Rendez-vous à la Tour Eiffel

Rendez-vous à la Tour Eiffel
Elzbieta
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires), 2017

Lourd / léger

Par Anne-Marie Mercier

Publié pour la première fois en 1989 par l’école des loisirs, ce petit récit n’a pas pris une ride, et est passé en petit format pour un moindre coût. Bien sûr on y perd un peu par rapport à l’original, la qualité du papier est différente, mais le rendu des couleurs est correct malgré tout, et le charme demeure.

Le clown Gratte-Paillette est invité – ou plutôt convoqué – par sa grand-mère à Paris, à la Tour Eiffel,  » la tour qui a quatre pattes et pas un seul mur ». Aucun problème : Il s’y rend en ballon (l’éléphant du cirque le gonflera pour lui) avec son amie la poule. Ceux qu’il laisse derrière lui sont si malheureux de n’avoir pu monter à bord qu’ils le rejoignent à dos d’éléphant, mais une fois arrivés, nouveau problème : comment faire monter l’éléphant à la Tour Eiffel?

Dans le petit monde d’Elzbieta où le chagrin affleure, il y a toujours une solution et de la légèreté, même pour un éléphant. C’est ainsi qu’on l’aime.

L’Opéra volant

L’Opéra volant
Carl Norac, Vanessa Hié
Rue du monde, 2014

L’Art est vivant, vive l’art !

Par Anne-Marie Mercier

lopera volantSuperbe album, grand format, grand artistes, grandes idées : l’art sauve, l’art est contagieux, il donne envie de le suivre, comme l’air de flûte du joueur de Hamelin.

Oisel, à peine sorti de l’œuf, se déclare artiste. C’est dire si la vie va être difficile pour lui : incapable de chanter juste, inapte à de nombreux travaux ordinaires, récalcitrant pour beaucoup d’autres, il s’essaie à plusieurs métiers sans cesser de poursuivre son but. Un jour, il accepte un travail qui lui semble fait pour lui, livreur d’enfant, comme les cigognes. Les catastrophes s’enchaînent jusqu’à ce qu’il arrive à déposer la petite Léna dans sa ville, un lieu hélas hostile aux oiseux et à l’art. Entre-temps, Oisel aura développé ses talents de raconteur d’histoire, acteur et danseur et réuni autour de lui toute une équipe d’oiseaux divers qui s’emploie avec lui à émouvoir et à faire rêver leurs spectateurs.

Les images de Vanessa Hié sont superbes, composites, chatoyantes. Elles présentent sur fond blanc une troupe d’oiseaux vêtus de costume spectaculaires composés de toutes sortes de tissages et d’imprimés, des matières végétales ou minérales, tandis que les épisodes de l’histoire se déroulent dans des décors stylisés aux couleurs d’un tour du monde.

A l’école de Louisette. Trois histories pour les jeunes lecteurs

A l’école de Louisette. Trois histories pour les jeunes lecteurs
Bruno Heitz
Casterman, 2015

Petits lapins studieux

Par Anne-Marie Mercier

Vous aviezalecoledelouisette déjà lu Mouton Circus, Et un raton laveur ! et l’Heure du Grimm ? Si non, voilà le moment de vous rattraper et si oui, pourquoi pas, de l’offrir autour de vous, pour de multiples raisons. Tout d’abord Louisette la taupe et ses amis les jeunes lapins sont très sympathiques, et plein de fantaisie, ils vivent des situations cocasses. L’art de Bruno Heitz pour croquer des scènes, son jeu avec les différents plans, les vues des terreirs en coupe, le rythme de leur enchainement, tout cela en fait une belle BD.

Enfin, c’est très pédagogique sans se prendre au sérieux  : on y aborde la poésie (à travers l’Inventaire de Prévert, ou les fables de La Fontaine : Louisette a vécu dans un terrier situé sous une école), l’Odyssée, les contes… et le comportement des enfants à l’école et notamment avec les animaux est vu de manière savoureuse : tous rêveront d’avoir un hamster sous le plancher de l’école (Et un raton laveur ! ) qui leur souffle les tables de multiplication.

