Jake le fake à l’assaut du collège

Jake le fake à l’assaut du collège
Craig Robinson, dam Ma,nsbach, Keith Knight
Seuil, 2018

Impostures collégiennes

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce roman graphique (dans la lignée des aventures de Greg de Jeff Kinney), nous suivons les aventures de Jake, inscrit grâce à un subterfuge à l’Académie d’art et de musique, un collège pour enfants doués. Pour continuer à faire illusion il multiplie les stratagèmes, gestes d’esbroufe, contre-pieds et se forge une réputation d’artiste indépendant et imprévisible tout en sachant in petto que cela ne vaut rien.

C’est à la fois un peu dérangeant dans la volonté de ridiculiser les avant-gardes artistiques, décapant dans la dérision face aux pseudo génies de la création, et émouvant dans le portrait d’un élève somme toute ni bon ni mauvais, mais qui se sent en position d’imposture et tente de comprendre qui il est et quel pourrait être son talent, s’il en a un. Les dessins en rajoutent dans l’excès et font que rien n’apparait comme trop sérieux.

Le Jazz de la vie

Le Jazz de la vie
Sara Lövestam
Traduit (Suède) par Esther Sermage
Gallimard jeunesse, 2018

Un roman qui swingue

Par Anne-Marie Mercier

On ne sait quoi admirer le plus dans ce roman : c’est en partie le portrait d’une adolescente suédoise un peu à part, qui ne s’intéresse ni aux garçons ni aux modes, pas non plus au travail scolaire, mais au jazz, et au jazz des années de guerre en Suède : elle est donc totalement isolée malgré des parents attentifs et aimants, et un peu aussi grâce à une sœur exécrable. Pas de quoi mobiliser les foules, direz-vous.

Mais c’est aussi le portrait de la vie dans un établissement scolaire dans lequel le harcèlement est massif, parfois avec la complicité des enseignants; on voit ce que subissent tous les jours ceux qui en sont les victimes à travers la vie de Steffi, tyrannisée par un groupe de filles de sa classe, physiquement, verbalement, sur internet, etc. On y voit aussi à l’œuvre un racisme larvé. On ne comprend que petit à petit que l’héroïne est d’origine étrangère – petit à petit car tout est vu de son point de vue et elle ne se vit pas comme telle – et que son malheur vient en partie de là. On y découvre l’homophobie rampante, surtout chez celles qui ont des doutes sur leur propre orientation sexuelle.
On a un début d’explication, à la fin du roman, de toutes ces maltraitances : les bourreaux ont eux aussi été des victimes d’autres victimes, etc. Dans la méchanceté crasse des Karro et des Sanja, il y a les mauvais traitements qu’elles ont subis dans l’enfance et qu’elles subissent parfois encore. Il y a toute l’histoire de la ville de Björke, des années de guerre à l’époque actuelle, avec ses secrets, ses quartiers de réprouvés mis à l’écart, de multiples Cosette et Gavroche. Tout cela n’apparait que petit à petit, encore une fois.
En effet, le récit est mené de main de maitre, guidant le lecteur d’un état d’innocence à une compréhension de plus en plus profonde des faits et de leurs racines. Ce n’est pas Steffi qui mène ce récit, bien que son point de vue soit central ; c’est un vieil homme, Alvar, qui lui raconte une partie de sa vie, par fragment, retenant certaines informations pour plus tard, laissant Steffi tirer ses propres conclusions. Alvar est en maison de retraite, très isolé ; il vit avec ses souvenirs de musicien : il a connu un certain succès à Stockholm pendant les années de guerre. Lors des visites de Steffi, il luit raconte par bribes sa très belle histoire d’émancipation et même d’amour,  fait son éducation musicale en commentant les disques qu’il lui fait écouter (et la « play list » du roman est impressionnante). Il est impuissant à la consoler et à la protéger contre ses bourreaux, mais il la guide dans sa pratique musicale et suit son évolution jusqu’à sa réussite à l’examen d’entrée dans un lycée musical de Stockholm où elle sera enfin au milieu de ses pairs et respectée comme telle.

