Bagdan et la louve

Bagdan et la louve aux yeux d’or
Ghislaine Roman, Regis Lejonc
Seuil, 2016

L’homme est un loup…

Par Anne-Marie Mercier

Comme elle est belle, la Mongolie dessinée et colorée par Régis Lejonc ! Avec ses steppes, rivières, montagnes et plaines… de jour, puis de nuit et, pour finir, avec ses yourtes sous la neige. Nous la voyons à travers les yeux du jeune Bagdan, sur son cheval, ou à travers ceux de son aigle, ou encore à travers les yeux de cette louve que Bagadan sauve.

Mais la nature est cruelle : un tremblement de terre jette Badgdan à terre et blesse la louve. Les hommes sont cruels, entre eux comme envers les animaux : une bande de voleurs harcèle les populations, volant et tuant, et retient prisonniers Bagdan et sa jeune cousine pour mieux faire plier leur village…

 

 

Le Voyage du chat à travers la France

Le Voyage du chat à travers la France
Kate Banks, Georg Hallensleben
Traduction (anglais) de Pascale  Jusforgues
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires), 2016

Il était une fois, deux enfants? – non, un chat

Par Anne-Marie Mercier

C’est une histoire simple et charmante, qui reprend les schémas des livres  prenant pour prétexte une fiction pour transmettre des savoirs géographiques et culturels (comme Le Tour de France de deux enfants et le Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède). Ici, on a un seul personnage, un chat ; s’ajoutent quelques humains sur la première et l’avant dernière double page, et quelques silhouettes à peine entrevues, fuies.

Au début, le chat mène une vie paisible et heureuse, dans le sud de la France, « dans une jolie maison au bord de la mer », qu’il partage avec une vielle dame. A la mort de celle-ci, le chat est expédié avec tout le déménagement dans le Nord, où il est oublié. Affamé et triste, il prend la route et traverse la France afin de retrouver la « jolie maison au bord de la mer » dont le souvenir le hante et l’accompagne tout au long de son périple, difficile et plein de frayeurs. Il le ramène à son point de départ – où il est accueilli par des enfants.

C’est aussi un parcours touristique : notre chat ne va pas en ligne droite mais passe, comme par hasard, par des lieux emblématiques de la France, que l’on reconnait sans qu’ils soient nommés (ils le sont en quatrième de couverture) : Paris, les châteaux de la Loire, le canal de Bourgogne, les Alpes, le Pont du Gard…), occasion d’instruire tout en amusant, et de proposer de belles images aux pastel gras colorés.

Le Secret du loup

Le Secret du loup
Morgane de Cadier, Florent Pigé
Hong Fei, 2017

Amitié au fin fond du grand froid 

Par  Chantal Magne-Ville

Ce très grand album met en scène un jeune loup qui ne se satisfait pas de sa condition de loup, ainsi que le laisse supposer l’écharpe qu’il porte sur la page de couverture. Très « enfant », il aspire à jouer, à découvrir d’autres mondes, et surtout à trouver un ami. Sa quête sera vaine, car il se heurte aux idées préconçues que les autres animaux se font sur les loups, au point que des grenouilles, par exemple, n’hésiteraient pas à le laisser se noyer. Par bonheur, un enfant le repêche, ignorant que certains jugent les loups gourmands, effrayants et imprévisibles…(en italiques dans le texte). Si les scènes de découverte mutuelle frisent parfois un peu la naïveté, le récit de cette amitié naissante ne laisse pas insensible par la qualité des sentiments suggérés, l’écharpe donnée par l’enfant matérialisant le lien qu’ils ont commencé à établir.

On retrouve avec un plaisir non dissimulé l’’illustration de Florian Pigé, magnifiquement construite, la verticalité permettant de ressentir tour à tour l’isolement, le froid, mais aussi l’éblouissement de la lumière matinale. Le blanc de la neige  rehausse  les couleurs des arbres et des animaux stylisés, rendant sensibles les moindres nuances. Les effets de transparence laissent parfois deviner la vie humaine, mais, comme le dit l’enfant, tout se passe loin, là où la neige reste toujours pure, et où la promesse d’une future rencontre suffit à réchauffer le cœur. Une très belle histoire d’amitié.

