autre, de celui dont on a appris la langue pour dialoguer avec lui, afin de vivre en bonne entente avec lui quels que soient les territoires et les différences. Leçon de sagesse, qui va de pair avec l’adaptation au milieu, car l’apprentissage vise à vivre dans un milieu hostile, dans lequel il faut apprendre à nager aussi bien qu’un poisson ou grimper aux arbres comme un félin.  Transgresser ces lois, comme le fait Mowgly lorsqu’il se rêve roi des singes, vit au milieu d’eux, qui ne respectent rien, ne peut que conduire à la dégradation physique (Mowgly a faim) et à la perte des valeurs.

La lecture proposée par Claude Clément met aussi l’accent sur la question de l’identité. Mowgli est tiraillé entre deux mondes. D’un côté, le monde de la jungle, un monde d’entraide dont le mal, incarné par le tigre ou les singes, n’est pas exclus, mais un monde dont il ne fait pas vraiment partie. De l’autre, celui des hommes – fourbes, menteurs, agressifs –mais le monde auquel, par son espèce, il appartient. Qui est vraiment Mowgly, la petite grenouille, que l’on voit faire des allers-retours entre les deux univers ? La dernière phrase le montre accédant enfin à une émancipation, qui est le propre de toute éducation réussie, « se sentant libre de tout clan, sinon de celui du monde vivant ». Tel est bien, en définitive, le propos de Claude Clément, propos destiné à ces enfants nés dans un siècle où les rapports entre l’homme et la nature sont à réinventer. Apprendre à la fois la loi de la jungle, c’est-à-dire apprendre à se fondre dans la nature, à respecter toute forme de vivant, apprendre les nombreuses interactions entre les végétaux et les animaux, et ne pas oublier qu’on est humain. Le monde dépeint ici n’est pas un monde de bisounours, le mal y rôde, partout, mais le vaincre ne peut se faire que  par l’union et la solidarité. Grandir, c’est apprendre à être soi-même.

Une adaptation réussie d’un classique de la littérature, pour les jeunes et les moins jeunes, parfaitement destinée dans son contenu et les valeurs qu’elle porte aux enfants d’aujourd’hui, souvent tiraillés eux-aussi entre des mondes bien différents.

La Nuit des oies

La Nuit des oies
Juliette Adam – Violaine Costa
Flammarion Jeunesse 2025

Pour en finir avec les traditions…

Par Michel Driol

Dans les forêt des Aurores, avant la grande migration, les oies sauvages préparent la fête. Mais si les oies peuvent aider aux préparatifs, seuls les jars ont le droit de monter sur scène. Ce qui n’est pas du gout d’Olivia, qui, aidée de ses amis, Paulette la grenouille, Cerise l’écureuil et Topinambour le sanglier, va imaginer un spectacle dont elle sera la vedette, afin de montrer la stupidité des préjugés et stéréotypes.

Voilà un roman illustré assez irrésistible, par son humour, sa fantaisie, son sens du rythme et des personnages.  C’est Olivia la narratrice, et elle regarde le monde avec le sentiment d’une injustice faite aux oies, mais avec aussi un grand sens des relations et de l’amitié. Elle ne s’en laisse pas conter quand un jars tente de la draguer ! Le récit et les illustrations se complètent pour créer un univers dans lequel les animaux vivent en bonne intelligence,  autour d’un lac, habitent dans des maisons très humanisées, pleines de couleurs et de détails croustillants.

