Un An ailleurs

Un An ailleurs
Max Ducos
Sarbacane, 2026

Une maison, ailleurs

Par Anne-Marie Mercier

L’ailleurs évoqué ici, c’est le village de Red Hook, pas très loin de New York. L’auteur s’y est installé avec sa famille, en septembre et  pour douze mois. Si certaines doubles pages évoquent une zone large (une promenade au bord d’une rivière, une visite à la grande ville, un voyage aux chutes du Niagara qui se déploie sur trois doubles pages en superbes images), l’essentiel reste centré sur la maison dans laquelle ils ont aménagé. C’est une jolie maison, typique de la Nouvelle Angleterre, en bois, avec porche à colonnettes au-dessus d’une petite terrasse, un grand jardin.
L’album ressort davantage du genre documentaire que de l’autobiographie, même si l’on trouve une photo de la famille prise sous ce porche en fin d’album et des remerciements aux personnes qui ont accompagné ce séjour (on pense à Moi, Fifi de Solotareff, mais ici pas d’embrouille, tout est a priori réel). La narration est portée par les deux fillettes, qui racontent leurs découvertes, mois après mois, de la vie américaine et de la nature en différentes saisons.
C’est le portrait d’une Amérique paisible (mais qui proteste parfois — l’actualité affleure discrètement ici, et en dernière page) et d’une nature aux hivers bien blancs, et aux automnes bien roux. Les images de la maison sont presque toutes cadrées de la même façon mais cela n’est en rien monotone, tant les couleurs et ce qu’on voit par les fenêtres (activités de la famille, objets…) varie avec les mois. Trois images sortent de cette temporalité, l’une imaginant le passé de la maison, habitée par des personnages aux costumes anciens, une autre s’interrogeant sur son futur : abandon et décrépitude, ou rénovation moderne ?
Les images sont très belles, on retrouve bien le style de Max Ducos, mais le ton de la narration est un peu désincarné (les fillettes auraient-elle fait elles-même ces « rédactions » à l’allure de cartes postales ou de récits pour un journal de bord ?). Il manque aussi à cet album le petit mystère qui faisait le charme des précédents : rien à découvrir, hors ce qui s’offre saison après saison. Pour un voyage, il est étrangement immobile. Ceci plaira à certains, et déplaira à d’autres qui diront qu’il ne se passe rien (rien ? si, le temps…).

 

Le Grand Voyage

Le Grand Voyage
Karen Hottois – Delphine Renon
Seuil 2019 – 2026

Partir loin, ou rester ici

Par Michel Driol

Premier jour des vacances. Cambouy arrive, tout excité, chez Emmett pour lui proposer de faire un grand voyage. Emmett, qui n’est pas très enthousiaste, accepte pourtant, et les voilà partis. Arrivés à la clôture du champ, Cambouy propose de s’arrêter, et, au milieu de la nuit, terrifié à la perspective de laisser sa maison, son lit, il retourne chez lui. Mais Emmett a pris gout aux voyages… Les voyages imaginaires que propose Cambouy ne le satisfont pas. Il voudrait tant voir la mer… Et finalement, c’est une petite troupe, composé des deux amis, d’Amanda, Loup, Marley et Gaufrette qui se met en route.

Cette nouvelle aventure d’Emmett et de Cambouy, découpée en trois courts chapitres,  propose un récit dans lequel les rôles n’arrêtent pas de s’inverser. L’entreprenant et enthousiaste Cambouy se révèle un poltron bien casanier, et le pantouflard Emmett cachait un aventurier en puissance. Telle est la vertu des nuits sous la tente, du voyage, de l’inconnu de révéler à chacun sa personnalité propre. Et une fois le gout de partir voir la mer ancré au fond de soi, difficile de vivre sans  dépérir.  Les grands changements sont toujours accompagnés de grandes appréhensions, mais le récit montre la force de l’amitié pour créer des liens, et permettre à chacun d’être à l’aise, de quitter son confort pour partir explorer le nouveau, et faire plaisir à Emmett.

