Je suis un oiseau de la ville

Je suis un oiseau de la ville
Delphine Jaboeuf (texte), Caroline Aufort et Elodie Mandray (ill.)
Hélium, 2021

Pour devenir de petits naturalistes urbains

Ce n’est pas parce qu’on vit en ville qu’on ne peut intéresser aux oiseaux : il y en a partout autour de nous, il suffit d’écouter. Mais c’est agaçant, n’est-ce pas, d’entendre des oiseaux sans les voir et sans savoir si l’oiseau qui chante si bien (ou si mal) est brun, noir ou jaune, gros ou petit, et comment on l’appelle ?
Grâce à cet album, tendre l’oreille dans la rue va devenir un jeu et peut-être une passion : des oiseaux bien connus (moineau, mésange, canard mandarin, pigeon, corneille, pie, étourneau, martinet, cygne, mouette…) et d’autres qui le sont moins tout en étant proches de nous (pouillot véloce, bergeronnette, troglodyte, mignon, chardonneret élégant, gallinule poule d’eau, Bernache nonnette, roitelet triple bandeau…) vont devenir familiers. Par leur chant tout d’abord : celui-ci est transcrit en onomatopées, précisées par des majuscules/minuscules, gras ou italiques, des symboles qui marquent une note grattée, stridente, diffuse, etc.  C’est un systême de notation ingénieux que l’on peut s’approprier ensuite pour transcrire d’autres chants. On peut s’aider en consultant le site et découvrir ainsi le superbe graphisme avec les chants en version sonore  : merveilleux pour tous les parents qui souhaitent proposer une promenade avec un but, les enseignants  de musique ou de SVT, les amateurs d’oiseaux, et les amateurs de beaux livres tout simplement.
Les couleurs sont subtiles, les illustrations stylisées en à-plats montrent les caractéristiques principales des oiseaux; ils figurent deux fois en page de droite, tête bêche comme sur un jeu de cartes, pour représenter les deux versions de l’oiseau, mâle et femelle (il es notable que la version femelle soit en bonne position, à l’endroit, quand le mâle est à l’envers).
Enfin, un texte court, parfait de précision et de vivacité, donne la parole à l’oiseau; il fournit de multiples renseignements sur sa vie, ses habitudes, ses amours, ses besoins alimentaires (ne pas donner de pain aux canards), sa dangerosité (ne pas s’approcher des cygnes, surtout lorsqu’ils sont avec leurs petits).

Alors, elle est pas belle la ville ?

Journal d’un amnésique

Journal d’un amnésique
Nathalie Somers
Didier jeunesse (romans), 2019

Reconstruction ou résilience ?

Par Anne-Marie Mercier

L’ amnésie est une situation intéressante dans un roman : le lecteur découvre ainsi en même temps que le personnage son identité, ce qu’il est, quel est son entourage… et le passé n’est pas un arrière-plan mais l’objet d’une quête, ou plutôt, ici d’une enquête.

En effet, si l’on sait très vite que Romain, 15 ans, a perdu la mémoire après une chute dans le couloir de son lycée, on ne sait pas ce qui a occasionné sa chute, ni ce qu’est devenu son téléphone portable. On ne sait pas non plus (le récit est narré à la première personne, par Romain) ce que ses parents lui cachent, ce que représentait cette photo ôtée du mur de sa chambre, et quelles relations il entretenait avec la belle Morgane et avec le trouble Elias. Le récit fonctionne comme un roman policier, avec ses fausses pistes, ses moments de suspens et sa révélation finale.

C’est la pas belle et impopulaire Adeline qui va lui ouvrir les yeux sur celui qu’il était avant, très éloigné de celui qu’il se sent être dans cet après : qu’est ce qui a forcé Romain à adopter ce profil bas, cette allure « ectoplasmique » ? La réponse est du côté des gens de son âge, sur fond de harcèlement (encore un procès contre les réseaux sociaux) et l’éducation parentale. Le portrait des parents est intéressant, complexe et sans concession, et le happy end improbable mais rassurant.

Si le personnage de Romain est un peu plat et ne se construit que peu à peu, ce qui est normal vu le sujet, le personnage d’Adeline est très affirmé et magnifique. Toutes ses répliques sont du grand théâtre, parfois drôle, toujours acide.