 

Robêêrt (Mêêmoires)

Robêêrt (Mêêmoires)
Jean-Luc Fromental
Hélium, 2017

La condition animale vue par Robêêrt (ou Mémoires d’un mouton)

Par Anne-Marie Mercier

« Mouton, en principe, ce n’est pas un métier. Pas comme chien. On peut être chien de chasse, chien d’avalanche, chien d’aveugle, de berger, de cirque, de traineau, chien des douanes ou chien policier, une multitude de carrières s’offre à vous quand vous êtes chien.
Mais mouton…
Certes, nous sommes utiles en tant qu’espèce : couvertures, chaussettes, cache-nez, vestes de tweed et pull douillets, tout ça vient de nous… Ce n’est pas pour rien qu’on appelle « moutons » les petits tas de poussières qui trainent sous les meubles des maisons mal tenues.
Déjà, sans me vanter, il est rare qu’un mouton ait un nom. Tout le monde ou presque a un nom, quand on y réfléchit. Les chiens et les chats ont des noms, les poissons rouges en ont, une tortue peut s’appeler Janine ou Esmeralda, même votre ours en peluche jouit d’un patronyme.
Mais les moutons… »

Sans se vanter, avec une belle simplicité, Robêêrt nous raconte son histoire : comment, simple agneau, il a appris à parler chien auprès de celui qui assurait la garde du troupeau, puis cheval, puis humain… comment il a appris divers métiers : d’abord chien de berger, avec un certain succès, mais dans une grande solitude (les moutons n’aiment pas que l’un de leurs pareils « monte » en hiérarchie et donne des ordres) ; puis animal domestique dans la « Grande Maison », auprès de petites filles qui jouent avec lui, puis animal de compagnie d’un cheval de course un peu fou, et enfin chômeur en quête d’un travail à sa mesure (mais en dehors de la filière « laine-viande »…).
Au passage, on apprend beaucoup de choses sur le milieu hippique, les règles des courses et leurs coulisses : rencontres de propriétaires, jockeys, entrainements, déplacements en Angleterre ou ailleurs (Etats-Unis et Japon), sur la tricherie et les paris.

C’est très drôle, surtout à cause du petit ton sérieux utilisé par le narrateur pour raconter son histoire, et dans le détail de nombreux épisodes (comme le récit des techniques qu’il utilise pour calmer son cheval, et l’évocation des lectures qu’il lui fait – toutes sur le thème du cheval avec notamment la série des Flicka…). Les situations sont variées, c’est intéressant, avec un zeste d’aventure policière, un soupçon d’amour (tout le monde, chevaux et moutons, se marie à la fin), et une pointe de féminisme.
Les dialogues sont spirituels, tout comme le style qui emprunte souvent au thème lexical du mouton ou plus généralement de l’animal et ne craint pas de jouer avec les formes de l’autobiographie, comme dans le récit du voyage au Japon où concourent les chevaux :
« A l’arrivée à Tokyo nous étions déjà copains comme cochons. […] Je ne garde de cette nuit dans le « monde flottant », comme les poètes appelaient l’ancien Tokyo, qu’un souvenir très flou zébré d’images brutales, de la même matière que ces rêves qui vous secouent toute la nuit pour vous lâcher pantelant au réveil. Je me revois dans une rue bondée, stridente de bruits et de néons, j’entends des applaudissements, on crie sur notre passage, une forêt de smartphones se dresse, les flashes nous éclaboussent de leurs glorieux halos… »
Les jeunes lecteurs, que Robêêrt ne prend pas pour des agneaux de la dernière pluie, ne seront pas rebutés par le le style, tantôt original, tantôt recourant aux clichés, on peut en faire le pari : l’histoire de ce sympathique personnage les portera, comme son ton et son écriture.

Voir un  article dans Libération, par Frédérique Roussel, intitulé « Robêêrt, le vaillant petit mouton », qui classe avec justesse ce roman dans les romans initiatiques.
On connaît bien les éditions Hélium pour leurs albums, on oublie parfois qu’ils ont aussi une belle collection de romans et de romans illustrés (ici par Thomas Baas).

 

Chien pourri sans collier

Chien pourri
Colas Gutman, Marc Boutavant (illustrateur)
L’école des loisirs (Mouche), 2013.

Par Bérengère Avril-Chapuis

Chien Pourri est né dans une poubelle et de nombreuses rumeurs courent à son sujet : il aurait été abandonné par ses parents, sentirait la sardine et confondrait sa droite avec sa gauche. Tout cela est vrai, mais ce n’est pas tout : Chien Pourri est également recouvert de puces et ne se

déplace jamais sans un fan-cub de mouches.

50106-h245Ainsi débute le premier volet de la très originale série des Chien pourri créée par Colas Gutman et le très doué Marc Boutavant. Sous un visage animalier et dans un registre humoristique très décalé, le personnage éponyme s’affirme, on l’aura compris à la lecture de cet incipit, comme le digne héritier de Lazarillo de Tormes. Chien pourri n’a ni nom ni maître, il pue, il est moche et il n’est pas non plus très intelligent – pour ne pas dire franchement bête. C’est donc un anti-héros à part entière qui fait sourire (voire franchement rire) le jeune lecteur à ses dépens, ce qui peut s’avérer une expérience un peu déroutante – et bien sûr amusante. Le lecteur a toujours une longueur d’avance sur le pauvre animal qui ne comprend ni ne devine jamais ce qui risque d’arriver : « Chien pourri, tu es aussi naïf que moche, et tu es très moche ! » s’exclame ainsi (p.33) son compagnon d’infortune Chaplapla, chat de gouttière de son état.