Le récit est construit avec un tempo parfait, qui ménage les surprises, avec un art du contrepoint,  des thèmes et des images récurrentes, des récits qui s’interrompent puis reprennent, des fils qui se tissent peu à peu, et tout cela l’air de rien. Récit musical, duo parfait entre celui qui a été et celle qui voudrait être, c’est aussi une belle histoire d’amitié et de respect mutuel, une démonstration des pouvoirs de la musique sur ceux qu’elle enchante et sur les autres, et enfin un récit plein d’espoir porté par une héroïne solitaire et obstinée, victorieuse de tous les obstacles, donnant autant qu’elle reçoit.

Sara Lövestam a obtenu en 2017 le grand prix de littérature policière 2017 pour Chacun sa vérité (Sanning med modifikation, 2015), “premier titre d’une série consacrée aux enquêtes de Kouplan” (Wikipedia). Dans une intrerview on voit que l’histoire de Steffi est un peu nourrie de la sienne

 

Brexit Romance

Brexit Romance
Clémentine Beauvais
Sabracane (« Romans »)

Le Brexit, romance, linguistique et fantaisie déjantée

Par Anne-Marie Mercier

Faire de la question grave du Brexit un roman (au sens de « romance ») comique et sentimental est osé pour qui, comme l’auteure, en connait bien les enjeux. Mêler à tout cela des éléments de politique (avec les personnages de Marine Le Pen et Jeremy Corbyn) l’est également. Et tisser sur tout le livre une réflexion sur les deux langues, l’anglais et le français, et les deux cultures, avec les difficultés pour se comprendre et s’accepter relève encore d’une autre ambition.
Tous ces paris sont réussis : Clémentine Beauvais livre un « roman de mariage » (ou Mariage plot, voir le livre de J. Eugenides) digne de ses devanciers victoriens (mais beaucoup plus déjanté) : on se demande jusqu’au bout qui va épouser qui et dans quel but, ce que deviendra la jeune orpheline méritante et son dévoué protecteur, et c’est là le cœur du roman.
Il est aussi porté par des personnages originaux et un peu excessifs (surtout les anglais !), des rebondissements, des quiproquos… C’est aussi un roman sur les mœurs contemporaines : le langage des jeunes et leurs obsessions, la culture (de l’opéra aux réseaux sociaux), le monde de l’aristocratie anglaise et celui de la débrouillardise des middle class ou des jeunes désargentés. C’est aussi un pastiche de Lewis Caroll, avec des duchesses hystériques, un cochon habillé en bébé, un jeu de croquet qui dégénère…  Mais c’est surtout un roman sur la langue, très drôle, avec des traductions littérales, des contresens et des faux amis, avertissement indispensable à qui veut apprendre l’anglais sur le tas.
Et c’est aussi un roman sur le Brexit, ses raisons avouées ou non, la fracture profonde qu’il installe – ou qu’il révèle – dans le pays et les difficiles relations franco anglaises, mêlant amour et haine.

 

Les Inoubliables

Les Inoubliables
Fanny Chartres
L’Ecole des Loisirs – Medium – 2019

On est sérieux quand on a 17 ans…

Par Michel Driol

2Parmi les EANA, soit, en clair, les Elèves allophones nouvellement arrivés, il y a Luca, le Roumain, venu pour perfectionner son violon, Chavdar, le fils de l’ambassadeur de Bulgarie, Tezel, dont les parents ont quitté la Turquie pour de raisons politiques,  Jae-Hwa, la coréenne du sud, aux ongles parfaitement manucurés et Marvin l’Anglais. Anna devient leur tutrice et les accompagne. Ils sont tous élèves de seconde à Créteil. On va suivre leurs parcours, leurs relations durant presque une année scolaire. On ne dévoilera pas ici la fin du roman, belle et surprenante.

