Erêves

Erêves
Stéphane Servant
Rouergue 2026

Devenir monstre ?

Par Michel Driol

Au collège, Jonas agresse Boris, qui avait lu son journal intime dans lequel il tentait d’écrire à son père,  et s’était moqué de lui. Avec sa mère et sa petite sœur Mila, ils vont au cirque le soir, et rencontrent à nouveau Boris. C’est là que tout bascule. Les deux enfants se retrouvent dans un lac qui n’existe pas, et Jonas se retrouve seul dans un étrange pays où des monstres poursuivent les enfants, les traitant de monstres. A la recherche de sa sœur, il trouve refuge dans un cirque, où on lui explique qu’il doit vite trouver un numéro, faute de quoi, dans quelques jours, il aura perdu la mémoire… Commence alors une lutte contre le temps, pour ne pas perdre ses souvenirs, retrouver sa sœur, et échapper à la Garde et à ses sbires qui veulent le capturer pour le donner au prince d’Erêve, qui se nourrit d’enfants.

C’est d’abord un très bon roman d’aventure, plein de rebondissements, de surprises, à l’écriture nerveuse. Un roman qui flirte avec le fantastique et l’épouvante, dans lequel le lecteur se trouve plongé avec le héros dans un monde intrigant,  où tout est inversé. Au cirque les monstres rient d’une fillette dont le numéro consiste à pleurer… Les enfants, les oiseaux, la beauté et la douceur sont, aux yeux des habitants monstrueux qui ne vivent que la nuit, le summum de la laideur. Dans ce monde, le langage lui-même est transformé. On se souhaite de mauvaises journées, les néologismes savoureux abondent. Aujour’nuit prend la place d’aujourd’hui…  Cet univers de cauchemar est particulièrement bien décrit par Stéphane Servant, dans un imaginaire apocalyptique inquiétant où l’eau devient dangereuse, l’arbre siège du pouvoir du roi se meurt, et la nourriture vient à manquer.

Mais ce roman questionne d’abord et avant sur la monstruosité, comme une suite au roman graphique Monstres, du même auteur. On est très loin ici des monstres de pacotille qui peuplent trop souvent la littérature pour la jeunesse. Les monstres ici sont bien réels, et terrifiants, mais qui sont-ils ? A l’instar de Jonas, chacun peut se transformer en monstre, s’il oublie, si ses souvenirs s’effacent, s’il perd son humanité. Ce n’est pas pour rien que le roman se termine par l’esquisse – dialoguée – d’une théorie du monstre, conduisant chacun à réfléchir sur ce qui fait l’humanité, ce qui fait le monstrueux. Le monstrueux n’est pas ce qu’on exhibe, ce qu’on montre, mais ce qui est d’une part le produit de nos propres peurs, d’autre part le fait d’oublier cette part d’humanité qui nous constitue. Conclusion terrible et sans appel, sonnant comme une mise en garde, les monstres les plus terribles sont humains

Pour autant, le roman est rempli de marques d’humanité. L’amour d’une géante monstrueuse pour sa fille, le destin de Blanche, le chagrin du Vieux après la mort de la Vieille contrebalancent la fourberie et l’ambition de la Garde. Quant à Jonas, il fait tout pour conserver sa part d’humanité dans la quête de sa sœur.

C’est enfin un roman sur l’écriture. Jonas ne cesse d’écrire. Son journal intime, dont la découverte sera la cause de tout. Puis ses souvenirs sur un carnet, pour ne pas les oublier. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin, lorsque l’auteur projette ses héros dans la vie d’adulte, il devient écrivain public, comme s’il s’était réconcilié avec l’écriture, et qu’il raconte des histoires qui ont le pouvoir d’éloigner les monstres. Bel hommage à la littérature !

Un roman complexe et passionnant, qui questionne sur la normalité et le monstrueux, sur la vie et la mort, sur les peurs profondes, qui consacre véritablement Stéphane Servant comme l’un des meilleurs auteurs actuels dans la création d’un imaginaire permettant de penser la notion de monstre.

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