Le texte est tout en douceur poétique. Poésie des mots qui forment litanie lorsqu’Emmett évoque les mers de toutes les couleurs. Poésie des songes et des rêves évoqués.  Poésie des expressions comme le fil invisible qui relie Cambouy à sa maison.  Pour autant, le texte ne manque pas d’humour dans sa façon d’évoquer, par exemple, les nuits sous la tente, et les ronflements. Mais surtout le texte est une belle ode à l’amitié, dans la façon dont les personnages se soucient les uns des autres, s’entraident, se comprennent, se dépassent afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Colorées, expressives et vivantes, les illustrations montrent bien les émotions et les sentiments par lesquels passent les personnages, dans un univers campagnard estival assez paradisiaque.

Des personnages, touchants par leurs fêlures, par leur amitié aussi, pour raconter l’excitation des vacances, les plaisirs de l’exploration et du partage de nouvelles expériences qui contribuent à souder les liens.

Barbara La petite souris qui voulait découvrir le monde

Barbara La petite souris qui voulait découvrir le monde
Julia Kerninon – Claire Schvartz
La Martinière jeunesse 2026

Heureux qui, comme Ulysse…

Par Michel Driol

Barbara, qui vit avec ses 99 frères et sœurs derrière une colline, s’interroge. Qu’y a-t-il derrière la colline ? Le monde, lui répond sa maman. C’est décidé, une fois grande, elle part avec son baluchon découvrir le monde, et s’engage comme cuisinière sur un bateau dont le capitaine est un crocodile. Après avoir beaucoup bourlingué, il est temps pour elle de trouver une maison. Ce sera celle où vivent deux petites filles, dans laquelle elle invite toute sa famille.

Construit autour d’un attachant personnage de petite souris, voilà un album qui parle de découvertes, de rêves et de curiosité. Entre le chez soi confortable, la famille rassurante, et l’envie de voler de ses propres ailes, thématique bien souvent abordée en littérature pour la jeunesse, cet album laisse entendre une petite voix singulière, une voix qui lutte contre les stéréotypes. D’abord parce que la maman, au lieu de vouloir à tout prix retenir près d’elle sa fille, l’encourage à aller où elle veut, quand elle sera grande. Une maman qui ouvre à sa fille les portes de la liberté, la laisse poursuivre ses rêves, voilà un beau modèle. Ensuite parce que chacun a sa vision de l’ailleurs, du monde. Où commence-t-il ? Derrière la colline pour la souris, derrière l’arbre pour l’écureuil, derrière la fleur pour l’abeille.  Comme une belle façon de signifier la relativité des perceptions dans une polyphonie qui invite à réfléchir sur le chez soi et sur l’étranger, sur la notion de frontière ici magnifiquement illustrée. Aussi parce que le bateau sur lequel s’embarque la petite souris est peuplé d’animaux bien différents, qui vivent en paix, à l’image de ces cargos dont l’équipage provient de différents pays.  Enfin parce que le retour, à la différence de celui d’Ulysse, n’est pas retour au point de départ. Le déplacement est intéressant : grandir, c’est prendre son indépendance, choisir une maison, mais ne pas couper les ponts. Grandir c’est partir, mais c’est aussi savoir se poser. Barbara incarne tout à tour le nomade et le sédentaire, deux figures de l’humanité. Dans la détermination de ce personnage féminin, aventurière et sage, il y a une leçon de morale, un apprentissage de la vie, qui ne cherche pas à s’imposer, mais qu’on appréciera. Ajoutons un certain humour dans le texte, qui sait parfois prendre des côtés flaubertiens, comme en écho à l’ellipse célèbre de l’Education sentimentale. En une page sont expédiés les franchissements du Cap Horn, les attaques de pirates… Comme Frédéric Moreau, elle voyagea, elle connut de multiples aventures.

Pleines de couleurs, les illustrations conservent un côté enfantin dans la représentation d’un monde à hauteur de souris, un monde dans lequel les baignoires beurriers peuvent être plus grandes que les montagnes, un monde où tout le monde est bienveillant et souriant.

Un album qui parle avec douceur des désirs et des multiples vies qui s’offrent à chacun, un album qui est une ode à la liberté, à la curiosité, à l’ouverture aux autres, tout en sachant rester à hauteur d’enfant.