Si le personnage de Romain est un peu plat et ne se construit que peu à peu, ce qui est normal vu le sujet, le personnage d’Adeline est très affirmé et magnifique. Toutes ses répliques sont du grand théâtre, parfois drôle, toujours acide.

Si le personnage de Romain est un peu plat et ne se construit que peu à peu, ce qui est normal vu le sujet, le personnage d’Adeline est très affirmé et magnifique. Toutes ses répliques sont du grand théâtre, parfois drôle, toujours acide.

Le message adressé aux lecteurs, fait d’optimisme, d’acceptation du destin et d’ouverture à la beauté intérieure, invite à la méfiance vis-à-vis de tout ce qui brille et s’impose au groupe, et à l’évitement du grégarisme et de la lâcheté. En prime, on y trouve un éloge de la culture, du théâtre et de la musique.

 

Yiddish Tango

Yiddish Tango
Mylène Mouton
Gulfstream – collection Echos 2019

L’âme du Prince…

Par Michel Driol

A l’occasion de Noël, Etienne, qui apprend le violon, joue un magnifique tango devant le public de la maison de retraite où se trouve sa grand-mère. Il est remarqué par Elisée, un autre résident, qu’il a surnommé Furax, et qui le confond avec un jeune garçon qu’il avait rencontré dans sa jeunesse. Il lui révèle qu’il détient, dans son grenier, un violon extraordinaire, le Prince. Avec l’aide de sa nouvelle amie Elisa, Etienne se procure ce violon, est contraint de le réparer, et en découvre peu à peu l’histoire, en particulier sous l’Occupation. Ce violon est-il maudit, comme le prétend Elisée ? ou l’instrument qu’il faut apprendre à dompter pour être reçu à l’audition au Conservatoire de Paris qu’il prépare ?

Mylène Mouton propose ici son premier roman pour adolescents, et joue de toutes les cordes du violon avec bonheur. En effet, après deux avant-textes déroutants pour le lecteur – le premier où il est question d’hommes squelettes, de Zombras, de pièges et second extrait des carnets secrets d’E.F. où il est question du Maudit, d’un Noël 75 ans plus tôt – le roman classiquement s’inscrit dans une perspective réaliste : dans les Alpes – en Chartreuse vraisemblablement – des ados vont rendre une visite dans une maison de retraite, lieu de la perte de mémoire et des comportements étranges qui les font surnommer Zombras par le narrateur. Le roman poursuit son cours, s’inscrivant dans les relations sociales au collège, les transports scolaires, la relation naissante entre le narrateur et Elisa. Roman familial aussi, avec des familles particulièrement bien dessinées. La découverte du violon entraine le roman dans un fantastique qui poursuit  une lignée de textes – du XIXème siècle en particulier – où les violons sont maléfiques, vivants et remplis de pouvoirs. Pour préserver le plaisir de la lecture et de la découverte, on n’en dira pas plus ici sur ce que permet ce violon, le Prince. C’est alors l’histoire du violon que peut reconstituer Etienne, depuis sa naissance dans un quartier juif de Vitebsk au XIXème siècle jusqu’à son dernier propriétaire, M. Alex, violoniste et danseur de tango émérite. L’histoire du violon croise donc les heures sombres des pogroms en Russie, des exils, de la Shoah.

Toutes les cordes du violon, c’est aussi le jeu avec la polyphonie : à la voix du narrateur se mêle celle de son double, Elisée, de 75 ans son ainé, voix que l’on entend à travers des extraits de son carnet secret. D’un côté la vieillesse, et une vie qui aurait pu être autre, vie d’un artisan rongée par la culpabilité, de l’autre la jeunesse, la quête d’un père musicien absent, la découverte d’un passé tragique, et l’espoir d’une autre vie où l’art aura sa place. Ajoutons deux autres personnages, dont les voix sont plus ténues, bien qu’importantes au travers des dialogues : M. Alex, beau et brillant, expliquant que le tango est la danse de l’amour, et Elisa, jeune fille gothique, en apparence aux antipodes d’Etienne, mais aide fondamentale pour le héros.

Toutes les cordes du violon, c’est évidemment la musique, présente sur tout le roman : la musique du tango, et l’on croit entendre d’une page à l’autre Astor Piazzolla et les tangos yiddish, entre nostalgie et désir, la musique klezmer  aussi, les concertos de Vivaldi enfin… Musique des ghettos, orchestres des camps de concentration, les musiques se mêlent dans cette composition particulière, à la fois entrainante et lourde de sens.