Toutefois, nous dit-on, Chien pourri est affectueux. En mal d’amour, le ventre creux, à la recherche d’un maître plus encore que d’un sac de croquettes, notre sac à puces se retrouve pris malgré lui dans divers épisodes aventureux, croisant brigands et autres trafiquants.

On peut regretter que cette veine ne soit pas davantage exploitée – on adorerait. Mais on reste ravi à la découverte d’un personnage aussi original, comme on l’est d’entendre de jeunes lecteurs rire à gorge déployée à la lecture de ses aventures. Les illustrations sont magnifiques – riches, précises, colorées, marquées du style unique de leur auteur – et ajoutent encore à la saveur et à l’humour totalement décalé de ce roman très adapté aux plus jeunes des lecteurs autonomes.

Les Mésaventures de Noisette

Les Mésaventures de Noisette
Chris van Allsburg
Traduit (anglais) par Isabelle Reinharez
Ecole des loisirs, 2015

Roman d’éducation

Par Anne-Marie Mercier

Tout petit(eLes Mésaventures de Noisette?), déjà, Noisette le hamster a du caractère : dans l’animalerie il refuse de se faire adopter, puis finit par se laisser faire, imitant ses amis disparus les après les autres dans les bras de charmants bambins. Hélas, comme il l’avait deviné, l’enfance n’est pas un vert paradis pour les bestioles : délaissé pour un nouveau jouet (un ordinateur, bien sûr), donné à qui veut, terrorisé par d’autres animaux « de compagnie », habillé comme une poupée, roulé dans une balle, chassé par une mère hamsterophobe, exposé dans une cage à l’école, puis oublié dans la rue en plein hiver… il finit enfin par trouver, grâce à la complicité d’un écureuil, la liberté à laquelle il a toujours aspiré : l’histoire, un peu noire, finit bien… pour lui.

Portrait grinçant des comportements des enfants vis-à-vis des animaux qui leurs confiés, cet album est une leçon à méditer pour ceux-ci. Mais le caractère de la fable est atténué par l’humour des dessins, leur aspect dramatique, avec un usage de points de vue saisissants (plongées, gros plans…), et un trait et un usage de couleurs un peu passées sur un fond crème de papier à effet buvard. Tout ceci évoque les albums pédagogiques d’antan qui n’y allaient pas par quatre chemins pour tancer les garnements, tout en se délectant de leurs fantaisies et de l’infinie variété des « bêtises » à inventer.

Le Voyage dans le temps

Le Voyage dans le temps
Geronimo Stilton, Isabella Salmorago et Alessandra Rossi ?
Traduit (italien) par ?
Albin Michel Jeunesse, 2015

Par Anne-Marie Mercier

Le Voyage dans le tempsSoixante douze épisodes, cinq « voyages dans le temps », dix titres divers peuplés de sirènes et d’elfes… il était temps que nous nous intéressions à Geronimo Stilton, pseudo qui cache toute une équipe éditoriale (l’idée/ le texte? est de Elisabetta Dami). Ici, le voyage dans le temps permet de sauver un bébé tricératops, de rencontrer Hélène de Troie, Attila, Charlemagne et Christophe Colomb, tout cela se mélangeant hardiment avec une fantaisie débridée et beaucoup d’allusions à la mozarella.

La part éducative existe : le récit est entremêlé de pages didactiques sur la guerre de Troie, les Huns, etc. La fin de l’ouvrage propose des interviews imaginaires et donne des éléments (certes sommaires) pour que les lecteurs réalisent leur propre film; il y a des jeux, des autocollants à détacher… C’est comme une pizza (ou alors une ratatouille) : on mélange tout et ça fait quelque chose de tout à fait mangeable, assez savoureux par endroits, mais aussi avec des zones de croûte un peu arides et des points un peu trop épicés ou trop fades… Le recours systématique à la couleur et à une typographie différente, en gros caractères pour mettre des mots du récit en valeur, donne une allure particulière à la lecture. On peut penser que cela a un rôle incitatif pour les lecteurs qui ont du mal avec la lecture – et c’est bien évidemment à eux qu’il faut proposer ce genre d’ouvrage qui les occupera au moins sur la plage, et peut-être les fera rire ou rêver, les bercera de fantaisie, et leur donnera envie de gober toute la série. Mais peut-on passer de Geronimo Stilton à une lecture plus classique aisément, ce n’est pas sûr.

