Les Résistants de la Cité Bleue
David Moitet
Didier Jeunesse 2026
Lutter contre les discriminations
Par Michel Driol
A 16 ans, Lin, une jeune lapine, dont le village a été attaqué par les loups, arrive avec sa mère et sa sœur dans la Cité Bleue au milieu d’un lac, où les réfugiés sont accueillis à bras ouverts. Mais lorsqu’un lièvre conservateur est élu maire, il suffit d’une nuit pour que tout change : discriminations des lièvres à l’égard des lapins, autodafés, expulsions, nouveaux programmes scolaires… Une véritable terreur règne sur la Cité. C’est alors que Lin rejoint un groupe de jeunes lièvres bien décidés à résister, malgré les dangers encourus.
On connait bien le recours à la fable animalière et à l’anthropomorphisation dans les albums pour la jeunesse. David Moitet y a recours intelligemment dans ce roman pour adolescents, et au-delà. Lapins, lièvres et loups incarnent des figures bien identifiables, celles des prédateurs et des victimes, celles aussi de deux races appartenant à la même famille, celle des léporidés, ce qui est rappelé par le roman. C’est d’abord un beau roman d’aventure, avec des trahisons, et une intrigue montrant les actes de résistance, au milieu des dangers incarnés par une milice toute puissante . C’est aussi un roman d’amour, Lin, héroïne attachante, d’abord refermée sur elle-même, s’ouvrant petit à petit au contact du lièvre Nando, dans une découverte mutuelle très touchante et pleine de sensibilité. En ce sens, c’est un roman d’initiation.
Mais c’est surtout un roman politique qui s’appuie à la fois sur le passé et le présent pour mettre en garde contre un futur – hélas – possible que l’on nous montre ici comme non désirable. Comment ne pas voir sous la figure des lièvres et des lapins celle des nazis pourchassant les juifs, brulant des livres, chassant les uns de leurs maisons, créant une milice à côté de la police ? Les lecteurs comprendront assez facilement cet aspect historique du récit. Mais comment ne pas songer aussi aussi à l’immigration, à travers les figures de lapins chassés de leurs pays par des loups, payant cher des passeurs pour tenter de traverser le lac dans une vieille barque trouée ? Ces lapins immigrés que le candidat conservateurs méprise, et dont il fait les boucs émissaires pour se faire élire, flattant ainsi les plus bas instincts de la population. Le nouveau pouvoir une fois élu, tout change en très peu de temps, avec une glaçante mécanique qui vise à substituer à l’accueil et au vivre ensemble les discriminations, l’endoctrinement des plus jeunes, et une politique de terreur assumée. On est ici dans la veine de Matin Brun de Frank Pavloff ou de Quelque chose a changé d’Yves Marie Clément, des récits brefs de mise en garde contre le totalitarisme ou l’illibéralisme qui menacent nos démocraties. Ce roman montre aussi les différentes réactions de la population face à ce nouveau régime : il y a ceux qui ont perdu leur emploi, ceux qui subissent, ceux qui se résignent, et les quelques-uns qui osent résister, avec dignité, imagination et surtout courage. Courage de se révolter contre l’injustice, courage de s’associer, courage d’agir pour recouvrir les affiches du maire ou tenter de distribuer de la nourriture et des vêtements à ceux qui ont tout perdu… Mais le roman multiplie aussi les points de vue, donnant à entendre celui du nouveau maire, celui de son adjointe à l’éducation, et celui d’un chef d’entreprise, montrant la complexité et la façon dont quelques-uns peuvent entrainer les autres à franchir leurs limites, à renoncer à leurs principes, à leurs valeurs, pour le pouvoir, sans en mesurer toutes les conséquences.
Un roman engagé, aux personnages attachants, à l’intrigue sans faille, prônant la nécessité de défendre des valeurs démocratiques, d’accueil, d’hospitalité, de vivre ensemble, et rappelant que Résister n’est pas une option. C’est le seul chemin possible.