La Langue des bêtes

La Langue des bêtes
Stéphane Servant
Rouergue 2015

Pour croire, toujours et encore, en la magie des histoires

Par Michel Driol

langueUn chapiteau de cirque en ruine au milieu de nulle part, entouré de carcasses de voitures, près d’un village et d’une forêt sombre. C’est là, au Puits aux Anges, que vivent le Père, Belle, et Petite, avec quelques artistes de cirque,  Colodi le marionnettiste-ventriloque, Major Tom le nain, Pipo, le clown, et le vieux lion Franco. Petite, qui dans sa cabane, recolle les os des animaux tués par le père, va être contrainte d’aller à l’école, où elle fera la rencontre du Professeur, ainsi que de quelques enfants.  Mais un jour, des ouvriers, certains originaires d’Afrique, construisent une autoroute, qui passe à proximité de leur campement. A partir de là, tout bascule et s’écroule, l’ordre social se substituant au désordre des saltimbanques…

Voilà, s’il fallait le réduire à un synopsis, la trame du roman de Stéphane Servant. Mais ce roman est bien plus complexe que cela. D’abord parce qu’il est narré du point de vue de Petite, enfant sauvage, estropiant certains mots qu’elle ne comprend pas, cherchant à retrouver cette langue des bêtes, et découvrant petit à petit ce que c’est que grandir à travers des expériences douloureuses : le rejet par les autres à l’école, l’amour entre la mère et le professeur, les colères du père, la fuite de la mère. Ensuite parce que l’univers du cirque ne cesse de former pour le roman une toile de fond, surtout lorsque ce cirque n’est plus que l’ombre de lui-même : Belle, la trapéziste, a la main retournée et le corps couvert de cicatrices, le Père ne lance plus de poignards,  mais la magie est toujours là, pour Petite, et pour le lecteur-spectateur. Egalement parce que ce roman parle de l’amour : Belle qui ne cesse de chercher autre chose, le Père – Ogre métamorphosé en petit oiseau – et son amour maladroit pour Belle, Colodi et son ’homosexualité, Petite qui découvre l’amour avec Alex.  Enfin, et surtout, parce que ce roman pose la question des histoires, de leur validité, de leur nécessité pour notre vie, mais aussi des mensonges dont elles sont porteuses. Au Puits aux Anges, tout n’est qu’histoires, inventées par les saltimbanques,  qui, à la façon d’un cocon, enveloppent et protègent Petite depuis sa naissance, avant qu’à la fin, le Père ne lui raconte sa véritable histoire. Mais est-ce bien sa véritable histoire ?

L’écriture, tout en usant d’un vocabulaire très simple, est d’une grande complexité, entremêlant les histoires, faisant écho à d’autres – Pinocchio, bien sûr, mais aussi les sorcières de Shakespeare, le Golem – comme autant de clins d’œil au lecteur, côtoyant le fantastique : la Bête aux pouvoirs destructeurs créée par Petite existe-t-elle, ou n’est-elle que le fruit de son imagination ?

Véritable mise en abyme de la littérature, voici une belle fable, sombre et mélancolique, dense et touffue à la façon de la forêt qui entoure le Puits aux Anges, et qui aborde de nombreux thèmes philosophiques : la marginalité, le rejet, la différence, les fêlures dont chacun est porteur, la protection, l’amour, la puissance des récits qui structurent notre imaginaire et notre vision du monde.

 

Bravo !

Bravo !
Ole Könnecke
Ecole des loisirs

Ils ont des poids ronds ou carrés…

Par Michel Driol

bravoDeux enfants vont au cirque, prennent leur ticket à la caisse, et racontent le spectacle. Le directeur les accueille, puis se succèdent, au fil des doubles pages, les numéros du cirque traditionnel : les acrobates, l’homme le plus fort, le dresseur de chevaux, le dompteur, le plongeur, l’homme canon, les clowns. Soudain un incendie éclate. Les deux enfants l’éteignent, au grand soulagement de tout le monde.