 

Voler avec les cigognes noires

Voler avec les cigognes noires
Sylvia Saubin
L’Harmattan Jeunesse

La petite sœur de  Nils Holgersson

Par Michel Driol

volerLucie, petite fille passionnée par les animaux, à la suite d’un accident, se retrouve minuscule en pleine forêt. Elle découvre alors qu’elle parle le langage des animaux, et est adoptée par un troupeau de cigognes noires en route vers l’Afrique. Elle va les accompagner tout au long de leur périple, échapper avec elles à tous les dangers de cette longue route, dangers artificiels comme les éoliennes, dangers naturels comme la mer ou le désert. En Afrique, elle se lie d’amitié avec deux  enfants,  qui lui font visiter leur village. Au retour, elle retrouve taille normale et ses parents, et n’oubliera pas cette extraordinaire aventure.

Voici un premier roman qui se situe à la croisée de plusieurs genres : roman fantastique, roman d’aventure, roman d’initiation, récit de voyage, le tout sur fond d’écologie et de défense de la nature, sans jamais tomber dans le didactisme. Au fil du récit, on découvre la migration des cigognes noires, leur itinéraire, leur mode de vie, sans que ce côté instructif  prenne le pas sur la narration : le groupe de cigognes est parfaitement dessiné, à l’image de tout groupe humain, chaque individu ayant un nom, un âge  et une personnalité propre. Chaque rencontre – avec des animaux, avec d’autres humains – enrichit peu à peu Lucie, la fait grandir, et lui enseigne le respect de la différence,  l’acceptation de l’autre, la solidarité.

Un roman qui devrait plaire à tous les enfants qui rêvent, eux aussi, de voler sur le dos d’un oiseau…

Les Contes de Noël de Pierre Lapin

Les Contes de Noël de Pierre Lapin
Beatrix Potter
Gallimard jeunesse, 2014

Petits animaux, grande œuvre

Par Anne-Marie Mercier

Pour les amLescontesdeNoël_dePierreLapinateurs de Beatrix Potter, et pour les autres aussi, voilà une belle idée d’album de noël. Il s’agit de la réédition de quelques-uns de ses contes célèbres : Le tailleur de Gloucester, Le sucre cassonade, Sam Balance, Deux vilaines souris, avec plusieurs aventures de ses fameux petits lapins : Pierre Lapin, Jeannot Lapin, La famille Flopsaut, accompagnés d’autres textes comme des chants de Noël anglais, ou images (cartes de vœux, Le Noël des Lapins…).

On retrouve avec plaisir le cadre champêtre (une carte du monde des lapins permet de faire le lien entre leurs histoires), l’exubérance des petits animaux saccageurs de vêtements, briseurs universels et chapardeurs, les farces à M. MacGregor, mais aussi un monde plein de dangers (le père de Pierre Lapin a fini dans un pâté de M. MacGregor et ses rejetons risquent dans chaque histoire de finir de la même façon). Un manque toutefois : le format de l’album fait perdre la dimension d’éloge du minuscule des parutions antérieures en tout petits volumes séparés –  on ne peut pas tout avoir, même à Noël!

Chaque histoire est précédée d’une notice la situant dans la vie et la carrière de leur auteur et c’est un des atouts de cet album qui lie biographie et création. Une occasion de donner aussi envie de lire ou relire le merveilleux Miss Charity de Marie-Aude Murail inspirée de cette grande et toujours actuelle ancêtre de la littérature pour enfants.

J’en profite pour replacer une notice sur Miss Charity, parue en 2008 sur feu Sitartmag

L’Année du Mistouflon

L’Année du Mistouflon
Anne-Marie Chapouton

Flammarion, Castor poche (romans) 2014

La « Bête » de Lourmarin

Par Anne-Marie.Mercier

lAnnée du MistouflonParu en 1975, ce Mistouflon avait fait bien des heureux, tant la fantaisie accompagnait la peinture d’un village (Lourmarin dans le Lubéron), de son école, des enfants et de leur famille. Irrévérencieux, amateur de Picole (recette jointe dans le livre) et mangeur de tabac, le Mistouflon sème la panique, tantôt adoré, tantôt détesté par les habitants, jusqu’au jour où l’on découvre l’existence de la Mistouflette…

Ce grand classique des lectures de l’école primaire réparait après avoir une première parution en Castor poche en 1982. Les illustrations de Gérad Franquin sont… du Franquin : parfaites pour accompagner ce récit loufoque.

Quant au petit dossier ajouté au volume, s’il comporte quelques éléments intéressants, on conseille d’oublier les exercices de grammaire et d’orthographe, très opposés à l’esprit-misouflonesque !