La question des traditions, du féminisme, de l’émancipation et de la lutte contre les discriminations de genre est abordée avec finesse et sur un arrière-plan historique que les adultes médiateurs de ce livre  comprendront. Il est question de théâtre, d’une histoire fortement inspirée par Shakespeare, la Nuit des rois, réinventée par Olivia. Le monde des oies, qui interdit aux femelles de monter sur scène, est un lointain écho de l’époque shakespearienne, où les rôles de femmes étaient tenus par les hommes.  Mais c’est à hauteur d’enfant que se développe la réflexion d’Olivia, qui remet en cause les superstitions et croyances relatives à la prétendue sensibilité des oies, à la supériorité des jars. Ces derniers, de fait, produisent sur scène des récits eux-mêmes très stéréotypés, qui se répètent d’année en année sans aucune inventivité, au contraire de la proposition d’Olivia. Pour autant, le récit n’a rien de manichéen, de par le personnage du sanglier, mais aussi de l’amoureux d’Olivia qui se révélera beaucoup moins borné qu’on pouvait le penser.

Le texte et les illustrations nous plongent dans un automne plein de magie, dans un monde du spectacle et de la fête qui se veut inclusive et tolérante. Preuve bien réjouissante qu’il est possible de changer les mentalités, grâce à l’amitié et à la solidarité ! On attend la suite de cette série, intitulée la Forêt des Aurores, afin de retrouver ces personnages pleins de vie, le regard acéré d’Olivia, sa fougue, son énergie, et son inventivité !

L’Inoubliable sauvetage dans la prairie

L’Inoubliable sauvetage dans la prairie
Elaine Dimopoulos, ill de Doug Salati
Traduction (anglais, USA) par Alice Delarbre)
Hélium, 2024

Pourquoi tant de lapins ?

Par Anne-Marie Mercier

Le lapin est partout en littérature de jeunesse. Certains s’interrogent sur ce sujet, comme Christophe Honoré dans Le Livre de jeunesse (« les lapins ont gagné », selon lui), d’autres en ont fait récemment des émissions de radio ou des expositions… Ce petit livre, qui propose aux jeunes lecteurs un équivalent de Watership down, une épopée chez les lapins, donne quelques réponses. Le lapin a plein de frères et sœurs, c’est sympa. Il vit dans des terriers, c’est cosy. Il ne parle pas, c’est pratique. Enfin, il est tout doux, surtout quand, comme les héros lapins de ce petit roman illustré, il prend soin de se peigner pour enlever les insectes, tiques et autres nuisances naturelles qui lui font courir le risque de moins ressembler à une peluche bien propre.
Voilà donc un récit bien propret, et plein de bons sentiments. Cela ne l’empêche pas d’être charmant, plein de jolies observations sur la prairie et ses occupants, faune et flore, et d’être une belle leçon d’optimisme. Premièrement, on y voit que chaque défaut peut être corrigé : la petite lapine Butternut, est la plus froussarde de la portée, mais elle est aussi la plus curieuse et la plus généreuse et ainsi c’est elle qui, au péril de sa vie, récupèrera le peigne de grand maman volé par le méchant geai (qui s’amendera à la fin), deviendra l’amie d’un tout jeune rouge-gorge, sauvera une biche blessée en sortant la nuit malgré les interdictions maternelles, et organisera « l’inoubliable sauvetage » de bébés coyotes. Ensuite, c’est un éloge de l’amitié, de la solidarité et surtout de la rencontre entre espèces, chose déconseillée par les anciens. Et enfin, c’est une leçon de hardiesse : puisqu’on ne peut pas tout contrôler, connaissons nos peurs (des « ronces » dans l’esprit) et dépassons-le, prenons des risques (mesurés) et agissons selon notre devoir ou notre envie.
Chaque chapitre est autonome et a son intrigue propre ; c’est une grande qualité pour un livre qui s’adresse à des lecteurs peu aguerris : ce livre semble appeler la lecture à voix haute. Et c’est aussi un manuel de racontage d’histoires : la famille lapin a placé cet art au sommet de sa civilisation grâce à l’expérience d’une grand-mère, un temps captive chez des humains lecteurs. On trouve de nombreux conseils sur l’art du racontage, la façon de mener une intrigue, et surtout de capter l’attention du lecteur. L’autrice, qui enseigne l’écriture et la littérature de jeunesse dans des université américaines livre toutes sortes de conseils pour des écrivains en herbe et ouvre son dernier chapitre avec une conclusion qui résume son art du récit.
« Comme dans toute bonne histoire une transformation avait eu lieu : j’avais acquis de l’expérience,  j’avais découvert que le monde réservait des épreuves bien plus terribles que la simple traversée, rapide et prudente, d’une chaussée ».
Curieuse coïncidence: l’album chroniqué il y a deux jours, au titre un peu semblable, La grande aventure de Brindille, présentait un personnage écureuil avec le même caractère que Butternut : vaincre sa peur semble être un sujet important en ce moment, du moins aux USA puisque ces deux ouvrages en proviennent.