Entre toi et moi

Entre toi et moi
Zofia Jełowicka Bianchini
Seuil Jeunesse 2026

Qu’il est long le chemin…

Par Michel Driol

Une petite fille part, avec sa famille, en voiture, rejoindre quelqu’un qu’elle aime. Tandis que défile le paysage, elle s’interroge tout en s’adressant à celle ou celui qu’elle va rejoindre. Qu’est ce que cela signifie, très loin… ? Ne pourrait-on pas déplacer les choses qui nous séparent ?

Voilà un album qui parle des distances qui séparent. Distance physique, ici, puis qu’on voyage longtemps, de l’autre côté du fleuve, en longeant des montagnes, jusqu’à la mer. Mais aussi distance morale, celle qui sépare son père de son papi, qu’une montagne sépare, alors qu’il habite à proximité. Le texte, avec délicatesse, aborde ces questions à hauteur d’une fillette qui, dans sa tête, parle à celui ou celle qu’elle va rejoindre. Au lecteur d’en deviner l’identité, l’âge, les raisons du départ. Parent, ami, cousin, enfant sans doute qui grimpe aux arbres et tombe en courant trop vite.  Maman dit que tu habites loin maintenant… La séparation est douloureuse pour la fillette, qui effectue pour la première fois ce voyage. Tout l’album dit à la fois la distance qui sépare et les liens forts qui unissent dans un texte qui procède par petites touches, accompagnant le voyage, nommant les choses vues afin de faire connaissance avec elles et de pouvoir retrouver le chemin la prochaine fois. Ces petites touches renvoient la fillette à son impuissance face au monde des adultes, qu’elle subit sans avoir prise sur lui, à son passage entre le connu, proche de la maison, et l’inconnu, celui de la grande ville, dans laquelle on se perd, comme une image du vaste monde trop grand pour elle. Bien sûr, la distance se mesure, en kilomètres, en heures pour les adultes, en nombre d’arbres ou de vaches qu’on compte pour la fillette, dans laquelle nombre de jeunes lecteurs se reconnaitront.

Ce monologue intérieur, comme un dialogue à une voix adressé à celui ou celle qu’on va retrouver s’inscrit dans des illustrations grand format, à la peinture, illustrations très propres, très précises et surtout très cinématographiques. Alternent ainsi les plans d’extérieur montrant la voiture sur la route,  les plans d’intérieur montrant la fillette et ce qu’elle voit, les plans sur les passagers en train de dormir, autant de regards portés sur ce voyage et sur le monde traversé, un monde peuplé d’autres voitures, d’autres maisons, de personnages vaquant à leurs occupations, autant de façons de montrer la distance, l’éloignement, de faire éprouver par le lecteur cette expérience du voyage vers ce qui est à la fois inconnu (le lieu) et connu (la personne qu’on va voir).

Souvent les enfants n’aiment pas les longs voyages en voiture. Ce n’est pas le cas de cette fillette qui observe, regarde, réfléchit, se questionne sur le monde, que les liens qui nous unissent et ce qui nous sépare. Un album inspiré de l’expérience personnelle de son autrice, d’origine polonaise, qui, venue faire ses études en France, a laissé en Pologne son petit frère, une expérience qu’elle sublime et universalise ici.

Le Coquillage

Le Coquillage
Camille Floue
Thierry Magnier petite poche 2026

Des mots qui font voyager

Par Michel Driol

Mona vit avec sa famille dans un petit appartement.  Elle y partage sa chambre avec ses nombreux frères et sœurs. C’est l’été. Les vacances, c’est au parc, sous la surveillance des frères ainés tandis que les parents travaillent. Dans la vitrine d’un magasin d’antiquités, la fillette a repéré un magnifique coquillage. Un jour, il n’est plus là. Elle s’enhardit à entrer, et lune vieille femme lui offre le coquillage. Il lui suffit de fermer les yeux, de le porter à son oreille, pour être transportée au bord de la mer. Mais quand ses sœurs emplissent le coquillage de papier, cela ne fonctionne plus, et les enfants se rendent chez l’antiquaire qui saura bien retirer le papier, et, au-delà, raconter les histoires liées à chacun des objets de la boutique…