Toutes les cordes du violon, c’est enfin le jeu entre le Bien et le Mal, sans manichéisme, entre l’amour et l’indifférence, voire la haine de l’autre.  Le violon sépare-t-il ou unit-il ? La fin optimiste parle de bonheur et de sérénité retrouvée.

Un beau roman, aux multiples résonances, qui conjugue l’histoire individuelle et l’Histoire avec un grand H, tout en s’inscrivant dans un genre fantastique parfaitement maitrisé.

Broadway Limited, t. 1 : Un diner avec Cary Grant

Broadway Limited, t. 1 : Un diner avec Cary Grant
Malika Ferdjouk
L’école des loisirs (« medium+, poche »), 2018

Lalaland 

Par Anne-Marie Mercier

Publié pour la première fois en 2015, ce « pavé » est passé en poche, pour le plus grand bonheur des amateurs de : Malika Ferdjouk
New York
Cinéma
Show business
Comédie musicale
Lala land
Soap opera
Sitcom (Friends)
Roman sentimental, etc.

Il y a un peu de tous ces éléments dans ce roman, porté en partie par le point de vue de Jocelyn, un français de 17 ans qui débarque à Manhattan en 1948 pour y étudier la musique, mais aussi par celui des jeunes filles qui, comme lui, séjournent dans la pension Giboulée :
– celui du personnage de la jeune Page, qui espère décrocher un rôle,
– de Manhattan, danseuse, qui espère la même chose mais cherche aussi son père disparu,
– de Hadley, ex-danseuse qui vit d’expédients en cherchant le jeune homme dont elle est tombée amoureuse dans le train Broadway Limited, en 1946, etc. On ne citera pas tous les personnages de ce roman foisonnant : musiciens, comédiens, agents, détectives, marchands de donuts, vendeurs de fleurs, tous un peu fous, et plein d’énergie.
C’est surtout la belle énergie de New York qui porte le livre, les espoirs, la fantaisie, l’envie de vivre à fond ses passions et son histoire, le Manhattan du Café Society, de l’Empire State Building et de l’université de Columbia. C’est aussi un jeu, avec des personnages aux noms étranges qui font de multiples clins d’œil : Humbledore, Plimpton, Hadley… et avec des chemins qui s’entrecroisent et se cherchent. Le deuxième volume est paru dans la même collection (à suivre !).

 

Jake le fake à l’assaut du collège

Jake le fake à l’assaut du collège
Craig Robinson, dam Ma,nsbach, Keith Knight
Seuil, 2018

Impostures collégiennes

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce roman graphique (dans la lignée des aventures de Greg de Jeff Kinney), nous suivons les aventures de Jake, inscrit grâce à un subterfuge à l’Académie d’art et de musique, un collège pour enfants doués. Pour continuer à faire illusion il multiplie les stratagèmes, gestes d’esbroufe, contre-pieds et se forge une réputation d’artiste indépendant et imprévisible tout en sachant in petto que cela ne vaut rien.

C’est à la fois un peu dérangeant dans la volonté de ridiculiser les avant-gardes artistiques, décapant dans la dérision face aux pseudo génies de la création, et émouvant dans le portrait d’un élève somme toute ni bon ni mauvais, mais qui se sent en position d’imposture et tente de comprendre qui il est et quel pourrait être son talent, s’il en a un. Les dessins en rajoutent dans l’excès et font que rien n’apparait comme trop sérieux.

Le Jazz de la vie

Le Jazz de la vie
Sara Lövestam
Traduit (Suède) par Esther Sermage
Gallimard jeunesse, 2018

Un roman qui swingue

Par Anne-Marie Mercier

On ne sait quoi admirer le plus dans ce roman : c’est en partie le portrait d’une adolescente suédoise un peu à part, qui ne s’intéresse ni aux garçons ni aux modes, pas non plus au travail scolaire, mais au jazz, et au jazz des années de guerre en Suède : elle est donc totalement isolée malgré des parents attentifs et aimants, et un peu aussi grâce à une sœur exécrable. Pas de quoi mobiliser les foules, direz-vous.