Sur le thème de l’exil, voici un roman original par son point de vue et sa galerie de personnages. Le narrateur, Luca, est venu avec son père, professeur de français, érudit, amateur d’Alain Delon, devenu carreleur pour survivre en France, avec lequel il entretient une relation privilégiée. Le roman est d’abord l’histoire de cette relation, faite d’amour. Les personnages appartiennent à des familles structurées, qu’ils ont parfois quittées en s’exilant, les uns sans doute pour longtemps, les autres temporairement. Restent la nostalgie et des souvenirs du pays : des objets symboliques emportés, et surtout la musique comme un langage universel.

Roman d’amitié entre des personnages attachants, aux origines sociales et aux personnalités bien différentes, qui vont petit à petit maitriser le français, mais trouver d’autres codes et d’autres façons de communiquer et d’échanger sur leur pays. Tous partagent la même question : quel est leur pays ?, tiraillés qu’ils sont entre une origine, un présent souvent bien différent de ce qu’ils ont connu et l’image qu’ils avaient de la France, loin de sa réalité. Tous ont des rêves, devenir violoniste ou champion de Rubik’sCube, rêves qui les aident à surmonter le présent. Cette petite communauté se soude autour de quelques fêtes, comme celle de Noël.

Roman d’initiation en ce qui concerne Luca, qui rêve de devenir violoniste, et qui est confronté à un nouveau professeur de violon, assez peu expansif. Quel est exactement le pays qu’il a quitté ? Il va en découvrir l’histoire en remontant celle de la mère d’Anna, qui a quitté la Roumanie en 1989, et dont il lit le journal intime. Il comprend alors ce qu’étaient les années Ceaucescu, mais perçoit aussi ce qu’il y a de corruption aujourd’hui dans son pays, ce qui va le conduire à prendre de la distance avec son père. Roman d’un amour naissant avec Anna : l’auteur, avec beaucoup de délicatesse, montre les étapes de ce rapprochement entre les deux adolescents. Les personnages d’adultes sont particulièrement bien traités aussi, bienveillants, positifs, mais parfois, comme la mère d’Anna, meurtrie par un exil choisi.

Un roman lumineux qui conjugue la douleur de l’exil, et l’espoir d’un futur plus juste.

 

 

Contes de la Vallée – Bonjour Monsieur Froid

Contes de la Vallée – Bonjour Monsieur Froid
Carles Porta
Seuil Jeunesse 2018

Un album aux odeurs de mousse, de forêt et de pays des fées

par Michel Driol

Les Contes de la Vallée sont une nouvelle série, en quatre épisodes, de Carles Porta. Bonjour Monsieur Froid en est le second volume.  Monsieur Froid, passionné pour la musique mais rejeté par ses proches et la fanfare de la ville, trouve refuge dans une vallée secrète. La Vallée. Là, il est aidé par la petite ballerine à tête d’oignon, qui le recouvre de tant de vêtements chauds qu’il ressemble à un monstre informe. En chemin, il porte secours à la petite louve, Yula. Mais les autres animaux de la vallée croient que Yula a été kidnappée et se déguisent en ver de terre géant pour la libérer et, découvrant leur méprise, se montrent accueillants pour Monsieur Froid. Et l’on attend le printemps, et le prochain épisode.

L’histoire plonge le lecteur en pleine fantaisie farfelue. Les personnages sont excentriques : depuis Monsieur Froid, amateur d’une musique qui ne fait pas l’unanimité, TIN-BLIN-TUT, espèce de grand échalas dont le visage n’est jamais représenté, métamorphosé en géant sous ses nombreuses  couches de vêtements. Une petite ballerine à tête d’oignon, un peu magicienne sur les bords. Une louve coquette et musicienne, pour n’en citer que quelques-uns. Quiproquos et déguisements improbables se succèdent à un rythme endiablé.  Inversions également : si l’homme trouve refuge dans un tronc d’arbre, les animaux vivent dans de superbes maisons, avec tout le confort ! Les illustrations renforcent l’aspect non réaliste du livre : très expressives,  elles plongent dans des univers très différents. Monstres et fossiles au fond de la terre,  maisons en équilibre sur des branches d’arbre. A la façon de la bande dessinée, elles peuvent intégrer du dialogue, ou des musiques traitées de façon graphique. Certaines pages regorgent de détails qu’il sera intéressant d’explorer. D’autres au contraire se concentrent sur l’action et les réactions des personnages.