Le Coquillage est un récit qui flirte avec le fantastique, mais reste résolument réaliste. Fantastique de cette boutique pleine d’objets mystérieux, fantastique de la propriétaire, vieille femme mystérieuse. Fantastique du pouvoir des objets. Mais, si l’on côtoie le fantastique, c’est pour rester résolument du côté du réalisme. Réalisme de cette famille, aimante, pauvre, si bien décrite dans la promiscuité de ses conditions de vie, dans la précarité que l’on ressent, et dans l’amour des uns pour les autres. Réalisme des relations et sentiments éprouvés, entre désir d’indépendance, besoin de s’isoler, et vivre ensemble. Un réalisme qui n’exclut pas la poésie. Poésie du voyage effectué à travers les objets de la boutique, mais surtout à travers les mots de l’antiquaire, passeuse d’histoires, passeuse de pays lointains. C’est là, par la langue, par le récit, que le texte atteint une dimension fantastique pour parler avec réalisme du désir d’évasion, de rêve, de voyage, d’aventures…

Un texte sensible qui montre le pouvoir des mots, des histoires, pour s’évader quand on ne part pas en vacances, tout en côtoyant les codes les plus classiques du fantastique.

Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière

Walter Cobb – Nos chemins d’or et de poussière
Mathilde de Lagausie
Rouergue 2026

De ferme en ferme…

Par Michel Driol

Il y a Sam Carson, un adolescent à la jambe mal réparée après une fracture. Il y a Walter Cobb, un colosse, immense, plein de bonté. Et puis, un jour, ces deux–là font la route ensemble, une route d’ouvriers agricoles aux Etats Unis, au début du XXème siècle. Réparer un toit, moissonner, ils survivent de petit boulot en petit boulot jusqu’au jour où ils sauvent Mercy, une jeune noire, de ce qui parait être une tentative de viol, en laissant ses agresseurs morts. Ils sont donc trois à faire la route désormais, et Mercy se révèle enceinte.

Voilà un roman épique qui fait songer, par ses personnages, par les lieux dans lesquels il s’inscrit, à l’univers de Steinbeck, celui de Des souris et des hommes, celui des Raisins de la colère aussi. Un Steinbeck qui, tout en assumant le réalisme des situations, des rapports sociaux, de la violence et du racisme, n’hésiterait pas à faire une petite incursion du côté de la magie et du fantastique. Car Walter Cobb détient des pouvoirs surnaturels, une force mystérieuse qu’il utilise pour les tirer de mauvais pas, mais une force qui ne peut pas tout. C’est un roman qui entraine le lecteur à la suite de ces personnages sur des chemins de poussière, vers un eldorado mythique, une sorte de paradis, un domaine nommé Jugement, où un juge accueille les gens comme eux. Sur des chemins d’or aussi, l’or résidant dans la qualité des relations tissées entre ces trois là, au-delà de la couleur de peau, du genre, de l’âge. Solidarité, entraide, amitié, amour aussi afin de ne laisser personne au bord du chemin. Mais ces chemins sont aussi jalonnés d’étapes bien différentes. Des fermes où les ouvriers agricoles sont traités comme des moins que rien. Des villages où se sont réfugiés des descendants d’esclaves noirs. De maisons accueillantes parfois. Se profile ainsi, en arrière-plan, toute une galerie de personnages bien représentatifs de l’humanité, avec ses bons côtés, ses mauvais côtés aussi : racisme, difficulté à accueillir l’autre.

Petit à petit, le narrateur révèle le passé des personnages et son propre passé, doublant ainsi le voyage géographique d’un voyage historique. Ce qu’ont été leurs vies, les blessures secrètes, les mépris des uns et des autres qu’ils ont dû subir., les personnages qui les ont marqués et fait souffrir. Car ces trois personnages ont tous été meurtris par la vie, de différentes façons. Peut-on se réconcilier avec son passé ? Peut-on pardonner ?