Une histoire simple, dans laquelle les personnages sont tous des animaux : difficilement identifiables pour les deux enfants, oiseaux pour les acrobates, hippopotame pour le plongeur… Animaux humanisés, portant vêtements et costumes de cirque. La représentation à laquelle on assiste fait succéder des numéros tantôt réussis, tantôt ratés, souvent improbables : l’hippopotame saute dans un minuscule seau d’eau, le dompteur traverse le cerceau à la place du lion, et le cavalier porte son cheval.  Histoire en randonnée, chaque double page commence par voici… et se clôt sur le « BRAVO ! » des enfants, suivi du rituel « Et maintenant », avant le renversement final où tous les « artistes » saluent les enfants d’un « BRAVO ! ». (A noter la qualité du texte de la traduction, simple et efficace, dû à Florence Seyvos)

Un album humoristique, voire loufoque et burlesque, coloré et animé. Il reprend les techniques de la bande dessinée dont la fameuse ligne claire et les vignettes. Mais celles-ci ne sont pas encadrées, ce qui donne plus de liberté pour jouer avec l’espace graphique, animer les doubles pages, et donner l’illusion du mouvement et du rythme du numéro présenté.

Bravo ! donne envie de retrouver le plaisir que l’on a, enfant, d’aller dans le monde magique du cirque, et d’y retrouver naïvement la joie et le bonheur.

Célestin rêve

Célestin rêve
Isabelle Wlodarczyk, Toni Demuro
Rêves bleus, 2014

Marionnette cherche père

Par Yann Leblanc

Un nouveau Célestin rêvepantin est apparu dans le monde de la littérature de jeunesse, après bien d’autres. Celui-ci, nommé Célestin, marionnette à fils, a un nez bien stable et un sourire variable.

Mis en gage par son animateur, il s’enfuit et le retrouve; le bonheur d’être à nouveau ensemble compense la pauvreté. Entre-temps, le rêve de Célestin, c’est le souvenir d’une vie d’artiste, au temps où les marionnettistes avaient leur place dans les cirques prospères. Nostalgie de l’émerveillement enfantin et d’une époque révolue, soutenu par de belles illustrations, très expressives.

Poupoupidours

Poupoupidours
Benjamin Chaud
Helium, 2014

L’art du rebond

Par Anne-Marie Mercier

Depuis UnePoupoupidours Chanson d’ours, on attend avec impatience la prochaine escapade du petit ours de Benjamin Chaud… et on n’est pas déçu ! Poupoupidours est un festival d’inventions, de surprises, une promenade infinie (ou presque) que l’on fait à la suite du petit ours. Il se réveille au début de l’album, par un beau matin de printemps, seul dans la tanière familiale – où sont passés les parents? Nullement inquiet, heureux de partir à l’aventure, après avoir traversé une forêt (très peuplée), un monde souterrain (idem : on y trouve même Alice en train de tomber à la suite du lapin pressé), petit ours arrive dans un cirque où il voit se produire ses parents en équilibristes. Il participe à leur spectacle, et découvre dans les bras de sa maman un ours encore plus petit que lui, Tout petit ours.

Outre le charme des images, pleines de détails facétieux et poétiques, le dispositif d’enchainement des double page est particulièrement réussi : dans chaque page de droite, petit ours se trouve face à un trou qui lui fait apercevoir la double page suivante : trou dans le sol, tuyau de canalisation, rideau, cercle de feu du dompteur, gueule de dragon… petit ours franchit tous les obstacle et passe à travers toutes ces ouvertures, jusqu’à ce qu’il en trouve une trop petite pour qu’il s’y engouffre, « une boite si minuscule que petit ours ne pourrait s’y blottir même s’il le voulait » posée sur le ventre de sa maman. Eh oui, on peut franchir tous les obstacles, mais pas revenir d’où l’on est né… Un autre, plus petit que lui, est installé dans cette « boîte », et en sort pour participer au spectacle de la famille.