L’histoire paraitra peut-être difficile à suivre pour les plus jeunes, dans ses rebondissements inattendus. Mais ils entreront sans doute dans cet univers poétique et la conclusion les réjouira : l’accueil d’un nouvel ami, autour des jeux et de la musique, dans la chaleur de l’arbre creux, leur parlera certainement.

 

La Chanson d’Orphée

La Chanson d’Orphée
David Almond

traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse (grand format), 2017

Grèce éternelle

Par Anne-Marie Mercier

Le mythe d’Orphée est ici parfaitement revisité : tout y est : Eurydice (qui s’appelle ici Ella) qu’il perd puis retrouve, puis perd à nouveau, les serpents meurtriers, les bacchantes, les animaux et les humains subjugués par ses chants et sa lyre. Orphée tient en partie à l’ange du Théorème de Pasolini : il séduit toutes et tous. Il incarne un rêve de bonheur infini, de beauté absolue, d’harmonie.

Mais tout cela se passe à l’époque contemporaine, au Royaume-Uni, dans le Northumberland, pays minier sinistré où les adolescents rêvent de Grèce et de soleil. Ella est en terminale et elle est depuis leur enfance l’amie très proche de Claire, la narratrice, le témoin de l’histoire. Claire raconte comment elle a fait se rencontrer les amoureux, comment Ella est morte, et ce que Orphée lui a raconté de sa descente aux enfers, tout près des égouts du lieu. Pour se faire le témoin, elle se fait chœur à l’antique et se confectionne un masque qui lui permet de proférer les décrets du destin : elle parle pour Orphée, pour dire l’indicible, l’impossible, la vérité absolue.

Le roman de David Almond est à la
fois lumineux et sombre. Lumineux comme ces vacances dans le nord, au bord de
la mer, où Claire et ses amis jouent à être en Grèce et s’enivrent de liberté,
de vin et de clarté (d’où son nom). Sombre comme le ressentiment de la foule ordinaire
contre ceux qui leur échappent, avant même le travail des bacchantes, sombre comme
l’enfer, et comme la mort, comme les pages imprimées en caractères blancs sur
fond noir à l’intérieur du roman (comme dans un roman précédent, intitulé
« Je m’appelle Mina et j’aime la nuit »). Mais le désespoir cède au
bonheur de la révélation donnée par Orphée aux humains : même après sa
disparition, le sentiment de l’harmonie universelle est là et on le retrouve
partout dans la nature, sorte d’avatar d’un autre dieu, le dieu Pan, à moins
qu’il ne soit l’incarnation de la musique.

Billie H.

Billie H.
Louis Atangana
Rouergue, 2014

L’enfance du Jazz

Par Anne-Marie Mercier

Billie H. c’est Eleanora Holiday, pas encore devenue la Billie Holiday que l’on connait ; elle ne le devient qu’à la fin du livre, repérée dans un club par celui qui lui fait enregistrer son premier disque pour la Columbia, John Hammond. Le récit de Louis Atanga, fondé sur des biographies de la chanteuse retrace l’enfance d’une adolescente noire et pauvre, à Baltimore, puis New York, en lui donnant un fil conducteur classique en littérature de jeunesse, la quête du père : musicien, il les a abandonnées et a « refait » sa vie après avoir goûté à la liberté à Paris, pendant la guerre de 14-18.

C’est aussi – et c’est un aspect  plus intéressant du récit–, le portrait de nombreux destins noirs dans l’Amérique de la ségrégation. Les filles sont les plus mal loties et Billie subit tout, avec amertume et révolte : c’est un portrait d’héroïne malmenée par la vie mais digne et fière. De nombreux thèmes présents dans ses chansons sont ainsi esquissés. La narration passe rapidement sur les moments sombres (prostitution, prison…) pour s’attarder sur les rencontres de Billie avec le jazz, dans la rue, dans les clubs, dans sa voix.

