Avant toute chose
Carl Norac & Eléonore Scardoni
Cotcotcot 2025
La musique et le paysage
Par Michel Driol
Tout commence par une note de musique qu’on attend, un texte imprimé sur un calque révélant-masquant une page jaune illustrée d’un rectangle noir, et un autre texte, remontant au big bang. Puis le voyage commence, page après page, autour d’un incipit qui évolue : la première fois que je suis entré en musique, la deuxième fois que je suis entré en musique… jusqu’à la septième fois. On est alors au centre du recueil, où se font face le paysage et la musique. Alors commence le retour, avec un incipit la septième fois que je suis entré dans un paysage, puis la sixième fois… Et enfin la page jaune, et son rectangle noir, et le calque final qui clôt le texte sur une ultime question.
Album, recueil , ou livre d’artiste, ce livre est tout cela à la fois, dans sa construction, dans sa conception, pour entrainer le lecteur, le « tu » du texte, dans un voyage expérimental entre les mots de Carl Norac et les lithogravures Eléonore Scardoni. Ces dernières transcodent, en fait, des perceptions auditives où l’on reconnait le motif des ondes sonores sur des fonds colorés, dans une belle abstraction figurative. En fin de livre, une page précise où ces sons ont été entendus, volière, marais, jardin, et identifie les sons : oiseaux divers, mais aussi travaux ou train qui passe, donnant ainsi à voir cette fabrique des œuvres dans lesquelles s’inserre le texte de Norac.
Le texte propose ainsi un aller et retour, tant dans le temps que dans l’espace. Espace du paysage, bien sûr, paysage tantôt maritime avec la vague et le sable, domestique avec le lit ou le jardin, paysage habité de grenouilles ou d’oiseaux. Paysage sonore, où se mêlent bruit de la nature, instruments de musique, et surtout silence. Mais aussi voyage dans le temps, aussi bien à l’échelle de l’univers (avant le big bang) qu’à l’échelle individuelle, celle des souvenirs, marquée par l’anaphore la première, deuxième… fois.
Avec Verlaine en arrière-plan, de la musique avant toute chose, le texte s’interroge sur les origines, sur ce qu’il y avait avant toute chose : la musique ou le silence ? Mais le silence n’est-il pas aussi de la musique ? Un recueil qui joue sur le crescendo – decrescendo, sur le voyage aller-retour, dans lequel il convient de s’immerger afin de se laisser emporter par les textes et les œuvres graphiques qui renvoient à notre propre expérience du monde, de la musique et de l’observation des paysages. Si la poésie est ce qui donne à voir, elle est aussi ce qui se tait pour donner à entendre, dans de grandes marges de silence…