Mais c’est aussi le portrait de la vie dans un établissement scolaire dans lequel le harcèlement est massif, parfois avec la complicité des enseignants; on voit ce que subissent tous les jours ceux qui en sont les victimes à travers la vie de Steffi, tyrannisée par un groupe de filles de sa classe, physiquement, verbalement, sur internet, etc. On y voit aussi à l’œuvre un racisme larvé. On ne comprend que petit à petit que l’héroïne est d’origine étrangère – petit à petit car tout est vu de son point de vue et elle ne se vit pas comme telle – et que son malheur vient en partie de là. On y découvre l’homophobie rampante, surtout chez celles qui ont des doutes sur leur propre orientation sexuelle.
On a un début d’explication, à la fin du roman, de toutes ces maltraitances : les bourreaux ont eux aussi été des victimes d’autres victimes, etc. Dans la méchanceté crasse des Karro et des Sanja, il y a les mauvais traitements qu’elles ont subis dans l’enfance et qu’elles subissent parfois encore. Il y a toute l’histoire de la ville de Björke, des années de guerre à l’époque actuelle, avec ses secrets, ses quartiers de réprouvés mis à l’écart, de multiples Cosette et Gavroche. Tout cela n’apparait que petit à petit, encore une fois.
En effet, le récit est mené de main de maitre, guidant le lecteur d’un état d’innocence à une compréhension de plus en plus profonde des faits et de leurs racines. Ce n’est pas Steffi qui mène ce récit, bien que son point de vue soit central ; c’est un vieil homme, Alvar, qui lui raconte une partie de sa vie, par fragment, retenant certaines informations pour plus tard, laissant Steffi tirer ses propres conclusions. Alvar est en maison de retraite, très isolé ; il vit avec ses souvenirs de musicien : il a connu un certain succès à Stockholm pendant les années de guerre. Lors des visites de Steffi, il luit raconte par bribes sa très belle histoire d’émancipation et même d’amour,  fait son éducation musicale en commentant les disques qu’il lui fait écouter (et la « play list » du roman est impressionnante). Il est impuissant à la consoler et à la protéger contre ses bourreaux, mais il la guide dans sa pratique musicale et suit son évolution jusqu’à sa réussite à l’examen d’entrée dans un lycée musical de Stockholm où elle sera enfin au milieu de ses pairs et respectée comme telle.

Le récit est construit avec un tempo parfait, qui ménage les surprises, avec un art du contrepoint,  des thèmes et des images récurrentes, des récits qui s’interrompent puis reprennent, des fils qui se tissent peu à peu, et tout cela l’air de rien. Récit musical, duo parfait entre celui qui a été et celle qui voudrait être, c’est aussi une belle histoire d’amitié et de respect mutuel, une démonstration des pouvoirs de la musique sur ceux qu’elle enchante et sur les autres, et enfin un récit plein d’espoir porté par une héroïne solitaire et obstinée, victorieuse de tous les obstacles, donnant autant qu’elle reçoit.

Sara Lövestam a obtenu en 2017 le grand prix de littérature policière 2017 pour Chacun sa vérité (Sanning med modifikation, 2015), « premier titre d’une série consacrée aux enquêtes de Kouplan » (Wikipedia). Dans une intrerview on voit que l’histoire de Steffi est un peu nourrie de la sienne

 

Brexit Romance

Brexit Romance
Clémentine Beauvais
Sabracane (« Romans »)

Le Brexit, romance, linguistique et fantaisie déjantée

Par Anne-Marie Mercier

Faire de la question grave du Brexit un roman (au sens de « romance ») comique et sentimental est osé pour qui, comme l’auteure, en connait bien les enjeux. Mêler à tout cela des éléments de politique (avec les personnages de Marine Le Pen et Jeremy Corbyn) l’est également. Et tisser sur tout le livre une réflexion sur les deux langues, l’anglais et le français, et les deux cultures, avec les difficultés pour se comprendre et s’accepter relève encore d’une autre ambition.
Tous ces paris sont réussis : Clémentine Beauvais livre un « roman de mariage » (ou Mariage plot, voir le livre de J. Eugenides) digne de ses devanciers victoriens (mais beaucoup plus déjanté) : on se demande jusqu’au bout qui va épouser qui et dans quel but, ce que deviendra la jeune orpheline méritante et son dévoué protecteur, et c’est là le cœur du roman.
Il est aussi porté par des personnages originaux et un peu excessifs (surtout les anglais !), des rebondissements, des quiproquos… C’est aussi un roman sur les mœurs contemporaines : le langage des jeunes et leurs obsessions, la culture (de l’opéra aux réseaux sociaux), le monde de l’aristocratie anglaise et celui de la débrouillardise des middle class ou des jeunes désargentés. C’est aussi un pastiche de Lewis Caroll, avec des duchesses hystériques, un cochon habillé en bébé, un jeu de croquet qui dégénère…  Mais c’est surtout un roman sur la langue, très drôle, avec des traductions littérales, des contresens et des faux amis, avertissement indispensable à qui veut apprendre l’anglais sur le tas.
Et c’est aussi un roman sur le Brexit, ses raisons avouées ou non, la fracture profonde qu’il installe – ou qu’il révèle – dans le pays et les difficiles relations franco anglaises, mêlant amour et haine.