La voix de Billie Holiday, sa manière de chanter, l’« âge » de sa voix (elle semble avoir 30 ans dans sa voix alors qu’elle n’en a que 18 quand sa carrière débute) sont évoqués avec précision, attention, musicalité enfin. Le récit, rédigé en une forme syncopée, avec de nombreuses phrases nominales, reprises, ellipses, imite le rythme de la chanson jazz, et garde un bon tempo qui donne envie de réentendre la « Lady Day » de cette époque ou de plus tard.

Chante, Luna

Chante, Luna
Paule du Bouchet
Gallimard Jeunesse 2016 (1ère édition 2004)

Varsovie, quand même

Par Michel Driol

Luna a 14 ans lorsque les Allemands enferment les Juifs de Varsovie dans le ghetto.  Peur, faim, persécutions, rafles, misère rythment les jours, marqués par les décès ou les disparitions des êtres chers, emportés par le typhus ou par des wagons. Luna participe à la résistance, au soulèvement du ghetto, animée par sa jeunesse, et sa voix, hors du commun. « Une héroïne qui chante pour rester en vie », précise l’auteure. Survivante du ghetto, Luna s’exile aux Etats Unis, où elle rédige ce récit.

Sur cette période monstrueuse de l’histoire du XXème siècle, Paule du Bouchet parvient à réaliser un récit historique à la fois réaliste et romanesque.  D’abord au travers des personnages, ceux de la famille de Luna, à la fois inscrits dans une tradition juive (la mère est fille de rabbin, plutôt traditionnelle) et le père, intellectuel européen, imprimeur,  ouvert au monde, la grand-mère, polonaise catholique convertie au judaïsme par amour, tous sont dessinés avec justesse par la narratrice, qui, au fil du temps, grandit, murit. Réalisme aussi des scènes, qui pourront peut-être heurter les plus jeunes, montrant la barbarie nazie et les conditions de vie au sein du ghetto, les rafles, la faim, la mort omniprésente. Ce qu’évoque aussi  l’adolescente qu’est Luna, c’est la vie politique telle qu’elle la perçoit, avec son père, membre sans illusion du Judenrat, cette administration juive du ghetto sans réel pouvoir, et la complexité des relations avec la résistance polonaise, divisée sur la question juive. Romanesque aussi, car Luna est remarquée par un soldat allemand – musicien anti nazi –  pour sa voix, et ce dernier va, à plusieurs reprises, lui permettre d’échapper à la mort, à la déportation. C’est cette dimension-là qui séduit dans ce roman : la volonté de dépasser les clivages, de monter comment, au-delà des religions, des nationalités, des liens forts peuvent se tisser, dans une perspective humaniste, pour dessiner un après.  C’est aussi, en filigrane, le rappel qu’il existait une opposition allemande au nazisme.

Le roman sait jouer du pathétique pour permettre au lecteur d’éprouver les sentiments de Luna, des autres personnages, mais enseigne aussi une leçon de vie, de courage, d’engagement au service de la liberté individuelle. Enfin, ce n’est pas pour rien que le dernier chapitre montre l’écriture de Luna comme un récit destinée à sa fille, pour lui permettre de combler les vides de la famille, de faire connaissance avec ses grands-parents au sens propre disparus, dans une volonté de transmission d’une expérience et d’un amour plus fort que les forces de la mort.

Trööömmmpffff ou la voix d’Elie

Trööömmmpffff ou la voix d’Elie
Piret Raud
Rouergue 2016

Voix des sans-voix

Par Michel Driol

troElie est une oisèle qui n’a pas de voix, ce qui l’attriste : impossible de parler ou de chanter. Mais, un jour, elle trouve un drôle d’objet, une sorte de clairon, qui émet un  Trööömmmpffff quand on souffle. Le son n’est pas très joli, mais on vient de loin pour écouter Elie, jusqu’au jour où elle apprend que cet instrument appartient à Duke Junior, qui est infiniment triste de l’avoir perdu. Elie part à sa recherche, le retrouve, et, oh surprise ! voilà qu’il sort de l’instrument de la musique, belle et émouvante, qui console Elie d’être muette et la comble de bonheur.