Tout le texte est porté par la voix de Sam, dans une langue souvent orale, parfois familière, bien à l’image de ce personnage. Une langue qui sait susciter les émotions chez le lecteur : peur, espoir, empathie pour ces trois-là qui ont à souffrir de la fatigue, du froid, de la faim, mais aussi de la hargne de ceux qui les poursuivent.

Un roman souvent bouleversant, aux multiples rebondissements, à la recherche utopique d’un lieu et d’un temps où blancs et noirs se mélangeront, construit autour de trois personnages à la fois bien ordinaires et pleins de force.

La Traversée

La Traversée
Mathilde Arnaud
(Les Grandes Personnes) 2025

Partir ou revenir ?

Par Michel Driol

Tout commence par une envie d’ailleurs du personnage, qui s’en va, sac sur le dos, quitte la ville, s’embarque sur un voilier, parvient dans un paysage exotique où l’attend un chien. Avec lui, il traverse la jungle, s’engouffre dans une grotte, en ressort dans une forêt, suit une rivière, et grimpe une colline, vers une maison où l’attend une vieille femme, dont le portrait figurait au mur de l’appartement du début de l’histoire

Le texte, minimaliste, en alexandrins, n’est présent qu’au début et à la fin de l’album. Il dit au début le désir d’ailleurs, mais surprend à la fin, car le personnage se dit attendu, retrouve quelqu’un – mère ? grand-mère ? – à qui il s’adresse. Le texte donne quelques indices, mais n’épuise pas le sens de cet album essentiellement graphique.

En effet, les pages de cet album, d’un format carré, se déploient et invitent à ouvrir les rabats à gauche ou à droite, pour faire apparaitre un large paysage. Au gré des pages, les rabats révèlent l’intérieur d’un appartement, des animaux cachés, le personnage, l’intérieur de la grotte… permettant ainsi au lecteur de poursuivre, à son rythme, l’exploration conduite par le personnage de cet univers presque géométrique. Les illustrations,  en deux couleurs, vert et noir, conjuguées avec le blanc de la plage, associent aplats et hachures, pointillés, pour donner à voir un univers foisonnant, quelque part entre le réalisme et une certaine abstraction.

C’est un voyage initiatique par certains aspects dans un univers du montré caché symbolisé ici par les découpes et les rabats. Ce qui nous est montré, explicité, cache autre chose. Ce voyage, présenté comme une envie d’ailleurs est en fait un retour aux sources, un retour vers un passé retrouvé, vers l’enfance, une enfance difficile à retrouver, éloignée, symbolisée ici par ce personnage féminin âgé dont l’identité n’est pas révélée. Il faut peut-être revenir sur le jeu entretenu par le titre et le sous-titre. La Traversée, le petit livre d’un grand voyage pour en apprécier les valeurs symboliques. Traversée de la vie, traversée du temps, à travers un voyage qui semble toujours orienté vers le futur – le petit personnage marche toujours de gauche à droite. Mais  ce voyage a des aspects d’odyssée., de retour au pays natal, avec un chien comme compagnon, tel Ulysse et Argos, avec une descente aux enfants, c’est-à-dire sous la terre, avant de retrouver une sorte de paradis perdu, verdoyant, fleuri, bucolique… Chacun pourra, à sa guise, interpréter le sens de ce périple.

Par son dispositif narratif, par son jeu de découpes et de rabats, l’album suscite la curiosité du lecteur, le fait progresser vers un ailleurs, lui permet d’interagir avec le récit, de découvrir ce qui était caché de façon à la fois poétique et graphique, dans une atmosphère d’émerveillement et de mystère.

Avant toute chose

Avant toute chose
Carl Norac & Eléonore Scardoni
Cotcotcot 2025

La musique et le paysage

Par Michel Driol

Tout commence par une note de musique qu’on attend, un texte imprimé sur un calque révélant-masquant une page jaune illustrée d’un rectangle noir, et un autre texte, remontant au big bang. Puis le voyage commence, page après page, autour d’un incipit qui évolue : la première fois que je suis entré en musique, la deuxième fois que je suis entré en musique… jusqu’à la septième fois. On est alors au centre du recueil, où se font face le paysage et la musique.  Alors commence le retour, avec un incipit la septième fois que je suis entré dans un paysage, puis la sixième fois… Et enfin la page jaune, et son rectangle noir, et le calque final qui clôt le texte sur une ultime question.