Pour voir et entendre, sur vimeo

 

Petit fiston

Petit fiston
Elzbieta
Le Rouergue, 2013

Clown triste cherche amis

Par Anne-Marie Mercier

petitfistonIl y a beaucoup de vent et beaucoup de larmes dans cet album. Petit fiston est l’enfant du conte : il n’a plus de mère, elle a été remplacée par une autre qui lui veut du mal. Il est aussi l’enfant sur la route : pourchassé, pris entre terreurs réelles et imaginaires, il trouve un ami, perdu comme lui, un petit chien. Puis tous deux rencontrent un homme qui dort dans la rue ; c’est peut-être un ange.

Tout l’art d’Elzbieta est dans le « peut-être », dans la magie plaquée sur la dureté du réel. Comme dans Petit gris (où le héros et sa famille « attrapent » la pauvreté), l’espoir renaît au milieu de la noirceur afin de laisser entendre qu’il y a toujours une solution à tous les malheurs. Le costume de clown du héros, l’humour et la simplicité des décors confèrent à cette fable une dimension universelle et distanciée.
Les images accompagnent cette impression de précarité et de faiblesse et sont proches de l’esthétique de L’Ecuyère (qui finissait là où l’histoire de petit fiston commence : dans un cirque). Les personnages sont dessinés sur des petites bandes de papier chiffon coloré. En arrière plan, un paysage minimal et symbolique : nuit, arbres, ciel, plage… Parfois la page s’ouvre et prend le large : les bandes forment ensemble un paysage unique qui occupe toute la page, comme celle qui montre des oiseaux volant vers l’autre bout de la terre, au-delà de la mer, loin, mais « tout droit ».
Plonger dans le malheur et faire apercevoir une sortie, loin mais « tout droit », voila l’enfance de l’art d’Elzbieta.

 

 

 

Louisette la taupe, mouton circus,

Louisette la taupe, mouton circus,
Bruno Heitz

Casterman, 2007

Le succès d’un mouton

Par Clémentine Marques master MESFC Saint-Etienne

mouton circusEncore une nouvelle bande dessinée de Bruno Heitz où Louisette la taupe emmène le lecteur dans une aventure qui n’est pas de tout repos, pleine de rebondissements et d’anecdotes. En effet Louisette partant profiter de l’air pur de la montagne pour soigner son rhume, se retrouve à travailler dans un cirque allant de village en village, accrochée sous la toison d’un bélier. Sa connaissance des grands classiques tels que les contes de Charles Perrault et les fables de La Fontaine va lui jouer des tours.

Cette bande dessinée très colorée, avec une grande simplicité des dessins, met en avant des références littéraires pointues telles que les contes de Grimm. Ces références seront appréciées par les connaisseurs, tandis que les autres auront envie d’en savoir plus. Cette histoire à l’humour décalé d’une taupe connaissant toutes ces grandes histoires, connait une fin moralisatrice à la manière des Fables de Jean de La Fontaine.

Le Garçon qui volait

Le Garçon qui volait
Jean-Claude Mourlevat
Gallimard (folio junior), 2012

Par dessus les toits, loin du cirque du monde…

Par Anne-Marie Mercier

legarconquivolaitDans la grande tradition des enfants qui partent à l’aventure, le  jeune Tillmann Ostergrimm, s’enfuit et se retrouve dans un cirque  (on pense à Jean-Paul Choppart, à Pinocchio…). Il fuit à quinze ans son père autoritaire et le destin tout tracé qu’il lui impose.

La réalité du cirque s’avère très décevante. Il est montré comme un phénomène et y est malheureux, comme ses amis : la femme minuscule, la femme énorme, le colosse, la calculateur de génie… Révolte, fuite à nouveau, trahison, retrouvailles, l’histoire est pleine de péripéties et tout rentre dans l’ordre, avec de l’amour en plus du côté paternel.

La grande originalité de l’histoire réside dans le talent qui fait que le jeune homme est « recruté » (dans un café, comme on enrôlait autrefois les soldats), talent qu’il découvre au moment de sa fuite : il peut voler. L’alliance entre l’idée de fugue et celle de légèreté est belle. Le talent de Mourlevat fait qu’il sait ne pas abuser des scènes où le « pouvoir » du garçon est mis en œuvre. Ainsi, ce qui pourrait paraître comme une facilité est un ressort de poésie pour un récit initiatique charmant.