Piret Raud, auteure estonienne,  entraine le lecteur dans un univers plein de fantaisie et d’émotion, qui conduit de la tristesse initiale d’Elie, privée de la parole, à son acceptation finale de son handicap, une fois qu’elle a éprouvé la plénitude de la musique, tout en faisant la différence entre le bruit – le « cornement » – que tire Elie de l’instrument, et la mélodie harmonieuse produite par Duke. Les illustrations marquent cette opposition: d’un côté quelques petits points tassés et surtout le Trööömmmpffff en caractères de plus en plus gros, de l’autre des nuages de points, espacés, de taille variable, remplis de fleurs, de feuilles, de nuages ou d’étoiles. Les illustrations, à l’encre, extrêmement fines et soignées, ne cherchent pas à représenter avec réalisme les animaux, ni à les anthropomorphiser de façon excessive : ils signent un univers original et poétique.

Une belle quête de la voix et de la musique qui donnera envie de faire découvrir Duke Ellington aux plus petits.

Le Retour de Cherokee Brown

Le Retour de Cherokee Brown
Siobhan Curham
Flammarion (tribal), 2013

« Alors comme ça vous voulez écrire un roman ? »

Par Anne-Marie Mercier

Le Retour de Cherokee BrownA presque 15 ans, quand on s’appelle Claire Weeks, qu’on est incomprise par sa famille, qu’on n’a jamais connu son père biologique, qu’on boite, qu’on est devenue le souffre douleur de sa classe depuis le départ de la seule amie qu’on a jamais eue, qu’espérer de la vie ?

Une solution : le changement de nom : on découvre qu’on s’appelle Cherokee Brown, que le père qui a lâchement abandonné femme et enfant ne demandait qu’à se racheter et qu’en plus c’est un musicien de rock talentueux mais désargenté et que son meilleur ami a 18 ans et les yeux verts. La littérature de jeunesse n’en finit pas de réinventer de nouveaux contes de fées et de flatter le vieux rêve de l’enfant trouvé : mes parents ne sont pas mes vrais parents, les vrais sont bien mieux, etc. Ajoutons : tout le monde est méchant avec moi (on a du mal à croire au harcèlement dont elle est victime au lycée, au vu et au su de tous les élèves et de professeurs muets).

Pourquoi ce roman ne m’est-il pas tombé des mains ? Eh bien parce qu’il m’a fait rire, mais je ne sais pas si des adolescents le liront au second degré. Le charme de ce roman est dans sa maladresse même : il est écrit à la première personne au jour le jour par Claire, avant de devenir Cherokee, lorsqu’elle décide d’écrire après avoir trouvé un livre d’occasion intitulé « Alors comme ça vous voulez écrire un roman ? » d’Agatha Dashwood. On devine derrière cette écrivaine un peu ringarde les noms d’Agatha Christie et de Jane Eyre (Marianne Dashwood est l’une des héroïnes de Raison et sentiments, son premier roman). Les « extraits » de son œuvre placés en tête de chaque chapitre sont d’une naïveté comique, par exemple, avant un chapitre qui se passe à Montmartre – Claire vit à Londres et son merveilleux père l’emmène à Paris : « Le lieu de l’histoire est essentiel pour créer l’atmosphère. Pourquoi situer une scène d’amour dans une décharge publique de Grimsby quand vous pouvez l’avoir dans le paysage romanesque des Cotswolds ? ». Montmartre, c’est tellement romantique !

Certes, chère Agatha. En attendant, Claire a réalisé son envie d’écrire et est ainsi devenue Cherokee, démontrant qu’écrire peut servir à se reconstruire. On espère que les lecteurs comprendront bien qu’en dehors de ce message, tout le reste, y compris Claire et surtout Cherokee, est « pure » fiction.