Album, recueil , ou livre d’artiste, ce livre est tout cela à la fois, dans sa construction, dans sa conception, pour entrainer le lecteur, le « tu » du texte, dans un voyage expérimental entre les mots de Carl Norac et les lithogravures Eléonore Scardoni. Ces dernières transcodent, en fait, des perceptions auditives où l’on reconnait le motif des ondes sonores sur des fonds colorés, dans une belle abstraction figurative. En fin de livre, une page précise où ces sons ont été entendus, volière, marais, jardin, et identifie les sons : oiseaux divers, mais aussi travaux ou train qui passe, donnant ainsi à voir cette fabrique des œuvres dans lesquelles s’inserre le texte de Norac.

Le texte propose ainsi un aller et retour, tant dans le temps que dans l’espace. Espace du paysage, bien sûr, paysage tantôt maritime avec la vague et le sable, domestique avec le lit ou le jardin, paysage habité de grenouilles ou d’oiseaux.  Paysage sonore, où se mêlent  bruit de la nature, instruments de musique, et surtout silence. Mais aussi voyage dans le temps, aussi bien à l’échelle de l’univers (avant le big bang) qu’à l’échelle individuelle, celle des souvenirs, marquée par l’anaphore la première, deuxième… fois.

Avec Verlaine en arrière-plan, de la musique avant toute chose, le texte s’interroge sur les origines, sur ce qu’il y avait avant toute chose : la musique ou le silence ? Mais le silence n’est-il pas aussi de la musique ? Un recueil qui joue sur le crescendo – decrescendo, sur le voyage aller-retour, dans lequel il convient de s’immerger afin de se laisser emporter par les textes et les œuvres graphiques qui renvoient à notre propre expérience du monde, de la musique et de l’observation des paysages. Si la poésie est ce qui donne à voir, elle est aussi ce qui se tait pour donner à entendre, dans de grandes marges de silence…

Le grand Voyage de Dandy Lapin

Le grand Voyage de Dandy Lapin
Adèle Pedrola – Chiaki Okada
Editions des éléphants 2025

Home, sweet home…

Par Michel Driol

Dandy Lapin, qui vit dans une maison douillette entourée d’un jardin dont il prend grand soin apprend qu’il a gagné un voyage en Australie ! Lui qui rêvait du troisième prix, un kit d’outils de jardinages, le voilà terrorisé à l’idée de partir, de quitter son confort, son jardin. Et même si ses amis, la grenouille et les oiseaux lui promettent d’en prendre grand soin, il n’est pas rassuré. Aussi, sans rien dire à personne, il part camper à quelques centaines de mètres de chez lui, pour surveiller sa maison, et voir si tout se passe bien. Mais quand l’orage détruit son campement de fortune, il est bien contraint de rentrer chez lui… pour découvrir qu’il s’est trompé dans la date du billet d’avion. Il est encore temps de partir en Australie !

Comment ne pas être séduit d’abord par les illustrations toutes en douceur de cet album. Crayons de couleur et mine de plomb pour des teintes pastel, des formes sans aucune aspérité, et la représentation si touchante de ce petit lapin, avec sa fourrure, et sa veste d’un bleu délavé. Le tout est composé dans des dominantes de vert tendre  – celui du jardin, de la nature – et de bleu – celui de la nuit, de la pluie, sur lesquelles se détachent le jaune-oranger du lapin, et, parfois, des touches de rouge – comme les pois de l’invraisemblable caleçon de la grenouille. On l’aura compris, on est dans un univers très anthropomorphisé, plein de délicatesse.

