Mota
Julia Billet – Frédérique Bertrand
Editions ésperluette 2026
Así es mi vida,/ piedra, / como tú… Ainsi est ma vie, pierre, comme toi. (León Felipe)
Par Michel Driol
Mota, c’est d’abord, graphiquement, une forme patatoïde ramassée ou lancée par une main, forme qui se voit petit à petit dotée de deux bottes – rouges – d’une tête et d’un chignon. De fait, elle devient petit personnage de femme comme voutée. Le texte peut alors s’installer, et la présenter , un texte qui repose sur une anaphore, Mota n’a pas les yeux – ou sa langue – ou sa tête dans sa poche. Dans sa poche, elle a des cailloux. Ainsi est Mota, facteur Cheval au féminin, ramasseuse et collectionneuse de cailloux, à l’image de la mère de Julia Billet, jusqu’au jour où un rocher l’a accompagnée de l’autre côté…
Avec poésie, le texte est donc autant un hommage à une mère disparue qu’à tous ceux qui semblent différents, par leurs passions, leurs bizarreries, leurs cailloux et leurs rêves plein les poches. Ce que suggère le texte, ce que montrent les illustrations, c’est que Mota et ses cailloux semblent ne faire qu’un. Avec douceur et tendresse, le texte évoque ce personnage solitaire et différent, avec ses poches sous les yeux, ses poches remplies de cailloux, et ses rêves plein la tête… Portrait tout en tendresse de ce personnage et de, sa passion pour les cailloux de toutes les formes, cailloux qui deviennent, en quelque sorte, ceux qui l’accompagnent tout au long du chemin, dans leurs différences, constituant son seul univers, un univers qui se construit jour après jour, comme une collection hétéroclite, bien à l’image de l’humanité… Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes, écrivait Rabelais dans le Tiers Livre. Et quant à Perrault, il imagine un petit Poucet marquant son chemin de pierres blanches. C’est bien dans cet imaginaire de la pierre que s’inscrit aussi ce beau texte qui fait aussi la part belle au langage, à l’évocation de ces mots en ou qui forment leur pluriel en oux, , dans ses images, dans ses rimes, mais aussi dans sa façon de répéter le mot poche, comme symbole de ce personnage, qui nous ressemble dans sa fragilité, dans sa singularité, dans son destin universel.
Frédérique Bertrand propose une illustration sensible à base de crayonnés, de peintures et collages, illustrations tantôt en mouvement, tantôt plus statiques, illustrations qui multiplient les cailloux de toutes les formes, illustrations qui montrent Mota cheminant, toujours de la gauche vers la droite, de la vie à la mort, de la blancheur de la page à la page plus sombre. A la confusion qui règne dans la tête de Mota correspond le désordre des cailloux sur la page, qui entourent ce personnage, solitaire et obstiné. C’est un accompagnement du texte particulièrement pertinent et réussi !
Un album poétique à lire à voix haute, dans lequel chacun prendra ce qui lui parlera, selon son âge, se laissera porter par les mots et les anaphores de Julia Billet et par les compositions savamment désordonnées de Frédérique Clément.