Charamba, hôtel pour chats, Chat va chauffer,

Charamba, hôtel pour chats, Chat va chauffer,
Marie Pavlenko, Marie Voyelle,
Flammarion jeunesse,  2024

Psychanalyse féline

Par Lidia Filippini

À l’hôtel Charamba les clients sont des chats. Ils y passent quelques jours, quelques semaines ou quelques mois quand leurs humains partent en vacances. Magda, la propriétaire, prend plaisir à les chouchouter. Elle a tout prévu : des plumes, des jouets rebondissants, des étagères où sauter et même des souris en crochet tricotées main pour s’entraîner à la chasse.
Mais les véritables maîtres des lieux, ce sont les quatre chats de Magda : Bobine, Mulot, Carpette et Couscousse (eh oui la vieille dame a un seul défaut : elle choisit toujours des prénoms ridicules pour ses amis félins…) Ils veillent sur les clients et s’assurent de la bonne réputation de l’établissement.
Le tome 4 de la série est l’occasion de retrouver les quatre sympathiques greffiers. Cette fois, c’est la panique ! Georges, le neveu de Magda est attendu à l’hôtel. Quand il apprend la nouvelle, Mulot, le costaud, se décompose. Georges a gâché son enfance, il l’a traumatisé à vie ! Le vilain garnement a passé un été à déposer discrètement des concombres derrière le dos de Mulot. Quand il se retournait, le félin, qui était alors un tout jeune chaton, croyait à chaque fois se retrouver nez à nez avec un serpent… Et on sait à quel point les chats ont peur des serpents ! Depuis, Mulot ne peut regarder, sentir, ni même imaginer la moindre cucurbitacée sans faire une crise d’angoisse. Pire, à force de repenser à cette histoire, le matou est en train de perdre son estime de soi… Heureusement, ses amis sont là pour l’aider. Ils lancent l’« Opération concombre killer ». Avec le soutien de Ciboulot, un pensionnaire dont l’humain est psychologue, ils vont tenter de soigner Mulot de sa phobie et de lui redonner goût à la vie.
Marie Pavlenko et Marie Voyelle n’en sont pas à leur première collaboration. Elles ont publié ensemble, outre les trois premiers tomes de la série, un roman (Les envahissants, Hachette, Le livre de poche, 2011) et un album (Awinita ; petit rêve deviendra grand, Little Urban, 2019). Elles nous proposent ici un roman drôle et plein de rebondissements, accessible aux jeunes lecteurs. Les illustrations de Marie Voyelle, en noir et blanc, rappellent le manga. Elles ajoutent à la drôlerie du récit en proposant des clins d’œil à destination des enfants (les quatre chats disposés à la manière des héros de Kung Fu Panda) et des parents (la moustache de Ciboulot, le chat psychologue, est la même que celle de Freud).
Les incises du narrateur, qui s’adresse directement au lecteur et se permet parfois de le rudoyer juste pour rire, apportent une touche d’originalité à l’ensemble : « ([…] Si vous ne savez pas ce qu’est le crochet, je ne peux rien pour vous. Comprenez-moi : on ne peut pas non plus s’arrêter toutes les cinq lignes pour expliquer chaque mot un peu original. Utilisez donc ce formidable outil appelé ‘dictionnaire’. )»
Bref, il y a, dans ce court roman, de quoi passer un agréable moment.