 

Les Inoubliables

Les Inoubliables
Fanny Chartres
L’Ecole des Loisirs – Medium – 2019

On est sérieux quand on a 17 ans…

Par Michel Driol

2Parmi les EANA, soit, en clair, les Elèves allophones nouvellement arrivés, il y a Luca, le Roumain, venu pour perfectionner son violon, Chavdar, le fils de l’ambassadeur de Bulgarie, Tezel, dont les parents ont quitté la Turquie pour de raisons politiques,  Jae-Hwa, la coréenne du sud, aux ongles parfaitement manucurés et Marvin l’Anglais. Anna devient leur tutrice et les accompagne. Ils sont tous élèves de seconde à Créteil. On va suivre leurs parcours, leurs relations durant presque une année scolaire. On ne dévoilera pas ici la fin du roman, belle et surprenante.

Sur le thème de l’exil, voici un roman original par son point de vue et sa galerie de personnages. Le narrateur, Luca, est venu avec son père, professeur de français, érudit, amateur d’Alain Delon, devenu carreleur pour survivre en France, avec lequel il entretient une relation privilégiée. Le roman est d’abord l’histoire de cette relation, faite d’amour. Les personnages appartiennent à des familles structurées, qu’ils ont parfois quittées en s’exilant, les uns sans doute pour longtemps, les autres temporairement. Restent la nostalgie et des souvenirs du pays : des objets symboliques emportés, et surtout la musique comme un langage universel.

Roman d’amitié entre des personnages attachants, aux origines sociales et aux personnalités bien différentes, qui vont petit à petit maitriser le français, mais trouver d’autres codes et d’autres façons de communiquer et d’échanger sur leur pays. Tous partagent la même question : quel est leur pays ?, tiraillés qu’ils sont entre une origine, un présent souvent bien différent de ce qu’ils ont connu et l’image qu’ils avaient de la France, loin de sa réalité. Tous ont des rêves, devenir violoniste ou champion de Rubik’sCube, rêves qui les aident à surmonter le présent. Cette petite communauté se soude autour de quelques fêtes, comme celle de Noël.

Roman d’initiation en ce qui concerne Luca, qui rêve de devenir violoniste, et qui est confronté à un nouveau professeur de violon, assez peu expansif. Quel est exactement le pays qu’il a quitté ? Il va en découvrir l’histoire en remontant celle de la mère d’Anna, qui a quitté la Roumanie en 1989, et dont il lit le journal intime. Il comprend alors ce qu’étaient les années Ceaucescu, mais perçoit aussi ce qu’il y a de corruption aujourd’hui dans son pays, ce qui va le conduire à prendre de la distance avec son père. Roman d’un amour naissant avec Anna : l’auteur, avec beaucoup de délicatesse, montre les étapes de ce rapprochement entre les deux adolescents. Les personnages d’adultes sont particulièrement bien traités aussi, bienveillants, positifs, mais parfois, comme la mère d’Anna, meurtrie par un exil choisi.

Un roman lumineux qui conjugue la douleur de l’exil, et l’espoir d’un futur plus juste.