C’est cette même délicatesse que l’on retrouve dans le texte et dans l’histoire. Un texte qui pose dès la première page un lapin dans un univers d’ordre, où rien ne dépasse, un lapin épicurien très attaché à son univers. Alors que ses amis sautent de joie à l’idée qu’il découvre le monde, lui tremble, ronchonne, regrette… Un texte qui joue avec la surprise du lecteur qui croit le lapin parti pour de bon en Australie. Un texte vivant, par les multiples dialogues qui contribuent à construire les personnages dans leurs relations empreintes de bienveillance. Mais cet album parle surtout de la peur de l’inconnu, de la peur de l’aventure, et de ce qu’il faut de courage pour surmonter ses doutes et briser ses routines. Dandy Lapin trouve en lui-même les ressources nécessaires pour partir au loin, ayant compris deux choses. D’une part que ses amis peuvent s’occuper de son cher jardin. D’autre part qu’il a la force de reconnaitre et d’avouer ses craintes, condition nécessaire pour les surmonter.  La vie est pleine de surprises. C’est par cette phrase que se termine l’album, comme une leçon adressée aux jeunes lecteurs pour les inciter à accepter ce qui sort des routines, des rites bien établis, pour aller au loin, à l’image de ce Dandy Lapin que l’on voit partir, en vrai routard, sourire aux lèvres sur la dernière image.

Un album pour monter qu’on peut surmonter ses angoisses, avec un personnage de lapin bien civilisé dont on partage les sentiments et pour lequel on se prend d’affection tant dans ses routines que ses mensonges.

Polaire le petit renard de feu

Polaire le petit renard de feu
Mathilde Joly
Saltimbanque 2025

Un périple vers l’Arctique

Par Michel Driol

Polaire, un petit renard blanc, s’enfuit du zoo où il est enfermé, pour retrouver son milieu naturel. En chemin, il rencontre un renard roux, qui lui indique qu’il doit continuer sa route vers le nord, comme les oies sauvages qui passent. Après avoir échappé à un chasseur, il retrouve dans un pays tout enneigé une meute d’autres renards blancs, et admire les aurores boréales.

En format paysage, avec de grandes illustrations en double page, voilà un album qui donne à suivre un parcours vers les grands espaces, vers la liberté, vers les racines. Le récit fait silence sur les conditions de libération de Polaire, mais l’illustration montre des cages ouvertes d’où les animaux s’enfuient. Ce qui suit est d’abord le récit d’une découverte du monde, un monde inconnu pour Polaire, qui n’a connu que le zoo. Découverte de la ville, découverte de la forêt, découverte de la neige, découverte des dangers que représente l’homme qui chasse, découverte des autres, presque semblables comme le renard roux, ou bien différents comme les animaux du grand Nord. C’est aussi la découverte de soi, portée par le texte avec ses formes interrogatives, comme autant de signes indiquant l’attitude de curiosité inquiète de Polaire face à ce monde nouveau pour lui. Ce qui guide Polaire, et qui est signalé au début et à la fin du récit, c’est son instinct qui lui permet de retrouver les racines qu’il n’a pas connues. C’est enfin un récit d’émancipation, permettant au petit renard de sortir des cages, de sortir du monde des hommes, pour retrouver une nature sauvage et splendide, symbolisée par les aurores boréales finales. A noter que Polaire n’est pas seul dans cette aventure : est présent, sur toutes les pages, un petit animal que le texte a la malice de ne signaler que vers la fin, invitant ainsi le lecteur qui aurait été inattentif à revenir en arrière, et à reparcourir l’album à sa recherche… A la fin du texte, un petit texte documentaire indique la liaison effectuée par les légendes nordiques entre le renard blanc et les aurores boréales. Les illustrations, peinture et papiers découpés, créent un univers coloré, plein de douceur. A noter en particulier deux illustrations, très frappantes, l’envol des oies vers les nord, une composition presque abstraite dans sa façon de montrer cette migration sur un fond de ciel blanc, et le personnage du chasseur, double page qui oblige à retourner le livre en position verticale, montrant par les couleurs toute la noirceur de ce personnage inquiétant, tandis que, dans l’obscurité, brillent les yeux des animaux traqués, invisibilisés.

Un album poétique, hymne à la nature, à la vie sauvage, au respect des différences, dont le héros poursuit sa quête vers ses origines avec opiniâtreté et détermination, tout en restant bien fragile et inquiet quant à la façon dont les autres vont le recevoir.