 

 

Contes de la Vallée – Bonjour Monsieur Froid

Contes de la Vallée – Bonjour Monsieur Froid
Carles Porta
Seuil Jeunesse 2018

Un album aux odeurs de mousse, de forêt et de pays des fées

par Michel Driol

Les Contes de la Vallée sont une nouvelle série, en quatre épisodes, de Carles Porta. Bonjour Monsieur Froid en est le second volume.  Monsieur Froid, passionné pour la musique mais rejeté par ses proches et la fanfare de la ville, trouve refuge dans une vallée secrète. La Vallée. Là, il est aidé par la petite ballerine à tête d’oignon, qui le recouvre de tant de vêtements chauds qu’il ressemble à un monstre informe. En chemin, il porte secours à la petite louve, Yula. Mais les autres animaux de la vallée croient que Yula a été kidnappée et se déguisent en ver de terre géant pour la libérer et, découvrant leur méprise, se montrent accueillants pour Monsieur Froid. Et l’on attend le printemps, et le prochain épisode.

L’histoire plonge le lecteur en pleine fantaisie farfelue. Les personnages sont excentriques : depuis Monsieur Froid, amateur d’une musique qui ne fait pas l’unanimité, TIN-BLIN-TUT, espèce de grand échalas dont le visage n’est jamais représenté, métamorphosé en géant sous ses nombreuses  couches de vêtements. Une petite ballerine à tête d’oignon, un peu magicienne sur les bords. Une louve coquette et musicienne, pour n’en citer que quelques-uns. Quiproquos et déguisements improbables se succèdent à un rythme endiablé.  Inversions également : si l’homme trouve refuge dans un tronc d’arbre, les animaux vivent dans de superbes maisons, avec tout le confort ! Les illustrations renforcent l’aspect non réaliste du livre : très expressives,  elles plongent dans des univers très différents. Monstres et fossiles au fond de la terre,  maisons en équilibre sur des branches d’arbre. A la façon de la bande dessinée, elles peuvent intégrer du dialogue, ou des musiques traitées de façon graphique. Certaines pages regorgent de détails qu’il sera intéressant d’explorer. D’autres au contraire se concentrent sur l’action et les réactions des personnages.

L’histoire paraitra peut-être difficile à suivre pour les plus jeunes, dans ses rebondissements inattendus. Mais ils entreront sans doute dans cet univers poétique et la conclusion les réjouira : l’accueil d’un nouvel ami, autour des jeux et de la musique, dans la chaleur de l’arbre creux, leur parlera certainement.

 

La Chanson d’Orphée

La Chanson d’Orphée
David Almond

traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse (grand format), 2017

Grèce éternelle

Par Anne-Marie Mercier

Le mythe d’Orphée est ici parfaitement revisité : tout y est : Eurydice (qui s’appelle ici Ella) qu’il perd puis retrouve, puis perd à nouveau, les serpents meurtriers, les bacchantes, les animaux et les humains subjugués par ses chants et sa lyre. Orphée tient en partie à l’ange du Théorème de Pasolini : il séduit toutes et tous. Il incarne un rêve de bonheur infini, de beauté absolue, d’harmonie.

Mais tout cela se passe à l’époque contemporaine, au Royaume-Uni, dans le Northumberland, pays minier sinistré où les adolescents rêvent de Grèce et de soleil. Ella est en terminale et elle est depuis leur enfance l’amie très proche de Claire, la narratrice, le témoin de l’histoire. Claire raconte comment elle a fait se rencontrer les amoureux, comment Ella est morte, et ce que Orphée lui a raconté de sa descente aux enfers, tout près des égouts du lieu. Pour se faire le témoin, elle se fait chœur à l’antique et se confectionne un masque qui lui permet de proférer les décrets du destin : elle parle pour Orphée, pour dire l’indicible, l’impossible, la vérité absolue.

Le roman de David Almond est à la
fois lumineux et sombre. Lumineux comme ces vacances dans le nord, au bord de
la mer, où Claire et ses amis jouent à être en Grèce et s’enivrent de liberté,
de vin et de clarté (d’où son nom). Sombre comme le ressentiment de la foule ordinaire
contre ceux qui leur échappent, avant même le travail des bacchantes, sombre comme
l’enfer, et comme la mort, comme les pages imprimées en caractères blancs sur
fond noir à l’intérieur du roman (comme dans un roman précédent, intitulé
« Je m’appelle Mina et j’aime la nuit »). Mais le désespoir cède au
bonheur de la révélation donnée par Orphée aux humains : même après sa
disparition, le sentiment de l’harmonie universelle est là et on le retrouve
partout dans la nature, sorte d’avatar d’un autre dieu, le dieu Pan, à moins
qu’il ne soit l’incarnation de la musique.